‹ Le marquis de MontcalmChapitre 18 sur 42 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Le Canada menacé sur trois points. Pouchot à Niagara —

Bourlamaque à Carillon Lacorne à la tête du Saint-

Laurent. — Un recensement. — Proclamation de Vau-

dreuil - Les dernières lettres de Montcalm à sa femme

et à sa mère La mort d’une de ses filles; un cri de

douleur. Montcalm à Québec. — Les fortifications de

cette ville — Elles sont très insuffisantes Les Anglais

sont signalés dans le bas du fleuve Les *•' feux sur les

collines ”- — Conseils et préparatifs Yaudreuil et Lévis

arrivent dans la capitale Le plan de défense - Un

camp retranché à Beauport. — Progrès de la flotte anglaise - Un vent de nord-est malencontreux - Les An-

g’ais à l’Ue-aux-Coudres Disposition et ordre de ba¬

taille rédigé par M. de Lévis. — Le passage de la Traverse La flotte ennemie à l’Ile d’Orléans. — La popu¬

lation abandonne ses foyers. — L'amiral Saunders. —

Wolfe; sa carrière; ses brillants états de service -

Flotte et armée formidable — Montbeillard Les Anglais

devant Québec L’épisode des brûlots Les ennemis

occupent l’Ile d’Orléans et la Pointe de Lévy.

Les nouvelles apportées par Bougainville annonçaient que les Anglais devaient attaquer, en 1759, Québec et Carillon avec des forces accablantes. On avait aussi raison de craindre pour Niagara et la frontière du haut Saint-Laurent.

M. de Vaudreuil avait envoyé M. Pouchot prendre le commandement à Niagara, où il devait avoir sous ses ordres environ onze cents hommes. Ses instructions comportaient que, s’il ne paraissait pas devoir subir un

siège, il enverrait une partie de ses forces à M. de Ligneris, au fort Machault, pour essayer de reconquérir la Belle-Rivière. C’était là une disposition funeste, contraire à la seule tactique raisonnable, qui aurait dû être de concentrer la défense, au lieu de tenter des offensives téméraires. 1

A Carillon M. de Bourlamaque était à la tête du bataillon de la Reine, de deux bataillons de Berry, de douze cents hommes de troupes de la colonie, formant un effectif de 2500 hommes. Il devait arrêter dans sa marche sur la frontière du lac Champlain. Amherst et son armée de 11 à 12,000 hommes. 2 Ses instructions lui enjoignaient de reculer lentement devant les envahisseurs, en laissant une faible garnison à Carillon pour arrêter ceux-ci quelques jours, et faire ensuite sauter ce fort, puis de recommencer la même manoeuvre à St-Frédéric, et d’aller prendre finalement position sur l’de-aux-Noix, dans le lac Champlain où seraient faits de grands travaux de fortifications, qui permettraient de barrer la route à l’ennemi, on l’espérait du moins, jusqu’à la fin de la campagne. 3

Sur le Saint-Laurent, à la tête des rapides, on décida d’envoyer 1200 hommes commandés parle chevalier de la Corne et destinés à harceler les Anglais vers Chouaguen, s’ils paraissaient de ce côté pour aller attaquer Niagara. Ce petit corps d’armée devait aussi choisir une position avantageuse dans une île à la tête des rapides,

1 — Journal de Montcalm, p. 501.

2 — Pour le chiffre de l’armée d’Amherst, voir Mante, History of the laie war, p. 210.

3 — Montcalm à Bourlamaque , 21 juin 1759

et s’y fortifier de manière à pouvoir disputer le passage aux ennemis.

Mais c’était Québec, la capitale et le cœur de la Nouvelle-France, qui inquiétait surtout en ce moment les chefs de la colonie. On comprenait, trop tard hélas ! que le grand effort des Anglais allait être dirigé contre cette ville, durant la campagne de 1759. Les informations transmises par le ministre de la marine ne pouvaient laisser aucun doute à ce sujet. Or Québec n’était nullement en état de soutenir un siège. Dès 1757, Montcalm avait recommandé certains travaux, qu’on avait négligé d’exécuter. Et maintenant que le péril était imminent aurait-on le temps de faire l’indispensable ? Pendant plusieurs semaines ce sera la grande anxiété du général.

M. de Vaudreuil, comme nous l’avons vu, avait fait faire un recensement de tous les Canadiens en état de porter les armes. On avait trouvé que, dans le gouvernement de Québec il y en avait 7,511, dans celui de Montréal, 6,406, et dans celui des Trois-Rivières, 1,313; soit un total de 15,299 h Le gouverneur adressa aux capitaines de milice une proclamation par laquelle il leur enjoiguait de se tenir prêts à faire marcher au premier commandement tous les habitants valides de leurs compagnies, avec leurs armes, leurs ustensiles, et douze jours de vivres, qui leur seraient payés après la campagne. Us ne devaient laisser qu’un seul officier par compagnie avec les vieillards, les infirmes et les malades.

1 — Mémoires sur le Canada , (Sieur de C.), p. 124 L'auteur

inconnu ajoute la note suivante : “ Ce recensement ne fut pas exact.”

“ Cette campagne, ajoutait M. de Vaudreuil, donnera aux Canadiens grandement matière de se signaler; la confiance que j’ai en eux n’est point ignorée de Sa Majesté que j’ai constamment informée de leurs services ; ainsi elle s’attend à ce qu’ils feront tous les efforts qu’elle peut espérer de ses plus fidèles sujets ; d’autant mieux qu’ils défendront leur religion, conservant leurs femmes, leurs enfants, leurs biens, et éviteront le cruel traitement que les Anglais leur préparent.” Après avoir déclaré que le roi avait ordonné à ses troupes de se battre jusqu’à extinction, il continuait : “ De mon côté, je suis déterminé à ne consentir à aucune capitulation, convaincu des suites dangereuses qu’elle aurait pour tous les Canadiens ; la chose est si certaine qu’d serait incomparablement plus doux pour eux, leurs femmes, et leurs enfants, d’être ensevelis sous les ruines de la colonie V’

Depuis que l’on savait imminente l’attaque des Anglais contre Québec, il tardait à Montcalm de s’y rendre afin d’y organiser la défense. Cependant les divers arrangements à prendre pour arrêter l’invasion sur les frontières du lac Champlain et du haut Saint- Laurent le retinrent à Montréal jusqu’au 21 mai. Aussitôt après l’arrivée de Bougainville, il avait écrit au ministre pour accuser réception de ses dépêches, le remercier des faveurs reçues par lui-même et ses principaux lieutenants, et l’assurer que chacun ferait jusqu’au bout tout son devoir. “ Nous avons appris, ajoutait-il, que la plus grande partie de la flotte partie de Bordeaux, sous les ordres du capitaine Canon, est en rivière ; c’est toujours

1 — Mémoires sur le Canada.

quelques vivres, quelques munitions, quelques hommes, des bâtiments dont on peut tirer parti si l’ennemi vient à Québec, et le peu est précieux à qui n’a rien.”

11 profitait aussi de ces derniers moments de répit, avant l’entrée en campagne, pour écrire à sa femme et à sa mère. A la première il disait : “ Bougainville m’a remis, ma très chère et bien aimée, votre lettre; notre fille est bien mariée. Je réponds du gendre, et j’écris à l’abbé de Coriobs... 1 Je n’écris ni à ma mère, ni à madame de Lunas, ni aux abbesses, ni à St-Véran, ni à personne de la province, qu’à madame de Massilan. Je suis accablé d’écritures et d’affaires. Bourlamaque est déjà en campagne et je crois que je ne tarderai pas à m’y mettre. Je crois que j’aurais renoncé à tous les honneurs pour vous rejoindre, mais il faut obéir au Boi ; le moment où je vous reverrai sera le plus beau de ma vie. Adieu mon cœur, je crois que je vous aime encore plus que je n’ai jamais fait. ” Montcalm se disait-il que cette lettre était la dernière qu’il écrirait à sa noble compagne ? Non, sans doute. Mais peut-être obéissait-il inconsciemment à un pressentiment mystérieux quand il traçait ces lignes, dont l’accent d’affection profonde, plus vibrant que d’habitude, dut faire battre le cœur de l’épouse dévouée. Bien des fois, croyons-nous, madame de Montcalm les relut plus tard

1 — Cette lettre contenait un pacsage difficile à compren. dre, parce que nous ne connaissons pas suffisamment les particularités auxquelles Montcalm faisait allusion. 11 s'agi-sait^ nous semble-t-il, d’un mariage possible pour une autre des filles du général. L’abbé de Coriolis était sans doute un proche parent du gendre de Montcalm, qui était un d’Espi. nousse de Coriolis.

avec une émotion poignante, comme le suprême témoignage de tendresse du soldat héroïque dont elle avait partagé la vie, dont elle conservait le culte, et dont elle portait avec une dignité fière le nom glorieux. A la fin de cette lettre, Montcalm laissait échapper un cri de douleur, aussitôt comprimé, comme s’il eût craint de trop s’attendrir, après la réception d’une triste nouvelle annoncée par Bougainville dans des conditions spécialement cruelles. Au moment de s’embarquer à Bordeaux, celui-ci avait appris qu’une fille de Montcalm venait de mourir. Et le pauvre père écrivait : “ Bougainville m’a appris la mort d’une de mes filles ; j’en suis fâché quoique j’en aie quatre; il n’a su me dire laquelle ; je crois que c’est la pauvre Mirète qui me ressemblait et que j’aimais fort. 1 ” Quelques jours après Montcalm écrivait ces quelques mots à sa mère : “ Celle-ci, ma mère, est pour vous remercier de l’envoi des provisions. Reste à savoir si elles arriveront. Je vous enverrai directement, et non à M. Joli, de quoi acquitter mes dettes ; il est bien bon homme, mais trop occupé pour les autres. Songez aux preuves du chevalier... Je n’ai pas le temps de vous écrire tout au long... J’embrasse la très chère et vous aussi ma mère. 2 ” Cette lettre était également la dernière que madame de Saint-Véran dût jamais recevoir de son fils.

Il n’y avait pas de temps à perdre pour mettre Québec quelque peu en état de recevoir l’ennemi. Le 21

1 — A madame la marquise de Montcalm, par Nîmes, à Candiac, en Languedoc ; Montréal, 16 mai 1759.

2 — A madame la marquise de Saint- Véran, à Montpellier, Montréal, 19 mai 1759.

mai, Montcalm quittait Montréal accompagné de Bougainville et de Malartic. Et le 22, à sept heures du soir, il arrivait dans la capitale, où. l’imminence d’un siège commençait à répandre l’alarme. Depuis longtemps il se préocupait de cette éventualité. Nous avons vu dans un précédent chapitre que, dès l’automne de 1757, il avait examiné la situation et fait une tournée sur la côte nord, qu’il avait visitée depuis le Cap Tourmente jusqu’à Québec. A la date du 19 octobre de cette année il avait inscrit cette note dans son journal. “ Le marquis de Montcalm a remis à M. le marquis de Vaudreuil un mémoire de toutes les mesures à prendre, si l’ennemi voulait faire une entreprise sur Québec ; reste à savoir si on suivra les dispositions et avec l’activité nécessaire. ” On n’avait pas suivi les dispositions, et presque rien n’avait été fait depuis cette date pour la protection de la capitale.

Le promontoire de Québec, on le sait, a la figure d’un triangle dont le fleuve Saint-Laurent et la rivière Saint-Charles dessinent les côtés, et dont la base pourrait être représentée par une ligne tirée du fleuve à la rivière. La haute ville, bâtie au sommet de ce promontoire, était donc défendue de deux côtés par l’escarpement très élevé et très abrupt, et couronné de batteries. A la base du triangle, elle était fermée d’un mur et d’une suite de bastions et de redoutes dont voici la nomenclature : le bastion Joubert sur le Cap- Diamant, qui dominait le fleuve ; puis, successivement, ceux de la Glacière et de St-Louis, la redoute Ste-Ursule, le bastion St- Jean, celui de la Potasse, et la redoute du Bourreau. Le mur élevé de vingt-cinq à trente pieds, avec des espèces de fossés, sans ouvrages avancés, était considéré

MONTCA.LM

comme une très faible fortification. Il était garnie de cinquante-deux canons de douze à deux livres de balles, qui ne pouvaient battre en rase campagne, mais en flanc seulement et pour les défilés, de sorte qu’ils ne pouvaient être utiles qu’au cas où les ennemis voulussent escalader. Trois portes donnaient accès à la hauteville : celle de St-Louis, ouvrant sur le chemin qui conduisait à Sillery ; celle de St-Jean donnant sur le chemin qui conduisait à Ste-Foy ; et celle du Palais par où l’on descendait au Palais de l’Intendant, au faubourg de St-Roch et à l’Hôpital général. Les batteries qui dominaient la rade du côté du fleuve et qui, commençant en arrière de l’évêché, situé au sommet de la côte de la Montagne, se continuaient jusqu’à l’autre côté du promontoire, et couvraient à peu près l’emplacement actuel de la batterie des Remparts, étaient garnies de quarante-deux canons du calibre de vingt quatre, dix-huit et douze, avec six gros mortiers de fer et un de fonte ; elles étaient à barbette et soutenues d’un mauvais parapet de pierre. Au delà du château St-Louis, en gagnant vers le Cap-Diamant, il y avait une palissade défendue par deux batteries de pièces de vingt-quatre, dix-huit, douze, et huit, avec deux mortiers. Du côté nord en allant vers l’Hôtel-Dieu, la crête du cap était protégée par une palissade de six pieds de haut et trois petites batteries ayant chacune huit pièces de canon du calibre de dix-huit et douze.

Au pied du promontoire, sur le bord du fleuve, s’élevait la Basse-Ville où se tenait tout le commerce. Elle était défendue par quatre batteries munies de canons de trente-six, vingt-quatre, dix-huit, douze, et huit livres de balles, et désignées comme suit : la batterie de St-

Charles, la batterie Dauphine, la batterie Royale, et la batterie de construction. Le côté de la rivière St-Charles et de l’Intendance était protégé par des canons de campagne et plusieurs doubles palissades sur le chemin de St-Roch. Enfin, dans la côte de la Montagne, par où communiquaient la haute et la basse ville, on avait établi deux batteries à barbettes, chacune de quatre canons h

En somme si la situation topographique de Québec était avantageuse, ses fortifications étaient très imparfaites et ne pouvaient efficacement le défendre contre un siège en règle.

Montcalm était à peine arrivé qu’on signalait la flotte anglaise dans le fleuve Saint-Laurent. Le 23, il écrivait à Lévis : “ Nous venons d’apprendre par deux capitaines marchands qu’ils ont vu à Saint-Barnabé sept ou dix vaisseaux. Ce pouvait être l’avant-garde des Anglais. Cependant on n’a pas fait de signaux et nous n’avons point d’avis.” Ces signaux, dont parlait Montcalm, étaient des feux que les habitants des paroisses le long des rives du fleuve avaient reçu instruction

1 — Nous avons emprunté les données de cette description des défenses de Québec à l’important journal de M. de Foligné, officier de marine, qui commandait l’une des batteries de la haute ville durant le siège. Ce journal, dont le manuscrit se trouve aux archives du ministère de la marine à Paris, a été imprimé dans le volume IV de l’ouvrage de M. Douglity, The siégé of Quebec. Nous avons aussi consulté le plan de l’ingénieur Mackellar, reproduit dans le volume du même auteur intitulé The Fortress of Quebec , et le plan de l’ingénieur Bellin reproduit au vol. III de l’histoire de Charlevoix, édition in-octavo, p. 72.

d’allumer de distance en distance pour annoncer l’approche de l’ennemi. 1 A défaut de télégraphe, un cordon de flammes, courant de pointe en pointe et de colline en colline, devait dénoncer la progression de la formidable armada. Ces lueurs sinistres allaient bientôt embraser l’horizon. A minuit, le 24 mai, Montcalm était brusquement éveillé ; le flamboyant signal venait de briller sur la falaise de Lévis, et on lui apportait la nouvelle certaine que quinze vaisseaux de ligne, l’avantgarde de la flotte anglaise, avaient dépassé le Bic. Il employa le reste de la nuit à donner des ordres et à expédier des courriers. “ Je fais de mon mieux, Dieu fera le reste,” écrivait-il le lendemain à Bourlamaque.

Dans un conseil tenu le 23 à l’Intendance, où l’on avait convoqué tous les capitaines de frégate et des autres navires avec les officiers du port, les sieurs Canon et Legris s’étaient chargés de descendre le fleuve pour avoir des nouvelles de l’ennemi. Celles que l’on reçut la nuit suivante mirent fin à ce projet. O’n avait aussi arrêté que les équipages concourraient avec les troupes à la défense de Québec, et commenceraient par fournir trois cents hommes aux travaux de l’artillerie et du génie. On les employa dès le lendemain à construire des lignes sur le bord de la rivière Saint-Charles. M. de Caire, ingénieur, arrivé deux jours plus tôt avec MM. de Robert et Fournier, officiers du même corps, dirigea ces travaux.

Le 24 mai au soir, M. de Yaudreuil arriva et approuva toutes les dispositions prises par Montcalm. Des ordres furent expédiés pour faire descendre à Qué-

1 — Mémoires sur le Canada, p. 129.

bec les cinq bataillons de Guyenne, de Béarn, de la Sarre, de Languedoc et de Royal-Koussillon, cantonnés dans les régions de Montréal et des Trois-Rivières, ainsi que les milices de ces gouvernements. MM. de Bougainville et de Pontleroy furent envoyés à l’île d’Orléans pour constater s’il était possible d’y opposer quelque obstacle à l’ennemi. On dépêcha aussi M. Pellegrin pour enlever les balises de la traverse, au cap Tourmente, et en substituer de fausses ; et aussi pour s’assurer si l’on pourrait barrer ce passage en y coulant des vaisseaux. Mais les deux premiers rapportèrent qu’il n’y avait rien à faire à l’île, et le troisième informa Vaudreuil et Montcalm que la Traverse, au lieu d’avoir seulement cent toises de large, comme l’avaient soutenu depuis longtemps nos marins, en avait près de sept cents. 1

Le 26 mai, MM. de Bougainville et de Malartic allaient reconnaître les bords des rivières St- Charles Beauport et Montmorency. Le 27, M. de Courval, envoyé à l’Ile-aux-Coudres pour seconder M. de la Naudière, chargé d’y inquiéter les Anglais, avec un détachement de trois cents hommes et une petite flottille de cajeux, revint avec l’information que là, non plus, le temps ne permettait pas de faire quelque chose d’efficace. On donna donc à M. de la Naudière l’ordre de se replier.

M. de Lévis arriva à Québec le 28. Il précédait de peu les bataillons réguliers et les premiers détache-

1 Journal de Montcalm , p. 526 ; Siège de Québec en 1759,

p. 7. (Copie d’un manuscrit déposé à la bibliothèque de Hartwell, en Angleterre ; apporté de Londres par l’hon. D. B. Viger, en 1834 ; imprimé chez Fréchette et Cie, à Québec, en 1836).

ments de milice. Sous quelques jours, des forces relativement assez considérables, au moins quant au nombre, seraient réunies à Québec. Comment allait-on s’en servir ? Fallait-il essayer de mettre la ville en état de subir un siège, en la fortifiant le mieux que l’on pourrait, et s’y enfermer ou se cantonner sous ses murs pour y attendre l’ennemi? Cela devait sembler impossible à quiconque avait la moindre expérience militaire. Alors, quel autre plan devait-on adopter ? Pour décider cette question, il importait de considérer la topographie des environs de Québec. La capitale était bâtie sur un escarpement, qui se prolongeait à l’ouest en remontant le fleuve jusqu’à plusieurs lieues. Pour les Anglais, essayer de débarquer à la basse ville sous le feu de la place eût été folie pure. Tenter de doubler le Cap- Diamant, en risquant d’être foudroyé par les batteries françaises, pour se trouver au-delà en face d’une muraille de roc, si toutefois l’on avait la chance de ne pa3 être coulé bas dans le passage : on ne présumait pas encore que l’ennemi s’y hasarderait. Restait un débarquement sur la plage de Beauport, manœuvre tentée par Phipps en 1690. Là était le point vulnérable, où l’on devait craindre l’attaque. C’était donc là qu’il fallait se préparer à la repousser. Montcalm, on l’a vu, s’en était persuadé dès le mois d’octobre 1757. Il n’est pas sans intérêt de reproduire ici le texte même des observations consignées alors dans son journal. “ Depuis le Cap Tourmente jusqu’à Beauport, disait-il, il est impossible de faire aucune descente. Le Sault seul de Montmorency est une barrière presque invincible ; il faut conclure que, comme la côte du Sud est pareillement impraticable pour une descente, à cause des bois

qui la couvrent et des rivières sans nombre qui la coupent, et parce que d’ailleurs il faudrait, pour assiéger Québec, faire la traverse du fleuve, les Anglais ne peuvent que doubler la pointe de l’île d’Orléans et venir mouiller dans le bassin de Beauport, à la vue, mais hors de la portée du canon de la place. Plusieurs redoutes, placées depuis la pointe Délaissée 1 jusqu’à la petite rivière Saint-Charles, un bon ouvrage déjà à moitié fait à l’Hôpital général, et de cet ouvrage à la côte d’ Abraham d’une part, et de l’autre à la Basse-Ville des lignes en coupant une presqu’île, autour de laquelle tourne la rivière Saint-Charles, afin d’accourcir le front de ces lignes, ces travaux aisés à faire promptement et avec peu de frais, qui se garderaient avec trois ou quatre mille hommes, mettraient, je crois, la ville en sûreté. Il n’y a d’autre moyen de la défendre que d’empêcher les ennemis d’en approcher ; les fortifications en sont si ridicules et si mauvaises qu’elle serait prise aussitôt qu’assiégée. M. le marquis de Montcalm a reconnu l’emplacement de presque toutes les redoutes.” Ainsi donc, près de deux ans avant le siège, Montcalm avait fixé sa pensée sur ce plan de défense d’un camp retranché à Beauport2. Plus récemment, au

1 — C’est ainsi que ce mot est écrit dans le journal. Son orthographe a subi plusieurs variantes. Dans certaines pièces nous lisons “ pointe de Lessay ”, dans d’autres “ pointe de Lessey ” ; l’abbé Casgrain écrit “ pointe du Lest ”, parce que, dit-il, c’était l’endroit où les navires prenaient leur lest. Sur les cartes françaises du temps on lit “pointeà l’Essay.” Cette pointe est située un peu à l’est de la rivière de Beauport.

2 — M. l’abbé Casgrain a semblé sous l’impression que la première idée de ce camp avait été donnée par Lévis. ( Mont -

mois de janvier 1759, il avait soumis à M. de Vaudreuil, un mémoire de Pontleroy, où cette idée était très développée. Cet ingénieur y proposait l’érection d’une ligne de redoutes, de la Pointe à l’Essay à la rivière St-Chailes. Elles seraient distantes les unes des autres de deux cent cinquante toises, et pourraient contenir chacune de quatre-vingts à cent hommes. “ La droite appuierait à la rivière St-Charles, et la gauche à la pointe de Lessay, sur la hauteur de laquelle il serait placé deux autres redoutes comme en seconde ligne, pour soutenir et favoriser une retraite aux troupes qui seraient dans la partie du Sault Montmorency 1 Montcalm avait donné à ce mémoire toute son approbation.

Ce fut à ce plan que l’on s’arrêta. Après avoir délibéré en conseil de guerre sur la situation, on prit les déterminations suivantes. Les travaux indispensables pour achever de clore la ville du côté du fleuve, soit en murailles, soit en palissades, seraient exécutés. On augmenterait les batteries de la basse ville et le nombre des canons sur celles de la haute ville ; on en érigerait de nouvelles au chantier du Palais tant pour défendre l’entrée de la rivière Saint- Charles que pour flanquer la partie appelée vulgairement la Canoterie. On borderait la rive droite de cette rivière de retranchements depuis son embouchure jusqu’à l’Hôpital général ; on y échouerait deux navires où l’on monterait du canon. On y construirait, en deçà de l’Hôpital général, au

calvi et Lévis, II, p. 66.) Il nous paraît établi qu’elle était due à Montcalm.

1 — Lettres et pièces militaires , p. 99.

commencement de la Pointe-aux- Lièvres, un pont protégé par un ouvrage à cornes sur la rive gauche, et par un autre retianchement sur la rive droite, du côté de Québec. La côte, depuis la rivière Saint.Charles jusqu’au Sault-Montmorency, serait bordée de retranchements, où l’on pratiquerait de distance en distance des redoutes et des redans, garnis de batteries dont le feu pourrait se croiser en différents points, et l’on prendrait aussi quelques précautions du côté de l’Anse-des-Mères et de Sillery, quoique l’on eût jugé cette partie inaccessible h

Quant à l’étendue du camp de Beauport, Montcalm, quoiqu’il eût pensé d’abord à établir nos postes jusqu’au Sault-Montmorency, avait ensuite para frappé de la grande longueur de cette ligne, et aurait incliné à prendre comme limite la Pointe à l’Essay au-delà de la rivière Beauport. Mais Lévis opina qu’il valait mieux appuyer notre gauche aux escarpements presque infranchissables du Sault, et après une assez longue discussion, Montcalm accéda à cette vue 1 2.

Pour la paitie maritime, voici ce qui fut décidé. M. Duclos, capitaine de la Chézine, construirait un ponton ou batterie flottante capable de porter douze canons de gros calibre, et M. Jacau de Fiedmont six chaloupes canonnières d’une forme spéciale, ouvertes de l’avant, pouvant porter chacune un canon de vingt-

1 — Journal tenu à l'armée que commandait feu M. le marquis de Montcalm , imprimé dans les Mémoires de la Société littéraire et historique de Québec, 1861; Journal de Foligné.

2 — Mémoire sur la campagne de 1759, par M. de Joannès ; Dussieux, p. 385 ; Montcalm à Léois, 1er juillet 1759 ; Lettres du marquis de Montcalm p. 166.

quatre 1. On transformerait en brûlots une goélette, deux bateaux et cinq vaisseaux marchands 2. On ferait construire cent vingt cajeux, chargés de matières combustibles. Quant à nos navires non transformés en brûlots, on leur ferait remonter le fleuve avec leurs cargaisons de vivres jusqu’aux Trois-Rivières, ne gardant à l’Anse-des-Mères que les deux frégates du roi YAtalante et la Pomone 3. Toutes ces diverses mesures furent adoptées dans une séiie de conseils plus ou moins mouvementés, tenus à la fin de mai et durant la première partie du mois de juin. Montcalm sortait parfois excédé de ce3 réunions, où régnait souvent une confusion extrême, et d’où l’ordre, le décorum, étaient trop fréquemment bannis... “ Le conseil toujours orageux ; on a cependant pris un parti sur notre marine, ” lisons-nous dans son journal, à la date du 12 juin. Et encore, le 21 : “ Le conseil a été plus tumultueux et plus inconséquent que jamais ; le désordre s’accroît à mesure que le dénouement s’approche. Quel sujet pour une pièce de théâtre qui réunirait tant de gens, et des situations bien neuves pour l’ancien monde 4 ! ”

1 — On appela ces chaloupes les “ Jacobites ” en faisant allusion au nom de leur constructeur. Le ponton de M. Duclos fut appelé le Diable. (Malartic, p. 242.)

2 — Les noms de ces vaisseaux étaient : V Ambassadeur, les Quatre- Frères, V Américain, l’ Angélique, et la Toison-d' Or. Ce dernier fut brûlé accidentellement pendant qu’on l’équipait en brûlot.

3 — Journal tenu à l'armée, p. 31 ; Jourrial de Montcalm, pp. 52fi, 533.

4 — Un mémoire contemporain nous donne cette descrip tion peu flattée de quelques-uns de ces conseils : “ Un peti cabinet long et étroit, deux chaises courant l’une après l’au-

Le 29 ruai les cinq bataillons arrivèrent à Québec et allèrent camper sur la rive droite de la rivière Saint- Charles, un peu en haut de l’Hôpital général. Les miliciens commencèrent aussi à arriver de Montréal et des Trois-Rivières. Et les divers travaux furent poussés aussi promptement que possible. Montcalm, qui comprenait combien chaque minute était précieuse, aurait voulu inoculer à chacun son anxieuse impatience. Le 31 mai, il donnait un mémoire dans lequel il recommandait d’aller au plus pressé, de ne pas s’attarder aux travaux inutiles, de concentrer ses efforts sur quelques points essentiels : le pont sur la rivière Saint-Charlss, et aussi ceux des rivières du Cap- Rouge et de Jacques-Cartier, dont la nécessité se ferait sentir en cas

tre, où l’on entre pèle mêle, — où celui qui ose faire l’important, quelque mince que soit son grade, peut y briller à son aise — où l’on se presse — où l’on se coudoie — où les plus petits se passent sous les bras des plus grands pour gagner le premier rang — où l’on crie — où l’on se coupe la parole — où chacun parle à la fois sur les choses même qui n’ont aucun rapport, etc., etc., etc. ; tel est le lieu, telle est la forme de ces conseils. M. le marquis de Montcalm, n’étant pas le maître de mettre dans ces actes la dignité convenable, et voyant la nécessité d’avoir des résultats qui lui donnassent des lumières, requit et força un chacun, toutes les fois que la matière était importante, de donner son avis par écrit et d’en tenir registre. C’était une nouveauté; mais la nécessité qu’il fit voir d’être au moins en état de présenter à la Cour un plan réglé des opérations, pour servir en même temps de justification, mit que'que forme dans cette partie ; mais par un équivoque malheureux ou risible, ce registre n’étant qu’en feuilles volantes, fut brûlé avec d’autres papiers inutiles ; malheur cependant réparé bientôt parce qu’on trouva chez M. de Montcalm toutes les pièces en ordre. ”

( Siège de Québec en 1759, bibliothèque d’Hartwell).

d’événements malheureux ; les ouvrages pour couvrir la tête du premier pont ; le barrage de la rivière à son embouchure avec les deux vaisseaux armés de canons1; la fermeture de la haute et de ia basse ville ; 2 la mise en état de toutes les batteries ; la construction de la batterie flottante, des bateaux portant des canons, des brûlots et des cajeux, et aussi de quelques chaloupes carcassières. 3 Puis, ces divers ouvrages terminés, il importerait de se mettre aussitôt à l’érection d’une redoute à l’entrée de la rivière, et de retranchements à tous les endroits où. elle était guéable. “ Tout autre ouvrage me paraît inutile, ajoutait Montcalm, dès qu’on ne peut se flatter d’avoir le temps ni les moyens de faire tous ceux qui avaient été projetés. Il faut seulement s’occuper d’une bonne formation de troupes de la colonie, des moyens d’avoir quelques pièces de campagne et de quoi conduire des munitions à la suite des troupes. Ces objets remplis, M. le chevalier de Lé vis, avec les officiers de l’état-major, ira leur marquer le camp de guerre déterminé ce matin sur L s hauteurs de Beauport, et voir d’en préparer les communications, et il faudra attendre les ennemis avec autant de tranquillité que de courage.”4.

1 — On barra aussi la rivière par une chaîne d’estacades.

2 — “ On convient que la basse-ville ne sera jamais bien fermée, observait Montcalm ; mais au moins il faut qu’elle en ait l’apparence pour en imposer à l’ennemi et lui en rendre l’attaque difficile et meurtrière.”

3 — Les “ carcasses ” étaient un projectile ellepsoïdal explosif, dont on se servait beaucoup au XVIIIe siècle. Les chaloupes carcassières étaient celles dont on se servait pour lancei\des carcasses.

4 — Lettres et pièces militaires, p. 170.

Mais pour compléter ces préparatifs il fallait du temps ; et ce temps l’aurait-on ? Le 2 juin, Montcalm écrivait à Bourlamaque : “ 11 est d’une grande conséquence pour ici que nous ayons encore quinze jours, car tout va, mais ne commence à aller vite, faute de bras, que d’aujourd’hui et un peu mieux demain ; et je suis accablé par tous travaux et de tous genres qui me fatiguent encore plus par la nécessité d’en parler au généralissime 11 déployait une activité dévorante. On le voyait se porter de Québec au Cap Rouge, du Cap- Rouge à Beauport, de Beau port à Montmorency, pour examiner lui-même les lieux. 11 visitait les campements, passait en revue les milices, inspectait les ouvrages, rédigeait des mémoires, assistait aux conseils» et aiguillonnait tous les services, artillerie, génie, marine et commissariat, il supputait fièvreusement les jours qui séparaient enoo’ e de Québec la flotte anglaise. Les éléments semblaient nous être hostiles. Un vent de nord-est obstiné \ complice de l’invasion, poussait vers nous d’un souffle incessant les navires ennemis. Souvent, sans doute, durant les nuits où le travail le tenait éveillé, Montcalm, dans son logis des remparts, devait avec angoisse écouter les rafales qui venaient battre ses fenêtres. “ Un furieux vent de nord-est, écrivait-il à Bourlamaque, règne depuis quatre jours et

1 — “ Le vent de nord-est continuant d’être favorable aux Anglais, l’on apprit enfin la traversée qu’ils avaient faite au nombre de sept à huit vaisseaux de force ”. ( Siège de Québec, bibliothèque d’Hartwell) “ Cependant, la flotte ennemie

à la faveur d’un vent de nord-est qui a constamment régné tant qu’ils en ont eu besoin, avançait et grossissait de jour à autre dans le fleuve ”. (Journal tenu à V armée.)

dure encore, ce qui... me fait croire que d’ici à deux ou trois jours leur escadre pourrait bien être au Bic ; plus nous allons, plus nous voyons qu’il nous reste bien des choses à faire ; mais Dieu et la bonne fortune, ainsi soit de nous ”. Et quelques jours après : “Nous avons encore bien des choses à faire ; je souhaiterais du sudouest pendant quinze jours ”.

Cependant, grâce à l’arrivée des miliciens et au précieux concours des marins de notre escadre, les travaux de défense avançaient. Notre personnel naval se composait de cent un officiers et de seize cents matelots. Sur ce nombre quatre cents matelots et quatorze officiers restaient à bord des deux frégates stationnées à l’Ansedes-Mères; un égal nombre de matelots et vingt-quatre officiers étaient retenus par le service des vaisseaux remontés jusqu’aux Trois-Rivières ; cent matelots et quatre officiers avaient été envoyés à Bourlamaque pour les manœuvres des chebecs 1 sur le lac Champlain. Il restait donc sept cents matelots et cinquante-neuf officiers 2 dont la coopération fut très efficace, tant pour les ouvrages à ériger, que pour le service des bateaux et des batteries durant le siège.

Dans les premiers jours de juin, la haute et la basse ville de Québec et les deux bords de la rivière Saint-

1 — Les chebecs étaient des petits bâtiments pointus des deux bouts, qui pouvaient aller aussi bien à la rame qu’à la voile. Ils pouvaient porter des canons. On en avait construit et armé trois sur le lac Champlain, pour protéger les approches de l’Ile-aux-Noix.

2 — Disposition générale pour s'opposer à la descente depuis la rivière Saint-Charles jusqu' au Sault Montmorency, etc., par le chevalier de Lévis ; Lettres et pièces militaires , p. 163.

Charles offraient le spectacle d’un immense chantier. Le travail commençait tôt le matin et se terminait tard le soir. Le dimanche même ne l’interrompait point. Le - juin, veille de la Pentecôte, l’ordre du jour suivant fut lu dans tous les corps : “ Dans les

circonstances où nous nous trouvons, ce que les soldats et les miliciens peuvent faire de mieux pour le service de Dieu et du Roy, c’est de travailler sans relâche à nous mettre en état. Aussi tous les travaux continueront demain quoique ce soit jour de Pentecôte. Les officiers et sergents chargés de conduire les travailleurs dans la ville, les assembleront en règle et les mèneront à la messe qui se dira à quatre heures et demie à la cathédrale. M. de Senezergues aura attention d’en faire dire à la même heure à son camp, et verra s’il ne pourra pas détacher un aumônier pour en dire une au camp de l’autre côté de la rivière. Il doit se dire trois messes à l’Hôpital général, et Monseigneur a prévenu que les aumôniers se régleraient sur les heures que M. de Senezergues demanderait V’

Montcalm, qui eût voulu doubler les jours, ne cessait de demander à tous une célérité toujours plus active. “ Nos travaux ne vont pas aussi vite que je le voudrais, disait-il dans une lettre à son fidèle Bourlamaque. Cependant, d’ici à dix jours, nous aurons trois ponts sur la rivière Saint-Charles avec un grand

1 — Ordres de l'armée au siège de Québec, contenus dans un recueil manuscrit intitulé : Campagnes de 1755, 1756, 1757, 1758, 1759. 1760, acheté à Londres par M. l’abbé Verreau en 1873. Ce recueil est inédit, à l’exception de la première partie, cons icré aux ordres de Dieskau, qui a été publiée en 1900 par la société historique de Montréal.

ouvrage pour les défendre ; toute la basse ville et la haute hérissées de canons, toute la haute et la basse ville fermées de maçonnerie ou palissades, des maisons crénelées, deux bâtiments dunkerquois coulés à l’entrée de la rivière Saint-Charles, des batteries, trois chaloupes canonnières, douze bateaux jacobites, une batterie flottante portant dix-huit pièces de canon de vingt-quatre, huit bâtiments armés en brûlots, cent vingt cajeux qu’il a fallu faire, le roi en avait payé pour quaraute mille livres, et il n’y en avait plus; deux frégates embossées à l’Anse-des-Mères ; la rivière Saint- Charles retranchée ; redoute à la hauteur des Parents ; redoute à la Canardière ; le champ de bataille entre la rivière Beauport et la rivière Saint-Charles préparé ; des ponts sur la rivière du Cap-Bouge, ou Cap-Santé ; des attelages pour l’artillerie de campagne; trente chevaux de selle pour les officiers généraux et officiers majeurs ; deux frégates armées et équipées ; cent huit Canadiens choisis, tous tireurs, incorporés dans les bataillons : encore de dix à quinze jours, et tous ces objets seront dans le point de perfection. M. le marquis de Vaudreuil qui commande l’armée, donne le mot, et aura beaucoup d’honneur dans son fait, s’il bat les ennemis.” L’incorporation des Canadiens dans les bataillons — cent huit hommes pour chaque bataillon — que Montcalm mentionnait ici, était la réalisation d’une de ses idées, combattue par Yaudreuil, mais agréée par la Cour. Elle fortifiait les réguliers de cinq cent quarante soldats, qui deviendraient assez vite rompus à la discipline. Une autre innovation devait bientôt suivre cellelà. C’était la création d’un corps de cavalerie. Dans un mémoire daté du 5 juin, Montcalm en démontrait

l’utilité, et quelques jours après le gouverneur mettait à l’ordre cet appel : “ M. le marquis de Vaudreuil demande des Canadiens ingambes et de bonne volonté pour former la troupe de deux cents chevaux ; s’ils se conduisent bien, il sera accordée, l’expédition finie, une gratification, et ils seront renvoyés chez eux de préférence et des premiers. ” 1 Ce corps, formé vers la mijuin, fut placé sous les ordres de M. de la Eochebeaucour, l’un des aides de camp du général, et rendit des services signalés.

Malgré le vent favorable, la première division de la flotte anglaise, signalée dès le 24 mai, ne se hâtait pas. Voulant donner le temps aux autres divisions de remonter le fleuve, elle était restée mouillée plus de huit jours à l’Ile-aux-Coudres, évacuée par les habitants. Les ennemis s’abstinrent d’abord d’y descendre, craignant quelque embuscade ; puis, s’enhardissant, ils s’y répandirent librement. On avait dépêché un officier de la colonie, M. de Niverville, avec un détachement de Canadiens et de sauvages, pour les y inquiéter. Mais, arrivés en vue des Anglais, les sauvages refusèrent de marcher et firent manquer le coup. Toutefois un canadien nommé Desrivières, ne voulant pas s’en revenir aussi piteusement, aborda sur l’île avec quelques-uns de ses habitants, et eut la chance de faire prisonniers trois jeunes gardes-marine. Un de ceux-ci était le petit-fils

1 Ordres de l'armée au siège de Québec. — Dans son mémoi¬

re au sujet de la cavalerie, Montcalm disait: “si on veut leur donner (aux cavaliers) un air de guerre à peu de frais, il leur faudrait des bonnets avec des peaux d’ours, des capotes amples, uniformes, blanches ou bleues, et je préférerais le bleu, cependant c’est indifférent ; des sabres et des bons fusils ”.

de l’amiral Durell, qui commandait la première division de la flotte ennemie. Emmenés à Québec, ces jeunes gens furent traités avec égard. La description qu’ils firent de l’armement dirigé contre le Canada apprit peu de nouveau aux chefs de la colonie.

Le retard inespéré de la flotte anglaise était précieux pour les défenseurs de Québec. “ Quoique les ennemis, mon cher Bourlamaque, écrivait Montcalm le 11 juin, aient huit bâtiments auprès de la Traverse, je me flatte que nous aurons encore quinze jours bien nécessaires, après quoi nous les attendrons avec grand courage, bonne espérance malgré l’infériorité de nos forces et de nos moyens. M. Aubert 1 écrit encore par un courrier, arrivé ce soir, qu’il n’y a pas augmentation à leurs forces ; ainsi du Bic à la Traverse ils sont vingt-cinq bâtiments.”

Au milieu de ses préoccupations et de ses accablants labeurs, Montcalm avait encore quelques éclairs de sa verve humoristique. A la lettre que nous venons de citer, il. ajoutait ce post-scriptum: “Le colonel Bougainville commande le camp d’au-delà de la rivière Saint-Charles, pour les travaux. Il a à ses ordres cinq compagnies de grenadiers et cinq cents Canadiens, fait meilleure chère que moi, et habite dans la maison de son cousin de Vienne. J’ai cependant plus de couverts que le modeste intendant, depuis les lettres de M. Berryer. Quand Cadet demande quelque chose de juste,

1 — “ Les sieurs Aubert et de Plaine, canadiens, (étaient) établis a St. Barnabé (Rimouski) pour observer ce qui s’y passait dans le fleuve.” ( Relation du siège de Québec , du 27 mai au 8 août 1759.)

l’intendant répugne, et Cadet donne un placet à Mgr le marquis de Yaudreuil, à Mgr le marquis de Montcalm, et au sieur Bigot, ce qui me fait rire. Nous avons fait prisonniers trois gardes-marine, dont le petit-fils du chef d’escadre Durell ; il polissonnait sur l’Ile-aux- Coudres A propos du “modeste intendant”, Montcalm faisait ici allusion aux lettres sévères reçues par ce dernier du ministre de la maiine. M. Berryer avait adressé à Bigot de vifs reproches au sujet du débordement des dépenses, et de certaines opérations très répréhensibles, contraires au bien public et aux intérêts du roi. Ces lettres contenaient une allusion significative aux immenses fortunes qui se faisaient en Canada \ C’était Bougainville, retour de Versailles, qui avait mis son chef au courant de ces détails.

Pendant que l’amiral Ourell attendait le gros de la flotte commandée par l’amiral Sauuders, son amiral en chef, les retranchements élevés par nos troupes faisaient de la paroisse de Beauport un vaste camp fortifié. Les habitants de Québec voyaient avec étonnement surgir sur la rive du fleuve une série de redoutes et de batteries. C’étaient, de la rivière Saint-Charles au Sault- Montmorency, la batterie de la Pointe-à-Roussel, flan-

I — Ces deux lettres très inquiétantes de M. de Berryer, étaient datées du 16 janvier 1759. Dans une autre lettre, le ministre annonçait à l’intendant qu’il allait lui envoyer un bon travailleur, pour mettre de l’ordre principalement dans le bureau des fonds. Cet employé s’appelait Querdisien Trémais. Et en le recevant ici, M. Bigot pouvait se demander si ce n’était pas un surveillant et un inquisiteur qu’on lui expédiait.

quée de deux redans ; la batterie Pâquet, la batterie de la Canardière ; le redan de la Morille ; le redan Chalifour ; le redan de Vienne ; le redan du Vieux-Camp, avec une batterie ; le redan des Tours ; le redan des Parent, avec une batterie ; la redoute de la rivière Beauport; le redan de gauche; le redan Duchesnay; le redan Salaberry; la redoute sous l’église, avec deux batteries ; la batterie Saint- Louis, avec deux redans ; la redoute du Sault, avec une batterie. “Jamais ouvrages, écrivait le capitaine de Foligné, ne s’élevèrent plus vivement, de sorte que nos généraux avaient la satisfaction de se voir bientôt en état de recevoir les ennemis dans leur descente. Eien de plus beau que ces retranchements défendus de distance en distance par de bonnes redoutes garnies de plusieurs pièces de canon

Les positions qui devaient être occupées par les différents corps étaient déjà déterminées, suivant l’ordre de bataille dont le chevalier de Lévis avait été le rédacteur. Nous citons cette pièce : “ La brigade de Québec composée de 3,500 hommes, aux ordres de M. de Saint-Ours, campera à la droite. La brigade des Trois-Rivières, composée de 880 hommes aux ordres de M. de Bonne, campera aussi à la droite, et à la gauche de la brigade de Québec. Les troupes de terre, composées de 2,000 hommes, combattant aux ordres de M. de Senezergues, brigadier, camperont au centre. Les milices de la ville de Montréal, composées de 1,150 hommes aux ordres de M. Prudhomme, camperont à la gauche des troupes de terre. La brigade de Montréal, composée de 2,300 hommes aux ordres de M. Herbin, fermera la gauche de la ligne. La réserve sera com-

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posée de la cavalerie, des troupes légères et des sauvages. L’artillerie, aux ordres de M. Le Mercier, et les vivres, camperont aux endroits les plus commodes et qui seront indiqués. Les milices de la ville de Québec, composées de 600 hommes, resteront pour servir de garnison à Québec aux ordres de M. de Ramezay, lieutenant de Roi. Les deux frégates du Roi resteront armées et du désarmement des autres bâtiments on armera les bâtiments destinés à combattre en amont de la rade, et à mesure que ces bâtiments deviendront inutiles, les équipages entreront dans la place pour servir aux batteries qui leur auront été indiquées d’avance. M. Vauquelin, commandant de la rade, aura la direction de tous les bâtiments...

“ La ville de Québec laissée à ses propres forces et à celles de la marine, l’armée passera la rivière Saint- Charles. La droite, composée des brigades des gouvernements de Québec et des Trois-Rivières, campera dans la plaine depuis la redoute de la Canardière jusqu’à celle de l’embouchure de la rivière de Beauport. Ces deux brigades élèveront de la terre pour former un parement dans le front de leur camp, pour se mettre à couvert de la canonnade. Les troupes de terre, qui forment le centre de l’armée, camperont sur les hauteurs de Beauport, longeant le grand chemin du ruisseau de Beauport. La gauche, composée des brigades du gouvernement de Montréal et des milices de la ville, camperont à la gauche de l’église de Beauport et se prolongeront sur la crête du grand escarpement. La réserve, composée de la cavalerie, des troupes légères et des sauvages, se portera jusqu’au Sault de Montmorency, et

s’étendra par sa droite en suivant la crête de l’escarpement pour joindre la gauche de la ligne.

“ L’armée dans cette position, se retranchera dans tout son front pour se mettre à couvert du canon, et l’on travaillera à fortifier les endroits qui paraîtront les plus faciles au débarquement des ennemis... Dans la situation où nous sommes, c’est la seule position que nous puissions prendre ; elle sera audacieuse et militaire.” Lévis ajoutait ensuite cette observation, où il formulait le sentiment général, que l’événement devait si cruellement démentir : “ Il n’y a pas lieu de croire que les ennemis pensent à tenter de passer devant la ville et à faire leur débarquement à l’Anse-des-Mères, et tant que les frégates subsisteront nous n’avons du moins rien à craindre pour cette partie.” Ironie des pronostics ! c’était précisément ce que le lieutenant de Montcalm proclamait inadmissible qui allait arriver 1 !

1 — Dans le volume de la collection Lévis intitulé : Lettres et pièces militaires , édité par M. l’abbé Casgrain, il n’y a qu’un court fragment de cette “ Disposition et Ordre de bataille ” du chevalier de Lévis. L’éditeur a mis cette note au bas delà page : “ Ce mémoire, malheureusement incomplet, est la seule des pièces de cette première partie qui appartienne au Xle volume des papiers du chevalier de Lévis.” Or cette pièce, incomplète dans le volume, se trouve complète et parfaite dans le recueil manuscrit et inédit mentionné par nous dans une note précédente, page 557. M. l’abbé Casgrain semble avoir ignoré l’existence de ce recueil manuscrit, déposé en 1874 dans les Archives de la Société Historique de Montréal, par M. l’abbé Verreau.

Dans la suite de cette pièce, Lévis envisage l'éventualité d’un débarquement opéré par les Anglais à Beauport, et indique quelles manœuvres il faudrait alors exécuter. Le document, très intéressant, se termine par ces mots : •* Au surplus

Le 14 juin l’avant-garde de la flotte anglaise fit une manœuvre décisive. Après avoir quitté son mouillage de la Prairie, à l’Ile-aux-Coudres, elle franchit heureusement la Traverse du Cap-Tourmente. On avait toujours ici considéré cet endroit comme très dangereux pour les gros navires, surtout pour des vaisseaux de guerre. Et voici que les Anglais le franchissaient avec aisance. Le fait est que leur heureuse navigation dans notre fleuve étonnait et désappointait tout le monde. Depuis le désastre de l’amiral Walker, en 1711, on s’était généralement flatté que Québec était peu accessible à l’ennemi. “ Nos marins, qui avaient toujours représenté cette navigation comme très difficile, ce que les malheureux accidents arrivés si fréquemment à nos vaisseaux ne faisaient que trop croire, rougirent de voir que les Anglais l’eussent faite si facilement et sans aucun risque.” 1 Le bonheur des vaisseaux ennemis faisait écrire à Montcalm : “ Ces Anglais, différents de nos Français, profitent de tous les airs de vent et des grandes marées pour cheminer insensiblement; et, pour me servir des termes de M. Aubert, capitaine de navire, ils n’ont pas l’air emprunté dans notre rivière, dont nous aurons, Dieu merci, une bonne carte l’année prochaine. Nos meilleurs marins ou pilotes me paraissent ou des menteurs ou des ignorants.” 2.

Ce passage de la Traverse, fait si lestement par les

nous devons tout attendre de notre constance, de notre fermeté, des fautes que nos ennemis feront, et de la Providence qui soutient cette colonie depuis sa création.” La pièce est datée : “ A Québec, le 10 juin 1759.”

1 — Siège de Québec en 1759, (Hartwell), p. 6.

2 — Lettres de Bourlamaque, p. 351.

ennemis, Montcalm aurait voulu le leur rendre à peu près impossible. Après sa tournée d’inspection de 1757, il avait représenté qu’il existait au Cap-Tourmente “ un emplacement propre à établir une batterie de quatre pièces et de deux mortiers ”, qui “ serait hors d’insulte, ce pays étant presque inabordable ”, et qui “ battrait les vaisseaux faisant la traversée, pendant près d’un quart d’heure 1 Mais son mémoire était resté lettre morte.

Les vaisseaux anglais s’arrêtaient après chaque étape. Arrivés au delà du Cap-Tourmente, ils mouillèrent parle travers de l’île d’Orléans. M. de Yaudreuil avait envoyé un détachement en observation à Saint- Joachim sous M. de Repentigny, et un autre à l’ile sous M. de Courtemanche. Les ennemis tentèrent un débarquement sur la rive nord de l’île d’Orléans ; mais M. Le Mercier y avait transporté des canons et fit tirer sur leurs berges, qui battirent en retraite. Cependant nos sauvages, qui les avaient poursuivies en canot, en capturèrent une et firent huit prisonniers.

A mesure que s’écoulait le mois de juin, on signalait de jour en jour dans le fleuve l’accroissement du nombre des vaisseaux anglais. Le 18, Montcalm écrivait qu’il y en avait trente-six disséminés depuis le Bic jusqu’à l’île d’Orléans. Du haut des falaises qui bordent le Saint-Laurent, bien des regards anxieux devaient suivre la marche de ces voiles sinistres surmontées des couleurs étrangères. Les habitants des paroisses échelonnées sur les rives nord et sud, Kamouraska, Rivière- Ouelle, Ste-Anne, la Malbaie, St-Roch, la Baie St-Paul,

1 — Journal de Montcalm , p. 307.

voyaient avec angoisse, à chaque marée, se^multiplier ces navires aux sabords menaçants, dont les flancs recélaient le carnage et la destruction. Et à mesure que la flotte ennemie remontait le grand fleuve, les vieillards, les femmes et les enfants restés presque seuls aux foyers, fuyaient devant l’invasion, se retiraient dans la profondeur des bois en chassant devant eux leurs troupeaux et emportant ce qu’ils avaient de plus précieux. Tels étaient les ordres du gouverneur. 1

Le 2L juin, Montcalm écrivait à Bourlamaque : “ Un courrier dépêché par M. Aubert, de Saint- Barnabé, nous apprend cent trente-deux voiles, mouillées du 18,” Et, quatre jours plus tard : “ Ici, jam proximus ardet... Hier, douze bâtiments mouillés par le travers de T Ile d’Orléans, douze au pied de la Traverse, qui l’auront peut-être faite cette nuit par la marée... Le reste de3 bâtiments anglais, sauf les gros vaisseaux de guerre, qui étaient encore plus loin, étaient répandus le long de

1 — “ Les habitants depuis Kamouraska devaient se replier avec leurs bestiaux et leurs familles à la Pointe de Lévi ; ceux de l’Isle d'Orléans devaient passer à la côte du nord ; on devait faire des parcs pour mettre les vieillards, femmes, filles et garçons au dessous de quinze ans, dans un endroit le plus éloigné qu’on pourrait des habitations ”. ( Mémoires sur le Canada, p. 129) “ Sur ces nouvelles, on redoubla de vigi¬

lance à l’Isle d’Orléans, à l’Isle aux Coudres et tout le long des côtes du sud au-dessous de Québec, d’où on fit retirer les femmes, les enfants et les bestiaux dans les concessions les plus reculées, et M. de Léry, capitaine de la colonie, chargé de ces opérations, le fut aussi d’ordonner aux habitants en état de porter les armes de se tenir prêts à se rendre à Québec sitôt que M. le marquis de Vaudreuil les en ferait avertir ”. ( Relation du siège de Québec , du 27 mai au 8 août 1759 ; Documents de la Société littéraire et historique de Québec.

notre rivière, depuis la Kivière-Ouelle jusqu’à la Prairie ” (de V lle-aux-Coudres). Il y avait déjà plus d’un mois que les premiers navires ennemis avaient été signalés au Bic. Ils appartenaient à la division de la flotte anglaise, commandée par le contre-amiral Durell, qui avait été chargée de croiser dans le golfe pour intercepter les convois de France. Heureusement ceux-ci, à l’exception de deux ou trois navires, avaient pu gagner le Saint-Laurent avant que le passage fut bloqué. Le contre-amiral était alors entré dans le fleuve et l’avait remonté lentement pour donner le temps au gros de la flotte de le rejoindre ; car il n’avait sous ses ordres qu’une dizaine de vaisseaux de guerre.

Le vice-amiral Saunders, commandant en chef des forces navales destinées à l’expédition de Québec, avait quitté Portsmouth le 17 février, à bord du Neptune, vaisseau de quatre-vingt-dix canons, sur lequel s’était aussi embarqué le major- général James Wolfe, nommé par Pitt commandant en chef des troupes de terre qui devaient venir assiéger la capitale de la Nouvelle-France.

Wolfe avait alors trente-trois ans. Dès sa plus tendre enfance il avait été destiné au service militaire. A seize ans, en 1749, il remplissait les fonctions d’adjudant dans le régiment de Duroure, et prenait part à la bataille de Dettingen, gagnée par le roi d’Angleterre, George II, sur les Français commandés par le duc de Noailles. En 1746, promu au grade de major, il assistait à la sanglante bataille de Culloden, où le duc de Cumberland infligea uue défaite décisive au prétendant Charles-Edouard Stuart. L’année suivante, de retour sur le continent, il se distinguait à la bataille de Lawfeld, où le maréchal de Saxe mit en déroute l’armée

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anglo-autrichienne. Le traité d’Aix-la-Chapelle ayant terminé la gueire de la succession d’Autriche, Wolfe fut condamné pendant plusieurs années à la vie de garnison, qu’il n’aimait guère, mais dont il remplissait ponctuellement les devoirs. Durant cette période de sa carrière, il fit un voyage en France et séjourna à Paris. Il y fut présenté à Louis XV, et fut reçu par madame de Pompadour. A vingt-trois ans, il était nommé lieutenant-colonel de son régiment. Les hostilités ayant éclaté de nouveau entre la France et l’Angleterre, il vit avec joie se rouvrir devant lui le service actif. En 1757, il était l’un des officiers principaux du corps de troupes envoyé pour tenter un débarquement sur les côtes de France et une attaque contre Eochefort. L’incurie du commandant fit manquer l’entreprise. Mais l’intelligence et l’esprit de décision manifestés par Wolfe le désignèrent à l’attention de ses chefs militaires, et il fut bientôt élevé au rang de colonel. Lorsqu’on organisa, en 1758, l’expédition contre le Cap-Breton, on jeta les yeux sur lui pour occuper l’un des postes les plus importants de l’armée confié au major général Amherst, et il en devint l’un des trois brigadiers. Son rôle au siège de Louisbourg fut brillant et le mit en pleine lumière comme l’un des meilleurs officiers britanniques. Aussi, en 1759, quand Pitt résolut de faire un suprême effort pour conquérir le Canada, il pensa immédiatement au jeune brigadier qui avait été le principal facteur dans le glorieux succès des armes anglaises au Cap-Breton. Il le nomma major-général et le mit à la tête des troupes envoyées contre Québec. Jamais choix ne fut mieux inspiré, ni mieux justifié par l’événement.

Le grand ministre que l’Angleterre avait alors à sa tête n’avait rien négligé pour que les opérations fussent décisives. La flotte qui devait remonter le Saint-Laurent et foudroyer le rocher de Québec comprenait quarante-neuf navires de guerre, soixante-seize transports, et cent-cinquante-deux bateaux de débarquement. Elle portait près de deux mille bouches à feu. Parmi les vaisseaux de guerre, il y en avait un de quatrevingt-dix canons, deux de quatre-vingt, trois de soixantequatorze, quatre de soixante-dix, sept de soixante-quatre, trois de soixante, et vingt-neuf de cinquante à quatre canons. Ils avaient plus de treize mille hommes d’équipage, et les transports environ cinq mille 1. Les troupes sous les ordres de Wolfe formaient un effectif de huit mille six cent trente-cinq hommes 2. Québec était donc menacé par un armement de cent vingt-cinq vaisseaux — sans compter la flottille de cent cinquantedeux embarcations légères, — et de près de vingt-sept mille soldats et marins ! Jamais encore les rives du grand fleuve canadien n’avaient vu un aussi formidable déploiement militaiie.

La flotte de l’amiral Saunders ne parvint à Louisbourg qu’à la fin d’avril, et les glaces qui bloquaient ce port la forcèrent de continuer jusqu’à Halifax. L’amiral Holmes, avec sa division, se rendit jusqu’à New- York pour faire embarquer les troupes qui devaient se joindre à l’expédition. A la fin de mai, toute la flotte

1 — The Fight for Canada, par W. Wood, pp. 166, 173, 326.

2 — Embarkation Return of His Majesty' s Forces, destin'd for an Expédition in the River St- Lawrence, uuder the command of Major General Wolfe. “ Neptune ” at Sea, June bth 1759 ; The Siégé of Quebec, par A. Doughty, vol. 1, p. 128.

et toute l’armée étaient réunies à Louisbourg, moins la division Durell, déjà rendue dans le golfe Saint- Laurent. Le 4 juin, la redoutable armada levait l’ancre au milieu des acclamations et des hourras des régiments et des équipages, et, doublant le cap de Louisbourg, elle s’élançait à la conquête de la Nouvelle-France.

Le 13 juin, elle entrait dans notre fleuve ; cinq jours plus tard, elle jetait l’ancre au Bic ; le 23, elle rejoignait l’amiral. Durell à l’Ile-aux-Coudres ; et le 26 au soir, ayant fait heureusement le passage de la Traverse, elle était presque toute mouillée au sud de l’île d’Orléans 1.

Le lendemain, vers six heures du matin, les habitants de Québec, inquiets des mouvements de la flotte anglaise, aperçurent du haut des remparts un vaisseau de ligne et deux frégates doublant la pointe de Lévy, en vue de la ville. Il y avait soixante- neuf ans qu’une voile ennemie avait paru pour la dernière fois devant la capitale de la Nouvelle-France. Longtemps, on avait cru que ce spectacle ne se reverrait jamais. Et maintenant, il surgissait de nouveau dans sa réalité terrible. “Les Anglais sont devant Québec ! ” En cette radieuse matinée de juin 1759 2, ce cri d’alarme dut retentir dans la ville en émoi, depuis la batterie Dauphine et celle des remparts, jusqu’aux dernières habitations du faubourg naissant de Saint-Roch.

1 — A Journal of the expédition up the river Sl-Lawrence, publié par la Société littéraire et historique de Québec ; Extract from a manuscript Journal relating to the operations hefore Quehec in 1759, keptby Colonel Malcolm Fraser , publié par la même société.

2 — “ Il faisait un temps très beau et très calme. ” ( Siège de Québec en 1759, p. 14).

Un grand nombre de personnes commencèrent à déserter Québec. “ A la vue de tant de vaisseaux vis-à-vis l’Isle d’Orléans, notait ce jour-là le chroniqueur déjà cité, la frayeur commença par les femmes dont la plupart quittèrent la ville promptement pour se retirer à la campagne”1. Et, de son côté, Montbeillard écrivait, avec une causticité qui ne déparaît pas le journal de Montcalm 2. “ Madame la marquise de Vaudreuil est partie ce matin 27 ; elle a attendu jusqu’au dernier instant. Son époux, plus ferme qu’un roc, serait plus inquiet si son dîner retardait d’uti quart d’heure qu’il ne le paraît aujourd’hui.”

Ce mot de Montbeillard était une charge. Vaudreuil évidemment, n’était pas populaire parmi les officiers français ; plus d’une fois, nous l’avons vu, il avait servi

] — Siège de Québec en 1759, p. 13.

2 — 11 est temps d’avertir le lecteur que, d’après nous, on ne saurait douter que Montbeillard n’ait été le rédacteur principal de la huitième et dernière partie du journal de Montcalm. Elle n’est pas de l’écriture de Marcel, qui a tenu la plume pour les sept parties précédentes. Et, par une foule de passages, on voit clairement que le général lui même n’est pas l’auteur. Dans l’avant propos du volume imprimé, M. l’abbé Casgrain se demande à qui l’on pourrait l’attribuer. “ L’examen du texte, écrit-il, permet seulement d’établir les points suivants : le rédacteur est un militaire qui paraît atta' ché à l’artillerie ; son rôle pendant le siège de Québec et à la bataille des Plaines d’ Abraham le prouve. C’est un officier d’un grade peu élevé, puisqu’il n’assiste pas aux conseils de guerre, et que M. de Bernetz lui donne des ordres après la bataille du 13 septembre. Enfin, il a avec Montcalm des rapports fréquents. Voilà tout ce qu’on peut inférer du récit lui-même. Nous espérions être plus heureux en recherchant une lettre signée et écrite par le rédacteur de la dernière

de plastron à leurs railleries mordantes. Il n’est pas douteux que cela ne fut très inconvenant et très nuisible au bien du service. Malheureusement son attitude et ses propos trop héroïques fournissaient souvent matière aux brocards Une lettre qu’il écrivait au ministre, en date du 28 mai 1759, peut nous donner une idée du ton auquel il se haussait : “ Les ordres que j’avais à donner pour la défense de Carillon, des lacs Erié et Ontario, disait-il, en supposant même que nos ennemis parvinssent à faire des progrès, pour les arrêter dans les positions qui nous sont avantageuses et les empêcher de pénétrer dans l’intérieur de la colonie, ont exigé un travail continuel : mais par mon activité, l’arrivée de M. de Montcalm à Québec n’a précédé la mienne que d’environ trente-six heures. Je m’attends à être vive-

partie du Journal, dans le volume intitulé : Lettres de divers particuliers au chevalier de Lévis, qui fera partie de la présente publication ; l’analogie de l’écriture nous aurait guidés. Malheureusement il n’en a rien été, et nous n’avons pu retrouver le nom de cet officier. ”

La même curiosité, bien légitime on l’admettra, nous a poussé à rechercher nous aussi, le nom de l’auteur réel de cette huitième partie. Nous nous sommes demandé si, en scrutant plus attentivement le texte, on ne découvrirait pas quelques indices, quelques points de repère qui pussent mettre sur la voie. Un examen minutieux nous a montré qu’à plusieurs reprises le rédacteur inconnu se mettait en scène personnellement, en parlant à la première personne : “ J’ai fait ceci, j'ai recommandé cela ; je suis allé à tel endroit,” etc., etc. Il s’agissait ensuite de trouver dans d’autres pièces, par exemple dans la correspondance de Montcalm et de Lévis, quelques indications correspondantes. Ainsi, nous pouvions avoir la bonne fortune de constater que, relativement à l’une de ces circonstances où l’écrivain du Journal disait : “ J’ai

ment attaqué et que nos ennemis feront leurs plus puissants efforts pour conquérir cette colonie ; mais il n’est point de ruse, de ressource, de moyens que mon zèle ne me suggère pour leur tendre des pièges et enfin pour les combattre lorsque le cas l’exigera avec une ardeur et un acharnement même qui surpasse l’étendue de leurs vues ambitieuses. Les troupes, les Canadiens et les sauvages n’ignorent point la résolution que j’ai prise et dont je ne me rétracterai point dans quelque circonstance que je puisse me trouver réduit. Les citoyens de cette ville ont déjà mis en sûreté leurs effets et leurs meubles ; les vieillards, les femmes, les filles et les enfants se tiennent prêts à évacuer la ville. Ma fermeté est généralement applaudie ; elle a pénétré dans tous les cœurs, et un chacun dit hautement : “ le

fait telle chose,” l’un ou l’autre des généraux déclarait de son côté : “ M. Un tel a fait telle chose, ” et précisément la même chose. De cette manière le problème serait résolu. Eh bien, nous avons eu cette bonne fortune. A la date du 14 juillet nous avions remarqué dans le Journal le passage suivant : “ On avait commencé une batterie de six pièces, de canon pour battre le camp des ennemis à l’autre bord de la rivière du Sault-Montmorency ; ils ont si bien épaulé leur camp que j’ai jugé la batterie inutile... J’ai proposé d’y substituer quelques mortiers. ” Et à la même date, 14 juillet, nous trouvions une lettre de Montcalm à Lévis ( Lettres du marquis de Montcalm, p. 188) où nous lisions : “ Montbeillard qui a été au Sault, n’a pas voulu vous réveiller Voici le résultat de ses observations : Votre batterie de canon ne peut plus avoir lieu, attendu l’épaulement, et je pense que ces canons ne vous seront jamais d’une grande utilité... Si vous voulez faire usage de votre batterie... elle serait plus forte avec deux mortiers. ” Montbeillard ! Nous avions le nom cherché par M. l’abbé Casgrain. L’écrivain du journal, c’était

Canada, notre pays natal nous ensevelira sous ses ruines plutôt que de nous rendre aux Anglais.” C’est un parti que j’ai décidément pris et que je tiendrai inviolablement ” 1. Le ministre dut trouver que cette vaillance épistolaire sentait un peu la gasconnade. Loin de nous l’intention de mettre en doute le courage personnel et la détermination de M. de Vaudreuil. Mais on eût désiré parfois moins d’emphase dans l’expression de ces sentiments.

Les ennemis étaient arrivés dans les eaux de Québec. Il fallait donc, sans plus tarder, prendre les positions défensives déterminées et préparées durant les dernières semaines. Dès le 27, nos troupes et nos milices s’ébranlèrent et défilèrent vers le camp de Beauport. “ Le gouvernement de Québec n’était pas encore rassemblé, lisons-nous, dens les Mémoires de M. de la Pause. On plaça à la gauche, sur les hauteurs de Beauport, pour occuper l’espace qui est depuis le ruisseau jusques au Sault de Montmorency, le gouvernement de Montréal et le bataillon de la ville aux ordres de M. le chevalier de Lévis. On plaça, depuis le dit ruisseau jusqu’au milieu de la plaine, les cinq bataillons et à leur droite le gouvernement des Trois-Rivières, à la suite duquel devait se placer celui de Québec pour

évidemment Montbeillard, puisque cet écrivain et l’officier qui condamna la batterie du Sault étaient une seule et même personne.

Voilà donc le mystère éclairci ; voilà un point établi sans conteste. M. de Montbeillard, officier d’artillerie venu au Canada en 1757, est l’auteur de la dernière partie du Journal de Montcalm.

1 Vaudreuil au ministre de la marine , 28 mai 1759.

occuper jusqu’à la rivière Saint-Charles h MM. les marquis de Montcalm et de Yaudreuil se placèrent dans la plaine. On désigna à chacun l’endroit qu’il devait défendre ; ils y firent des épaulements qui fermèrent l’espace entre les redoutes et les redans2”. Le 28 juin, Montcalm quittait sa maison des remparts et allait s’établir à la Canardière, tandis que M. de Lévis allait prendre le commandement des troupes dans la partie du Sault. Le 30, M. de Vaudreuil lui-même allait établir ses quartiers à la Canardière.

Pendant ce temps les Anglais ne restaient pas inactifs.

1 — Mémoires et observations de M. de la Pause.

2 — Lorsque toutes les milices furent rassemblées, quel fut le nombre réel des défenseurs de Québec? Nous croyons qu’il s’élevait à environ 16,000 hommes, tant réguliers que Canadiens et sauvages. Mais dans ce chiffre les bataillons de ligne ne figuraient que pour environ 2.900 hommes. Le reste se composait de milices. Les Canadiens s’étaient levés en masse pour répondre à l’appel de Vaudreuil. Mais, en dépit de leur bonne volonté, un grand nombre étaient peu propres au service. “ Je crois bien, écrivait Montcalm, que 4 ou 500 Canadiens voyageurs choisis {il faudrait peut-être lire 4 ou 5000) sont capables de bien faire ; mais la moitié de cette milice sont des vieillards ou des enfants qui ne sont pas en état de marcher, et qui n’avaient jamais été ni en détachement, ni à la guerre, aussi je commence à croire qu’ils font encore plus qu’il ne faudrait espérer ”. Montcalm à Bougainville , 15 juillet 1759, Doughty, IV p. 4). Pour donner le chiffre approximatif de 16,000 nous nous sommes appuyés sur des lettres de Vaudieuil (5 octobre 1759) et Bigot (25 octobre 1759^) au ministre. Mais Montcalm, dans une lettre à Lévis, donnait cet état : “ Fonds de l’armée, pour vous seul: cinq bataillons, 2,900, Trois-Rivières, 1,100 : Montréal, 3,800. Québec au plus 3,000 ; total 10,800 ”. {Lettres de Montcalm, p. 169.) A cela il fallait ajouter la garnison, les sauvages et les marins.

Un violent ouragan avait effroyablement secoué leurs navires, dans l’après-midi du 27, et menacé plusieurs d’entre eux de destruction. Un certain nombre de bateaux furent jetés au rivage, toutefois les vaisseaux de guerre ne subirent que peu d’avaries. Déjà le débarquement avait eu lieu sur l’île d’Orléans. Le 26 au soir le lieutenant Meech était descendu à terre avec une compagnie de quarante rangers américains. Il avait eu une escarmouche avec un de nos détachements qui y était resté, et qui reçut l’ordre de traverser à la côte nord. Le 27 l’armée anglaise débarqua sans coup férir sur le rivage de Saint- Laurent, et de là elle marcha vers le bout de l’île où elle campa.

Ce fut le lendemain de ce jour que Yaudreuil résolut de lancer les brûlots sur la flotte ennemie ancrée dans le chenal sud du fleuve, entre l’île d’Orléans, Beaumont et St-Valier. L’entreprise, mal concertée, fut mal exécutée. Les brûlots mirent à la voile vers dix heures du soir, avec une bonne brise de sud-ouest. Mais, lorsqu’ils étaient encore à une lieue et demie au moins des vaisseaux ennemis, leurs commandants, perdant la tête, y mirent le feu et le3 abandonnèrent au flot. Quelques instants après, le fleuve parut s’embraser. Les rives de la Pointe de Lévy et de l’île d’Orléans s’illuminèrent soudain aux reflets fantastiques des volcans flottants, qui lançaient vers le ciel des colonnes de flammes. Les flots du Saint-Laurent semblaient charrier du feu liquide. Des tourbillons de fumée pourpre iucendiaient l’horizon, et les incandescences mouvantes des brasiers teignaient d’une lueur sanglante les falaises, les bois et les montagnes dont le cirque enfermait l’estuaire québecquois.

En même temps, du foyer de ce gigantesque embrasement, on entendait gronder la foudre. Les bombes, les grenades, les obus, les mousquets et les vieux canons chargés jusqu’à la gueule, entassés dans ces machines infernales, éclataient en détonations fulgurantes répercutés par les échos des Laurentides. Knox, dans son précieux journal, nous a laissé de ce spectacle une description. “ C’était, dit-il, le plus beau feu d’artifice qu’il fût possible de concevoir.” Du clocher de Beauport, M. de Vaudreuil avait sous les yeux le spectacle de cette incomparable scène de nuit. Mais il se préoccupait fort peu sans doute de sa sinistre beauté. Et il devait surtout regretter amèrement que la maladresse, le manque de sang-froid ou de courage de ceux qui commandaient ces engins destructeurs les eussent rendus absolument inoffensifs. En effet, les uns entraînés par le courant allèrent s’échouer et se consumèrent lentement sur la plage ; d’autres brûlèrent presque en face de Québec ; ceux qui atteignirent la flotte furent détournés par les matelots anglais qui, montés dans des bateaux, leur lancèrent des grappins et les remorquèrent vers la rive. Les espérances du gouverneur, le travail de plusieurs semaines, et un million et demi de livres s’étaient dissipés en fumée. “ Nos chers brûlots, écrivait Montbeillard, cette épithète convient fort, car ils coûtent quinze à dix-huit cent mille francs, de la fourniture de Mercier qui fait les choses en conscience.” Il n’y eut dans tout Québec qu’un cri contre les manoeuvriers. Le sieur de Louche, commandant de Y Américain, qui avait assumé la direction de l’opération, fut accusé de lâcheté. Cependant il se défendit dans un conseil qui eut lieu le 29 juillet en présence de M. de Vaudreuil. Montcalm ne

semble pas l’avoir jugé trop sévèrement. Le lendemain de ce coup manqué, il écrivait dans un billet à Lévis : “Je fus hier à la ville. Je vis le conseil tumultueux, indécent de la marine. Somme toute, de vous à moi à cause de ses frères, la tête avait tourné à la Milletière ; le seul qui ait manœuvré (est) le commandant de Louche V’

Ayant échappé heureusement à ce nouveau péril, les Anglais se résolurent à un autre mouvement. Le 29 et le 30 juin ils firent traverser trois régiments à Beaumont, sur la rive sud, sous le commandement du brigadier Monckton. Ils s’emparèrent de l’église, à la porte de laquelle ils affichèrent une proclamation de Wolfe aux Canadiens. Le général anglais leur demandait d’observer la neutralité, leur garantissant en retour le respect de leurs propriétés et de leur religion, et les menaçant, dans le cas contraire, de la destruction de leurs églises, de leurs maisons et de leurs récoltes. Cette

1 Dans le volume imprimé de la correspondance de Mont-

calm, (p. 165), ce texte se lit comme suit: “ le seul qui ait manœuvré le commandant de bouche.” C’est un non-sens. Il faut lire évidemment “ le commandant de Louche,” et suppléer au verbe qui manque.

Montbeillard écrivait de son côté : “M. de Louche, qui les commandait sans en avoir l’ordre précis, s’est cependant approché le plus près de l’escadre.”

Foligné, dans son “ Journal mémoratif ” fait de grands éloges du sieur Dubois de la Milletière qui, d’après lui fut le seul à se comporter vaillamment, tandis que Montcalm, corroboré par la relation du Siège de Québec (Hartwell), déclare qu’il avait perdu la tête. A consulter encore, sur l’épisode des brûlots, le Journal tenu à l'armée , Malartic, la Relation du siège de Québec, du 27 mai au 8 août, etc.

MONTÇALM

proclamation, bien rédigée, se terminait comme suit : “ Il est permis aux habitants du Canada de choisir, ils voient d’un côté l’Angleterre qui leur tend une main puissante et secourable, son exactitude à remplir ses engagements, et comme elle s’offre à maintenir les habitants dans leurs droits et leurs possessions ; de l’autre côté la France, incapable de supporter ce peuple, abandonner leur cause dans le moment le plus critique; et si pendant la guerre elle leur a envoyé des troupes, à quoi leur ont-elles servi ? A leur faire sentir avec plus d’amertume le poids d’une main qui les opprime au lieu de les secourir. Que les Canadiens consultent leur prudence ; leur sort dépend de leur choix.” 1

Le 30 juin au matin, les éclaireurs anglais avait surpris un petit détachement commandé par M. de Léry( qui avait été chargé de faire évacuer la côte sud par la population. Jean-Claude Panet, dans son journal du siège, dit que les ennemis eurent deux soldats tués, que les nôtres perdirent aussi deux hommes, et que l’officier canadien abandonna sur une table, dans la précipitation de la retraite, son épée avec quelques papiers. De Beaumont, les régiments anglais se portèrent sur la Pointe de Lévy. Dans leur marche ils furent inquiétés par les tirailleurs de M. de Léry, qui, à l’abri des broussailles et des rochers, fusillaient le flanc de la colonne. En arrivant vers l’endroit où s’élève aujourd’hui le village de Lauzon, Monckton fort assailli par un feu de mousqueterie très vif et des plus meurtriers. C’était le sieur Etienne

1 — Cette proclamation avait été placardée trois jours auparavant sur l’église de Saint-Laurent. Elle était datée comme suit: “ Donné à notre quartier-général, à la paroisse de St- Laurent, Isle d’Orléans, le 27 juin 1759.” (Dussieux, p. 377).

Charest, capitaine de milice et seigneur de Lauzon, qui était venu, avec une quarantaine de Canadiens, défendre son domaine. Ils s’étaient barricadés dans l’église et le presbytère, et abrités derrière des escarpements rocheux ; et, de ces positions, ils faisaient pleuvoir sur les Anglais une grêle de balles. Ce ne fut qu’après une lutte acharnée, et après avoir fait opérer à ses troupes un mouvement tournant, que Monkton parvint à déloger cette poignée de braves, qui, pendant plusieurs heures, tint tête à un corps de troupes de plus de 2,000 hommes.

Pendant qu’il faisait ainsi le coup de feu contre l’ennemi, le capitaine Charest, convaincu qu’avec l’avantage des hauteurs et des bois qui les couvraient on pouvait culbuter les Anglais, fit demander des renforts à M. de Yaudreuil. En même temps Montcalm accourait du camp de Beauport à Québec pour déterminer le gouverneur à faire un gros détachement afin de chasser Monckton des positions où il n’avait pas encore eu le temps de se retrancher. Malheureusement un prisonnier, amené par des sauvages qui avait fait partie de la petite bande commandée par l’intrépide Charest, déclara que la descente à la Pointe de Lévy n’était qu’une ruse, et que, dès la nuit même, avec 10,000 hommes ils devaient faire une attaque générale contre nos lignes. M. de Montcalm s’en revint donc au camp, suivi bientôt par M. de Vaudreuil. L’alerte fut donnée, les troupes passèrent la nuit au bivouac et ne rentrèrent qu’au point du jour. Les Anglais n’avaient point bougé de leurs positions.

Le 1er juillet ils commencèrent à se retrancher à la Pointe de Lévy. On parla de nouveau d’y envoyer un

détachement, mais le prisonnier ayant réitéré son affirmation d’une attaque de nuit, on y renonça comme la veille. Ce jour-là, quatre de nos chaloupes jacobites allèrent se poster en face du camp de Monckton et le canonnèrent avec succès pendant une demi-heure. Leur mitraille tua et blessa plusieurs soldats anglais. Deux frégates, se détachant de la flotte ennemie, vinrent leur donner la chasse et nos barques se retirèrent sans avaries sous le canon de la ville.

Wolfe lui-même se rendit à la Pointe de Lévy, le 2 juillet, et s’avança avec un détachement sur les hauteurs, en face même de Québec, pour reconnaître la position. Durant sa marche il fut inquiété par Charest et ses tirailleurs, à qui les rangers donnèrent la chasse. Le général anglais ordonna immédiatement d’ériger des batteries à cet endroit, et d’y faire avancer une partie des troupes. Dès le lendemain, les travaux commencèrent, et, durant les journées qui suivirent, des remparts de la ville on put en suivre les progrès, sur les hauteurs où s’élève maintenant Notre-Dame de Lé vis, absolument vis-à-vis le château Saint- Louis, qui occupait le site actuel de la Terrasse. Le siège de Québec était vraiment commencé !

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