‹ Le marquis de MontcalmChapitre 17 sur 42 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

A Québec Montcalm y reprend ses habitudes Ses lettres

à Lévis. — Les divertissements au milieu de la misère publique Les angoisses de Montcalm Fâcheuses nouvelles ; évacuation et destruction du fort Duquesne

Montcalm retourne à Montréal. — Relations avec Vau-

dreuil. — Mémoire pour la campagne de 1759 Menus

propos Projets militaires Lettre importante de Montcalm au maréchal de Belle-Isle - Correspondance et

aSaires de famille Le printemps Retour de Bougainville. — Sa mission en France Beaucoup d’honneurs et

peu de secours Nouvelles de la cour et de la ville

Mariage d’une fille de Montcalm Il devient lieuteDant-

général. — Son prestige en France — Le crédit de Vau-

dreuil diminue La France et le Canada au printemps

de 1759 Montcalm et le maréchal de Belle-Isle L’hon¬

neur du drapeau.

Les deux mois du séjour de Montcalm à Québec, dans l’hiver de 1759, furent une réédition peu corrigée de celui qu’il y avait fait un an plus tôt. Il reprit les mêmes habitudes, fréquenta les mêmes sociétés, visita de nouveau les salons de madame de la Naudière, de madame Marin et de madame Péan, retrouva le même charme dans la conversation et le commerce de madame de Beaubassin, assista encore assez souvent aux fêtes de l’intendance, en un mot, se laissa aller aux mêmes distractions que l’hiver précédent. Nous avons indiqué à nos lecteurs, dans un autre chapitre, combien nous paraissait fâcheuse l’assiduité de Montcalm en certaines compagnies. Lui-même n’en était pas satisfait.

“ Cela prouve le désœuvrement ”, confiait-il à Levis, à qui il ne dissimulait pas qu’il était peu content de luimême. “ Je vous développe mes faiblesses et les replis de mon cœur”, lui écrivait-il un jour. Et dans une autre lettre: “Ici, je végète, et, soit ennui, mécontentement, difficultés de la campagne prochaine, je n’y ai pas autant de satisfaction que l’hiver dernier”.

Sa correspondance avec son lieutenant était plus active et plus intime que jamais. Il le tenait au courant de tous ses faits et gestes, et lui expédiait encore régulièrement la chronique québecquoise. Nous y voyons passer sous nos yeux les frivolités et les misères de cette société menacée de la foudre. Sous la plume nerveuse de Montcalm et dans son style rapide, le douloureux contraste des fêtes mondaines et des sombres appréhensions éclate parfois d’une manière saisissante. Ainsi, le 4 janvier 1759, il écrit : “ Un bal dimanche. La paix ou tout ira mal. 1759 sera pis que 1758. Je ne sais comment nous ferons. Ah ! que je vois noir !” Et un autre jour : “ La colonie est perdue si la paix n’arrive pas ; je ne vois rien qui puisse la sauver. Ceux qui la gouvernent ont de furieux reproches à se faire ; pour moi je n’en ai point à me faire. J’attends avec bien de l’impatience des nouvelles de notre patrie ; Dieu veuille qu’elles soient satisfaisantes. Nous avons eu hier un bal, maidi, le dernier ; et ne croyez pas que je m’amuse beaucoup. ” N’y a-t-il pas quelque chose de tragique dans cette antithèse émouvante entre l’aujourd’hui frivole et le lendemain formidable. Cet aujourd’hui, durant lequel on semblait chercher à s’étourdir, Montcalm n’avait pas assez de stoïcisme pour s’en isoler absolument. On peut le

constater par ses lettres à Lévis, où il rédigeait pour son ami la gazette du jour : “ L’aventure de la Belle- Rivière, lui écrivait-il le 12 janvier, n’a pas empêché hier une jolie fête dont je n’étais pas prié ; et si l’on dit à Montréal que j’y ai été en masque, dites que je ne me masque jamais. Cependant j’y étais avec le plus joli officier de la Sarre que l’on puisse voir. Je vous jure que vous lui donneriez la préférence sur la Naudière. Mais motus ; brûlez ma lettre. ” Et le 17 janvier : “ Demain, grande partie de campagne, cinquante-deux personnes ; pique-nique ; Roquemaure, madame Gauthier, madame de la Naudière ont tout arrangé. J’en suis, on m’en a mis, on a compté sur moi: je ne puis jamais être un homme ordinaire. Aussi je. fournis l’illumination, violons, orgeat, bière, partie de vin et de quoi faire vingt-six plats, sur soixante-six qu’il y aura à deux tables, servies également en ambigu. Ce détail pour vous seul ; mais comme Montréal est l’écho de Québec, on dira : “ M. de Montcalm donne la fête.” Le chevalier répondra : “ Non, c’est un pique-nique 1 ; c’est la répétition de celui delà Sainte-Catherine ; on y a mis M. de Montcalm. Je crois bien que, noble et galant comme il est, il aura suppléé à tout ce qui aurait pu embarrasser la société qui l’en a mis et fourni par là plus que les autres.” On sent dans ces lignes la préoccupation de dégager sa personne autant que possible de divertissements auxquels il se laissait entraîner sans enthousiasme. Au moins s’efforçait-

1 Le sens propre de “pique-nique ” est celui-ci: “ Repas

où chacun paye son écot.”

il d’en modérer l’allure. Et dans cette partie de campagne qu’il mentionnait à Lévis, il avait fait en sorte qu’on s’abstînt des jeux de hasard. “ On a fort approuvé le refus total des momons,” écrivait-il. Tout en s’abstenant de prendre l’attitude et le langage d’un censeur, en lui-même Montcalm appréciait sévèrement cette frénésie de plaisir, qui détonnait au milieu de la détresse et des anxiétés du moment. Il consignait dans son journal ces réflexions, éloquentes en leur laconisme : “ Misère affreuse au gouvernement de Québec ; on y ramène de Lachine des farines destinées aux premières opérations de la campagne. On demande dix mille minots au gouvernement de Montréal, opération toujours fausse et sans prévoyance. Bals, amusements, parties de campagne, gros jeux de hasard en ce moment.” Et encore : “ Les plaisirs, malgré la misère et la perte prochaine de la colonie, ont été des plus vifs à Québec. Il n’y a jamais eu tant de bals ni de jeux de hasard aussi considérables, malgré la défense de l’année dernière. Le gouverneur général et l’intendant l’ont autorisé.”

Ce qui se dégage surtout du journal et de la correspondance de Montcalm, durant l’hiver de 1759, c’est cette impression de tristesse et d’angoisse que nous avons déjà signalée au précédent chapitre. Suivant son expression, il “ voyait noir ”. Une ombre sinistre lui semblait planer sur lui-même et sur la cause dont il était l’héroïque champion. Je ne sais quelle prescience douloureuse torturait son cœur. “ Que ferons-nous, la campagne prochaine ? Elle sera épineuse,” s’écriait-il. Et ailleurs : “ Qui diable sait où tout en sera au 1er novembre 1759 ? Sans me décourager, je redoute cette cam-

pagne. — Quand est-ce que la pièce que nous jouons en Canada finira ? — Je prévois avec douleur les difficultés de la campagne prochaine, et je crois qu’on y entrera encore tard. Dieu sur tout ! — Si la guerre dure, la colonie périra d’elle-même, ne succombât-elle pas par la supériorité des forces de l’ennemi. ” 1

Comme Montcalm l’indiquait dans ses lettres et son journal, la misère était encore bien grande cette année au Canada. La récolte n’avait pas tenu ce qu’elle promettait d’abord. A Québec, l’intendant avait parlé de rationner le peuple à un quarteron de pain par jour, mais l’opinion s’était soulevée et une émeute de quatre cents femmes avait forcé M. Bigot à accorder la demilivre. A la détresse publique s’ajoutaient les fâcheuses nouvelles reçues des lointaines frontières. Au commencement de janvier, en effet, on avait appris que M. de Ligneris avait dû évacuer et faire sauter le fort Duquesne, et que la Belle- Rivière était perdue. Louisbourg, le fort Frontenac, le fort Duquesne : sur ces trois points les Anglais avaient triomphé dans la campagne de 1758. Seul Montcalm, “ l’invincible Montcalm,” comme l’appelaient les gazettes de la Nouvelle-Angleterre, avait arrêté net leur offensive à Carillon, et sa brillante victoire avait sauvé temporairement la colonie. Aussi, dans le peuple son nom était-il entouré d’un glorieux prestige. Et la rumeur absurde qu’il avait été empoisonné, mise en circulation on ne sait par qui ni comment, causa partout un grand émoi.

Au commencement de mars, il repartit pour Mont-

1 — Lettres de Montcalm , pp. 157, 158, 159, Journal de Montcalm, p. 496.

réal, et le 7 de ce mois il y était de retour. Il y recommença sa vie de l’automne précédent, lisant l’Encyclopédie, allant rendre régulièrement ses devoirs à M. de Yaudreuil, et correspondant avec Bourlamaque demeuré à Québec. Le lendemain de son arrivée, il écrivait à ce dernier : “ L’histoire de mon empoisonnement s’est renouvelé dans le gouvernement de Montréal, il y a quinze jours, et a été à monsieur et madame de Yaudreuil. Elle en a bien rabâché, et le peuple disait : on veut donc vendre le pays. Au reste je n’aime pas ces bruits. Ne parlez jamais de crime aux hommes.” Les relations entre Montcalm et le gouverneur étaient toujours les mêmes : courtoisie de surface, sans confiance ni cordialité, “ Le Mercier ne désempare pas le cabinet, racontait le général à son correspondant de Québec, et il me semble que Saint-Sauveur domine encore plus qu’autrefois. Pour moi je me tiens et me tiendrai clos et couvert, et lorsqu’on m’emploiera, avec quelles troupes et quel nombre que ce soit, si je ne sauve pas ce malheureux pays, je saurai du moins ne rien faire qui puisse altérer ma réputation et celle des troupes. Je ne puis faire ni le miracle de la multiplication des pains, ni (celui) de la multiplication des hommes.” Cependant, par zèle pour le service, Montcalm donna au gouverneur un loDg mémoire contenant ses réflexions et ses avis pour la campagne prochaine. Lévis pensait qu’il aurait mieux valu ne lien dire ni de vive voix, ni par écrit h Il craignait sans aucun doute que cela n’entraînât de nouvelles mésintelligences, et sa circonspection lui faisait redouter les occasions de conflit. Il convint toutefois

1 — Montcalm à Bourlamaque , 19 mars 1759.

que le silence absolu “ aurait l’air d’humeur, d’indifférence ou de découragement”, et que l’on pourrait reprocher un jour au commandant des réguliers de n’avoir pas communiqué ce qu’il croyait utile au service du Eoi. Le gouverneur avait fait faire un recensement des hommes en état de porter les armes, et des vivres et munitions disponibles, et Montcalm n’en connaissait rien. “ Quel besoin que le général des troupes de terre ait ces connaissances, écrivait-il ironiquement dans son journal ? Il pourrait faire un projet de campagne proportionnée à nos forces et à nos moyens, qu’on ne voudrait pas suivre.”

Montcalm, tenant plus que jamais en médiocre estime l’entourage du gouverneur, espaça ses visites chez ce dernier, sans doute pour éviter de rencontrer des gens qui lui tombaient sur les nerfs, tels que St-Sauveur et LeMercier. Nous lisons ces menus propos dans une de ses lettres à Bourlamaque : “ Le marquis de Montcalm, dont les yeux commencent à mieux aller, sort peu, et peu au château, lit le troisième volume de l’Encyclopédie, les beaux articles du christianisme, citation, comédie, comique, collège, comète, concile, colonie, commerce, etc. Les habitants de la campagne ne sont pas trop effrayés ; ils comptent sur un combat et le succès ; ils portent de l’argent à leurs curés pour faire dire des messes pour le marquis de Montcalm. Les Sulpiciens et les religieuses (se fient) sur lui, édifiés de sa dévotion à la Vierge ; les religieuses lui ont donné une (relique). Madame de Vaudreuil, qui avait ordinairement la première couronne de fleurs mise devant le Saint-Sacrement ne l’a pas eue ; c’est M. Jolivet qui en a donné la préférence au général français. La Rochebeaucour

mène une vie douce ; Marcel joue au trictrac et gagne. Je vais parfois chez la dame de la Yaltrie, la dame de Barante, qui est une femme très aimable, qui aime infiment à être connue ; et avec tout cela je m’ennuie que c’est prodigieux, et je vous plains si l’ennui vous gagne autant que moi. Je dirai toujours, heureux qui,

Libre du joug superbe où je suis attaché

Vit dans l’état obscur où les dieux l’ont placé.

Bonsoir, monsieur; brûlez ma lettre... Fax vobiscum. Quand est- ce que je serai au château de Candiac avec mes plantations, mon bois de chêne, mon moulin à l’huile, mes mûriers ? Oh ! bon Dieu ! ”

Au commencement d’avril, M. de Vaudreuil communiqua à M. de Montcalm sa réponse au mémoire de celui-ci sur les opérations militaires prochaines, et son plan pour la campagne de 1759. Il y paraît clairement qu’à cette date le gouverneur ne s’attendait nullement à voir les Anglais attaquer Québec : “ Je ne présume pas que les Anglais entreprennent de venir à Québec ”, écrivait il. Et Montcalm, qui redoutait pourtant cette éventualité et aurait voulu y pourvoir, disait luimême : “ Le seul côté où l’on peut avoir quelque espoir qu’ils ne se porteront pas en force, sans cependant oser trop se flatter, c’est Québec. ” Ce qui prouve une fois de plus, l’incertitude des prévisions humaines.

Dans sa communication, M. de Vaudreuil se montrait préoccupé de Carillon, où il se proposait de réunir, aussitôt après l’ouverture de la navigation, un corps d’armée d’environ quatre mille hommes. Il venait de faire partir M. Pouchot pour la Présentation et la Pointe-

au- Baril x, où d’après ses ordres, M. Benoist, officier de la colonie, faisait travailler, depuis l’automne, à la construction de deux petits bâtiments armés pour assurer nos transports à Niagara. Aussitôt qu’ils seraient en état de naviguer, Pouchot devait aller prendre le commandement de cette place et en renforcer la garnison. Le gouverneur paraissait enclin à charger Montcalm de défendre Carillon. Sou précis du plan d’opération pour 1759 était daté du 12 avril.

C’était le moment où les chefs de la colonie commençaient à s’occuper de leur correspondance pour la France, afin de pouvoir l’expédier par les premiers navires, à l’ouverture de la navigation. Dès le 22 mars, Montcalm annonçait à Bourlamaque : “ Je prépare déjà mes lettres; le marquis de Yaudreuil se prépare à les envoyer à Québec vers le 10 avril... Je chiffre de longs • récits au ministre de la guerre et à M. Le Normand sous le chiffre de M. de Baschy.” Ce qu’il “ chiffrait ” alors, c’était sans doute sa lettre si importante au maréchal de Belle-Isle, où il parlait sans détour, abandonnait toute réticence, et se décidait enfin à dire tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il savait, à exposer dans sa navrante réalité la situation désespérée de la colonie, à mettre à nu les plaies qui la rongeaient, la corruption et les déprédations qui conspiraient avec l’invasion anglaise pour précipiter sa chute. “ A moins d’un bonheur inattendu, écrivait-il, d’une grande diversion sur les colonies des

1 En se séparant de Montcalm, Pouchot lui dit : “ Mon

général, il y a apparence que nous ne nous reverrons plus qu’en Angleterre.” Ce n’était pas assez dire : ils ne devaient plus se revoir en ce monde.

Anglais par mer, ou de grandes fautes de l’ennemi, le Canada sera pris cette campagne et sûrement la campagne prochaine. Les Anglais ont 60,000 hommes, nous au plus 10 à 11,000 hommes. Notre gouvernement ne vaut rien. Le prêt et les vivres manqueront. Faute de vivres les Anglais primeront. Les terres à peine cultivées ; les bestiaux manquent. Les Canadiens se découragent. Nulle confiance en M. de Yaudreuil, ni M. Bigot. M. de Yaudreuil n’est pas en état de faire un projet de guerre. Il n’a aucune activité ; il donne sa confiance à des empiriques plutôt qu’au général envoyé par le Roi. M. Bigot ne paraît occupé que de se faire une grande fortune pour lui et ses adhérents et complaisants. L’avidité a gagné. Les officiers, gardes-magasins, commis, qui sont vers la rivière Saint-Jean ou vers l’Ohio, ou auprès des sauvages dans les pays d’en haut, font des fortunes étonnantes ; ce n’est que certificats faux admis également. Si les sauvages avaient le quart de ce que l’on suppose dépensé pour eux, le Roi aurait tous ceux de l’Amérique, et les Anglais aucun. Cet intérêt influe sur la guerre. M. de Vaudreuil, à qui les hommes sont égaux, confiera une grande opération à son frère ou à un autre officier de la colonie, comme à M. le chevalier de Lévis. (Il est) conduit par un secrétaire fripon et des alentours intéressés... Les dépenses qu’on a payées à Québec par le trésorier de la colonie vont à 24 millions ; l’année d’auparavant les dépenses n’avaient été que de 12 à 13 millions; cette année elles iront environ à 36. Il paraît que tous se hâtent de faire leur fortune avant la perte de la colonie, que plusieurs peut-être désirent comme un voile impénétrable de leur conduite. L’en-

vie de s'enrichir influe sur la guerre sans que M. de Vaudreuil s’en doute. Au lieu de réduire la dépense du Canada, on veut tout garder. Comment abandonner des positions qui servent de prétexte à faire des fortunes particulières.”

Ces dernières lignes demandent peut-être quelques mots d’explications. Montcalm estimait que, devant les forces accablantes dont l’ennemi allait disposer pour l’invasion du Canaia, il fallait concentrer et non pas éparpiller la défense, resserrer le champ des opérations, faire la part du feu, abandonner les positions lointaines, ne point persister en des expéditions inutiles et ruineuses vers la rivière Saint-Jean et la Belle- Rivière, et garder toutes nos ressources en hommes, en vivres et en munitions pour couvrir les points vitaux, la frontière du lac Champlain, celle du lac Ontario et des rapides, celle du bas Saint-Laurent et de Québec 1. Au lieu de cela. Vaudreuil organisait des détachements pour l’Acadie et l’Ohio. Et Montcalm commentait ainsi cette décision dans son journal : “ Il faut bien envoyer à la Belle-Rivière, puisque Saint-Sauveur et le chevalier de Repentigny ont acheté de moitié pour

1 — Montcalm écrivait dans son Mémoire sur la campagne prochaine : <j Ne pas compter pouvoir se soutenir vers laBelle- Rivière. Replier tout ce qui est vers la rivière Saint- Jean, le plus tôt possible. ” ( Lettres et pièces militaires , p. 1-16). A

cela Vaudreuil répondait : “ Sans oser se flatter de se soutenir à la Belle-Rivière, il convient d’y maintenir une diversion qui, avec peu de monde, occupera beaucoup d’ennemis. Les ordres que j’ai donnés à M. de Boishébert, concernant l’Acadie et rivière Saint-Jean, tendent à nous en procurer tous les habitants et les sauvages. ” (Ibid.)

cent cinquante mille livres de marchandises, qui, revendues sur lieux, pour le compte du Roi, produiront un million. Il en est de même de l’Acadie. Il n’est utile d’y entretenir du monde que pour enrichir le sieur des Chenaux, secrétaire de l’intendant, et un tas de fripons. 1”

Poursuivant ses douloureuses confidences au maréchal de Belle-Isle, Montcalm continuait : “ Les transports sont donnés à des protégés. Le marché du muni-

1 — Journal de Montcalm , p. 96 C’est ici le lieu de citer

encore, malgré sa longueur, un passage du Journal de Montcalm. Cette fois, il ne dicte pas, il tient lui même la plume, et voici la formidable récapitulation qu’il écrit de sa main fébrile :

“ Faits particuliers omis d’être rapportés à leur place:

“ On fait mouvoir les blés et farines en poste par défaut de prévoyance.

“ On fait conduire des blés de Chambly auprès de Québec pour les ramener à Chambly, afin de fournir exclusivement le moulin de M. des Meloise, frère de Mme Péan.

“ On fait acheter par un quidam une prise anglaise sept cent mille livres ; huit jours après le Roi la rachète deux millions cent mille livres.

“ MM. le chevalier de Repentigny et de Saint-Sauveur, secrétaire du général, achètent pour cinquante mille écus de marchandises, qui, envoyées à la Belle-Rivière, doivent produire un million en certificats. On est alarmé pour la Belle- Rivière ; on les fait reprendre au Roi avec cent cinquante pour cent de bénéfice. Nota On avait écrit au commence¬

ment de l’hiver n’avoir besoin de rien.

“ On grossit 19S forces et les armes pour faire croire à la cour que le munitionnaire nourrit plus de monde.

“ On dénature les dépenses ; on enfile le chapitre de celles des terres ; c’est facile. L’ordonnance du préteur suffit pour tout mettre en règle, et quel préteur ! Verrès en Sicile ou le Marius dont parle Juvénal. Provincia victrix, ploras I Marins

tionnaire m’est inconnu comme au public ; on dit que ceux qui ont envahi le commerce sont de part. Le Roi a-t-il besoin d’achats, de marchandises pour les sauvages ? au lieu d’acheter de première main, on avertit un protégé qui achète à quelque prix que ce soit ; de suite M. Bigot les fait porter au magasin du Roi, en donnant 100 et même 150 pour 100 de bénéfice à des personnes qu’on a voulu favoriser. Faut-il faire mar-

exul bibit ab octava. En effet, l’intendant vit dans les délices, et son sérail, ses adhérents regorgent de biens et de faveurs.

“ Ceux préposés à la levée des grains en font de particulières pour eux et gagnent à revendre. Les marchandises qui sont dans les pays d’En-Haut sont vendues trois ou quatre fois au Roi. Des Chenaux, secrétaire de l’intendant, reprend à perte les billets de l’Acadie, qu’on fait semblant de refuser. Adigué, fils d’un cordonnier, enlève tous les souliers de la ville, les fait monter à un prix exorbitant pour les revendre à ce prix courant au Roi.

“ Le sieur de Lusignan, lieutenant d’artillerie, mais beaufrère de Mme Péan, a l’entreprit e du bois du Roi. Perdu par le prix exorbitant et le peu d’ordre, il dit: Fourni tant, sans rapporter de reçu, au moyen de quoi on supposera que M. le marquis de Montcalm et autres en ont brûlé inconsidérément ) mais, par ce désordre, on chauffe aux dépens du Roi les protégés, et on remplace les lacunes occasionnées par le jeu à M. de Lusignan.

“ Transports de Chambly à Carillon, à Misrole, coûtent trente sols ; mais le Mercier, la Bruyère, son beau-frère, etc., ont part ; ce sont les parents, les protégés de Mme Péan.

“ Les maisons que le Roi loue pour les officiers principaux, prétexte, pour enrichir le secrétaire, la sage femme de Mme Péan, etc... : loyers chers, réparations enflées ou imaginaires, entretiens sans consulter ceux qui les habitent, représentations inutiles.

“ Le ramoneur du Roi, place importante (ci-devant soldat

cher l’artillerie, faire des affûts, des charrettes, faire des outils ? M. Mercier qui commande l’artillerie est entrepreneur sous d’autres noms ; tout se fait mal et cher. Cet officier, venu simple soldat il y a vingt ans, sera bientôt riche d’environ 6 ou 700,000 livres, peut-être un million, si ceci dure. J’ai parlé souvent de cela, à M. de Vaudreuil, à M. Bigot; chacun en rejette la faute sur son collègue. Le peuple, effnyé de ces dépenses, craint une diminution sur le papier-monnaie du pays ; mauvais effet, les vivres en augmentent. Les Canadiens qui n’ont pas part à ces profits illicites haïssent le gouvernement; ils ont confiance au général des Français; aussi quelle consternation sur un bruit ridicule qui a couru cet hiver qu’il avait été empoisonné...

dans Guyenne) comme les autres, est surpris de voir qu’on lui reluse dans la maison du marquis de Montcalm de signer un certificat pour vingt-quatre cheminées au lieu de douze. Il y a ici un poêlier du Roi. C’est-à-dire un homme qui met les poêles en place et les ôte, un vitrier colleur du Roi. Pourvu que le sacré nom et respectable du Roi soit joint à un titre quelconque, charpentier, forgeron, etc., on est assuré de voir une fortune rapide et de trouver un fripon.

“ MM. Mercier et Péan, entrepreneurs sous des noms supposés, des cajeux à faire, en ont eu l’adjudication à quatre cents livres ; ils coûtent trente livres.

“ On a fait faire à Québec et venir en poste les bâtons de tentes et piquets à distribuer aux bataillons du gouvernement de Montréal. Il y a quelques années que les rames à distribuer à Saint Jean furent faites, à Sainte-Anne, entreprise donnée au sieur X . , Varin était de part ; il 1 était à

tout et aux drogues fournies par Feltz, soldat-frater devenu chirurgien, gagnant deux cent mille livres. On serait toujours la plume à la main à décrire toutes les friponneries. O tempera ! O mores ! ”

A Québec, l’ennemi peut venir, si nous n’avons point d’escadre, cependant nulle précaution. J’ai écrit... j’ai fait offre de mettre de l’ordre, (de prendre) une disposition pour empêcher une fausse manoeuvre à la première alarme; la réponse : “ Nous aurons le temps. ” Je devrais m’estimer heureux, dans les circonstances, de n’être pas consulté, mais, dévoué au service de Sa Majesté, j’ai donné mes avis par écrit pour le mieux, et nous agirons avec courage et zèle, M. le chevalier de Lévis, M. de Bourlamaque et moi, pour retarder la perte prochaine du Canada. Mon caractère m’éloigne de blâmer M. de Vaudreuil et M. Bigot, dépositaires de l’autorité de Sa Majesté dans le Canada. Je suis même attaché à M. Bigot, homme aimable et proche parent de M. de Puisieuxet du maréchal d’Estrées, qui m’honorent de leur amitié ; mais je dois écrire la vérité à mon ministre, à l’homme de l’Etat. J’en ai écrit à M. de Moras, je n’en écris rien au ministre actuel de la marine ; c’est à mon ministre à faire usage de ce que j’écris pour le bien de l’Etat sans me compromettre. Si la guerre dure, le Canada sera aux Anglais peut-être dès cette campagne ou la prochaine. Si la paix arrive, colonie perdue si tout le gouvernement n’est pas changé.” 1 Dans cette lettre Montcalm avait versé le trop plein de son cœur. Il voyait venir la crise suprême ; il pressentait la catastrophe qui le broierait peut-être ; et il voulait au moins indiquer à celui des ministres du roi qui était son chef hiérarchique quelques-unes des causes du désastre imminent.

1 — Montcalm au maréchal de Belle-Isle, 12 avril 1759, Dussieux, p. 370.

Profitant du même courrier pour écrire à sa femme, le général, tout en laissant entrevoir les difficultés de la situation, mettait une sourdine à ses angoisses et à ses craintes, afin de ne pas trop alarmer les êtres chers dont la pensée était sans cesse auprès de lui. “ Le nouveau général anglais (Amherst), disait-il, a de grandes forces et de grands moyens ; vingt-deux bataillons de troupes réglées, plus de 3,000 hommes de milices. Aussi les Anglais comptent attaquer le Canada par plusieurs endroits et l’envahir. Nous avons sauvé cette colonie l’année dernière par un succès qui tient quasi du prodige ; faut- il en espérer un pareil ? Il faudra au moins le tenter. Quel dommage que nous n’ayons pas un plus grand nombre d’aussi valeureux soldats. L’ennui ne tue pas et je le vois bien, ma santé a été médiocre cet hiver ; quelquefois mon estomac, une fluxion sur un œil, mais ce n’a été que des misères. Je me flatte cependant de soutenir les fatigues d’une campagne où il y aura travail d’esprit et de corps. Je voudrais avoir un grain de foi, suffisant pour multiplier les hommes et les vivres. Cependant j’espère en Dieu ; il a combattu pour moi le 8 juillet. Au reste sa volonté soit faite ! Je mène ici une vie désagréable, je me ruine ; et incertain toujours si les nouvelles de France me consoleront, je les attends avec autant d’effroi que d’impatience. Etre huit mois sans en recevoir ! Et qui sait si nous en recevrons beaucoup cette année ? Ah ! s’il m’arrive quelque récompense, et le triste avantage de figurer une ou deux fois dans les gazettes, que je l’achète cher ! ”

Il y avait, en ce moment, une affaire de famille qui préoccupait vivement Montcalm ; c’était la réception de son second fils, le chevalier, dans l’ordre de Malte, dont

un de ses aïeux avait été grand-maître. Et il en parlait longuement à sa femme. “ Ecrivez à Arles, lui mandait-il, pour savoir si rien ne périclite pour les preuves du chevalier de Montcalm. S’il le fallait, on demande à un chapitre des commissaires, vous donnez la preuve de règle et puis vous produisez des actes antérieurs pour l’illustration. Voyez le jugement de noblesse; il suffit de produire jusqu’au contrat de mariage de Guillaume de Montcalm, 1470; c’est assez haut; encore est-il surabondamment. Vous savez que Malte est rempli de formalités et qu’il faut tout faire dans le temps.” Puis venaient encore quelques notes personnelles: “ Le peuple et les sauvages ont confiance en moi ; j’ai été deux mois à Québec cet hiver. Le bruit ridicule et mesquin a couru, entre nous, de ma mort du poison. Il a fallu leur montrer Héraclius pour les calmer. Faitesvous prêter un livre nouveau intitulé Y Ami de l’homme \ Lisez le morceau “colonies ”; l’auteur les connaît. J’embrasse ma fille, des compliments à tous, des respects à ma mère, des amitiés à mes enfants. On ne peut t’aimer plus tendrement, mon cœur, et quand mon retour ? ”

Le triste hiver de 1759 était terminé. Au commencement d’avril la débâcle du Saint-Laurent s’était produite avec une grande violence. Montcalm la décrivait ainsi dans son journal: “ C’était un spectacle à voir que celui des masses de glaces qui, en s’élevant rapidement, formaient des montagnes. On entendait un bruit

1 — Montcalm voulait sans doute parler ici du célèbre livre publié en 1755, par le marquis Riquetti de Mirabeau, — père du fameux tribun, — sous ce titre : Y Ami des hommes.

considérable. Ce refoulement est arrivé à sept heures et demie du matin ; il ariive de temps en temps et fait toujours craindre pour une partie de Montréal, que l’on a bâtie trop près du fleuve. Une année il y abattit tous les murs de la ville. Il a abattu, celle-ci, le château de Callières, maison à l’extrémité de Montréal, appelée ainsi parce que c’était la maison d’habitation du gouverneur général de ce nom. ”

Avec le printemps commençaient les préparatifs militaires et le mouvement des troupes. Montcalm écrivait à Bourlamaque, le 16 avril, que les bataillons de la Reine et de Berry, conformément aux ordres du gouverneur, devaient partir de Québec et s’acheminer vers Carillon, aussitôt que la navigation le permettrait. Bourlamaque lui-même devait prendre le commandement de ce premier corps de troupes destiné à protéger la frontière du lac Saint-Sacrement. Il arrivait à Montréal le 3 mai, en repartait le 10, et quittait St- Jean le 11 avec les bateaux d’artillerie, suivis à un ou deux jours d’intervalle par le bataillon de la Reine et les deux de Berry.

On attendait les premiers vaisseaux de France avec d’autant plus de hâte qu’ils devaient amener Bougainville et les secours si nécessaires. Depuis le mois de novembre, bien|des fois la pensée de Montcalm s’était portée vers son fidèle aide de camp. Que faisait-il làbas ? Quel accueil recevait-il à Versailles ? Quel succès pouvait-on espérer de ses démarches ? Quelles nouvelles politiques, militaires, sociales et familiales rapporterait-il à son retour ?

Parti le 12 novembre de Québec, Bougainville était arrivé en France à] la fin de décembre. Le 20 de ce

mois il était à Versailles. Il avait présenté aux ministres les mémoires de Montcalm et de Vaudreuil, et s’était efforcé de faire prévaloir les recommandations des chefs de la colonie. Nous avons analysé dans le chapitre précédent l’exposé de la situation et des mesures à prendre, pour la défense effective du Canada, adressé par Montcalm à la Cour. Bougainville déploya le plus grand zèle pour faire accepter les vues développées par son général. Il fit preuve d’activité, d’intelligence et de dévouement. Mais l’état critique des affaires administratives et militaires de la France, en ce moment, vouait d’avance sa mission à l’insuccès, au moins en ce qui concernait les renforts demandés et les plans proposés. Après trois mois d’instances, de sollicitations, d’allées et venues, d’entrevues avec M. Berryer, le maréchal de Belle-Isle, et madame de Pompadour, qui “ était alors premier ministre x,” il écrivait en chiffres à Montcalm et à Vaudreuil : “ Pour toutes troupes trois cents hommes de recrue, quatre ingénieurs, vingt-quatre canonniers ou ouvriers. Munitions de guerre, vivres dans deux vaisseaux marchands partis de Bayonne le 16 février, vingt autres partis de Bordeaux, quatre frégates de Brest et de Rochefort, commandées par capitaines corsaires, quelques autres parties d’autre part, nul vaisseau de guerre... Québec sera attaqué, les autres frontières aussi. La Cour ne veut aucune capitulation de votre part. Conserver un pied au Canada à quelque prix que ce soit ; mot sur ce point ; découragerait s’il était connu.” Dans une lettre en partie chiffrée,

1 — Journal de Bougainville.

adressée à Montcalm seul, Bougainville disait encore : i‘ L’incorporation de la milice approuvée et recommandée ; retraite à la Louisiane admirée, non acceptée.” Mais c’est une note de son journal qui nous renseigne le mieux sur l’inutilité de ses efforts et l’impuissance du gouvernement de Versailles Après avoir mentionné sa promotion au grade de colonel et la croix de St-Louis qu’il avait reçue, il ajoutait: “ Je ne réussis pas, à beaucoup près, aussi bien pour la cause commune que pour mes intérêts particuliers. M. Berryer, qui, de lieutenant de police de Paris, avait été fait ministre de la marine, ne voulut jamais comprendre que le Canada était la barrière de nos autres colonies et que les Anglais n’en attaqueraient jamais aucune autre tant qu’ils ne nous auraient pas chassés de celle-là. Ce ministre aimait les paraboles et me dit fort pertinemment qu’on ne cherchait point à sauver les écuries quand le feu était à la maison 1. Je ne pus donc obtenir, pour ces pauvres écuries, que 400 hommes de recrue et quelques munitions de guerre.”

Mais si les secours obtenus étaient misérables, les faveurs accordées étaient brillantes. Dès avant l’arrivée en France de son aide de camp, on avait créé Montcalm lieutenant-général, et Lévis maréchal de camp ; on avait accordé à Bourlamaque un supplément de pension de sept cents livres sur le trésor royal ; Bougainville lui-même avait été gratifié d’une pension

1 — Nous tenons à faire observer que Bougainville ne mentionne pas ici la riposte hardie qu’on lui attribue si généralement: “ Au moins, monsieur, on ne dira pas que vous parlez comme un cheval.” Ne serait-ce pas encore un de ces mots fabriqués après coup ?

de quatre cents livres, et un grand nombre d’autres officiers avaient reçu des pensions, des promotions ou des croix de Saint-Louis. Mais la Cour ne s’en tint pas là ; et, se voyant incapable de secourir efficacement la colonie agonisante, elle sembla vouloir dédommager ses défenseurs en les comblant de récompenses. Au mois de février, M. de Vaudreuil fut nommé grand’croix de l’ordre de Saint-Louis ; Bourlamaque fut créé brigadier, ainsi que M. de Senezergues ; Bougainville reçut le brevet de colonel ; M. de Rigaud obtint la concession à vie du poste de la Baie Verte. Quant à Montcalm, ses appointements comme lieutenant-général étaient portés à 48,000 livres, y compris ses deux aides de camp ; le Roi lui envoyait le cordon rouge, qu’il n’avait pas encore reçu, quoiqu’il eût été fait commandeur de Saint-Louis en 1757 ; on lui adressait un ordre aux fins de nommer et de faire recevoir sur le champ à tous les emplois qui vaqueraient dans les troupes, et l’on mettait à sa disposition un fonds spécial de 6,000 livres pour distribuer à ceux qu’il en jugerait dignes.

La lettre chiffrée de Bougainville à Montcalm, que nous avons citée plus haut, contenait dans son style elliptique une foule de nouvelles intéressantes et de détails piquants. On en jugera par ces quelques extraits ; <‘ M. de Vaudreuil connu sans talent, sera soutenu par la marine, vous doit la croix de Saint-Louis que j’ai demandée en votre nom, ce qui vous a fait honneur; modération. Battez- vous jusqu’à extinction, mais si vous ne perdez pas tout, prétendez à tout ; vous êtes l’homme du jour ; les parents de M. le chevalier de Lévis le recommandent lieutenant- général ... Le Roi nul, madame la marquise toute-puissante, premier ministre ;

on lui avait dit que vous étiez trop vif ; j’ai détruit l’impression, a toute bonté pour moi. Le duc de Choiseul grand crédit; votre ami ; frondait le système Bernis 1 ; homme audacieux. Monsieur Berryer, intègre avec fracas, dur, bon ; Minos, mauvais ministre ; point de grandes vues ; je pense, tiendra peu... M. Accaron 2 très intègre, du talent, de l’activité, f ort ennemi de la grande société, a fait envoyer en Canada un homme pour éclairer les voleurs. M. le maréchal de Bt lle-Isle, bon homme, ne baisse point. M. d’Aligre, considération, M. de Crémille sans crédit, tous deux vos amis, feront tout pour vous, M. le maréchal de Richelieu, relégué à son gouvernement par crainte de lui ; M. le prince de Soubise au conseil sans armée ; Contades à la tête des armées, sans considération ; Silhouette, contrôleur-général hardi, craint par la nation; M. le prince de Conti sans crédit, furieux ; M. le comte d’Argenson, M. le marquis de Paulmy, coulés à fond. M. de Mo: as dans la boue ; M. de Chevert, malade à la cour... En général nulle consistance daus le conseil et la faveur, nul crédit. Dans les finances tout au hasard. ..Ne perdez pas tout, et vous serez tout. Vous n’avez ni ennemi, ni même aucun jaloux ; je finis, car le temps me manque. ” Ces coups de crayons rapides et lestes, jetés en courant sur le papier,

1 — L’abbé de Bernis, ministre des affaires étrangères depuis 1757, avait été remercié de ses services, et remplacé par le comte de Stainville, le 13 novembre 1759, Bernis reçut peu après le chapeau de cardinal, et Stainville devint duc deChoiseul. Bernis s’était déclaré fortement pour la paix ; Choiseul au contraire avait insisté pour la continuation de la guerre.

2 — Haut fonctionnaire du ministère de la marine.

nous offrent un croquis bien curieux de la figure que faisait la France officielle en ce moment.

Evidemment Montcalm était alors en hausse auprès du Roi et de ses conseillers. L’automne précédent, en présence des conflits d’opinions entre lui et Vaudreuil, des divergences et des frictions dont la Cour avait pris connaissance, on avait pensé un instant qu’il vaudrait peut-être mieux se rendre à la demande qu’il avait faite plusieurs fois, et le rappeler en France. Dans une note de cabinet sur un résumé des dépêches canadiennes, nous voyons qu’après avoir résolu de mettre sous les yeux de Louis XY les pièces du débat, on avait aussi décidé de faire au Roi cette recommandation : “ Il paraît nécessaire d’accorder au marquis de Montcalm son rappel, qu’il a demandé. ” Mais subséquemment, on s’était ravisé. Etait-ce la réception des dernières lettres du général, dans lesquelles il déclarait vouloir rester à son poste de péril et d’honneur, ou l’arrivée et les entrevues de Bougainville, qui avaient déterminé ce changement ? Ce qui est certain, c’est que, le 28 janvier 1759, le ministre écrivait en marge de la minute mentionnée plus haut, les lignes suivantes : “ Tout bien considéré, cet arrangement ne doit pas avoir lieu, M. de Montcalm étant nécessaire dans les circonstances présentes. ” 1 Ainsi donc son prestige l’emportait à la Cour sur la mauvaise impression causée par ses fâcheux différends avec le gouverneur, et sur les instances mêmes de ce dernier pour le faire remplacer par Lévis. De tous les généraux de Louis XV, lui seul était toujours vainqueur. Après Chouaguen, le fort

1 — Arch. prov. Man. N. F., 1ère série, Vol. XV.

George ! après le fort George, Carillon ! Il semblait être le favori de la fortune, et le lointain de ses exploits mettait un reflet mystérieux à l’auréole qui couronnait ce victorieux inlassable. S’il y avait peut-être quelque exagération, il devait donc y avoir aussi beaucoup de vrai dans ces lignes de Bougainville : “ Toute la terre m’a chargé de compliments pour vous. Je vous nommerais toute la France si je voulais nommer toutes les personnes qui vous aiment et vous veulent maréchal de France. Les petits enfants savent votre nom, et le Te Deum chanté pour l’affaire de Carillon doit vous faire plaisir et aux troupes ; car le Boi dit dans sa lettre : •mes braves soldats du Canada. Il faudra leur lire cette lettre ; vous y êtes nommé seul. ”

On s’était même, paraît-il, demandé un instant si l’on ne donnerait pas à Montcalm le bâton de maréchal. “ Le maréchal de Belle-Isle, notait Bougainville dans son journal, me dit en pleine audience que s’il eût été possible de faire d’un maréchal de camp un maréchal de France, le Roi eût fait cette grâce au marquis de Montcalm.”

Outre les nouvelles publiques, et celles qui devaient intéresser fortement le général en sa qualité de chef d’armée au Canada, Bougainville lui en donnait d’autres d’un ordre plus intime. Dès son arrivée à Paris, il s’était mis en relations avec madame de Saint- Véran. Le 22 décembre, il lui écrivait pour l’assurer qu’à son départ du Canada M. de Montcalm était en bonne santé, et pour lui dire combien il était heureux de constater l’estime et l’admiration qui se manifestait de toutes parts pour le vainqueur de Carillon. “ Monsieur votre fils, lui disait-il, est ici aimé, respecté ; il étonne

même. Que je le voudrais à portée de jouir lui-même ici de sa réputation et de son succès !... Je vais aujourd’hui m’établir à Versailles. J’y suivrai tout ce dont M. le marquis de Montcalm m’a chargé, et j’aurai l’honneur de vous instruire de tout aussitôt que je l’aurai.” L’une des missions confiées par le général à son aide de camp était d’une nature tout à fait privée. Il s’agissait du mariage de son fils aîné. Bougainville écrivait à madame de Saint- Véran le 16 janvier : “ L’affaire à laquelle nous avions pensé pour le jeune colonel est mademoiselle de Channeville, fille unique du fermier général des postes, parfaitement bien élevée, et qui aura plus de 150,000 livres de rente. J’en ai parlé en sondant le terrain, mais le père ne la veut absolument pas marier qu’elle n’ait dix-huit ans, et elle en a seize. Toutefois on m’a parlé de façon à me laisser entrevoir que si, dans deux ans, le comte de Montcalm était libre, et que sa conduite répondît à la réputation de son père, il serait tout aussi bien reçu que personne. M. de ChaD ne ville est un homme très sage et qui cherchera dans son gendre la naissance et des qualités solides... M. Chauvelin, à qui j’en ai parlé, et pour lequel M. de Channeville a la plus grande confiance, s’est chargé de faire auprès de lui la guerre à l’œil 1.”

Pendant que l’on préparait ainsi de longue main un mariage pour le fils aîné de Montcalm, on concluait

1 — Bougainville à Madame de St- Véran, 16 et 28 janvier 1759 Le mariage du tils aîné de Montcalm avec mademoi¬

selle de Channeville n’eut pas lieu. Le jeune colonel devait épouser quelque temps après mademoiselle Jeanne-Marie de Lé vis, fille de Pierre deLévis, qui était le frère aîné du lieutenant de Montcalm.

celui de sa fille avec le président d’Espinousse. Bougainville entretenait son chef de tous ces sujets si intéressants pour un père. “ M. le comte de Montcalm se conduit bien, lui écrivait-il ; M. Chauvelin suit pour l’affaire de mademoiselle de Channeville... Vous avez appris le mariage de mademoiselle votre fille aînée avec M. le président d’Espinousse; cette affaire a fait grand plaisir à toute votre famille. J’ai vu M. le chevalier de Montcalm. Il est grand et en état de faire la campagne. Comme il n’a pas ses seize ans, le maréchal de Belle- Isle, quelque chose que nous ayons pu dire, n’a pas voulu qu’il la fît cornette dans le régiment de son frère. J’ai proposé qu’il fût aide de camp de M. le comte de Noailles. On a écrit à madame votre mère pour avoir son avis à ce sujet. Je n’ai pas vu M. le comte de Montcalm. Il a passé un instant en Languedoc et reçu ordre de rejoindre presque aussitôt. Nous avons été en grand commerce de lettres. Madame votre mère a été tout l’hiver fort occupée par le mariage. Cela ne l’a pas empêchée de me faire souvent l’honneur de m’écrire.” 1

Bougainville s’embarqua pour revenir au Canada à

1 — Voici quelques extraits de lettres de Bougainville à madame la marquise de Saint-Véran : “ J’ai pris sur moi de lui faire faire (à Montcalm) un habit de lieutenant général ; il est convenable qu’il en ait un. Ses appointements seront augmentés suivant son nouveau grade, et en vérité il en a besoin.” (Versailles, 28 janvier 1759. “ Son traitement vient d’être porté à 36,000 livres, et comme j’ai insisté sur ce qu’il doit, en n’ayant jamais fait que les dépenses strictement nécessaire î, on m’a permis de l’assurer qu’il continuât de vivre avec la même économie pour les intérêts du Roi, et qu’à son retour ici on ne lui ferait point de tracasserie pour ce qu’il devrait au trésorien” (Versailles, 1er février 1759). “ Presque toutes les grâces demandées par M.votre fils pour les troupes

la fin de mars. 1 II arrivait à Québec le 10 mai, et le 14 il était à Montréal et rendait à son général et au gouverneur un compte détaillé de sa mission. Personnellement et pour ses officiers, Montcalm avait lieu d’être content. Le 15 mai il écrivait à Bourlamaque : “ On m’a fait lieutenant-général tout seul, le 20 octobre, et le chevalier de Lévis, maréchal de camp, du même jour, et vous avez eu sept cents livres d’augmentation de pension pour fiche de consolation ; ce qui m’aurait déplu très fort, si, sur mes dernières lettres et les sollicitations de mon ambassadeur Bougainville (car Doreil n’est arrivé d’Espagne que six semaines après), vous n’aviez été fait brigadier avec Senezergues, le 10 février ; et vous devez à l’ambassadeur de l’être le 10, ce qui vous met avant une promotion du 19 dont vous

sont accordées. Leur traitement est augmenté, etM. de Montcalm aura de la part de la Cour toutes les choses qui peuvent lui rendre son emploi agréable, et j’ose croire qu’il aura toutes les facilités de faire le bien sans être barré dans ses opérations. Malheureusement il est bien tard, et je crois que c’est le cas du médecin après la mort. Au moins est-il une chose satisfaisante pour M. de Montcalm et pour ses parents, que sa gloire est entièrement à couvert et que la Cour, bien instruite de la position du Canada, et de l’impuissance où elle est d’y établir même une infériorité la moins monstrueuse, saura gré à son général de tous les instants dont il reculera la perte de cette colonie.” (Versailles, lôjanvier 1759.)

1 — “Je pris congé à la fin de février et me rendis à. Bordeaux pour m’y embarquer sur la Chézine, frégate de 26 canons, faisant partie d’une flotte de 23 voiles que le sieur Cadet, munition naire du Canada, avait armée pour y apporter des vivres. Je fis à Blaye la revue des 400 hommes de recrue destinés à la colonie; ils s’y embarquèrent sur la flotte du munitionnaire, et nous fîmes voile à la fin de mars. ” ( Journal de

Bougainville.)

auriez pris la queue. M. le maréchal de Belle- Isle entre dans tous ces détails, par écrit, avec moi. Je puis n’avoir pas l’air de l'homme du jour en Canada, mais j’en ai l’aiT à Paris, et je vous confie, à vous seul, et non au public, que l’on a quasi donné des paroles à M. Molé pour le cordon bleu, si je sauvais le Canada

cette année . Faites dire à l’ordre que le Roi est

très satisfait des bataillons du Canada, et que Sa Majesté les appelle, dans les lettres qu’il écrit : “ ses braves soldats ” ; et qu’ainsi il faut soutenir avec vigueur une épithète aussi honorable. Dites aux troupes que j’ai une grande reconnaissance de mon avancement que je leur dois, à la façon distinguée dont elles ont servi sous mes ordres.” Quelques jours après, Montcalm écrivait encore : “ Plusieurs lettres particulières du ministre de la marine, d’un style laudatif, poli et inconnu jusqu’à présent... Battons les ennemis quelque part, et vous n’avez qu’à me dire, Monsieur, ce que vous voulez que je demande ; ne croyez pas, cependant, que je ne mette beaucoup de restriction à cela, mais les ambassadeurs ont bien fait. Vous ai-je écrit le portrait en grand (du roi), tel qu’on le donne aux ambassadeurs, que madame de Pompadour a remis pour moi et pour les troupes ? bon pour la salle de Candiac... Pour vous seul, sauf à dire au public ce que vous voudrez. Si nous pouvons sauver le Canada en 1759, on peut prétendre à tout. On s’occupe pour le chevalier de Lévis, en renonçant à la brigade, d’en faire un menin1; et de moi un chevalier de l’ordre 2. ... L’An-

1 — On donnait le titre de “ menins ” aux six gentilshommes attachés à la personne du Dauphin de France.

2 — Chevalier de l’ordre du Saint-Esprit, ou cordon bleu.

glais compte nous envahir, Carillon et Québec; Amherst à Carillon, Wolfe à Québec. Nous sommes livrés à nous-mêmes, sauf vivres et recrues. Ordre du roi de n’écouter aucune capitulation, se défendre pied à pied, ne pas rmiteT la honteuse conduite de Louisbourg. Ordre à Yaudreuil de ne rien faire sans mon avis.. Nous sommes sur le trône ou dans la bone, cela dépendra de cette campagne V’

L’ordre à Vaudreuil, mentionné ici par Montcalm, indiquait bien le crédit que ce dernier avait enfin conquis, même auprès du ministère de la marine. Voici comment M. Berryer l’en informait : “ J’ai écrit une lettre particulière à monsieur de Vaudreuil, par laquelle je lui recommande de vous consulter sur toutes les opérations et d’agir de concert avec vous.” 1 2 II avait formulé cette recommandation de la manière suivante : “ M. de Montcalm devra être consulté non seulement sur toutes les opérations, mais encore sur toutes les parties de l’administration qui auront rapport à la défense et à l’administration de la colonie.” 3

Non content d’écrire à Vaudreuil pour lui recommander de se concerter avec Montcalm relativement aux opérations, il lui avait enjoint de n’aller en campagne, pour diriger lui-même les troupes, que s’il était question d’une affaire absolument décisive, et s’il fallait faire marcher toutes les milices delà colonie; ou encore — et seulement après avoir consulté Montcalm — s’il devenait nécessaire de se montrer pour raffermir la

1 — Lettres de Bourlamaque, pp. 313, 316, 332, 335.

2 — Lettres de la Cour de Versailles , p. 162.

3 — Ordres du roi, série B, vol. 109.

confiance des Canadiens. Hors ce cas de nécessité, il ne devait pas quitter le centre de la colonie. 1 De telles injonctions devaient vivement blesser Yaudreuil. Il en ressentit un profond dépit, dont on trouve l’indice dans une lettre qu’il écrivait quelques mois plus tard. Bien loin d’être disposé à s’effacer devant Montcalm dans les opérations militaires, il avait écrit au ministre, quelques semaines avant la réception de ces instructions, pour affirmer sa combativité, sa détermination de se mettre à la tête des troupes et d’aller se mesurer avec l’ennemi. “ Si les Anglais attaquent Québec, disait-il, je me tiendrai toujours libre d’y aller moi-même avec la plus grande partie de l’armée, toute la milice et tous les sauvages que je pourrai rassembler. En arrivant je livrerai bataille à l’ennemi ; et je recommencerai, jusqu’à ce que je l’aie forcé à se retirer, ou qu’il m’ait entièrement écrasé par son excessive supériorité numérique. Mon obstination en m’opposant à son débarquement sera d’autant plus à propos que je n’ai pas le moyen de soutenir un siège. Si je réussis comme je le souhaite, je marcherai ensuite sur Carillon, pour l’y arrêter. Vous voyez, Monseigneur, que le moindre changement dans mes arrangements aurait les plus fâcheuses conséquences.” 2 On conçoit qu’après avoir fait montre d’une aussi irrésistible ardeur, Vaudreuil ne devait pas constater sans déplaisir que la Cour faisait peu de fonds sur ses aptitudes militaires.

1 — Le ministre de la marine à Vaudreuil, 3 février 1759. Ordres du roi , série B, vol. 109.

2 — Vaudreuil au ministre de la marine, 3 avril 1759 ; Archives nationales. Paris.

Dans la letlre du ministre de la marine àMontcalm, que nous avons citée plus haut, on lisait le passage suivant : “ Monsieur de Vaudreuil vous communiquera une lettre que je lui écris en commun avec M. Bigot, au sujet des envois qu’on peut faire cette année en Canada : ils seront moindres que les demandes qui ont été faites ; mais c’est tout ce que les circonstances ont permis de faire dans un moment où l’on est occupé à réunir ses forces pour tâcher de dégager toutes les parties par quelqiï opération décisive1.” Nous croyons opportun de fixer, pendant quelques instants, sur ces derniers mots, l’attention de nos lecteurs. Jusqu’ici nos historiens, obéissant à un sentiment très naturel, ont énergiquement flétri l’attitude prise par le gouvernement de la métropole envers le Canada au printemps de 1759. On délaissait la colonie menacée de l’invasion ; on se désintéressait des héros qui luttaient ici pour la patrie ingrate ; on faisait bon marché du dévouement, des sacrifices, du sang de ces soldats et de ces paysans au cœur intrépide, qui se battaient un contre vingt sur les rives de nos grands lacs et de notre majestueux Saint-Laurent. Un roi sans honneur, des ministres sans fierté et sans patriotisme, répudiaient l’héritage d’Henri IV, de Bichelieu, de Louis XIV et de Colbert. On n’avait pas trop d’argent pour payer les toilettes et les méprisables splendeurs de la Pompadour. Et l’on se résignait honteusement au triomphe de l’Angleterre, on lui abandonnait lâchement la Nouvelle-France, en se demandant, après tout, “ ce

1 — Lettres de la Cour de Versai Ues, p. 163.

qu’importaient au Roi quelques arpents de neige. ” 1 Tel est bien le sentiment créé chez nous par les indignations éloquentes de nos écrivains d’histoire, par les harmonieuses invectives de nos poètes. Eh bien, une étude attentive et consciencieuse nous force à déclarer qu’il y a quelque chose à rectifier dans ces impressions et ces appréciations. Une fois de plus, nous touchons ici du doigt la différence entre la légende et l’histoire, entre l’opinion trop hâtivement formée, trop facilement répandue, trop docilement acceptée comme incontestable, et la vérité certaine, l’exacte réalité des faits. Certes nous n’avons ni le goût, ni l’intention de réhabiliter le triste gouvernement de Louis XV ; nous savons trop que ce règne néfaste vit déchoir lamentablement la grandeur morale et politique de la France. Dans les affaires étrangères et dans l’administration intérieure, au point de vue économique comme au point de vue militaire, ce fut un régime de

1 — “La Cour, qui ne cherchait qu’un prétexte pour abandonner le Canada, saisit avidemment celui-ci (l’excès des dépenses^. Qu’était-ce cependant que les dépenses ? Qu’étaitce même que le péculat quand il s’agissait de garder à la France un continent ? Le budget de madame de Pompadour était à lui seul plus considérable que celui du Canada. ” ( Montcalm et Lévis, par l’abbé Casgrain, vol. II, p. 37) — Dans son émouvant poème le Drapeau de Carillon, notre barde canadien, Crémazie, nous montre un vieux soldat de Montcalm bafoué à Versailles par les lâches courtisans, qui, en l’entendant parler de “ nos gens, de gloire, de batailles, ”

D’enfants abandonnés, des nobles sentiments Que notre cœur bénit et que le ciel protège, Demandaient en riant de ces tristes accents,

Ce qu’importait au Roi quelques arpents de neiges.

décadence, auquel les désordres du roi viveur et jouisseur vinrent ajouter leur scandaleux reflet. Mais tout en signalant les misères de cette époque, on ne doit pas refuser d’y faire certaines distinctions équitables ; et l’on a le devoir d’être juste même envers les hommes qui sont coupables de très lourdes fautes. Voilà pourquoi, à ce moment de l’étude que nous avons entreprise, lorsque nous nous posons cette question: Est-il vrai que Louis XV, Choiseul et Belle-Isle ne songeaient, au mois de février 1759, qu’à se débarrasser du Canada, à le jeter par dessus bord comme un fardeau trop lourd pour leurs épaules débiles, et à baisser honteusement pavillon devant l’Angleterre ? nous sommes obligés, par les textes que nous avons sous les yeux de répondre : non. Le cabinet renonçait à tenter l’envoi hasardeux de secours vraiment effectifs. Cela est incontesta ble. Mais il n’entendait pas courber le front devant la vieille ennemie de la France, et lui livrer la colonie laurentienne. Au contraire il avait conçu un projet qui, s’il eût réussi, eût sauvé plus sûrement le Canada que l’expédition de 10,000 hommes et de trente vaisseaux de ligne. Le ministre de la marine y avait fait une première allusion dans une lettre écrite le 3 février à Vaudreuilet à Bigot. “ Le roi, y disait-il, serait disposé à envoyer les mêmes secours, mais la continuation de la guerre en Europe, les trop grands risques de la mer et la nécessité de réunir les forces navales, ne permettent pas de les séparer et d’en hasarder une partie pour leur procurer des secours incertains, qui seront employés plus utilement pour l’Etat et le soulagement du Canada en des expéditions plus promptes

et plus décisives.” 1 La même allusion mystérieuse se retrouvait encore dans une lettre du ministre à Yaudreuil et Montcalm. On y lisait ces phrases : “ L’objet principal que vous ne devez pas perdre de vue doit être de conserver du moins une portion suffisante de cette colonie et de vous y maintenir pour pouvoir se promettre d’en recouvrer la totalité à la paix, étant bien différent d’avoir à stipuler dans un traité la restitution entière d’une colonie ou seulement des parties dépendantes que les hasards de la guerre ont pu faire perdre... Au surplus Sa Majesté ne vous perdra pas de vue pendant cette campagne. ..Elle s’occupera des moyens de vous secourir efficacement, non seulement par des nouveaux secours qu’on pourra vous envoyer; mais encore par des opérations capables de procurer des diversions qui vous laisseront moins de forces à combattre.” 2 Enfin Bougainville écrivait de Blaye à Montcalm, le 18 mars 1759, quelques jours avant de se rembarquer pour Québec : “ Conserver un pied en Canada à quelque prix que ce soit... Les frontières, Québec même, forcés, se retirer aux Trois-Rivières, en défendant la rivière haut et bas par une marine de toute espèce, alors le bénéfice du temps. Le ministre m’a dit que si vous existiez en août, il répondait du Canada; j’ignore ce qu’il fera pour cela.” 3

Ce que Bougainville ignorait au mois de mars 1759, nous le savons maintenant. A ce moment Choiseul et

1 — Le ministre de la marine à MM. de Vaudreuil et Bigot, 3 février 1759 ; Ordres du Roi, série B, vol. 109.

2 — M. de Berry er à MM. de Montcalm et Vaudreuil, 10 février 1759 ; Lettres de la Cour de Versailles, pp. 167-169.

3 — Ibid. p. 114.

Belle-Isle formaient un plan d’une extraordinaire hardiesse. Il ne s’agissait de rien moins que d’un débarquement en Angleterre. On voulait réunir toutes les forces navales de la France. Une escadre organisée à Toulon irait se joindre à une autre escadre rassemblée à Brest, pour convoyer une flottille de bateaux plats qui serviraient au transport de deux armées : l’une de 50,000 hommes destinés à une descente en Angleterre, et l’autre de 15,000 hommes destinés à une descente en Ecosse. On se proposait aussi de détacher une escadrille pour aller débarquer un corps de troupes en Irlande, où l’on espérait provoquer un soulèvement de la population catholique contre la domination oppressive de la couronne anglaise. Ainsi donc, quarante-six ans avant Napoléon, le gouvernement de Louis XV projetait une invasion de la Grande-Bretagne ! Incapable de tenir tête à sa rivale sur l’Atlantique, en morcelant sa flotte, dont les divisions seraient inévitablement écrasées en détail par des forces toujours supérieures, la France concentrerait ses escadres en une masse puissante, pour forcer le passage de la Manche et du canal St- George, et jeter sur le sol britannique 65,000 Français, animés du désir de vaincre chez lui l’ennemi héréditaire. Imitant la tactique romaine aux temps des guerres carthaginoises, on porterait la guerre en Afrique, on frapperait au cœur l’orgueilleuse Albion, on la ferait trembler pour ses cités, ouvertes à l’agression après des siècles de sécurité profonde, on la forcerait de rappeler ses généraux et ses armées à la défense du sol de la patrie, violé pour la première fois par l’envahisseur ; et ainsi, des rives de la Tamise on

dégagerait celles du Saint-Laurent, et de Londres on sauverait Québec.

Tel était le projet conçu d’abord par le maréchal de Belle-Isle, et adopté par le duc de Choiseul avec enthousiasme. C’était à cette expédition, décidée au commencement de 1759, que se rapportaient les phrases énigmatiques du ministre de la marine. A la lumière de ces explications, on comprend maintenant la signification véritable de ces lettres du 3 et du 10 février à Yaudreuil, à Montcalm et à Bigot. S’il eût pu parler d’une manière plus explicite, il leur eût dit : “ Nous ne pouvons vous envoyer les secours que vous demandez, et voici pourquoi : nous réservons toutes nos forces navales pour une descente en Angleterre, qui, nous l’espérons, va frapper notre ennemie d’un coup décisif. En attendant, avec le peu de ressources que nous pourrons vous faire parvenir, tenez bon ; opposez aux forces écrasantes qui vont fondre sur le Canada une défensive opiniâtre ; disputez le terrain pouce à pouce ; battez-vous désespérément afin que le drapeau blanc continue à flotter sur Québec, les Trois-Rivières ou Montréal, sur un coin quelconque de territoire qui suffise au maintien de la souveraineté du Roi de France. Résistez assez longtemps pour nous permettre d’aller dicter dans Londres, à Georges II, une paix qui conservera le Canada à la France. ” Voilà ce qu’eût écrit M. Berryer, si une discrétion nécessaire n’eût scellé ses lèvres. Et, dans leur réticence obligée, voilà ce que sous-entendaient ses lettres.

Serait-il juste, après cela, de dire que la France se résignait lâchement à abandonner sa colonie canadienne au printemps de 1759 ? Serait-il équitable d’accuser les

ministres responsables de la direction politique et militaire à ce moment périlleux, d’avoir, d’un cœur léger, fait litière du patriotisme et de la fierté nationale ? En notre âme et conscience, nous ne le croyons pas ; et il nous semble que tout homme impartial, après avoir pris connaissance des faits, devra conclure comme nous.

Mais ces faits sont-ils prouvés, sont-ils incontestables ? nous demandera peut-être quelque lecteur surpris de ce point de vue nouveau, et peu conforme, nous le confesson, à la tradition reçue chez nous. On ne saurait en douter. S’ils ont échappé à l’attention de nos annalistes, ils n’en sont pas moins établis par des documents inattaquables, mémoires, correspondances, pièces d’archives. Ils sont du domaine de l’histoire. “ Choiseul, écrit Henri Martin, tout en faisant continuer la guerre dans l’ouest de l’Allemagne, embrassa le hardi projet de saisir l’Angleterre corps à corps et de l’attaquer chez elle, projet que M. de Machault avait conçu le premier et que prônait le maréchal de Belle-Isle. Le succès d’une descente, opérée avec tout ce que la France pourrait concentrer de forces, lui parut moins improbable que celui d’une guerre poursuivie au loin sur les mers avec des escadres presque partout inférieures de moitié à l’ennemi. Dès les premiers mois de 1759, de grands préparatifs eurent lieu dans nos ports de l’Océan et de la Manche. On construisit, à Dunkerque, au Havre, à Brest, à Rochefort, une multitude de bateaux plats destinés au transport des troupes... Le dessein était beau 1 ”. Nous lisons dans le dernier volume imprimé de l’histoire de France éditée par M.

1 — Histoire de France , par Henri Martin, vol. 15, p. 543.

MONTCA.LM

La visse, et actuellement en cours de publication : “ Choiseul avait ordonné les préparatifs d’un débarquement en Grande-Bretagne: Soubise devait partir de Normandie, Chevert de Flandre, et d’Aiguillon, avec le corps principal, de Bretagne. Des troupes et des transports étaient réunis, et les flottes de Brest et de Toulon avaient reçu leurs ordres 1.” L’histoire d’Angleterre de Hume, continuée par Smollett et alii, parle longuement de ce projet de descente. “ La Cour de Versailles, dit-elle, voulant embarrasser le ministère anglais et détourner son attention de toute expédition extérieure, avait dressé, pendant l’hiver, un plan d’invasion dans quelque partie de l’Angleterre, et au commencement de l’année elle avait commencé ses préparatifs sur différents points de ses côtes. Vers la fin de mai, les deux secrétaires d’Etat, le comte Holderness et M. Pitt, avaient informé les deux chambres du parlement que le roi avait reçu avis des préparatifs faits par la Fiance, dans le dessein d’envahir l’Angleterre 2.”

Mais à quoi bon accumuler les citations pour établir l’existence du projet. La meilleure démonstration, c’est la tentative d’exécution qui suivit. Hélas! cette exécution ne fut pas à la hauteur du but visé par Choiseul et Belle-Isle. La conception était audacieuse ; le succès en eût fait une idée de génie, qui eût jeté sur les fautes et les misères du règne un voile de gloire. Mais Louis XV ne méritait pas la gloire. Le succès se dé-

1 — Histoire de France , par Ernest Lavisse, tome huitième II, p. 274.

2 — Histoire d' Angleterre, par David Hume, continuée jusqu’à nos jours par Smollett, Adolphus et Aikins, traduction de Campenon, vol. 9, p. 484.

tournait des entreprises du régime. Lorsque les desseins avaient quelque grandeur, les hommes se dérobaient sous leur poids. Et c’est ainsi que le projet de descente en Angleterre n’aboutit qu’à une série de désastres. “ Pitt entoura d’une chaîne de vaisseaux la Grande-Bretagne et l’Irlande, et organisa la défense terrienne par des milices que l’aidèrent à lever les villes, les compagnies et les particuliers ; en juin, il jugeait les lies Britanniques inattaquables. Alors le commodore Rodney alla bombarder le Havre, et Boscawen cingla vers Toulon. Boscawen ne put empêcher la flotte commandée par la Clue de sortir et de franchir le détroit de Gibraltar ; mais il l’attaqua à Lagos, sur la côte portugaise, et la Clue fut battu après une belle résistance, les 18 et 19 août. Cependant les projets de débarquement n’étaient pas abandonnés en France. La flotte de Brest, commandée par Conflans, se dirigea vers Quiberon pour y prendre les troupes de d’ Aiguillon ; Couflans se trouva en présence de l’amiral Hawke, n’osa le combattre et se retira vers la baie, où il se heurta aux récifs des Cardinaux. Hawke l’attaqua ; des vingt et un vaisseaux français, deux furent jetés à la côte, sept se réfugièrent dans la Vilaine, huit à Rochefort. La flotte de l’Atlantique était réduite à l’impuissance comme la flotte de la Méditerranée. La France avait perdu 29 vaisseaux de ligne et 35 frégates, sa flotte était réduite à presque rien. Elle n’était plus en état de défendre ses colonies.” 1 ‘Il n’en restait pas moins acquis qu’elle avait fait un grand effort pour triompher de l’Angleterre et sauver le Canada.

1 — Histoire de France, Lavisse, 8, II, p. 219.

Et maintenant, revenant à la correspondance des ministres avec Montcalm, nos lecteurs comprendront mieux la vraie portée de la lettre écrite à ce dernier, le 19 mars 1759, par le maréchal de Belle-Isle. “ Vous ne devez pas espérer de troupes de renfort, lui disait-il. Outre qu’elles augmenteraient la disette des vivres que vous n’avez que trop éprouvée jusqu’à présent, il serait fort à craindre qu’elles ne fussent interceptées par les Anglais dans le passage. ” Cet aveu d’impuissance devait être douloureux pour l’homme de guerre forcé de le proférer. Mais il pailait à un soldat digne de sa confiance, auprès de qui il estimait inutiles les dissimulations et les prétextes. Il lui exposait avec franchise la situation, l’infériorité déplorable de la mère-patrie dans la guerre trans-océanique. Et il lui déclarait que, malgré tout, le roi comptait sur la sagesse du général, sur sa valeur et celle de ses troupes pour arrêter l’invasion anglaise. Puis, après avoir signé cette lettre pénible, le vieux maréchal sentait le besoin de jeter de loin au preux qui devait garder là-bas l’honneur de la France un suprême mot d’ordre, un dernier et pathétique appel. Et, dans un post-scriptum tracé d’une main qui tremblait peut-être, il lui répétait avec une émouvante insistance : “ Quelque médiocre que soit l’espace que vous pourrez conserver, il est de la dernière importance d’avoir toujours un pied dans le Canada ; car si nous avions une fois perdu ce pays en entier, il serait comme impossible d’y rentrer. C’est pour remplir cet objet que le Roi compte, Monsieur, sur votre zèle, votre courage et votre opiniâtreté. Sa Majesté s’attend que vous mettiez en œuvre toute l’industrie dont vous êtes capable, et que vous communiquerez les mêmes senti-

ments aux officiers principaux et tous ensemble aux troupes qui sont sous vos ordres... J’ai répondu de vous au Eoi, je suis bien assuré que vous ne me démentirez pas, et que pour le bien de l’Etat, la gloire de la nation et votre propre conservation, vous vous porterez aux plus grandes extrémités plutôt que de jamais subir des conditions aussi honteuses que celles qu’on a acceptées à Louisbourg, dont vous effacerez le souvenir. Voilà, Monsieur, en substance, quelles sont les intentions du Eoi. Sa confiance est entière dans votre personne et toutes les qualités qu’il vous connait.” Contrairement à l’appréciation de plusieurs écrivains qui l’ont citée avant nous, 1 il nous semble que cette lettre n’était pas indigne d’un maréchal de France. Ce ministre de la guerre, qui avait lui-même commandé des armées à des heures critiques, et qui, par une constance intrépide, s’était parfois montré supérieur à la fortune, évoquait, devant l’âme d’un guerrier capable de comprendre son langage, la grande pensée du devoir militaire, qui, à certains moments tragiques, s’identifie avec celle de l’immolation et du sacrifice. La patrie traverse de sombres jours, sa force est affaiblie, son prestige est atteint, ses ressources s’épuisent ; n’importe, il faut rester debout, face au péril; il faut lutter, même sans espoir de vaincre; il faut garder le drapeau sans tache; il faut mourir

1 — “ Le rouge ne vous monte-t-il pas au front en lisant cette lettre, dit un écrivain français de nos jours, et croyez-vous qu’il ait pu se trouver dans notre fier pays de France, un conseil de ministres pour la rédiger, un secrétaire d’Etat pour le signer.” (Xavier Marinier, Lettre s sur l'Amérique, cité par monsieur l’abbé Casgrain, dans son livre Montcalm et Lévis, vol II, p. 45.)

pour aauver l’honneur. “ Vous vous porterez aux plus grandes extrémités,” écrit Belle-Isle à Montcalm, soldat parlant à un soldat. Et, à travers l’Atlantique, la voix du sacrifice accepté se fait entendre : “ J’ose vous répondre d’un entier dévouement à sauver cette malheureuse colonie ou périr. Je vous prie d’en être le garant auprès de Sa Majesté 1 !” Cette promesse, ce n'est pas de la parade ni de la pose ; Montcalm va bientôt la sceller de son sang !

1 — Montcalm au maréchal de Belle-Isle, 16 mai 1759.

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