CHAPITRE XIV
En quartiers d’hiver. — Pénible situation des officiers. —
Démarches de Montcalm Excessive cherté des denrées.
Tarif comparatif. — Départ de Bougainville et de Doreil. — Vaudreuil les accrédite et les discrédite. — Péan passe en France Succession rapide des ministres au département de la marine Montcalm retire sa demande de
rappel Ses mémoires à la Cour Défense de la colonie ; projet de retraite à la Louisiane Correspondance
familiale Lettres d’arrière-saison Montcalm à Mont¬
réal, durant l’automne de 1758. — Lectures et incidents.
La saison rigoureuse fut très hâtive en 1758, et le retour de Carillon à Montréal excessivement pénible pour Montcalm et ses troupes. Sur le lac Champlain ils essuyèrent un coup de vent qui dispersa les bateaux et faillit en couler plusieurs. Le froid fut excessif et les derniers détachements se virent arrêtés par les glaces. Cependant le général atteignit St- Jean sans encombre. “ J’oserais dire, écrivait-il à Bourlamaque, que mon bateau portait César et sa fortune.” Le 9 novembre il était rendu à Montréal.
Les troupes prirent leurs quartiers d’hiver : le bataillon de la Eeine dans le gouvernement de Québec, depuis les Grondines jusqu’à Saint-Augustin; celui de la Sarre à l’île Jésus, Lachenaie, Terrebonne, Mascoucbe et l’Assomption ; celui de Royal-Roussillon à la Prairie, Longueuil, Boucherville, Varennes, Vercbères ; celui de Languedoc, dans le gouvernement des Trois-Rivières,
depuis Sain te- Anne jusqu’à Batiscan ; celui de Guyenne, à Contrecœur, la rivière Chambly, Saint-Ours, Sorel ; le premier de Berry, à la côte de Beaupré, le second, à l'île d’Orléans ; celui de Béarn, au Sault-au- Kécollet, la Longue- Pointe, la Pointe-aux-Trembles, la rivière des Prairies, Saint-Sulpice, la Valtrie, Repentigny.
Le bien-être des officiers et des soldats préoccupait vivement Montcalm. Les premiers spécialement lui causaient beaucoup de souci, par suite de la situation difficile que leur faisait le retranchement de certains avantages, et du renchérissement des choses nécessaires à la vie. Vers la fin de la campagne, à Carillon, il y avait eu de la fermentation dans les esprits à ce propos, et le général avait pu craindre que cela ne dégénérât “ en mutinerie et en conduite indécente vis-à-vis le marquis de Yaudreuil et principalement de Bigot”. Bourgainville écrivait dans son journal : “ Il a même dans cette occasion éprouvé lui-même l’injustice de la multitude, car il a été accusé par une partie des officiers, dans des discours publics qu’il a ignorés et méprisés, de n’avoir pas assez pris le parti de l’officier, ni assez représenté. Le marquis de Montcalm, (pour empêcher le progrès du mal a fait rassembler les commandants des corps, avec deux capitaines et deux lieutenants par bataillon, pour leur parler avec fermeté et douceur, et leur communiquer les respectueuses représentations qu’il adresse en leur faveur aux ministres de la guerre et de la marine, et celles qu’il adresse à M. le marquis de Vaudreuil et à M. Bigot, pour demander un soulagement à la misère de l’officier qui, à la vérité, est des plus grandes. Il faut cependant convenir que la conduite de l’officier a
été jusqu’ici contradictoire : la bonne chère de leur table, soit en campagne, soit en garnison, le ton d’ostentation et de magnificence qu’ils ont pris vis-à-vis les colons, quoique la plupart aient une fortune des plus médiocres, en France, et que beaucoup abusent de la facilité à leur prêter Dans une lettre qu’il écrivit à l’intendant sur ce sujet, Montcalm disait éloquemment : “ Vous avez secouru l’année dernière le peuple. L’officier chargé de le défendre devient peuple, toutes les fois que ses appointements ne lui donnent pas de quoi vivre ”. Afin de démontrer aux ministres combien critique était la situation de ses officiers, le général envoya un tarif comparatif des provisions, denrées et marchandises, en 1758, 1755 et 1743. L’augmentation était énorme. Par exemple, en 1743, un mouton coûtait ici quatre livres, il en coûtait dix en 1755 et quarante en 1758 ; une livre de lard coûtait trois sous en 1743, dix sous en 1755, une livre et dix sous en 1758 ; une livre de beurre coûtait cinq sous en 1743, douze sous en 1755, et deux livres (quarante sous, en 1758 1. Et ainsi de suite. En envoyant ce tableau, Montcalm écrivait : “ Nos officiers sont à bout de moyens et ne sauraient vivre ici. Leur état empire tous les jours et les denrées ne cessent d’augmenter... On nous a retranché le bien vivre , accordé pendant la campagne de 1755 et 1756, et on a cessé de nous payer en argent, différence notable ”. Sur les représentations de Montcalm, le gouverneur et l’intendant accordèrent un supplément de solde de quarante-cinq livres
1 — Journal de Montcalm, p. 472.
par mois aux capitaines et de trente livres aux lieutenants \
Vers la fin de l’automne, c’était toujours le moment des grands courriers pour l’Europe, avant la fermeture de la navigation. Cette année, Montcalm pouvait compter sur un et même sur deux commissionnaires éprouvés. Nous avons vu qu’il avait été décidé d’envoyer Bougainville en France pour y exposer la situation. M. Doreil ayant obtenu son congé, le gouverneur et le général s’étaient entendus pour le charger d’appuyer aussi leurs représentations et leurs demandes. Les deux délégués étaient des amis de Montcalm. Il pouvait donc espérer que ses messages et communications parviendraient à leur adresse, et ne seraient pas interceptés, ce qui lui était arrivé précédemment, comme il l’écrivait le 12 juillet au ministre de la guerre : “Je vois par une lettre de M. de Paulmy, du 26 février, disait-il, qu’il n’avait point reçu mes paquets du 4 novembre (1757) qui contenaient mes mémoires de nomination et ceux pour les grâces de nos troupes ; je suis en droit d’en conclure qu’il3 ont été arrêtés et interceptés au bureau de la marine ; c’était du temps de M. de la Porte. 1 2 Si l’on doit en agir ainsi, il est inutile que j’aie l’honneur de vous écrire
1 — M. Doreil écrivait que la pension la plus modique, sans pain et sans vin, était alors de 150 livres par mois : or, les lieutenants ne recevaient que 115 livres, et les sous-lieutenants et enseignes 100 livres. ( Doreil au ministre de la guerre, 20 octobre 1758).
2 — M. de la Porte, représenté dans un document de l’épo. que comme “ l’œil même du ministre ”, passait pour un affidé de Bigot. Commis principal de la marine, plus intelligent
Montcalm attachait avec raison une grande importance à cette mission de Bougainville et Doreil. “ Bougainville passe en France, écrivait-il à sa mère, Dieu veuille qu’il y arrive, en ce cas il vous écrira. M. Doreil, commissaire-ordonnateur, y passe aussi. Dans les circonstances il fallait des lettres vivantes h” Et au ministre de la guerre : “ Il est à souhaiter que l’un et l’autre arrivent, et je vous conjure d’ajouter foi à ce qu’ils vous diront. M. de Bougainville se propose de nous revenir, car son zèle pour le service ne connaît aucune difficulté. M. Doreil est un commissaire habile, désintéressé, capable de travail, l’aimant, homme de détail ; je vous prie, Monseigneur, de le bien traiter 2.”
Vaudreuil avait également accrédité Bougainville et Doreil auprès des ministres. Mais ses lettres offraient de singulières variantes. Dans celle qu’il donnait à Bougainville lui-même, comme introduction auprès du ministre de la marine, il disait : “ La situation actuelle de la colonie m’ayant paru exiger que j’envoyasse un officier capable d’en bien représenter toutes les circons-
que scrupuleux, il était chargé du détail des colonies. MM. de Maurepas et de Rouillé lui avaient donné leur confiance. “M. de Machault, dit le duc de Luynes dans ses Mémoires, avait reçu des plaintes, mais apparemment qu’il ne les avait pas trouvées suffisamment fondées. M.deMoras, ayant voulu examiner plus à fond, a demandé des détails à M. de la Porte, qui a été longtemps à les lui donner et a paru ne s’y prêter qu’avec peine. M. de Moras en a rendu compte au Roi ”. M. de la Porte fut démis le 27 janvier 1758, mais il conserva une pension de 9,000 livres. (Dussieux, p. 166).
1 — Montcalm à sa mère, du camp de Carillon, 16 octobre
2 Montcalm au ministre de la guerre, 21 octobre 1758.
tances, j’ai choisi, d’accord avec M. le marquis de Montcalm, M. de Bougainville, aide-maréchal des logis de cette armée. Il est, à tous égards, plus en état que personne de remplir cet objet. Trois campagnes en Canada, de l’application, du discernement, l’ont mis au fait de ce pays ; je lui ai donné mes instructions et vous pouvez ajouter toute créance à ce qu’il vous dira 1.” Quant à Doreil, le gouverneur écrivait au ministre de la guerre : “ J’ai pleine confiance en lui, et l’on peut se fier à lui entièrement. Tout le monde l’aime ici 2.” Cependant, après avoir tracé ces panégyriques, de la même plume, mais changeant de style, il passait de l’éloge au dénigrement : “ Dans la vue de condescendre aux désirs de M. le marquis de Montcalm, et de me servir de toutes les voies pour maintenir l’union avec lui, disait-il au ministre de la marine, j’ai accordé à MM. Doreil et Bougainville une lettre de créance ; mais je dois avoir l’honneur de vous observer, Monseigneur, que ces messieurs ne connaissent point assez parfaitement la colonie pour pouvoir avoir l’honneur de vous en parler pertinemment. Je dois d’ailleurs, Monseigneur, vous prévenir que ces Messieurs étant créatures de M. de Montcalm, abondent entièrement dans ses sentiments. Je m’attends qu’ils tâcheront d’éteindre ou du moins diminuer les actions de la colonie dans l’unique but d’attribuer aux troupes de terre tous les avantages que nous avons eus sur l’ennemi. Ils espèrent par là faire leur cour au ministre de la guerre, ce qui fera vraisemblablement leur objet principal.
1 — Vaudreuil au ministre de la marine, 4 novembre 1758. 2 — Vaudreuil au ministre de la guerre , 11 octobre 1758.
J’ajoute même, Monseigneur, que ces deux Messieurs n’ont pas pris peu de part aux propos indécents dont j’ai été dans le cas de me plaindre dans une de mes lettres à M. de Moras V’ Recommander en même temps la confiance et la défiance, accréditer et discréditer à la fois, c’était là, il faut bien l’admettre, un acte de duplicité fâcheuse. Et il est vraiment regrettable pour M. de Vaudreuil que l’on puisse ainsi confronter aujourd’hui ses lettres contradictoires. Une rigoureuse droiture ne permet pas de telles manœuvres.
Le véritable interprète de la pensée du gouverneur, son porte-parole choisi, était déjà rendu en Europe. C’était M. Péan. Il était parti depuis le mois d’août, apparemment pour aller faire soigner un bras dont il souffrait, mais aussi, semblait-il pour quelque autre objet. M. Doreil écrivait à ce propos : “ Il passe en France sous prétexte de prendre les eaux de Barèges pour des douleurs à un bras ; je crois qu’il en a besoin, mais je suis convaincu qu’on ne l’aurait pas laissé aller
cette année sans quelque raison particulière . U a
fait une fortune si rapide depuis huit ans qu’on lui
donne deux millions . Regardez-le comme une des
premières causes de la mauvaise administration de ce malheureux pays. Je vous ai dit qu’il était riche de deux millions ; je n’ai osé dire quatre, quoique d’après tout le public je le pouvais 1 2 Péan était porteur d’une lettre de M. de Vaudreuil, dont l’accent chaleureux ne laissait aucun doute sur le sentiment qui l’avait dictée : “ M. PéaD, aide-major de Québec, y
1 — Vaudreuil au ministre de la marine, 3 novembre 1758.
2 — Doreil au ministre de la guerre, 12 août, 31 août 1758.
lisait-on, aura l’honneur de vous remettre cette lettre ; il est très en état d’entrer avec vous, Monseigneur, dans tous les détails que vous jugerez à propos de lui demander relativement à cette colonie, qu’il connaît au mieux. C’est l’officier en qui j’ai le plus de confiance. J’ai l’honneur de vous demander vos bontés en sa faveur 1 M. Péan était parti le 13 août. MM. de Bougainville et Doreil ne partirent que le 12 novembre. 2 Montcalm avait chargé son aide de camp de nombreux mémoires et d’une volumineuse correspondance pour les ministres et pour sa famille. C’était surtout au maréchal de Belle-Isle, et à son collaborateur M. de Crémille, qu’il adressait ses observations, exposait ses vues et faisait ses demandes officielles. Le peu de satisfaction qu’il avait eu avec le département de la marine, l’avait déterminé à s’imposer de ce côté une grande réserve. D’ailleurs, M. de Moras, auprès de qui des relations de famille lui avait permis de se montrer plus confiant, n’était plus ministre. Au milieu de l’été, des lettres de France avait annoncé sa retraite, après seulement seize mois d’administration. “ M. de Moras s’est retiré le 24 mai, écrivait Bigot, en apprenant cette nouvelle ; M. de Massiac, lieutenant-général de la marine, l’a remplacé ; M. Le Normand est adjoint. Nous en changeons comme de chemise ; aussi nos affaires vont mal par terre et par mer 3 ”. Qu’aurait-il dit s’il avait su, au moment du départ de Bougainville, que M. de
1 — Vaudreuil au ministre de la guerre., 6 août 1758.
2 — Journal de Montcalm, p. 482. — Bougainville avait pris passage *-ur la Victoire et Doreil sur Y Outarde.
3 — Bigot au chevalier de Lévis, 22 août 1758.
Massiac, lui aussi, s’était déjà évanoui comme un fantôme, et avait été remplacé par M. de Berryer, le 1er novembre 1758, après cinq mois de ministère. Cette instabilité ministérielle, qu’il ne connaissait pourtant pas encore dans toute son étendue, faisait dire à Montcalm : “ Nos ministres changent si souvent que j’aime mieux la protection de Cadet pour avoir du vin à cent écus, la campagne prochaine, que celle d’aucun de ces messieurs1
Dans ses lettres officielles, Montcalm se montrait résolu à faire l’impossible pour sauver l’honneur des armes françaises et résister au formidable assaut que la colonie allait subir durant la prochaine campagne. On a vu qu’il avait demandé instamment son rappel après la victoire de Carillon. Mais au lendemain des capitulations de Louisbourg et de Frontenac, il avait déclaré au maréchal de Belle-Isle qu’il n’entendait pas déserter un poste devenu si périlleux : “ J’avais demandé mon rappel après la glorieuse journée du 8 juillet, lui écrivait-il, mais puisque les affaires de la colonie vont mal, c’est à moi de tâcher de les réparer ou d’en retarder la perte le plus qu’il me sera possible ”. Depuis lors, toutes ses lettres à la cour respiraient la même héroïque résolution. Il exposait la situation dans sa terrible réalité : les Anglais mettant en ligne des armements formidables, et se préparant à lancer contre nous plus de cinquante mille hommes ; notre impuissance d’opposer à cette masse d’ennemis plus de sept à huit mille combattants effectifs ; notre pénurie de vivres et de munitions ; l’immense étendue de nos frontières vulné-
] — Montcalm à Bourlamaquc, 27 novembre 1758.
râbles. Il représentait que la paix seule pourrait empêcher le Canada de succomber. Et il ajoutait : “ Qui écrira le contraire de ce que j’avance, trompera le Eoi ; quelque peu agréable que cela soit, je dois l’écrire comme citoyen. Ce n’est pas découragement de ma part ni de celle des troupes, résolus de nous ensevelir sous les ruines de la colonie ”. 1
Montcalm n’avait pas d’illusion. Il voyait clairement l’impossibilité de la victoire finale. Il savait que la mère-patrie, épuisée par la guerre désastreuse qu’elle soutenait en Europe, était incapable du puissant effort qui eût été nécessaire pour égaliser les chances en Amérique. Même en escomptant une détermination et une action énergiques de la part du gouvernement de Louis XV en faveur du Canada, il se disait que l’hégémonie de l’Océan conquise par l’Angleterre paralyserait leur efficacité. “ En proposant le seul moyen pour parer aux forces immenses des Anglais, disait-il, je ne crains que trop qu’il ne soit pas possible à la France d’envoyer ce secours, vu la supériorité de la marine anglaise ”. Hélas ! on était loin des jours de Jean Bart, de Tourville et de Duguay-Trouin !
C’était cette vision si claire de la situation qui, durant tout l’automne de 1758, poussait Montcalm à écrire et à faire écrire aux ministres que la paix était d’une impérieuse urgence. “ La paix est nécessaire ou le Canada est perdu,” répétait-il au maréchal de Belle- Isle ; et Doreil, en son nom comme en celui du général, poussait le même cri : “ La paix, la paix, Monseigneur,
1 — Montcalm au ministre de la guerre , 13 septembre 1758.
n’importe à quel prix pour les limites ; on y gagnera même, si l’on travaille bien lorsqu’elle sera conclue.”
Toutefois, Montcalm comprenait parfaitement qu’il ne suffit pas désirer la fin d’une guerre pour la voir finir. Et, dans ses mémoires confiés à Bougainville, il indiquait ce qui lui semblait absolument nécessaire pour affronter l’imminente invasion. Ce nécessaire, c’était d’abord le plus de vivres possibles ; de la poudre en quantité considérable ; des mortiers et des bombes ; un train d’artillerie de campagne avec un détachement à la suite ; un grand nombre de fusils, des marchandises de traite pour conserver dans notre alliance quelques sauvages ; mille hommes au moins de recrues, avec leurs armes et leurs vivres pour dix-huit mois. Montcalm demandait encore des ordres pour l’incorporation de trois mille miliciens dans les bataillons de terre et de marine, pour l’érection de batteries le long du fleuve, en bas de Québec, pour la construction de redoutes et de retranchements. Il prop osait aussi, au cas où Québec serait pris, et que toute résistance deviendrait impossible, un grand projet de retraite sur la Louisiane avec les huit bataillons, les détachements du génie et de l’artillerie, et l’élite des troupes de la marine. L’avantage de ce projet était “ de conserver au Boi un bon corps de troupes, de sauver la Louisiane ; de faire honneur à la nation française ; la retraite des dix mille immortalisa la Grèce.” Cette opération hardie, cette évasion inattendue d’une armée que les Anglais croiraient d’avance prisonnière, et qu’ils auraient l’humiliation de voir leur glisser entre les doigts, cette prodigieuse évolution du Saint-Laurent au golfe du Mexique, séduisait Montcalm. Il écrivait à Bourlamaque le 27 novembre ; “ Bougain-
ville m’a écrit que vous avez goûté toutes mes vues, et notamment in extremis ma retraite à la Louisiane, pourvu que le ministre l’ordonne à Yaudreuil, et que celui-ci y travaille d’avance. Canots nécessaires pour seize cents hommes d’élite, huit cents Canadiens, avec les vivres en biscuits, lard, farine, quelques marchandises, porcelaine, colliers, quelques caisses de fusils, etc. Je me charge, Belle-Rivière occupée ou non, de vous mener aux Illinois, quand même l’ennemi serait maître de Québec et de Saint-Jean. Quatre jours d’avance me suffisent et des certificats payables à la Louisiane 1 ”. Cette retraite eût-elle été praticable en 1759 ou 1760, lorsque les Anglais se furent rendus maîtres de Niagara et du haut Saint-Laurent ? Montcalm ne l’eût sans doute pas cru alors. Mais, assurément, en 1758, une telle conception n’en était pas moins grandiose.
Nous avons vu que Montcalm avait annoncé à sa mère le départ de Bougainville pour la France. Le général, séparé des siens par huit cents lieues d’Océan, avait confié pour eux à ce fidèle officier de nombreux messages. Durant la campagne, en dépit de ses préoccupations accablantes, de ses tracasseries et de ses multiples déplaisirs, il n’avait pas cessé de leur griffonner à la hâte ces billets alertes et brefs qui portaient tant de joie aux châtelaines de Candiac Les menus faits d’intérêt personnel y trouvaient place à côté des incidents et des sollicitudes d’ordre public. Nous transcrivons çà et là quelques passages : “ Je crois, écrivait-il le 20 août à sa mère, que plus de la moitié de mes provisions et ce que j’avais demandé à Paris est pris. Je
1 — Lettres de Bourlamaque, p. 280.
m’en console, l’argent me touche peu pourvu que je vous rejoigne tous en bonne santé”. Le 25 septembre, il adresse à sa femme et à sa mère ces lignes affectueuses : “ Ma mère et ma très chère et bien aimée épouse, cette lettre par'M. de Bougainville que sa mauvaise santé fait repasser en France, dont bien me fâche, l’aimant beaucoup. S’jI arrive à Paris il vous écrira et vous parlera de moi, du moment de son départ à la fin d’octobre ou premiers jours de novembre. Deux idées qu’il a et moi aussi pour mariage fille et fils ; la première romanesque, chimérique me plairait et devrait plaire, la deuxième bonne et faisable... Respect, amour, amitié, tendresse vous sont dus et conservés dans toute leur étendue. J’embrasse mes chers enfants. Le cadet chevauléger, puis capitaine à mon retour ”. Le 16 octobre, il annonce à sa mère qu’il vient de recevoir deux de ses lettres, puis il ajoute : “ J’en ai reçu une de seize pages de mon fils1, bien écrite, un peu style du siècle, les détails militaires bien. Elle est du 18 février, un peu trop de princes et de comtes d’empire ; grande amitié avec un frère de la comtesse de Bavière qui l’avait engoué d’une affaire trop bonne pour lui. Mon fils est jeune et ne doute de rien et s’engoue aisément. M. de la Bourdonnaye m’écrit que le chevalier 2 est grand comme un chêne, un peu effilé. Croyez- vous que je ne sois pas inquiet de n’avoir aucune nouvelle ? Ma santé assez bonne malgré des fatigues grandes. Après le siège de Frontenac,
1 — Le comte de Montcalm (Louis- Jean- Pierre- Marie), mestre de camp du régiment de cavalerie de Montcalm.
2 — Gilbert- François-Déodat, chevalier de Montcalm, plu8 tard, chevalier de Malte.
que j’avais prévu, annoncé, et facile à éviter, on m’a appelé à Montréal: le médecin après la mort... J’ai grand besoin de repos, je dois dix mille écus, et je vieillis bien. Je compte n’être à Montréal qu’avec les glaces du 20 au 25 novembre. Je vais me reposer jusqu’à Ncël ; de là à Québec, janvier et février ; mars, avril à Montréal ; sans doute revenir ici où une affaire qui sera décisive. Les Anglais sont au moins six contre un... J’embrasse tendrement la très chère que j’aime au delà de toute expression. Je ne vous envoie rien cette année; je n’ai pas eu le temps d’y songer. J’embrasse ma fille et suis entièrement à vous, ma mère, avec autant d’attachement que de respect.” Onze jours plus tard il informait sa femme que la campagne était terminée : “ Enfin, ma très chère et bien-aimée, les ennemis commencent à abandonner leur camp... Je me dispose à commencer de faire défiler nos bataillons... Je ferai l’arrière-garde et je laisserai mes deux forts de Carillon et de Saint- Frédéric, que j’ai couverts toute la campagne avec des forces bien inégales, avec leurs garnisons bien approvisionnées et de bons blindages. En voilà, Dieu merci, jusqu’aux premiers jours de mai, car si Dieu n’y met la main, il faudra se battre courageusement la campagne prochaine... Adieu! mon cœur, aimez-moi, je songe fort à vous, je vous aime beaucoup et ma mère. J’embrasse ma fille. Quand reverrai- je mon Candiac ? Il faut que ma santé soit bonne, mais elle s’use par le travail, oar il faut être tout ici, et de tout métier. Je , t’aime plus que jamais.”
Bougainville et Doreil étaient partis le 12 novembre. Mais ayant appris qu’il restait encore devant Québec un petit bâtiment, la goélette la Sérieuse , sur le point
d’appareiller pour la France, Montcalm se risqua à écrire une dernière fois à sa femme, ainsi qu’à son beaufrère, M. de la Bourdonnaye. A la première il disait : “ Quoique nos troupes soient parties de meilleure heure, ma très chère et bien aimée, qu’en 1755 et 1756, nous avons éprouvé sur le lac Champlain un coup de vent qui a dispersé notre flotte de bateaux comme ceux de Saint-Cloud. Cela a été suivi de froid qui nous a fait craindre de rester dans les glaces ; mais Dieu merci, avec beaucoup de misère, d’embarras, tout est rentré dans ses quartiers et la misère oubliée... Le chevalier de Lévis a couru personnellement quelque risque ; pour moi j’avais au milieu de la tempête, le bateau qui portait César et sa fortune... Je souhaite que mon fils, se soit bien tiré, que le chevalier étudie bien, que mes filles se portent à merveille, ma mère et vous tous, ma très chère que j’aime tendrement pour toujours ”. 1 A M. de la Bourdonnaye, il écrivait : “ Nous voici enfin bien tranquilles jusqu’en mai. Nous avons des nouvelles de la Belle-Kivière du 23, nous y avons encore eu un avantage le 15 octobre; il en coûte 150 hommes aux Anglais ; je la crois sauvée pour cette année ; à nouveaux faits, nouveaux conseils. Les Anglais ont abandonné Gaspé. Nous avons fait de notre mieux en 1756, 1757, 1758; ainsi soit en 1759, Dieu aidant, si vous ne faites la paix en Europe. Je reste ici novembre et décembre ; janvier et février à Québec, mars et avril ici ; voilà mon itinéraire pour
1 — Montcalm àsa femme, 14 novembre 1758. — Cette lettre était adressée : “ à madame la marquise de Montcalm, à Montpellier ”.
l’hivèr. Quand irai-je en carrosse au lieu de bateau et de traîneau, et quand vous verrai-je ? ” 1
L’automne de 1758 ayant été plus doux que ne le faisait prévoir ses débuts, on annonça le départ d’un autre navire pour la France, et Montcalm voulut encore en profiter. Le 21 novembre il adressait à madame de Saint- Véran ces quelques lignes : “ Sûrement, si le Craquelin , qui part le 24, arrive à bon port, vous me saurez gré, ma mère, de vous écrire jusqu’au dernier moment pour vous répéter cent fois qu’occupé du destin de la Nouvelle-France, de la conservation des troupes, de l’intérêt de l’Etat et de ma propre gloire, je songe toujours à vous et à la très chère, que j’embrasse ainsi que tous mes proches. Ma santé bonne, quoique échauffée ; je vais me droguer un peu, une petite médecine, mauvaise habitude nécessaire à la fin des campagnes, où je ne suis pas les maximes de M. le Eoy qui veut qu’en mangeant on ait l’esprit libre ; je vous jure que je ne l’ai jamais. Je crois que cette campagne vous aura donné de l’inquiétude ; Dieu sur tout ! Dieu veuille que le comte de Montcalm s’en soit bien tiré. Faites donc la paix ; ce n’est pas qu’en tout événement j’espère pour 1759 ”.
Dans les derniers jours de novembre, une goélette, Y Extravagante, partie de France le 15 août, arriva à Québec. On résolut de l’y renvoyer sans retard avec un dernier courrier, et Montcalm reprit la plume.
J’écrivais à ma mère,” disait-il à sa femme dans un billet daté du 29 novembre ; “ ma lettre n’a pu partir
1— .4 monsieur de la Bourdonnaye , conseiller d'Etat, à Paris, 14 novembre 1758.
par la goélette la Sérieuse, mais elle part par celle-ci. Je pourrais me dispenser par conséquent de vous écrire n’ayant rien de nouveau à vous apprendre, mais je suis bien aise de vous donner de mes nouvelles jusqu’au dernier moment et autant que possible. Ma santé est assez bonne, ainsi soit de la vôtre. Voici le temps du repos. Je ne m’attendais pas que nous fissions partir un bâtiment aussi tard pour la France. J’en profite pour vous renouveler les sentiments avec lesquels je serai toute ma vie entièrement à vous. J’embrasse ma mère, mes enfants, mes sœurs et le cher Massilan. On ne peut t’aimer plus véritablement, mon cher cœur h” On sent dans toutes ces lettres à sa femme, à sa mère, à son beau-frère, que la pensée- de Montcalm tendait sans cesse vers Candiac, vers Montpellier, vers la famille et le pays dont il était séparé par le vaste Océan. Il avait la nostalgie de la Fiance et du foyer lointains. Un secret pressentiment l’a vertissait-il qu’il ne les reverrait jamais ?
Comme nous l’avons vu plus haut, il devait partager son automne et son hiver entre Montréal et Québec. Jusqu’à la fin de décembre il séjourna dans la première de ces deux villes. A part une couple d’incidents assez piquants, que nous relaterons plus loin, il y mena la vie la plus tranquille et la plus monotone, sortant peu, lisant beaucoup, et trouvant les journées fort longues. On se demandera peut-être quelles lectures occupaient ses heures de réclusion. Une lettre à Bourlamaque nous l’apprend. Il lisait avec le plus vif intérêt le Dic-
1 — A madame la marquise de Montcalm , à Montpellier , Montréal, 29 novembre 1758.
tionnaire encyclopédique, qui était encore à ce moment dans toute sa nouveauté et toute sa vogue. Cette vaste entreprise littéraire, philosophique et scientifique, dont l’influence devait être si pernicieuse, avait été arrêtée en 1752, après l’impression des deux premiers volumes. Puis, l’interdiction ayant été levée, en 1758 sept volumes avaient déjà paru. Malheureusement beaucoup des travaux contenus dans cette publication portaient la marque de l’esprit sceptique et antireligieux qui inspirait tant d’écrivains de l’époque. Toutefois, dans plusieurs de ses parties, elle était instructive et attrayante. A l’étranger, aussi bien qu’en France, elle obtenait un grand succès. Les gens du monde y recherchaient ce qui pouvait amuser leurs loisirs ; les hommes d’étude y trouvaient des informations et des renseignements précieux. Montcalm, dont l’esprit cultivé aimait à se tenir au courant des publications nouvelles, faisait diversion à ses ennuis et à ses anxiétés en parcourant les énormes in-folios de l’Encyclopédie, mais il y faisait un choix. “ J’ai entrepris, écrivait-il à Bourlamaque, la lecture de suite du Dictionnaire encyclopédique, en sautant les articles que je ne veux pas savoir, ceux que je ne puis comprendre ”. Il demandait à la lecture et à l’étude l’oubli de ses alarmes et de ses sombres pronostics. Jamais son état d’esprit n’avait été plus pénible que durant ces mois de novembre et décembre 1758. Loin des êtres aimés que son absence et ses périls plongeaient dans les angoisses ; loin de ses anciens compagnons de gloire, dont la valeur se déployait là bas sur un plus vaste théâtre 1 ; pri-
1 — Plus vaste, bien entendu, au point de vue des opérations, mais non pas au point de vue géographique et physique.
sonnier du devoir, à ce poste perdu où il luttait pour retarder de quelques mois peut-être une catastrophe inévitable ; entouré de malveillance et de suspicion ; témoin impuissant de dilapidations impudentes et de rapines éhontées ; il portait le poids écrasant d’une tâche surhumaine, puisque de lui surtout, dans ces conditions désastreuses, dépendaient l’honneur de la vieille France et le salut de la nouvelle. Son âme ardente et vaillante ne fléchissait pas, mais des vagues de tristesse venaient parfois l’assaillir et la submerger. On ne saurait lire son journal et ses lettres de cette époque sans ressentir une sympathie et une admiration profondes pour le noble cœur et le fier esprit qui s’y révèlent. Le patriotisme et la grandeur morale y parlent le plus émouvant langage. Certaines pages sont frémissantes de douleur et d’indignation. Après avoir exposé tout un système de concussion, il écrit à Bourlamaque : “ C’est de quoi pleurer ; je n’en ai pas dormi, et je crois que si la guerre dure, il y a à gagner de la perdre.” Et plus loin : “ Passez-moi le désordre de ma lettre, il ressemble à celui de mon imagination, car je n’ai pas dormi, toute la nuit, des voleries de la Belle- Rivière et de l’ineptie. Pauvre Roi ! Pauvre France ? carapatria. Brûlez ma lettre, car ces horreurs ne seront jamais crues, et si vous vous affectez, comme moi, la maladie augmentera.” Un autre jour, il écrit ces lignes où se trahit tant d’amertume : “ J’aurai dans quelque temps quarantesept ans. La dignité de maréchal de France me flatterait autant qu’un autre ; il serait beau de l’avoir dans six ans, mais l’acheter par cette vie serait trop cher.” Mais c’est dans son journal surtout qu’il laisse déborder
son coeur. “ O Eoi ! digne d’être mieux servi, s’écrie-til ; chère patrie écrasée d’impôts pour enrichir des fripons et des avides ! et que tout y concourt ! Gardei ai-je mon innocence comme j’ai fait jusqu’à présent au milieu de la corruption ? J’aurai défendu la colonie, je devrai dix mille écus, et je verrai s’être enrichi un Ealig, un Coban, un Cécile, un tas d’hommes sans foi, des vanu-pieds intéressés dans l’entreprise des vivres, gagnant dans un an des quatre ou cinq cent mille livres, qui font des dépenses insultantes ; un Maurin, commis à cent écus, avorton de nature, escargot par la figure, voyager avec une suite de calèches et de carrioles, dépenser plus en voitures, en harnais, en chevaux qu’un jeune fermier général fat et étourdi. Et cette manutention des vivres, une entreprise formée du temps de M. de la Porte, qui y était de part ! La France ne produira donc jamais à la tête de la marine un ministre éclairé, réformateur des abus ? Les concussions de Verrès, celles de Marius dont parle Ju vénal, n’en approchent pas.”
On ne saurait lire cette explosion généreuse d’iudignation patriotique sans se sentir ému. L’homme qui sentait et écrivait ainsi n’était pas d’une trempe vulgaire. Nous n’avons pas dissimulé ses erreurs d’appréciation et d’attitude. Mais tout compte fait, nous estimons que Montcalm était la plus brillante et la plus attachante figure du groupe militaire et administratif auquel étaient liées à ce moment les destinées de la Nouvelle- France. On voyait se manifester en lui non seulement les qualités du soldat, mais celles du penseur, du philosophe et du politique. Par sa culture intellectuelle, son érudition, son expérience acquise dans les campagnes d’Italie et d’Allemagne, par son esprit primesautier,
son style alerte, sa chaude éloquence, en un mot, par la variété de talents qui le distinguait 1, il dominait et éclipsait la terne et médiocre personnalité de Vaudreuil.
Il était aussi supérieur à Lévis, quoique ce dernier eût une incontestable valeur. Montcalm avait plus de connaissances, plus d’élévation d’esprit, plus d’étude, plus d’idées générales. Son lieutenant ne l’emportait sur lui que par la circonspection du caractère et la pondération des facultés. La physionomie du chevalier de Lévis n’a pas encore été étudiée à fond, nous semble-t-il. Il avait de l’intelligence, de l’éducation et de l’instruction, sans être un lettré. A défaut d’une grande connaissance des livres, il possédait une utile science des hommes. Il était calme, froid, avisé et perspicace. Passé maître dans l’art de bien vivre avec tout le monde, il savait adroitement se tenir en dehors des querelles d’autrui, et conduisait sa barque avec une dextérité merveilleuse au milieu des écueils. Il gagna et conserva la confiance et l’amitié d’hommes que séparaient la plus violente antipathie. C’est ainsi que Yaudreuil chantait ses ouanges, et que Montcalm lui
1 — C’est cette variété de talents que Doreil signalait dans sa lettre du 31 juillet 1758 au ministre de la guerre. “Si la guerre doit durer encore ou non, si l’on veut sauver ou établir le Canada solidement, que Sa Majesté en confie le gouvernement général à M. le marquis de Montcalm ; il possède la science politique comme les talents militaires; homme de cabinet et de détails, grand travailleur, juste, désintéressé jusqu’au scrupule, clairvoyant, actif et n’ayant en vue que le bien ; en un mot, homme vertueux et universel. Je ne sais si cette place serait bien de son goût et peut être me saurait-il bien mauvais gré s’il imaginait que je hasarde cette proposition ”.
ouvrait intimement son cœur. En lisant sa correspondance on voit comme il était habile à se ménager des appuis et à bien disposer les échelons de sa fortune. Sa qualité maîtresse était le tact. Grâce à elle, son mérite ne connut jamais l’ombre, et sa carrière fut une suite ininterrompue de succès. Après l’avoir commencée simple cadet de famille et modeste lieutenant, il devait mourir maréchal de France, duc et pair, lieutenant général en Artois, gouverneur d’Arras, avec des émoluments, des gratifications et des pensions qui dépassaient 97,000 livres 1.
Montcalm eût-il atteint les mêmes sommets ? Que nous importe ? Nous savons que par le cœur et l’intelligence il en eût été digne. Il eût sans doute obtenu le bâton de maréchal de France, objet de son ambition légitime. Et qui sait ? peut-être eut-il été honoré d’un siège à l’Académie française ou à celle des Inscriptions, distinctions que leurs goûts intellectuels avaient fait décerner déjà à des guerriers amis des lettres. “ Il est bon que vous sachiez, monsieur l’académicien, écrivait un jour Bougainville à son frère, que M. le marquis de Montcalm est très savant et
1 — Lé vis devint maréchal de camp en 1759, et lieutenantgénéral en 1761. “ II fut nommé capitaine des gardes de Monsieur en 1771, chevalier des ordres du Roi en 1776, gouverneur d’Artois et d’Arras en 1780, maréchal de France en 1783, duc en 1784, etc. Il avait 94,470 livres de rente en bienfaits du roi, dont suit le tableau : gouverneur et lieutenant général en Artois, 25,000 livres ; pension sur le trésor royal, 1 1 ,200 ; commandant en chef en Artois, 20,748; gratification annuelle sur l’extraordinaire des guerres, 15,000; gouverneur d’Arras, 12,000; appointements de maréchal de France, 13,522: total, 97,470. Le duc de Lévis mourut en 1787”. Dussieux, p. 146).
surtout dans le genre de l’Académie des belles-lettres. Il a prodigieusement lu et sa mémoire est étonnante ; on la peut citer. Avec ces qualités et ce qu’il est, je pense qu’à son retour il ferait un excellent honoraire chez vous.”
Mais laissons le champ des conjectures pour revenir aux faits. Nous avons mentionné plus haut deux incidents qui rompirent la monotonie dont se plaignait Montcalm dans son journal, durant cet automne de 1758. Nous en trouvons le récit dans ses lettres à Bourlamaque. Arrivant un jour à l’improviste dans le cabinet de M. de Vaudreuil, il surprit M. D’Eschambault, neveu de celui-ci, par alliance, en train de déblatérer contre les officiers français, qu’il accusait d’avoir tenu des propos indécents contre les autorités de la colonie, après les malheureux événements de l’arrièresaison. Il n’y avait pas d’échappatoire possible ; Montcalm avait entendu de ses oreilles le dénonciateur. Le gouverneur très échauffé, et surpris par l’apparition du général à ce moment psychologique, se plaignit vivement de la conduite des officiers. Profitant de la circonstance, Montcalm se déchargea le cœur au sujet de tout ce colportage d’on-dit et de propos plus ou moins amplifiés. “ Oh ! certes, écrit-il à Bourlamaque, comme je le surpris, comme on dit, volant dans la poche, il fut obligé ainsi que le marquis de Vaudreuil, acceptant, d’essuyer une leçon sur ce point, forte, respectueuse, longue, es faisant souffrir tous deux, car vis-à-vis de Deschambault qu’elle regardait seul, cela ressemblait à des coups de pied dans le ventre, qu’on a demandé la permission de donner à quelqu’un qui ne peut s’éviter
de les recevoir. Je souhaiterais que cela corrigeât les rapporteurs et ceux qui 1 es écoutent. ” Sans douté des paroles mordantes avaient été prononcées ; mais souvent on les allongeait et on accentuait leur malignité. Montcalm venait justement d’écrire à M. Bernier, remplaçant de Doreilau commissariat de la guerre, une lettre où il insistait sur le respect dû aux chefs de la colonie. Et il terminait pour Bourlamaque son récit de la scène dans le bureau de M. de Yaudreuil, en faisant à cette démarche l’allusion suivante : “ J’avais adressé ma lettre à Bernier pour que tout le monde la vît, leçon bonne pour le passé ou l’avenir, si elle n’était pas nécessaire pour le présent. M. de Kichelieu a arrêté les chansons à Montpellier. J’arrêterai les mauvais propos tendant à l’insubordination, au moins en public. Dans le très particulier, cela m’est égal, portassent-ils sur le Roi, l’image de la divinité ; alors ils ne troublent pas la société. ”
Quelque temps après, autre incident corsé. C’était encore chez M. de Vaudreuil. Un officier de milice, sans trop songer peut-être qu’il s’engageait sur un tertain brûlant, s’avisa de dire en présence de Montcalm et de Yaudreuil, que, pendant le siège de William- Henry, Webb avait grand’ peur à Lydius, qu’Orange et New-York étaient sans troupes, et que l’on aurait pris ce fort très facilement. Le gouverneur, dont c’était l’un des thèmes favoris, se mit aussitôt à le commenter avec insistance. Montcalm, on le sait, avait été blessé au vif par les critiques antérieures de Vaudreuil à ce sujet. Prenant la parole, il exposa de nouveau les raisons qui l’avaient empêché de faire un second siège, en 17.57,
ajoutant qu’il ne fallait pas se repaître de chimères. ‘ J’interpellai — raconte-t-il à Bourlamaque — M. Le Mercier qui fut de mon avis et défila, et n’osa pas rester davantage, et je conclus par lui dire modestement que je faisais de mon mieux à la guerre, suivant mes faibles lumières ; que, quand on n’était pas content de ses seconds, il fallait faire campagne en personne pour exécuter ses propres idées. Les larmes lui en vinrent aux yeux, et il mâcha entre ses dents que cela pourrait être. La conversation finit de ma part: “J’en serai comblé, et je servirai volontiers. Madame de Vaudreuil voulut s’y mêler : Madame, permettez que, sans sortir du respect qui vous est dû., j’aie l’honneur de vous dire que les dames ne doivent pas parler guerre. Elle voulut continuer Madame, sans sortir du respect qui vous est dû, permettez que j’aie l’honneur de vous dire que si madame de Montcalm était ici et qu’elle nous entendit parler guerre avec M. le marquis de Vaudreuil, elle garderait silence. Cette scène, devant huit officiers, dont trois de la colonie, sera brodée, rebrodée; la voilà telle.... Le chevalier de Lévis qui entra ne se serait pas douté de la conversation, vu mon air tranquille, et j’y fus le soir à mon ordinaire ; et ce matin je porte un bel œillet, qu’on m’envoie dans le moment, à madame de Vaudreuil ; mais c’est odieux.”
Comme on le voit, malgré la réconciliation officielle du mois d’août, la sympathie laissait encore à désirer entre Vaudreuil et Montcalm. Toutes ces piqûres d’épingle devaient donner à ce dernier le désir de changer d’air. “ L’ennui m’excède ici, écrivait-il à Bourlamaque
le 18 décembre; je pars au premier jour.” Effectivement le 22 décembre il quitta Montréal, au milieu d'une tempête de neige et d’une bonne poudrerie canadienne 1, en route pour Québec où l’attendaient Bourlamaque et les nombreux amis qu’il s’était faits dans la capitale de la Nouvelle-France.
1 — Journal de Malartic, p. 215.