CHAPITRE XVII
Le siège de Québec. — Le premier plan de Wolfe Il est forcé
de le modifier — L’érection des batteries à Lévis Débarquement sur la côte de Beaupré Wolfe prend position
à la gauche du Sault-Montmorency Montcalm et Lévis
délibèrent sur la situation. — Les gués de la rivière Montmorency — Québec menacé d’un bombardement. — Ses habitants veulent conjurer le péril. — Expédition manquée à Lévis — Les Anglais bombardent Québec Leurs batte¬
ries foudroient la gauche de notre camp au Sault. — Montcalm et la garnison de Québec. — Les positions occupées par Wolfe — Une nouvelle phase. — Passage de plusieurs vaisseaux au-dessus de Québec Détachement d’observation de Dumas Une descente à la Pointe-aux-Trem-
bles Dames prisonnières Québec ravagé Incendie
de la cathédrale. — Suspensions d’armes et correspondance Une proclamation de Wolfe La situation à
Montmorency. — Impatience de Wolfe Il se détermine
à un coup de force Le combat de Montmorency.
Ce mémorable siège de 1759 devait durer deux mois et douze jours1. Il ne pouvait avoir lieu dans des conditions ordinaires. L’investissement de la place était impossible, vu sa forte situation naturelle et le plan de
1 — Du 6 juillet au 18 septembre. Nous estimons qu’on peut fixer la date du commencement du siège à celle du 6 juillet, où les Anglais commencèremt à élever leurs batteries en face de la ville. {Ex tract from a manuscript Journal relating to the Siégé of Quebec in 1759, kept by colonel Malcolm Fraser ; published under the auspices of the Literary and Historical Society of Quebec).
défense adopté par Montcalm. Wolfe, qui avait étudié la carte de Québec et de ses environs, avait formé d’avance le projet de débarquer sur le rivage de Beauport, d’y établir son camp, avec sa droite au Saint- Laurent et sa gauche à la rivière Saint-Charles, de s’y fortifier et d’étendre ensuite sa ligne de l’autre côté de cette rivière, puis de la resserrer de manière à couper les communications de la ville assiégée 1. Mais en arrivant dans le bassin de Québec, il découvrait que Montcalm occupait précisément le terrain choisi par lui, qu’il y était couvert par des retranchements sans doute très difficiles à forcer, et que l’approche de la place par une descente sur les battures de Beauport devenait une entreprise inexécutable. Il lui fallait donc modifier son plan. Il résolut alors d’opérer de la manière suivante. Maintenant ses camps fortifiés à Lévis et à l’île d’Orléans, il débarquerait une partie de son armée sur la rive nord du fleuve, mais en bas des positions françaises, au-delà de la rivière Montmorency. Et il viendrait ensuite par l’Ange-Gardien établir, sur la gauche de cette rivière et de notre armée, des batteries et un camp, pour essayer de déloger Montcalm et Lévis en les attaquant de flanc, ou en tournant leur position par le passage de la rivière Montmorency à quelques milles de son embouchure, en des endroits où elle pouvait être guéable. En même temps, les batteries de la Pointe de Lévy dévasteraient Québec, et la flotte, par ses mouvements incessants, fatiguerait la vigilance de ses défenseurs. Tel fut le plan d’opérations que Wolfe s’appliqua à exécuter,
1 — Lettre de Wolfe à son oncle, le major Walter Wolfe, Louisbourg, 19 mai 1759.
s'es environs en 1759
durant toute la première et la seconde période du siège de Québec.
Du 6 au 12 juillet l’érection des batteries sur les hauteurs de Lé vis fut poursuivie avec la plus grande activité. Des remparts de la ville et du château Saint- Louis, on pouvait voir ces travaux menaçants progresser de jour en jour. Et les habitants de Québec sentaient croître leurs alarmes. En même temps un autre mouvement se faisait sous leurs yeux. Le 9 juillet, à la faveur d’une canonnade furieuse dirigée par plusieurs vaisseaux ennemis contre la gauche de notre armée au Sault, Wolfe faisait débarquer un corps de troupes considérable, composé des brigades de Townshend et de Murray, de plusieurs compagnies de grenadiers, d’infanterie légère et de rangers, sur la côte nord, vers l’Ange-Gardien. Son but était d’établir un camp, des retranchements et des batteries sur la rive gauche de la rivière Montmorency. Un parti de Canadiens et de sauvages eut avec les Anglais une chaude escarmouche, et leur infligea une perte d’environ quarante hommes tués ou blessés. Mais cela n’empêcha pas l’ennemi de conserver le poste que Wolfe jugeait très important. Nous lisons dans les Mémoires de M. de la Pause : “ Il fut séduit par cette position qui lui procurait une hauteur qui dominait notre gauche, et dont il espéra nous chasser par son artillerie, pouvant d’ailleurs passer cette rivière à marée basse, un peu au-dessous de son embouchure, ou à des gués qui étaient à une lieue au-dessus. Par ses mouvements on connut ses vues, et M. le chevalier de Lévis persista à soutenir cette partie qu’on renforça un peu. On mit des gardes aux gués et l’on travailla dili-
gemment à la gauche à s’épauler par des traverses et à retrancher le front.” 1
Ce mouvement des ennemis ne pouvait manquer d’inquiéter les généraux français. Eût-il été possible de l’entraver, en disputant aux Anglais le débarquement sur la côte de Beaupré, et en les rejetant dans leurs berges. Des relations contemporaines le prétendent. L’officier qui a rédigé le “ Journal tenu à l’armée que commandait feu M. le marquis de Montcalm ” soutient cette opinion. Il ne faut pas oublier cependant que les Anglais étaient maîtres du fleuve, et qu’avec leur flotte ils étaient en mesure de protéger leurs barques et de décimer, au moyen de leur artillerie, no3 troupes à découvert sur le rivage.
Quoiqu’il en soit, le 9 juillet, Wolfe était sur les hauteurs de Montmorency, et il fallait aviser. Ce jour-là même, tard dans la soirée, Montcalm écrivait à Lévis pour lui exposer les différentes tactiques possibles. “Je suis persuadé, mon cher chevalier, lui disait- il, que la plus grande partie de l’armée des enüemis est de l’autre côté du Sault. Nous n’avons que trois partis à prendre, et pourvu que vous et moi soyons d’accord, je déterminerai M. le marquis de Vaudreuil à celui que nous voudrons. Après quoi il en arrivera ce qui plaira à Dieu. ” Voici en quoi consistait les trois partis. Suivant le premier, Montcalm aurait envoyé à Lévis la réserve, commandée par M. de Kepentigny, et le che-
1 — Nous tenons à faire observer que, dans certains passages, surtout pour la campagne de 1759, les Mémoires deM. de la Pause nous offrent un texte semblable à celui du journal de Lévis, tout comme le journal de Montcalm et celui de Bougainville sont souvent la reproduction l’un de l’autre.
valier, en y joignant tous les sauvages et huit à neuf cents hommes, déjà prêts à marcher pour une attaque, aurait tenté de donner aux Anglais “ une poussée. ” Suivant le second, on serait resté dans l’expectative, jusqu’à ce qu’on fût assuré que la plus grande partie de l’armée ennemie avait traversé sur la côte nord ; et, renforcé de la réserve de Repentigny, Lévis leur aurait disputé le passage de la rivière. Suivant le troisième, on aurait bordé de troupes toute la rivière Montmorency, ne laissant de Beauport à la rivière Saint-Charles que 3,000 hommes ; mais, faisait observer Montcalm, “ l’inconvénient est qu’ils se rejetteront dans leurs berges et que, dans une nuit; ils viendront débarquer entre nous et la rivière Saint-Charles. ”
Cela dit, il exposait un quatrième parti dont il n’avait point parlé d’abord, et qui était beaucoup plus hardi que les trois autres. Durant la nuit, on aurait laissé le camp tendu avec cent hommes par bataillon et la moitié des tambours, cent hommes des Trois-Rivières et trois cents de Québec; tout le reste des troupes serait allé avec Montcalm joindre Lévis, à dix heures du soir, pour marcher sur les trois gués, sous la direction de bons guides, se faire suivre de charrettes portant la poudre, et tomber sur l’ennemi à la pointe du jour. Après avoir dicté au chevalier de Montreuil cette note pour Lévis, Montcalm ajoutait: “ Votre avis en peu de mots, quoiqu’il m’en coûte de vous éveiller.” Dans cette pièce, Montcalm ne se prononçait pas : il exposait et consultait. Rapprochons maintenant de cette citation le passage suivant de son journal x. “ M. le marquis de
1 — Il ne faut pas oublier qu’à ce moment, c’était Montbeillard qui en était le véritable rédacteur.
Vaudreuil et monsieur l’intendant voulaient qu’on passât le soir même le Sault-Montmorency pour aller attaquer l’armée ennemie ; mais l’avis contraire a unaniment prévalu.” Il semble donc naturel de conclure que M. .de Lévis se prononça contre l’attaque 1.
Nous devons faire observer, une fois pour toutes, que les relations et les mémoires relatifs au siège de Québec sont très souvent confus et contradictoires, et qu’en présence des nombreux conflits d’opinion et d’affirmations, une réserve et une prudence toutes spéciales s’imposent à l’historien dans ses conclusions et ses jugements.
Nous avons parlé des gués sur la rivière Montmorency. Il y en avait trois : celui qu’on appelait le “ Passage d’hiver,” situé à environ trois milles de l’embouchure, et deux autres un peu plus haut. On décida de les protéger par des retranchements et de les faire garder par sept cents hommes aux ordres de MM. de Repentigny, Herbin et Raimbault. Durant les deux mois qui suivirent, les Anglais devaient, à plusieurs reprises, tenter de surprendre ces postes et de passer les gués ; et il y eut souvent de vives escarmouches. Nos Canadiens et nos sauvages franchirent plus d’une fois la rivière pour aller frapper un coup sur les détachements avancés de l’ennemi.
Tandis que, dans le camp de Beauport, on était tenu en éveil par la présence menaçante de Wolfe à Montmorency, par le feu des batteries qu’il y érigeait, et la
1 — Avec les documents que nous avons sous les yeux nous croyons difficile d’admettre l’exactitude du récit que fait l’auteur du Journal tenu à l'armée.... aux pages 38 et 39 de cette relation.
fusillade de ses tirailleurs, à Québec on voyait avec terreur l’artillerie anglaise couronner la falaise de Lévis. On distinguait tout le jour les attelages de boeufs traînant les mortiers et les canons à l’endroit choisi par Wolfe, et occupé par le 48e régiment, qui avait à sa tête le colonel Burton. En vain les batteries de Québec avaient- elles ouvert un feu très vif sur ces travaux. Leurs projectiles purent bien tuer quelques soldats à l’ennemi, mais sans interrompre les ouvrages commencés. Voyant cela, on ordonna à nos artilleurs de modérer leur canonnade, par économie. “ Notre artillrrie a fait beau feu le 10, lisons-nous dans le journal de Montcalm ; mais prudemment on lui a donné ordre de tirer avec modération. Nous avons une immensité de canons, assez de mortiers, quatre mille bombes, beaucoup de boule! s, mais la poudre manque; et sur cela il y aurait bien des choses à dire. On a toujours l’air d’écrire une satire en écrivant l’histoire de ce qui se passe en Canada ”.
Le 11 juillet, il devint manifeste que la batterie en face de la ville allait être bientôt en état de lancer sur celle-ci ses boulets et ses bombes. Désespérés à la pensée des ruines et de la dévastation qui s’ensuivraient, les citoyens de Québec s’assemb'èrent et députèrent le lieutenant général, M. Daine, etM. Taché, syudic des marchands, auprès de M. de Vaudreuiî, pour lui demander instamment de faire passer un détachement sur la rive sud, afin de déloger les Anglais de Lévis et d’écarter ainsi de leurs propriétés et de leurs biens l’effroyable péril qui les menaçaient. Le gouverneur général céda à ces représentations, et ordonna la formation d’un détachement composé de miliciens, de sau-
vages, de quelques piquets tirés des bataillons de la Sarre et de Languedoc; on vit même s’y joindre des bourgeois de la ville et des écoliers du séminaire. Il confia le commandement de cette troupe de 1000 à 1500 hommes 1 au sieur Dumas, major de la colonie. L’expédition devait avoir lieu le 11, mais elle fut retardée jusqu’au 12. S’étant rendu à Sillery, le détachement traversa le fleuve en bateaux, aussitôt que les ténèbres eurent remplacé le crépuscule, et se mit en marche vers la batterie et le camp anglais. La nuit était obscure. M. Dumas s’avança jusqu’à la maison d’un nommé Bourassa, à environ trois milles de l’ennemi. Après avoir fait halte en cet endroit, et envoyé quelques Canadiens et sauvages en éclaireurs, il ordonna d’aller de l’avant. Malheureusement un certain nombre de ses hommes, qui s’étaient séparés de la colonne principale et avaient fait un détour, vinrent donner sur celle-ci et crurent être tombés sur les Anglais. Il s’ensuivit une fusillade dans les ténèbres. 2 Les uns et les autres s’imaginèrent avoir été découverts par l’ennemi. Une panique irrésistible s’empara de tous, leur fit prendre la fuite, malgré les efforts de M. Dumas, et regagner précipitamment les bateaux, où ils se jetèrent en désordre pour repasser le fleuve.
1 — Foligné, l'auteur du “Journal tenu à l’armée,” la Relation d’ïïartwell, Knox, disent 1500. Panet ( Journal du siège de Québec ) dit 1000.
2 — On assure que c’étaient les écoliers du séminaire grou¬
pés en un piquet auquel on avait donné le nom de Royal- Syntaxe — qui tirèrent les premiers dans l’obscurité sur l’ennemi imaginaire. Voilà pourquoi on appella cette tentative avortée “ le coup des écoliers.”
Pendant qu’échouait ainsi pitoyablement la tentative dont le but était de sauver Québec des horreurs du bombardement, l’ouragan de fer et de flamme que l’on avait voulu en détourner s’abattait sur la ville. Vers neuf heures du soir, au moment même où le détachement de Dumas gagnait la rive sud, 1 les marins qui desservaient nos batteries et les miliciens de garde virent une fusée jaillir du vaisseau amiral, et tracer dans les airs un lumineux sillon. Puis, un instant après, la foudre gronda sur l’escarpement de Lévis, des langues de flammes percèrent les ténèbres, l’horizon s’empourpra, les obus monstrueux et les projectiles incandescents décrivirent dans le ciel leurs paraboles sinistres, et vinrent faire succéder au silence nocturne qui enveloppait la ville le fracas des écroulements et des explosions terrifiantes. Québec apprenait à connaître ce que c’est qu’un bombardement !
Cette première batterie démasquée par les Anglais comptait cinq mortiers et six canons. En outre deux galiotes embossées près de la rive sud lançaient leurs bombes sur la ville. Celle-ci répondit bientôt au feu de l’ennemi et la voix tonnante de ses canons fit écho à celle de l’artillerie anglaise. Vers minuit une pluie torrentielle commença à tomber, mais sans interrompre le duo formidable des bouches à feu anglaises et françaises, qui se continua jusque dans la matinée du jour suivant.
On peut se figurer aisément la consternation qui régnait dans Québec. Le tir des batteries de Wolfe semblait dirigé successivement sur tous les points de
1 — Panet, p. 11.
la basse et de la haute ville, cherchant pour objectif les édifices les plus imposants, les massifs de maisons les plus considérables, et “ changeant à chaque volée de point de mire.” Ce fut bientôt dans toutes les rues une confusion et un sauve-qui-peut indescriptibles. Aucun quartier ne semblait devoir se trouver à l’abri d’un feu si terrible. “ Tout le monde fut obligé de sortir de sa maison et de se réfugier sur le rempart du côté de la campagne ; et lorsque le jour fut venu, les portes furent ouvertes, et on vit les femmes et les enfants s’enfuir par bandes; le dommage parut très considérable, dès cette première nuit 1.”
Cependant, aucun édifice n’avait encore été incendié. Il n’en fut pas ainsi les jours suivants. Le 15 juillet, un pot à feu vint tomber sur la maison de madame de la Naudière, et les flammes consumèrent cette hospitalière résidence, où Montcalm avait passé tant de soirées agréables, au milieu d’un cercle qui lui prodiguait l’admiration et la sympathie. Au camp de Beauport, le général dut apprendre cette fâcheuse nouvelle avec un serrement de cœur. Plusieurs autres maisons brûlèrent en même temps. La cathédrale et le collège des Jésuites furent très endommagés, la maison du sieur Amyot et l’église de la basse ville furent criblées de boulets 2. Le 16, nouveaux ravages. Un projectile incendiaire mit le feu à la maison d’un sieur Chevalier ; les flammes se communiquèrent à celles de MM. Moran, Chê-
1 — Le siège de Québec, (Hartwell), p. 20.