Tournai de Foligné , (Doughty, IV, p. 181) ; Journal du
siège de’ Québec, en 1759, par Jean-Claude Panet, (Eusèbe Sénécal, Montréal, 1866), p. 12.
ne vert, Girard, Cardoneau, Dacier et de madame de Boishébert Le tir des batteries anglaises devenait de plus en plus destructeur. Le 17 juillet, M. Collet, marchand, officier de milice, attaché à la batterie de M. Parent, érigée devant sa maison, fut tué par un boulet, en même temps qu’un nommé Gauvreau, tonnelier. Une bombe réduisit en charpie un habitant de Ste-Foy, du nom de Pouliot. Cette funèbre liste de deuil et de destruction n’était qu’à son début.
Au camp de Beauport il y avait eu quelques modifications dans la position des troupes. Montcalm était allé s’établir au-dessus de l’église avec les bataillons de la Sarre, de Guyenne, et de Béarn, et les milices des Trois- Bivières, afin d’être plus à portée de soutenir le corps de M. de Levis, que l’on avait renforcé du batadlon de Boyal-Roussillon.1 2 Au Sault, Wolfe hérissait de canons les hauteurs de la rive gauche, et ses batteries firent bientôt beaucoup de mal au camp de M. de Lévis. Il fallut commencer de grands travaux d’épaulement et de traverses pour protéger nos troupes.
Montcalm rendait ainsi compte de la situation à Bourlamaque dans une lettre datée du 16 juillet : “ Pardon, si je ne vous écris pas ; mais il y a trois lieues
1 — Panet, p. 12.
2 — On avait incorporé dans les bataillons de la Sarre.
Royal- Roussillon, Languedoc et Béarn, trois cents Canadiens d’augmentation. “ Par cet arrangement, ces quatre bataillons se sont chargés d’occuper les postes du régiment de Guyenne, et ce bataillon sera en réserve pour se porter partout où besoin sera, depuis la rivière de Beauport jusqu’à la rivière Saint-Charles. ” ( Journal de Montcalm, p. 566).
de la droite à la gauche, il fau£ veiller et dormir. Jusqu’à présent nos entreprises n’ont pas réussi ; les brûlots ont fait long feu, et un gros détachement de nuit est rentré après s’être fusillé de peur. Nous avons eu un petit choc et des fusillades à la Pointe- Lévi ; il en doit coûter à l’ennemi, mais beaucoup moins que les Canadiens diront. La ville, depuis quelques jours, est canonnée et bombardée joliment, de la Pointe-Lévi. Sept maisons ont été réduites en cendres ; aujourd’hui nous sommes en présence, le Sault-Montmorency entre deux. Les volontaires de Duprat fusillent journellement avec les postes avancés ; le camp de la gauche est canonné et bombardé, nous faisons plus de traverses que dans aucun chemin couvert. Je ne sais point comment tout ceci finira, mais le Canada me paraît vivement attaqué. Je ne vous parle pas de ma santé, elle fatigue trop pour être bonne. Il n’y a que le gain d’une bataille qui peut la rétablir. ”
Depuis que les opérations de l’ennemi étaient activement commencées, Montcalm était allé une fois visiter la ville et la garnison. Il y avait trouvé la milice mal disposée. Elle se plaignait avec raison que, faisant un service plus vif qu’à l’armée, elle ne recevait qu’une ration de demi-livre de pain, et n’avait pas d’équipement. Montcalm admit le bien fondé de ces représentations. Le marquis de Yaudreuil prétendait qu’on n’en avait jamais donné aux garnisons dans le Canada, mais on ne pouvait appeler garnison ordinaire des milices sur le point d’être bombardées et canon nées. Au moment de monter la garde, il y eut quelque fermentation dans les rangs des miliciens. Montcalm leur parla avec fermeté, menaçant d’en faire pendre un avant de sortir de
la ville. Puis il s’adressa à leurs meilleurs sentiments avec tant d’éloquence persuasive que tous se mirent à crier : Vive le Roi !
A Montmorency, le camp de notre extrême gauche' était dans une situation tellement périlleuse qu’on décida de relever tous les jours les troupes qui l’occupaient. Et, à partir du 17 juillet, toutes les vingt-quatre heures, douze cent cinquante hommes commandés pour le service de ce poste dangereux venaient remplacer ceux qui s’y trouvaient depuis la veille.
Voilà où en étaient rendues les opérations du siège, au milieu de juillet. Wolfe occupait trois positions. A Montmorency, evec les brigades Townshend et Murray, et une artillerie formidable, il menaçait et serrait de près notre gauche. A Lévis la brigade de Monckton échelonnaient ses postes de la Pointe à la rivière Etchemin, et les batteries anglaises foudroyaient la ville. Entre ces deux positions, à l’île d’Orléans, il avait un troisième camp, où commandait le major Hardy, et où se trouvaient les magasins et les hôpitaux de son armée.
Mais la situation allait prendre un aspect nouveau, et devenir encore plus grave pour les défenseurs de Québec. Le 18 juillet, vers onze heures du soir, à la faveur d’un fort vent de nord-est et de la marée montante, un vaisseau de guerre anglais, de 50 canons, le Sutherland, une frégate de 20 canons, le Squirrel, trois transports, et deux corvettes d’approvisionnement, passèrent devant la ville, au milieu de la nuit obscure, doublé-' rent le Gap Diamant et allèrent mouiller à l’Anse-dés'- Mères, au-dessus de Québec. Une autre frégate, la Diane, qui faisait la même tentative, échoua sur les: battures de Lévis. Nos batteries s’aperçurent de ce.
DD. repassage lorsqu’il était trop 'tard pour l’empêcher. A
cette nouvelle, tout Québec fut frappé de consternations. On avait jugé impossible cette manœuvre qui venait d’avoir un si facile succès. Et l’on se demandait si l’on n’avait pas tout à redouter d’un aussi fâcheux événement h “ A-t-on tort ? ” notait le rédacdeur du journal de Montcalm. “ Si l’ennemi prend le parti de remonter le fleuve et peut descendre dans un point quelconque, il intercepte toute communication avec nos vivres et nos munitions de guerre.” Au premier moment on battit la générale comme si l’on se fût attendu à une attaque immédiate. Sur l’avis qui fut donné au camp de Beauport, MM. de Yaudreuil et de Montcalm détachèrent M. Dumas, avec six cents hommes et des sauvages, auxquels devaient se joindre le lendemain trois cents hommes et la cavalerie, afin d’observer les mouvements des vaisseaux anglais passés au-dessus de Québec, et repousser toute tentative de débarquement. Le commandant de l’artillerie, M. Le Mercier, fit aussi transporter sur les hauteurs, à l’ouest de la ville, des canons et un mortier pour protéger cette côte.
La première période du siège était terminée, et l’on peut dire qu’à partir du 18 juillet il entrait dans sa
1 — Knox rapporte que deux sentinelles furent pendues à un gibet dressé sur la grande batterie, au-dessus de la basseville, sans doute pour les punir de la négligence dont elles avaient fait preuve en laissant passer les vaisseaux devant la ville sans donner l’alarme.
Le premier exploit des vaisseaux passés au-dessus de Québec fut d’incendier un de nos brûlots resté à l’Anse-des- Mères.
MONTCA.LM
seconde phase. Désormais Montcalm ne devait plus seulement se préoccuper de la défense de nos positions à Montmorency, Beauport et la Canardière ; il lui fallait se tenir en garde contre les coups qui pourraient être frappés en haut de Québec, et pour cela diviser ses forces et multiplier sa vigilance.
Les nouveaux dangers de la situation se manifestèrent bientôt d’une façon saisissante. A bord des vaisseaux qui avaient remonté le fleuve au-dessus de la ville, il y avait un détachement composé çles grenadiers du 1 5eme, du 48eme, du 78eme, et d’un bataillon du Royal- Américain ; le colonel Guy Carleton en avait le commandement. Le 21 juillet, au point du jour, ces troupes descendirent dans des berges et débarquèrent à la Pointe-aux-Trembles, après une escarmouche avec une quarantaine de sauvages, qui leur tuèrent ou blessèrent quelques hommes. Averti de l’incursion, le major Dumas se porta sur cette paroisse, mais il trouva l’ennemi rembarqué. Le seul trophée que les Anglais remportaient de cette expédition était un certain nombre de femmes, dont plusieurs de Québec \ réfugiées en cet endroit. Toutefois on avait eu la désagréable démonstration que la côte nord en haut du fleuve était vulnérable. “ Toutes ces manœuvres de l’ennemi font craindre, écrivait ce jour-là Montbeillard, qu’il ne s’établisse de manière à couper communication avec nos
1 — « Ils ont emmené environ treize femmes de la ville réfugiées au dit lieu, dont mesdames Duchesnay, de Charnay, sa mère, sa sœur, Mlle Couillard, la famille Joly, Mailhot, Magnan, étaient du nombre. Ils les ont traitées avec toute la politesse possible. ” (Panet, p. 13.)
vivres. Triste situation pour la colonie, qu’un combat seul et heureux peut tirer d’affaire. 1 ”
Le lendemain, 22 juillet, le commandant anglais dépêcha un parlementaire pour offrir une suspension d’armes afin de renvoyer les prisonnières. Cette offre fut naturellement acceptée, et des embarcations vinrent à l’Anse-des-Mères conduire ces dames, qui, déclarèrent-elles, n’avaient qu’à se louer du traitement reçu à bord des vaisssaux ennemis. Plusieurs avaient soupé avec Wolfe lui-même, qui leur avait fait quelque badinage sur l’étonnante circonspection de nos généraux. 2 Les Anglais travaillaient toujours à l’érection de nouvelles batteries, et le bombardement continuait avec des intermittences et des recrudescences de vigueur. La nuit du 22 au 23 juillet fut terrible. Une pluie de projectiles incandescents tomba sur la ville. La cathédrale prit feu, et les québecquois eurent la douleur de voir s’effondrer ce temple vieux de plus d’un siècle, qui abritait tant de souvenirs glorieux et sacrés. Au cœur même de la ville, dans les rues de la Fabrique et St- Joseph 3, presque toutes les maisons furent la proie des flammes. Craignant que cette désastreuse conflagration ne devînt générale et ne mît en danger les poudres des batteries, MM. Le Mercier et Montbeillard s’y rendirent
1 — Journal de Montcalm , p. 580.
2 — Journal tenu à l'armée , p. 45.
3 — “ Ils mirent le feu à la paroisse (l’église paroissiale) et chez M. Rotot. La paroisse ainsi que les maisons depuis M. Duplessis jusque chez M. Joubert, et toutes les maisons de derrière, dont la mienne (rue St. Joseph), qu’occupait Fram cheville, ont été consumées par les flammes.” (Panet, p. 14). La rue St-Joseph s’appelle maintenant la rue Garneau.
en toute hâte et les firent mettre à l’abri. Ils s’en revenaient vers les remparts, lorsqu’on vint les avertir que trois vaisseaux anglais, toutes voiles dehors, essayaient de forcer le passage. Se précipitant aux batteries, ils dirigèrent un feu tellement vif sur ces navires que ceuxci durent virer de bord et renoncer à leur tentative.
Telles étaient les nuits tragiques de notre vieux Québec, durant ce mois de juillet 1759 ! Etait-ce Montbeillard ? n’était-ce pas plutôt Montcalm lui-même, qui jetait cette note et cette réminiscence classique dans le Journal 1 où se réflètent toutes les anxiétés de ces heures funestes : “ Quel spectacle ! quel sort ! quelle situation pour tant de misérables ?
... Quæque ipse miserrima vidi Et quorum pars magna fui. ”
La haute et la basse ville n’était plus habitables. Dès le commencement du bombardement leurs résidents les avaient évacuées. Les communautés elles-mêmes avaient dû abandonner leurs couvents. Les Ursulines et les religieuses de l’Hôtel-Dieu s’étaient réfugiées à l’Hôpital général. On avait déposé les poudres dans les faubourgs Saint-Louis et Saint- Jean. Enfin on avait établi près d’une des portes de la ville une infirmerie intermédiaire, pour recevoir les blessés et les malades et les transporter de là à l’Hôpital général.
Depuis le commencement du siège, il y avait eu plusieurs brèves suspensions d’armes pour permettre
1 — Jovrnal- de Montcalm, p. 581 Si ce passage particulier
n’a pas Montcalm pour auteur, il faut en conclure que Montbeiilard lui-même avait des lettres.
l’échange de messages entre les belligérants l. M. Le Mercier agit plus d’une fois comme parlementaire, et semblait y prendre goût à un tel point que l’on en faisait raillerie. “ Voilà bien des pourparlers, écrivait Montbeillard le 24 juillet, et notre affaire semble se passer en conversation. ” Et le lendemain : “ Mercier a fait sa petite visite à l’ordinaire à la flotte anglaise. Ses visites ont fait un si mauvais effet que M. le marquis de Vaudreuil les a presque désavouées. ” D’après une relation du siège, que nous avons sous les yeux en ce moment, “ il y eut plusieurs suspensions d’armes de deux ou trois heures chacune, pendant lesquelles les généraux des deux armées s’écrivaient et se faisaient réponse. Les lettres ne contenaient rien d’intéressant; dans quelques-unes les Anglais faisaient de grandes plaintes sur les procédés de nos sauvages, et menaçaient d’user de représailles indistinctement sur tout ce qui tomberait entre leurs mains. Il fut répondu à ces lettres avec des raisons aussi fermes et plus justes. ” Sur l’ordre de Wolfe et en son nom, l’adjudant- général de l’armée anglaise, le major Isaac Barré 2, avait écrit à
1 — Le 4 juillet, l’amiral Saunders avait envoyé un officier pour traiter du renvoi de vingt-deux femmes et enfants, faits prisonniers par lui en remontant le fleuve. M. Le Mercier avait été chargé d’aller signifier l’acceptation courtoise de M. de Vaudreuil. Le 23, il y avait eu la suspension pour le renvoi des dames prises à la Pointe-aux-Trembles. Le 24, il s’agissait de laisser aux Anglais la liberté de faire passer leurs malades à l’Ile d’Oiléans, mais cette suspension ne valait qu’entre la ville et la Pointe de Lévy. ( Siège de Québec. — Hartwell.)
2 — Isaac Barré devint plus tard membre de la Chambre des Communes en Angleterre, et joua un rôle parlementaire important.
Vaudreuil sur un ton très rude et très discourtois à propos des cruautés commises par les sauvages. Il y faisait une injurieuse allusion à “ la basse infraction de la capitulation du fort George, ” et proférait des menaces de représailles, ajoutant que “ toute distinction cesserait entre Français, Canadiens et Indiens, et que tous seraient traités comme une troupe cruelle et barbare altérée de sang humain. 1 ”
Ce fut Montcalm qui rédigea la réponse de Vaudreuil et Bougainville qui la signa. On y lisait ce passage • “ M. le marquis de Vaudreuil ne m’a point chargé de répondre aux menaces, aux invectives et aux citations dont est remplie cette lettre que vous n’avez pas, sans doute, lue ; rien de tout cela ne nous rendra craintifs ni barbares ; nos procédés sont connus en Europe, et vos papiers publics font foi de notre justification sur l’infraction de la capitulation du fort George.” 2
Wolfe était à ce moment sous l’empire d’une vive irritation. La tactique de Montcalm, cette défensive patiente et obstinée derrière les retranchements de Beauport et de Montmorency, lui causait un désappointement cruel. Les semaines s’écoulaient sans lui apporter aucun succès notable. L’attitude des Canadiens, qui, au lieu de répondre à son appel, étaient sous les armes pour repousser l’invasion, augmentait son déplaisir. Cédant à son ressentiment, il se porta à des mesures extrêmes qu’il ne pouvait justifier, en l’occasion, par cette rigoureuse nécessité quelquefois impérieuse à la guerre. Les ordres suivants furent donnés aux trou-
1 — Journal tenu à l'armée... p. 47.
2 — Ibid. p. 48.
pes : “ Nos partis de guerre doivent brûler et tout dévaster à l’avenir, n’épargnant que les églises et les édifices voués au service divin. Les femmes et les enfants, comme on l’a déjà ordonné, ne doivent être molestés sous aucun prétexte.” 1 Le 25 juillet, le major Dalling, commandant des troupes légères, se rendait à St-Henri, y faisait main basse sur tous les bestiaux et autres animaux domestiques qu’il y trouvait, et emmenait prisonniers deux cent cinquante hommes et femmes, avec le curé de l’endroit, M. Dufrost de la Gemmeraie. Il laissait derrière lui, placardée sur la porte de l’église, la proclamation suivante : “Son Excellence, piquée du peu d’égards que les habitants du Canada ont eu à son placard du 27 juin dernier, est résolu de ne plus écouter les sentiments d’humanité qui le portent à soulager les gens aveugles sur leur propre intérêt. Les Canadiens, par leur conduite, se montrent indignes des offres avantageuses qu’il leur faisait. C’est pourquoi il a donné ordre aux commandants de ses troupes légères et autres officiers de s’avancer dans le pays pour y saisir et emmener les habitants et leurs troupeaux, et y détruire et renverser ce qu’ils jugeront à propos. Au reste, comme il se trouve fâché d’en venir aux barbares extrémités dont les Canadiens et les Indiens, leurs alliés, lui montrent l’exemple, il se propose de différer jusqu’au 10 d’août prochain à décider du sort des prisonniers envers lesquels il usera de représailles, à moins que, pendant cet intervalle, les Canadiens ne viennent se soumettre aux termes qu’il leur a proposés dans son placard, et par leur soumission toucher sa clémence et
t — Knox, vol. I, p. 346.
le porter à la douceur. Doûné à Saint-Henri, le 25 juillet 1759.” \ N’en déplaise à quelques historiens, cette pièce ne faisait pas honneur au général qui l’avait dictée. La milice canadienne était un corps organisé depuis plus d’un siècle. Elle faisait partie du système militaire de la Nouvelle-France. Elle avait le droit et le devoir de combattre pour la défense de ses foyers et de ses autels, de même que les yeomen d’Angleterre auraient le droit et le devoir de se lever en masse pour repousser une invasion allemande, sans donner raison à l’ennemi de mettre à feu et à sang la Grande-Bretagne.
L’impatiente ardeur dont Wolfe était dévoré devait se traduire par des actes plus dignes de lui. En s’emparant de la rive gauche du Sault, il s’était proposé de forcer ou de surprendre le passage de cette rivière afin; d’en venir aux mains avec Montcalm et Lévis, et de porter à notre armée un coup décisif. Jusqu’ici son espoir avait été frustré. Depuis bientôt trois semaines, il était là, avec ses bataillons, en face des nôtres ; Anglais et Français séparés seulement par le ruban moiré de la pittoresque rivière qui hâtait son cours, entre deux escarpements, jusqu’à ce qu’elle vînt se précipiter en une merveilleuse cataracte, étincelante et mugissante, d’une hauteur de deu x cent cinquante pieds, pour aller offrir ensuite au Saint- Laurent majestueux le tribut de ses ondes. Pas un soldat anglais n’avait encore franchi impunément cette ondoyante et mobile barrière. On se canonnait, on se fusillait d’une rive à l’autre. On aurait pu se parler si l’incessante clameur des eaux n’eût étouffé
1 — Dussieux, p, 379.
la voix humaine. Foligné rapporte qu’un jour Montcalm et Wolfe se trouvèrent vis-à-vis l’un de l’autre, de chaque côté de la rivière, et que, les acclamations de nos soldats révélant à Wolfe la présence de Montcalm, le général anglais le fit saluer par une décharge générale de son artillerie. 1
Quelques jours après cet incident, il envoya un détachement considérable en reconnaissance du côté des gués sur le cours supérieur de la rivière. Ce détachement s’engagea dans les bois et fut aperçu par un de nos partis de sauvages, qui, se dissimulant dans les fourrés, se tinrent en embuscade et envoyèrent demander du renfort à M. de Repentigny. Celui-ci, n’osant sous sa responsabilité détacher sur l’autre rive un corps quelque peu considérable, fit demander les ordres de M. de Lévis. Pendant tous ces délais, les sauvages rongeaient leur frein. Enfin, n’y tenant plus, ils poussèrent leur cri de guerre et fondirent sur les Anglais. Ceux-ci plièrent d’abord et perdirent plusieurs hommes. Puis, s’étant ralliés, ils essayèrent d’envelopper leurs assaillants qui retraitèrent vers le gué. M. de Repentigny fit border la rivière pour les soutenir. M-. de Lévis accourut avec une partie de son camp. Et M. de Montcalm lui-même, informé qu’un combat très vif avait lieu, s’avança, avec toutes les compagnies de grenadiers et le bataillon de Royal- Roussillon, jusqu’à la hauteur des quartiers de M. de Lévis. On put croire un moment qu’il allait y avoir un engagement général. Mais nos sauvages ayant regagné la rive droite, les généraux rentrèrent au camp avec leurs
1 — Journal de Foligné ; Doughty, IV, p. 184.
troupes. Nos gens avaient perdu dix-huit hommes tués ou blessés, et les Anglais environ cinquante. 1
On a vu, au précédent chapitre, que des brûlots et des cajeux avait été construits dans le but d’mcendier la flotte anglaise, et que l’entreprise des brûlots avait déplorablement échoué. M. de Vaudreuil jugea qu’instruit par l’expérience on pourrait faire réussir une nouvelle tentative, et qu’on devait essayer d’utiliser les cajeux restés jusqu’à ce moment sans emploi. La nuit du 27 au 28 juillet fut choisie pour cette fin. Il y avait environ soixante-dix de ces radeaux chargés de matières inflammables, d’explosifs et de projectiles de toute sorte. M. de Courval commanda la manœuvre avec habileté et intelligence. Les cajeux furent amenés jusqu’à demi-portée de fusil des navires anglais, et le feu se communiqua rapidement de l’un à l’autre. Mais leur marche était trop lente, la nuit trop peu obscure, le couiant trop fort, et les équipages des berges ennemies purent remorquer et éloigner de la flotte les radeaux incendiaires sans qu’un seul vaisseau fût endommagé 2.
Cependant Wolfe se préparait en ce moment à un coup de force. Le 29 juillet Knox écrivait dans son
1 — Il est difficile de tirer bien au clair le récit de cet engagement. Il y a confusion de dates et discordance entre les auteurs. Nous avons fait le mieux qu’il nous a été possible, en consultant: Knox, vol I, p. 348 ; Malartic, p. 257 ; Journal tenu à l'armée, p. 48 ; Panet, p. 15; Relation d’Hartwell, p. 25 ; Journal de Fraser, p. 9; A Dialogue in hades, p. 13.
2 Relation du siège de Québec (Hartwell), p. 25 j Knox,
1, p. 350 “Bougainville était de l’expédition des cajeux
avec un détachement de grenadiers. Il a bien rendu justice à M. de Courval. ” ( Journal de Montcalm, p. 583.)
journal : “ On parle d’une expédition de grande conséquence pour laquelle, dit-on, l’on réserve des détachements choisis de chaque régiment.” Cette expédition mystérieuse, c’était l’attaque du camp français à Montmorency. Le 29 et le 30 juillet le commandant de l’armée anglaise avait donné ordre aux divers régiments de se tenir prêts à marcher, et de faire leurs dispositions pour un mouvement important. Voici le plan qu’il avait résolu d’exécuter. Il ferait traverser de Lé vis la plus grande partie de la brigade commandée par Monckton. Ces troupes, sous la protection de deux ou trois vaisseaux de guerre, iraient débarquer à environ trois quarts de mille à l’ouest de la chute, vis-à-vis deux redoutes érigées sur la grève par les Français. En même temps les troupes commandées par Townshend et Murray, au camp du Sault, descendraient sur la plage et viendraient traverser la rivière, guéable à marée basse à quelques cents verges de la chute, pour se joindre aux régiments de Monckton. Toutes ces forces réunies s’empareraient des redoutes et donneraient l’assaut aux retranchements français. Pour inquiéter Montcalm et Lévis et diviser leurs forces, une colonne partirait aussi du camp anglais sur les hauteurs du Sault, remonterait la rivière, et ferait une démonstration vers les postes qui gardaient les gués, comme si elle avait l’intention de tenter le passage et de prendre les Français à revers. Enfin une autre colonne ferait également une démonstration à Lévis, en marchant du côté de la rivière Etchemin, afin de faire croire aux défenseurs de la ville qu’elle voulait traverser le fleuve et essayer de débarquer sur la côte nord au-dessus de Québec.
Le 31 juillet, vers dix heures du matin, deux transports armés et un vaisseau de guerre, le Centurion , de soixante canons, mirent à la voile et vinrent s’embosser entre l’île d’Orléans et la côte de Montmorency. On vit en même temps un grand mouvement de berges à la Pointe de Lévy et à l’île. Ces embarcations chargées de troupes se dirigeaient toutes vers le chenal de la côte nord. A onze heures et demie les transports armés s’échouèrent en face des deux redoutes plus haut mentionnées, situées, l’une à trois cents toises de la chute, l’autre à deux cents toises plus à l’ouest; et le Centurion se portait un peu plus bas, aussi près du rivage que son tirant d’eau le lui permettait. A midi ces trois vaisseaux ouvrirent un feu très vif sur les redoutes et les retranchements de notre camp, pendant que la batterie anglaise de six mortiers et de trente canons, qui couronnait l’escarpement, à la gauche du Sault, y faisait pleuvoir les boulets et les bombes.
M. de Lévis fit border les retranchements et les redoutes. A une heure et demie on vint le prévenir qu’une colonne de 2000 Anglais remontait la rivière et s’avançait vers les gués. Il y fit marcher aussitôt cinq cents hommes du gouvernement de Montréal, sous les ordres de M. de la Perrière, et tous les sauvages, et ordonna à M. Duprat de suivre, avec ses volontaires, les mouvements de cette colonne afin de lui en rendre compte. Peu après il le renforça des grenadiers de Royal-Roussillon.
A ce moment on signala un mouvement des berges, vis-à-vis la partie de notre camp qui se trouvait en ligne avec la pointe de l’île d’Orléans. Lévis y dirigea aussitôt le bataillon de Royal-Roussillon, en- recommandant à
M. de Poulhariès de faire “ communiquer ses postes avec la droite du bataillon de la ville de Montréal, et, par sa droite, avec la troupe qui s’avançait du centre de l’armée.”
Montcalm, en présence des mouvements de l’ennemi, avait fait battre la générale et ordonné une concentration v rs la gauche, pour appuyer M. de Lévis, à qui il avait envoyé ce billet “ Je vais faire prendre les armes aux troupes. Vous pourrez garder Royal- Roussillon qui descend la tranchée.” A deux heures il se porta de sa personne aux retranchements du Sault, et s’entendit avec M. de Lévis sur les dispositions à prendre. Guyenne donnerait la main à Royal- Roussillon, deux compagnies de grenadiers et cent hommes du gouvernement des Trois-Rivières viendraient renforcer les troupes de cette partie, et l’on ferait la guerre à l’œil : le centre soutenant la gauche si celle-ci était attaquée, et la gauche venant prêter main- forte à la droite si cette dernière recevait le choc. Montcalm retourna ensuite informer M. de Vaudreuil.
Pendant ce temps, les berges continuaient leurs mouvements dans le chenal ; et le feu croisé des batteries du Sault, des transports et du Centurion — en tout, soixante-dix bouches à feu — foudroyait nos ouvrages. Lévis, qui était venu se poster au retranchement entre les deux redoutes, au milieu d’une grêle de bombes et de boulets, quelque chose que l’on pût lui dire pour l’empêcher d’exposer une vie si précieuse à l’armée, y donnait ses ordres avec une tranquillité et un sangfroid admirables h
1 — Malartic, p. 261.
Il faisait une chaleur torride, et les rayons brûlants du soleil devaient infliger des tortures aux soldats anglais entassés et immobiles dans les berges. Vers cinq heures, Wolfe qui était sur l’un des transports échoués, jugeant que le feu terrifiant de son artillerie devait avoir suffisamment ébranlé nos troupes, donna le signal attendu. Les berges s’avancèrent vers le rivage. Quelques écueils à fleur d’eau les firent tâtonuer un peu et retarda leur manœuvre. Enfin le corps de Monckton, composé des 15,ne et 78me régiments et d’un détachement du Royal- Américain, avec les grenadiers de Louisbourg, du 48me et du 48me, vint débarquer sur le rivage, découvert par la marée basse, non loin des redoutes dont l’une était commandée par M. de Mizerac et l’autre par M. de Lapa'guière, cipitaines au bataillon de Béarn. De leur côté, les régiments de Townshend et Murray, descendus des hauteurs à gauche du Sault, s’avancaient pour passer à gué la rivière et faire leur jonction avec le corps venu par le fleuve.
Jusque là le plan de Wolfe paraissait en assez bonne voie d’exécution. Mais le général allait bientôt constater combien son entreprise était hasardeuse. Les premières troupes de la brigade Monckton, débarquées sur la grève du Sault, étaient les treize compagnies de grenadiers et deux cents soldats du Royal-Américain. Ils avaient pour consigne de se former en quatre colonnes et de commencer l’attaque, appuyés par leur brigade, lorsque les deux autres auraient traversé la rivière. Au lieu de cela, les grenadiers, emportés par leur ardeur, et obéissant à l’on ne sait quelle funeste inspiration, se lancèrent impétueusement en avant, sans attendre le
reste de l’armée. Ils furent décimés par le feu de la redoute de gauche et des retranchements. M. de Lévis avait fait évacuer la redoute de droite, 1 et les grenadiers l’occupèrent. Mais, ouverte par derrière et placée sous notre feu, sa situation la rendait intenable. C’était sur quoi Lévis avait compté. Ayant reçu avis que la colonne anglaise, dirigée vers les passages de la rivière, rétrogradait, il avait fait revenir des gués les cinq cents hommes du gouvernement de Montréal, et ramené vers la gauche des retranchements du Sault, défendus par Béarn, les grenadiers de Boyal-Eoussillon et les volontaires de Duprat. Avec ces troupes il fit ouvrir sur les grenadiers un feu plongeant. Assaillis par un ouragan de balles, ces intrépides soldats, abandonnant la redoute, se précipitèrent vers la hauteur où s’élevait le retranchement occupé par les compagnies montréalaises. M. de Lévis y accourut aussitôt pour animer nos troupes par sa présence. A ce moment décisif, les milices furent admirables de fermeté et de bravoure. Presque tous excellents tireurs, nos Canadiens dirigèrent sur les Anglais qui se ruaient à l’assaut du retranchement un feu meurtrier. Presque chaque coup portait dans cette masse mouvante, où la mitraille et les balles creusaient de sanglants sillons. Des centaines de cadavres jonchèrent bientôt le flanc de cette côte balayée par le feu de nos troupes. Au milieu du carnage, les nuées, qui depuis quelque temps assombrissaient le ciel, crevèrent tout à coup au-dessus du champ de bataille et laissèrent tomber des torrents de pluie. L’obscurité devint si
1 — Cette redoute portait le nom de “ Johnstone.”
grande qu’on “ avait peine à voir l’homme qui était à côté ”, écrit un témoin oculaire1. Le sol détrempé et glissant rendait l’escalade des hauteurs encore plus difficile. Les braves grenadiers durent reculer malgré leur valeur. Wolfe, qui de loin avait assisté à cette scène avec désespoir, leur fit ordonner de se replier sur le corps de Monckton, enfin rangé en bataille sur la plage et prêt à marcher, tandis que les brigades de Townshend et de Murray, après avoir traversé la rivière, étaient parvenues à la hauteur de la première redoute, dont elles soutenaient le feu. Mais il était sept heures du soir, la marée montante commençait à se faire sentir, et fermerait bientôt la route derrière les brigades du Sault 2. Wolfe, craignant de risquer le sort de son armée, commanda en frémissant la retraite.
En ce moment le bataillon de Guyenne arrivait sur le théâtre de l’engagement, suivi de Montcalm, qui dut donner à son lieutenant une chaleureuse accolade. La journée avait été glorieuse pour nos troupes. Elles avaient soutenu le feu effroyable de l’ai tillerie ennemie avec une fermeté extraordinaire. Pendant près de huit heures le canon n’avait cessé de tonner et d’ébranler les échos des Laurentides. On évalua à trois mille le nombre de coups tirés par les batteries et les vaisseaux anglais. “ On ne peut assez faire l’éloge des troupes et des Canadiens, qui ont été inébranlables et qui ont continuellement témoigné la plus grande
1 — Relation de M. de la Pause.
2 “Pour si peu que l’afiaire eût duré, le camp du Sault
n’ayant pu repasser vu que la marée montait et n’ayant pas de berges pour les embarquer, la moitié de leur armée aurait péri par le feu ou dans l’eau.” (Relation de M. de la Pause.)
volonté,” écrivait Lévis deux jours plus tard au maréchal de Belle-Isle.
Pendant que les régiments de Wolfe se rembarquaient, les sauvages, suivant leur habitude, allèrent “ faire ” quelques chevelures. L’armée anglaise avait eu de quatre à cinq cents hommes tués ou blessés. La perte des Français s’élevait à une centaine. L’amiral Saunder.s, qui avait voulu diriger lui-même les opérations navales de ce jour, à bord du Centurion , fit mettre le feu aux deux transports échoués, en se retiiant. Véritable feu de joie pour les troupes victorieuses, que ces flammes dont les rouges clartés reflétées par les flots attestaient leur triomphe ! La lueur de ces brasiers se projeta jusqu’à Québec où la population exultante la salua des cris répétés de : Vive le Roi ! 1
1 — Panet, p. 16. Pour le combat de Montmorency les principales autorités à consulter sont: Lettre de Lévis au maréchal de Belle Isle, 2 août 1759 ; Lettre de Wolfe à Pitt, 2 septembre 1759; Knox' s Journal, 1, pp. 353-358; Malartic, pp. 260-262; Fraser' s Journal, p. 10; Journal tenu à l'armée, VII, etc .