CHAPITRE II
Après le traité d’Aix-la-Chapelle. — Situation singulière
L’Angleterre et la France La guerre en temps de paix.
— Hostilités aux Indes et au Canada Les Français et les
Anglais aux prises à la Belle-Rivière Le fort Duquesne.
— Jumonville et Washington L’expédition de Brad-
dock ; la Monongahéla Piraterie sur l’Océan L 'Alcide
et le Lis La guerre de Sept Ans officiellement décla¬
rée — Les hésitations et les fluctuations de la France ; leurs causes Deux courants d’opinion. — L’alliance autrichienne Défaite de Dieskau au fort George. — Pour le
remplacer, d’Argenson jette les yeux sur Montcalm — Celui-ci accepte et reçoit le grade de maréchal de camp — Il séjourne à Paris et à Versailles. — Sa correspondance avec mesdames de Saint-Véran et de Montcalm. — Ses aides de camp. — A Brest Départ pour le Canada.
Depuis quatre ou cinq ans, on pourrait dire depuis la conclusion du traité d’Aix-la-Chapelle en 1748, la France se trouvait dans une situation singulière. Pendant qu’elle et l’Angleterre étaient officiellement en paix sur le continent européen, leurs colons et leurs soldats se battaient, aux extrémités du monde. En Asie, Dupleix et Bussi luttaient héroïquement pour gagner ou subjuguer les rajahs, et disputer aux Anglais l’empire des Indes. En Amérique les escarmouches étaient incessantes sur les frontières de l’Acadie, et la prise de possession du territoire de l’Ohio, ou Belle- Rivière, par les envoyés du marquis de Duquesne, provoquaient les récriminations et l’hostilité de la Virginie et des autres colonies britanniques situées à l’ouest des Alléghanys.
Un détachement canadien avait construit au sud du lac Erié les forts de Presqu’île et de la Rivière-aux- Bœufs. Dans l’automne de 1753, Dinwiddie, gouverneur de la Virginie, fit sommer M. Le Gardeur de St-Pierre, qui y commandait, d’abandonner ce territoire dont l’occupation était, disait-il, une violation des droits de la couronne anglaise. Sans s’occuper de ces protêts, les Français, dans l’exécution de leurs desseins, vinrent déloger sans coup férir, au mois d’avril 1754, un parti d’Anglais occupé à l’érection d’un fort, au confluent de l’Ohio et de la Monongahéla ; et après l’avoir eux-mêmes terminé, en lui donnant une plus vaste enceinte, ils l’appelèrent le fort Duquesne. Dinwiddie avait envoyé quelques centaines de miliciens pour s’opposer aux entreprises des Français. Averti de leur approche, M. de Contrecœur, commandant du fort Duquesne, dépêcha un. jeune officier, appelé Coulon de Jumonville, escorté d’une trentaine d’hommes, pour signifier aux Anglais qu’ils n’avaient aucun droit d’envahir le territoire de l’Ohio, considéré comme possession française. Le 28 mai 1754, au lever du jour, Jumonville et sa petite bande, campés dans les bois, se virent cernés par une troupe de soldats virginiens, dont le commandant, lieutenant-colonel de milice, donna immédiatement l’ordre de faire feu. L’infortuné Jumonville et neuf des siens furent tués ; vingt-deux furent faits prisonniers, et un Canadien seul put s’enfuir et porter au fort la tragique nouvelle de cette surprise sanglante. M. de Contrecœur résolut de châtier ce qu’il proclama un assassinat et une violation du droit des gens, qui reconnaît comme inviolable la personne des parlementaires. Il envoya M. Coulon de Villiers, frère de Jumonville,
avec six cents français et cent sauvages, pour en tirer vengeance, et expulser les Anglais de la région disputée. M. de Villiers, parti du fort Duquesne le 28 juin, atteignit, le 3 juillet, un endroit appelé les Grandes-Prairies, où les ennemis avaient construit des retranchements, auxquels ils avaient donné le nom de fort Nécessité. Après neuf heures de combat, les Anglais furent forcés de signer une capitulation, au bas de laquelle on pouvait lire le nom du lieutenant-colonel mentionné plus haut. Ce nom, alors obscur, était celui de George Washington, qui devait conquérir plus tard une si éclatante célébrité 1.
Ces événements, dont la région de la Belle-Rivière avait été le théâtre, produisirent une profonde impression. Au Canada et en France la mort de Jumonville fut regardée comme un attentat meurtrier. Et il devint évident que le simulacre de paix existant encore entre les deux couronnes ne pouvait être de longue durée. De paît et d’autre on se prépara à la guerre imminente. Mais l’attitude et les sentiments des deux nations étaient bien différents. En Angleterre, si le roi et le ministère étaient au fond peu désireux d’engager des hostilités qui entraîneraient de lourds sacrifices, et mettraient peut-être en péril les possessions du roi George II sur le continent, le peuple et la majorité du Parlement étaient impatients de voir déclarer une guerre maritime et coloniale dont ils attendaient la conquête des
1 Washington s’est défendu d’avoir connu la qualité de
parlementaire de M. de Jumonville. Et quant à la capitulation signée par lui, et ou se trouvait le mot “ assassinat , il a soutenu que l’interprète, qui traduisit pour les Anglais le texte français, ne leur en avait pas rendu le sens réel.
établissements français aux Indes et en Amérique, l’extension du commerce, l’accroissement du prestige et de la richesse britanniques. En France, au contraire, ni le gouvernement ni la nation ne voulaient la guerre. Le long conflit provoqué par la succession d’Autriche avait épuisé le royaume. Les finances étaient en désordre, la marine était en décadence, les impôts pesaient lourdement sur le peuple, les querelles religieuses et parlementaires absorbaient l’attention d’un faible gouvernement. Et l’on ne demandait qu’à négocier, à temporiser, à éloigner la crise que l’on sentait pourtant prochaine, et dont on redoutait les conséquences.
Au mois de janvier 1755, le gouvernement anglais fit passer en Amérique deux régiments, avec le major général Braddoek, chargé du commandement des troupes régulières et coloniales. Le cabinet de Versailles, informé de ce mouvement, dut de son côté se préparer à secourir le Canada. Une escadre de quatorze navires, portant environ 3,000 soldats, partit de Brest pour l’Amérique, le 3 mai 1755, sous le commandement de l’amiral Dubois de la Motte. Le nouveau gouverneur de la Nouvelle-France, M. de Vaudreuil, et le baron de Dieskau, nommé commandant des troupes envoyées en Canada, étaient à bord. L’amirauté anglaise, qui avait eu vent de cette expédition, ordonna à l’amiral Boscawen et à l’amiral Holborne, ayant, l’un douze vaisseaux, et l’autre sept vaisseaux de ligne, d’aller croiser sur les côtes d’Amérique pour intercepter et détruire la flotte française. Celle-ci eut la bonne fortune d’éviter les escadres anglaises, et d’atteindre sans encombre Louisbourg et le golfe Saint- Laurent. Trois des vaisseaux de l’amiral Dubois, seulement, perdus au milieu
de la brume, dans les parages de Terreneuve, ne purent échapper à l’ennemi. C’étaient l’Alcide, le Lis et le Dawphin. Le 7 juin, comme le rideau de brouillard qui leur masquait l’étendue des flots se déchirait, ils s’aperçurent qu’ils étaient sous le canon de la flotte anglaise. Dès qu’ils furent à portée, le capitaine Hocquart commandant de Y Alcide, prenant son porte-voix, cria au vaisseau le Dunkerque , qui était le plus proche : “ Sommes-nous en paix ou en guerre ? - En paix, répondit le commandant anglais. — Quel est le nom de votre amiral ? — Boscawen. — Je le connais, c’est un de mes amis. — Et vous, commandant, quel est votre nom ? — Hocquart.” — A peine le capitaine français avait-il fait cette réponse, que le Dunkerque s’enveloppa de flamme, et qu’un ouragan de fer s’abattit sur les ponts de Y Alcide couverts de matelots et de soldats. Dans le combat inégal qui s’ensuivit, Y Alcide et le Lis, aux prises avec toute la flotte anglaise, dûrent amener leur pavillon. Le Dauphin parvint à s’échapper, grâce au brouillard qui s’étendit de nouveau sur la mer. M. Rigaud de Vaudreuil, frère du marquis et gouverneur des Trois-Rivières, plusieurs ofîiciers, et huit compagnies des bataillons de la Reine et du Languedoc furent faits prisonniers. Et pendant ce temps, dérision amère, leurs Majestés britannique et très chrétienne étaient en paix l’une avec l’autre. Leurs navires se canonnaient sur l’Océan, mais les deux couronnes conservaient leurs relations diplomatiques. Le duc de Mirepoix, ambassadeur de Louis XV, baisait la main de George II au palais de St- James, et M. de Cosne, représentant de George II, faisait sa cour à Louis XV au palais de Versailles. Bizarre et ridicule situation !
Le cours précipité des événements allait la faire cesser. L’Angleterre avait donné le mot d’ordre à ses amiraux et à ses capitaines. Sur toute l’étendue des mers ses escadres coururent sus aux vaisseaux marchands de la France. En quelques mois, trois cents de ceux-ci furent capturés, et huit à dix mille marins français furent faits prisonniers de guerre, alors que la rupture de la paix n’était pas encore signifiée. Ces actes de piraterie provoquèrent en France une vive indignation. Le ton belliqueux du discours de la couronne, prononcé à l’ouverture de la session du Parlement anglais, dans lequel on jetait réellement le gant au gouvernement français, fit s’évanouir les dernières illusions pacifiques de Louis XV et de ses ministres. Le duc de Mirepoix, ambassadeur de France à Londres, fut rappelé, et le 21 décembre 1755, le ministre des affaires étrangères, M. de Kouillé, déclara, dans une note comminatoire au cabinet de Saint-James, que “ Sa Majesté Très-Chrétienne avant de se livrer aux effets de son ressentiment, demandait au roi d’Angleterre satisfaction de toutes les saisies faites par la marine anglaise, ainsi que la restitution de tous les vaisseaux, tant de guerre que de commerce, pris sur les Français, et qu’elle regarderait le refus qui en serait fait comme une déclaration de guerre authentique. ” Le ministère anglais refusa, et le gouvernement frappa enfin d’embargo tous les bâtiments britanniques qui pourraient se trouver dans les ports du royaume 1.
Pendant que les ministres des deux pays échangeaient ainsi des notes et des récriminations, en Amérique leurs
1 — Henri Martin, Histoire de France , vol. 15, p. 479.
régiments et leurs milices continuaient à échanger des balles. Du côté de l’Ohio, Braddock à la tête de 2,200 réguliers et provinciaux, avec lesquels il s’était flatté de réduire le fort Duquesne, avait subi à la Monongahéla, le 9 juillet 1755, une sanglante défaite, qui lui avait coûté la vie h En Acadie, les Anglais s’étaient emparés des forts Beauséjour et Gaspareau 1 2. Enfin, au lac George, Dieskau, battu par le colonel William Johnson, avait été blessé grièvement et fait prisonnier3. Ces nouvelles avaient convaincu le gouvernement de Versailles qu’il fallait envoyer au Canada de nouvelles troupes et de nouveaux officiers généraux.
Une des causes de ses longues tergiversations était la division qui régnait dans le conseil du roi sur la manière de faire cette guerre. Les uns estimaient que, pour qu’elle fut heureuse, il fallait compenser l’infériorité maritime de la France par une diversion continentale, telle que l’invasion du Hanovre, qui forcerait le roi d’Angleterre à détourner de la guerre américaine une
1 — M. de Beaujeu, qui commandait les Français, fut tué au début du combat ; ce futM. Dumas, capitaine des troupes de la colonie, qui prit le commandement et acheva la victoire.
2 — Le fort Beauséjour était commandé par lé trop fameux Vergor-Duchambon, fils d’un ancien ami de l’intendant Bigot, lorsque ce dernier était commissaire à Louisbourg. Sa prompte capitulation fut considérée comme peu justifiable, et peu honorable. M. de Villeray commandait à G-aspareau
qui était vraiment impossible à défendre Ce fut deux mois
environ après la prise de ces deux forts qu’eut lieu l’expulsion et la déportation des Acadiens (septembre, 1755).
3 — La bataille du lac George fut livrée le 8 septembre 1755
partie de ses troupes et de ses ressources financières, pour la défense de ses possessions allemandes, auxquelles il tenait comme à la prunelle de ses yeux. Les autres soutenaient au contraire que l’intérêt manifeste de la France était de ne rien épargner afin de maintenir la paix continentale, et de pouvoir consacrer tous les moyens, tous les efforts de la nation, à la restauration de la marine, et à l’expédition au Canada de secours assez puissants pour faire triompher les fleurs de lis, du golfe St-Laurent au golfe du Mexique.
Le comte d’Argenson, ministre de la guerre, était le principal tenant du premier système, et M. de Machault, ministre de la marine, l’avocat le plus déterminé du second. Celui-ci soutenait qu’on devait se renfermer dans la guerre de mer; que nos finances ne suffiraient pas en même temps aux dépenses qu’exigeraient la terre et la mer ; que jusqu’ici les Anglais étaient les seuls ennemis de la France, que si l’on s’alliait à la Prusse pour attaquer les possessions continentales de George II, Marie-Thérèse d’Autriche se déclarerait pour ce dernier ; que si l’on faisait au contraire alliance avec elle, Frédéric II considérerait cela comme une menace à son adresse; qu’il n’y avait d’autre parti à prendre que d’entretenir l’union avec la Prusse, de lier avec l’impératrice une négociation qui préviendrait ou du moins retarderait sa jonction avec l’Angleterre, et donnerait à la France le temps de porter ses efforts contre sa véritable ennemie. A cela, M. d’Argenson objectait que tous les ménagements n’éviteraient pas une guerre sur le continent ; qu’il fallait donc la commencer avec avantage ; agir de concert avec le roi de Prusse, déconcerter la lenteur autrichienne et mettre Marie-Thérèse hors d’état
d'être utile aux Anglais 1. Dans le conseil de Louis XV, M. de Rouillé opina comme M. d’Argenson, qui fut aussi soutenu par M. de Bernis 2, tandis que M. de Machault vit se ranger à son avis MM. de Puisieux, ancien ministre des affaires étrangères, de Saint-Severin, et le maréchal de Noailles. Celui-ci adressa au roi plusieurs mémoires qui nous ont été conservés. Dans l’un d’eux il écrivait : “ Quelque chimérique que soit le projet de la monarchie universelle, celui d’une influence universelle par le moyen des richesses cesserait d’être une chimère, si une nation parvenait à se rendre seule maîtresse du commerce de l’Amérique. La partie du nord, occupée par les Français et par les Anglais, en est la partie la plus peuplée, la plus forte en hommes, et peut-être la seule susceptible de l’être, à un certain point, par la nature du climat, en sorte que le vrai moyen de parvenir à se rendre maître de l’Amérique entière serait de s’emparer de l’Amérique septentrionale. C’est dans cette vue que les Anglais n’omettent aucun moyen d’en chasser les Français. Plus
1 — Mémoires secrets sur le règne de Louis XIV, la Régence et le règne de Louis XV, par Duclos, publiés dans la “ Collection de Mémoires relatifs à l’histoire de France, ” vol. 77, pp. 108 et suivantes.
2 — L’abbé comte de Bernis, cadet de très noble maison, après s’être fait un nom par son esprit et sa facilité littéraire, et avoir conquis un fauteuil à l’Académie française, était entré dans la diplomatie où il avait fait bonne figure. En 1755, il arrivait de l’ambassade de Venise et venait d’être nommé à celle d’Espagne. On commençait à saluer en lui le prochain ministre des affaires étrangères, et quoiqu’il ne fît pas encore partie du conseil, il était consulté sur les affaires importantes du moment. Il devait être fait cardinal en 1758.
l’Angleterre est épuisée par ses dettes, plus elle poursuit avec ardeur et constanee l’exécution d’un projet qui mettrait des richesses immenses en sa disposition, et qui lui fournirait des ressources qu’elle ne pourrait se procurer d’autre manière... La destinée des Etats, Sire, est dans les mains de Dieu : ce qui dépend des hommes est de se conduire avec sagesse, justice et prudence, de veiller surtout à la conservation de leur honneur et de leur réputation ; et il serait moins honteux pour la France d’abandonner l’Amérique aux Anglais après une guerre malheureuse, que de la leur laisser envahir en pleine paix sans tenter de la défendre 1 ”. Dans un autre mémoire au roi, le vieux duc soumettait encore des considérations très judicieuses, dont la clairvoyance ne devait être que trop démontrée par les événements : “ S’il fallait absolument, disait-il, se fixer à une résolution, mon opinion serait de porter tous ses efforts à se défendre contre l’Angleterre. Si on partage ses vues 2, et qu’on les tourne du côté de la guerre de terre, celle-ci absorbera tout : le dénouement en sera de laisser les Anglais plus puissants qu’ils n’auront jamais été, et par conséquent les maîtres du sort de la France en particulier, et de l’Europe en général. Ce n’est que dans une guerre maritime, et au milieu même des disgrâces, que Votre Majesté peut espérer de former sa marine et de lui redonner cette âme et cette vie
1 — Le maréchal de Noailles au roi, 15 février 1755. ( Mémoires du duc de Noailles, dans la “ Collection de mémoires relatifs à l’histoire de France,” vol. 74, p. 45.
2 — C’est-à-dire si l’on poursuit deux objets, si, en même temps que la guerre coloniale, on veut faire la guerre continentale...
MONTCA.LM
qu’elle a eues pendant un temps sous le règne du feu roi 1
Durant tout l’été de 1755, Louis XV et ses ministres flottèrent entre les deux politiques que nous venons d’indiquer. Au mois de septembre, une grave démarche de l’impératrice vint compliquer la situation. Marie- Thérèse, se déterminant à un acte qu’elle méditait, et qu’elle avait même fait pressentir depuis quelque temps, proposa formellement à Louis XV une alliance de nature à changer toute l’assiette de la politique européenne. A ce moment les indices d’un rapprochement entre la Prusse et l’Angleterre devenaient très apparents. Et ce concours de circonstances, dont la plupart des historiens n’ont pas assez tenu compte, et qui a été mis en pleine lumière par le duc de Broglie dans son beau livre sur Y Alliance autrichienne, fut l’une des principales causes des négociations qui s’engagèrent alors entre les cours de Versailles et de Vienne 2.
Elles se poursuivirent durant plusieurs mois et ne devaient aboutir qu’au printemps de 1756. Mais en attendant, il fallait faire face à l’Angleterre sur le continent américain, trouver un général pour remplacer Dieskau prisonnier, et préparer l’expédition d’un nouveau corps de troupes au Canada. Les ministres de la guerre et de la marine se préoccupaient tout spécialement de ce sujet lorsque Montcalm arriva à Paris dans l’automne de 1755. M, d’Argenson le connaissait bien et appréciait ses brillants états de service. En le voyant
1 — Le maréchal de Noailles au roi, 21 juillet 1755, ibid.,
2 — L' Alliance autrichienne, par le duc de Broglie, p. 217, (Paris, Calmann Lévy, 1897).
se présenter à Versailles, il se dit que c’était là peutêtre le chef militaire dont il avait besoin pour la guerre du Canada. Et, sans rien conclure, il s’en ouvrit à Montcalm. Celui-ci demanda sans doute du temps pour réfléchir à cette proposition, et prit congé du ministre de la guerre le 19 novembre. De retour à Montpellier, il communiqua à sa mère et à sa femme la nouvelle perspective qui s’ouvrait devant lui. Madame de Montcalm en fut douloureusement affectée, et pria son mari de se dérober, s’il le pouvait, à ce commandement lointain et hasardeux. Elle était d’un “ caractère timide, et s’élevait difficilement au-dessus du cercle de famille, » écrit l’abbé Casgrain. “ La marquise de Saint- Véran \ au contraire, forte comme une Romaine, quoique brisée de douleur, conseilla à son fils d’accepter ce poste d’honneur et de confiance que lui offrait son souverain. La marquise de Montcalm ne pardonna jamais ce conseil à sa belle-mère, et lui reprocha plus tard la mort de son mari 1 2. ”
Cependant, M. d’Argenson avait décidément fixé son choix sur celui-ci, et l’avait fait agréer par le roi. A la fin du mois de janvier 1756, il écrivit à Montcalm une lettre que nous tenons à reproduire in extenso :
“ A Versailles, 25 janvier, à minuit.
“Peut-être ne vous attendiez-vous plus, Monsieur, à recevoir de mes nouvelles au sujet de la dernière con-
1 — La mère de Montcalm portait plutôt le titre de marquise de Saint-Véran, et laissait à l’épouse de son fils celui de marquise de Montcalm.
2 — Montcalm, et Lévis , par l’abbé H. -R. Casgrain, vol. 1, p. 32. L’auteur ajoute en note : “ Je tiens cette tradition du marquis Victor de Montcalm. ”
versation que j’ai eue avec vous le jour que vous m’êtes venu dire adieu à Paris. Je n’ai cependant perdu un instant de vue, depuis ce temps-là, l’ouverture que je vous ai faite alors, et c’est avec le plus grand plaisir que je vous en annonce le succès. Le roi a donc déterminé sur vous son choix pour vous charger du commandement de ses troupes dans l’Amérique septentrionale, et il vous honorera à votre départ du grade de maréchal de camp. Mais ce qui vous sera encore plus sensible, c’est que Sa Majesté vous accordera en même temps, pour M. votre fils, l’agrément de votre régiment. C’est un avancement un peu différent de celui de capitaine, que vous désiriez avec tant d’empressement pour lui, et il faut convenir que ce ne sera pas lui qui gagnera le moins au marché. Vous n’avez pas, au surplus, un instant à perdre pour venir remercier le roi de ses grâces et de la distinction qu’il fait de vous. L’applaudissement que vous en recevrez de la part du public ajoutera encore à la satisfaction que vous devez en avoir. Sa Majesté vous donne en même temps, pour commander en second sous vos ordres, M. le chevalier de Lévis, auquel elle accorde le grade de brigadier, et en troisième, M. de Bourlamaque, avec le grade de colonel. J’écris par le même courrier à M. le duc de Mirepoix, pour lui faire part du choix de M. le chevalier de Lévis ; ainsi vous pourrez vous en ouvrir avec lui ; à l’égard des autres, je crois que vous ferez bien de vous tenir sur la réserve avec ce qui s’appelle le public et de n’en faire confidence qu’à vos plus proches parents et à vos intimes amis, et cela même au moment de votre départ que vous ne pourrez trop précipiter, n’ayant guère de temps pour venir recevoir ici vos instructions
et vous rendre dans les premiers jours de mars an lieu de votre embarquement. Soyez persuadé, monsieur, qu’on ne peut rien ajouter aux sentiments d’estime et d’amitié avec lesquels je, etc.
d’argenson.”
Montcalm reçut le 31 janvier, des mains d’un courrier spécial détaché par le ministre de la guerre, cette lettre qui marquait une date si solennelle dans sa vie. “Je crus devoir accepter, écrit-il dans son journal, une commission aussi honorable que délicate qui assurait la fortune de mon fils, objet intéressant pour un père, commission que je n’avais ni désirée ni demandée 1 Comme M. d’Argenson lui prescrivait la plus grande diligence, il hâta ses préparatifs, et après avoir fait à sa mère, à sa femme et à ses filles, des adieux qui durent être bien émouvants, il quitta Montpellier le 6 février 1756. Une partie du trajet de cette ville à Paris se faisait alors fréquemment par la voie du Ehône, et ce fut celle-là que choisit Montcalm. Il s’éloignait de son Languedoc aimé, fermement résolu à accomplir dignement la tâche dont le chargeait la confiance de son souverain ; mais son cœur était plein des êtres chers dont allaient le séparer tant d’espace et de hasards. Et jusqu’à son embarquement à Brest nous allons le voir correspondre incessamment avec sa famille, lui marquer sa sollicitude, lui réitérer l’expression de sa tendresse, entrer dans mille détails concernant ses affaires et ses préoccupations domestiques. Il nous a semblé qu’ici nous ne pouvions trop multiplier les citations de cette
1 — Journal du marquis de Montcalm, durant ses campagnes en Canada, de 1756 à 1759 : Québec, 1895.
correspondance intime, qui fait si bien connaître le caractère et les dispositions d’esprit de l’homme dont nous essayons de retracer la vie.
Le 8 février, deux jours après son départ, il arrivait à Lyon et écrivait immédiatement à sa mère: “ J’arrive dans le moment par un beau temps et en bonne santé. J’ai vu en passant à Tain 1 notre hôte. Je remets demain à la voile. Je n’ai pas eu le temps de faire d’arrêt de compte ni de vous en envoyer ; ce sera de Paris. Encore moins de faire mettre à part les papiers d’Avèze 2. Je lis avec grand plaisir l’histoire de la Nouvelle-France par le P. de Charlevoix 3. Il fait une description agréable de Québec. Compagnie choisie. Cependant rassurez-vous, j’en reviendrai toujours avec plaisir. J’embrasse la très chère et ma fille. Tout à vous, ma mère, de cœur et d’âme.” Puis un mot d’affaires, par où l’on voit que madame de Saint-Véran avait encore beaucoup à dire dans le gouvernement de la fortune familiale : “ Si vous croyez juste, vous pouvez faire une remise aux messieurs de Boisleffre à 51 mille. Je l’ai dit à Saquet.
1 — Tain est une petite ville du département de la Drôme, située au confluent du Rhône et de l’Isère, dont la population actuelle peut être de 3000 habitants.
2 — Avèze, bourg et château situés à deux kilomètres du Vigan, dans le département du Gard. Le domaine d’Avèze est entré dans le patrimoine des Montcalm, et il a aujourd’hui pour propriétaire le marquis de Saint-Maurice-Montcalm. En 1756, un interminable procès était encore pendant entre les Vabres de Beaufort et les Montcalm, au sujet de la propriété de ce domaine.
3 L 'Histoire de la Nouvelle-France par le P. Charlevoix
avait été publiée en 1744.
En ce cas au lieu de 8,777 livres ce serait 6,900. Le curé de Vauvert avait dit la messe pour moi et en doit dire une par semaine ; c’est bien V’
Le 12 février, Montcalm arrivait à Paris, et le lendemain il était à Versailles où il allait se mettre aux ordres de son chef hiérarchique. M. d’Argenson le présenta au ministre de la marine, M. de Machault1 2, dans le département duquel il entrait, vu que tout ce qui concernait les colonies relevait de ce ministère. Le lendemain, il eut une audience du roi et le remercia du choix que Sa Majesté avait fait de sa personne pour cet important commandement dans l’Amérique septentrionale. Puis, il se mit à l’œuvre pour organiser son départ. Le 24 février, il écrivait à sa mère : “ Le roi me donne, comme à M. de Dieskau, 25,000 francs et 12,000 francs pour mon équipage, qui me coûtera plus de 1,000 écus (3,000 francs) au delà; mais il faut aller en avant.” Quatre jours plus tard, il lui donnait encore
1 — Nous tenons à faire observer à nos lecteurs que, dans toutes ces citations, nous remplaçons l’orthographe ancienne par l’orthographe moderne. Montcalm écrit “j’ay” au lieu de “j’ai”, “ vous avés ” au lieu de “vous avez”, etc — Nous avons puisé ces lettres ou extraits de lettres de Montcalm aux archives de l’Université Laval, où se trouve une excellente copie de la correspondance du général avec sa famille. Elle faisait partie de la collection de manuscrits recueillis en France par M. l’abbé Casgrain, qui les a légués à l’Université. Il s’en est servi pour son ouvrage Montcalm et Lévis, mais beaucoup de ces pièces sont encore entièrement inédites, et ce sont surtout celles-là que nous choisissons, d’autant plus qu’elles nous paraissent particulièrement intéressantes.
2 — M. de Machault (d’Arnouville), avait été contrôleurgénéral des finances jusqu’en 1754. 11 était garde des sceaux en même temps que ministre de la marine.
de ses nouvelles : “ J’ai fait porter hier plus de trois milliers aux rouliers de Brest, et j’ai bien encore sept à huit cents à faire porter. Je compte faire partir lundi une partie de ma maison. J’irai peut-être demain à Versailles, et je reviendrai le soir. Mon fils aîné est ici depuis quelques jours, il a un torticolis ; le chevalier est toujours maigre, bien délicat, mais sa taille devient prodigieuse. M. de Ganges n’est pas bien grand, mais il a un air de force, de bonne santé, un teint bien éclairci qui doit faire bien plaisir à ces dames, à qui vous aurez sans doute demandé deux louis que je lui avais avancés au mois de novembre dernier. Je vous envoie un reçu de M. de Vezaide de cinq cents écus. Je l’avais toujours oublié. Il faut espérer qu’avant mon départ j’aurai le temps de vous écrire des choses nécessaires. Mais en vérité je n’ai pas un moment quant à présent. Je vous embrasse tous et ma fille que je n’oublie pas et que j’aime véritablement : je ne sais si elle écrit souvent à ses parents de Paris ; j’entends sa grand-mère, sa tante de La Bourdonnaye et de loin en loin sa cousine d’Aligre x.”
1 — Montcalm parle ici de “sa fille.” Il en avait trois autres, mais elles étaient probablement absentes de la maison en ce moment, peut-être en pension dans quelque communauté pour leur éducation. Cette fille était vraisem*
blablement l’aînée de la famille La grand-mère dont il est
question dans ce passage était madame la marquise du Boulay, mère de madame de Montcalm ; elle demeurait à l’abbaye de Port- Royal, près Paris. Madam e de la Bourdonnaye était née Marie-Françoise Talon du Boulay, sœur de madame de Montcalm ; elle avait épousé Louis-François de la Bourdonnaye, conseiller d’Etat. Madame d’Aligre était la fille unique de Louis - Denis Talon, marquis du Boulay, frère de madame de Mont-
Comme on le voit par cette lettre les deux fils de Montcalm étaient en ce moment à Paris, avec leur père. L’aîné Louis-Jean-Pierre-Marie, désigné sous le nom de comte de Montcalm, était âgé de dix-sept ans seulement, et chevau-léger de la garde ordinaire du roi. Le second, Gilbert-François-Déodat, appelé le chevalier de Montcalm, âgé de douze ans et demi, poursuivait encore ses études. Lorsque Montcalm fat désigné pour le commandement des troupes du Canada, il était question de nommer l’aîné capitaine d’une compagnie dans le régiment de son père.
Au lieu de cela, il succédait d’emblée à celui-ci, et devenait du jour au lendemain mestre de camp, ou colonel de cavalerie. Le duc de Richelieu, et le président Molé, demandèrent alors au ministre de la guerre de donner la compagnie vacante au chevalier de Montcalm \ Mais le marquis refusa cette faveur, trouvant
calrn, président à mortier, mort en 1744. Elle était mariée à Etienne-François d’Aligre, né en 1727, conseiller au Parlement en 1745, président à mortier depuis 1752. Madame d’Aligre se trouvait la propre nièce de la marquise de Montcalm. Elle n’avait pas d’enfants, et mourut en 1767. M. d’Aligre, devenu premier président en 1768, se remaria en 1769, émigra durant la Révolution et mourut à Brunswick en 1798. (Voir pour les familles Talon duBoulaye et d’Aligre, le Dictionnaire historique de Moréri, 1759, vol. 10, pp. 28 et 29, et V Annuaire de la noblesse, de Borel d’Hauterive, année
1 — Le duc de Richelieu, ce roué qui joua en même temps un rôle politique et militaire au XVIIIe siècle, avait été lieutenant-général du Languedoc de 1738 à 1755, et il avait présidé les Etats de cette province, à Montpellier, lorsque Montcalm y siégeait. C’est ce qui explique ses démarches en faveur du fils de Montcalm Mathieu-François Molé, prési-
son fils trop jeune et désirant lui faire terminer ses études. “ J’ai prié le ministre, écrit-il dans son journal, de dire ma façon de penser au roi, et j’eus été fort aise que l’on ait disposé de cette même compagnie en faveur du comte de Bernis, neveu de l’abbé de Bernis. On m’a flatté qu’à quinze ans on pourrait faire le chevalier de Montcalm, capitaine réformé \ et que cette compagnie pourrait lui revenir un jour, le comte de Bernis ayant un bon du Roi pour être colonel des Grenadiers de France
La promotion inespérée de son fils aîné au grade de colonel avait causé à Montcalm une satisfaction profonde. On voit par ses lettres toute sa sollicitude pour cet héritier de son nom. Il lui prodigue les conseils de son expérience, il lui trace la ligne de conduite à suivre par un officier parvenu si jeune à un grade si élevé, il va même jusqu’à lui dicter textuellement telle lettre à écrire : “ Il faut, lui dit-il, que vous répondiez aux officiers du régiment qui vous ont fait l’honneur de vous écrire, ou qui vous écriront, que vous êtes bien sensible à leurs compliments, que vous les auriez prévenus si vous l’aviez pu ; mais que, n’étant pas encore déclaré mestre de camp du régiment de votre père, vous ne pouviez pas leur en écrire ; que vous leur en ferez
dent à mortier depuis 1731, était cousin germain de madame de Montcalm. Son père, Jean-Baptiste Molé de Champlâtreux était le frère de la marquise du Boulay, mère de cette dernière.
1 L’officier réformé était celui qui conservait le titre et
partie des émoluments d’un emploi militaire supprimé. Montcalm était resté colonel réformé, après la suppression de son régiment d’Auxerrois.
part lorsque vous serez dans le cas d’en remercier le Roi ; que vous les priez de vous conserver leur amitié, de vous aider de leurs conseils, et que vous vous estimerez heureux de leur donner des preuves du parfait attachement avec lequel vous avez l’honneur d’être, etc. En écrivant à messieurs les lieutenants, si quelqu’un vous écrit, vous pourrez leur écrire dans le même goût sans parler des avis. Voilà la différence à mettre entre les capitaines et les lieutenants 1 ”. Ces minuties nous semblent intéressantes parce qu’elles peignent au vif le père dévoué, soucieux de voir son fils gagner l’estime et la confiance de ceux avec qui sa carrière va le mettre en contact.
Quelques jours avant son départ, Montcalm écrira encore au jeune mestre de camp : “ Je vous envoie mon fils, une lettre de votre tante, l’abbesse de Carcassonne 2 pour vous, et une de Monsieur le comte de Graville pour moi. Ecrivez-lui que je vous ai fait part de ses bontés, que vous les lui demandez comme ayant l’honneur de lui appartenir et en faveur de l’amitié dont il m’a honoré, que vous tâcherez de vous en rendre digne. Pensez un peu, et composez une lettre honnête. Mettez-lui “ Monsieur ” à la ligne, et finissez avec du respect. Son adresse : à M. le comte de Graville, lieutenant-général des armées, commandant en
1 — Montcalm à sonjils, Versailles, 22 février 1756.
2 — Probablement Louise- Françoise de Montcalm, fille de Jean-Louis de Montcalm, qui était l’oncle du général. Elle était la cousine germaine de celui-ci, mais les enfants de Montcalm lui donnaient sans doute par respect le titre de tante. Elle était abbesse de Rieunète, diocèse de Carcassonne.
Roussillon. Signez vos lettres “ le comte de Montcalm ” quand vous écrivez pour la première fois à quelqu’un. Avez-vous écrit à M. le Marquis du Mesnü inspecteur de cavalerie, lieutenant général de cavalerie à Besançon. Faites-le... Ne doutez pas de mon amitié, mon fils 1.”
En même temps qu’il s’occupait de ses fils, de leur avenir, Montcalm faisait diligence pour régler toutes ses affaires officielles et personnelles. Le 2 mars, il écrivait à la marquise de Saint- Véran : “ Mes affaires commencent à avancer. Trois milliers sont partis avanthier avec les voitures du Roi... Je vais demain soir à Versailles jusqu’à dimanche, d’où j’écrirai à madame de Montcalm et vous enverrai un mémoire pour mon fils, pour le chevalier, mademoiselle, un mémoire pour les correspondances, copie d’un mémoire laissé à mon fils... Je réduis mes dépêches à vous et à la très chère 2... Vous aurez avant mon départ une note de dettes que je puis laisser et arrangements... J’ai trois aides de camp, Bougainville, homme d’esprit, de société, aimable, protégé par M. de Séchelles... Le chevalier très grand est à merveille ; l’aîné délicat du rhume ; je l’ai gardé cette semaine, je le ramène ce soir à Versailles 3.”
Voici comment allait se composer la maison militaire de Montcalm. Son premier aide de camp était Louis-A ntoine de Bougainville, lieutenant réformé à la suite du régimerit des dragons d’Apchon. Montcalm
1 — Montcalm à son fils, Brest, 28 mars 1756.
2 — “ La très chère,” c’est l’appellation intime et affectueuse que Montcalm appliquait habituellement à sa femme.
3 — Montcalm à madame de Saint-Véran, Paris, 2 et 3 mars
lui accordait un mot élogieux dans la citation que nous venons de faire. Mais il en disait davantage dans son journal : “ C’est, écrivait-il, un jeune homme qui a de l’esprit et de belles-lettres, grand géomètre, connu par un ouvrage sur le calcul intégral ; il est de la Société Eoyale de Londres, aspire à être de l’Académie des Sciences de Paris, oû il aurait eu une place, s’il n’avait pas préféré d’aller en Amérique apprendre le métier de la guerre et donner des preuves de sa bonne volonté. Il est frère de M. de Bougainville, ci-devant secrétaire de l’Académie Eoyale des Inscriptions, très connu dans la république des lettres. M. de Bougainville m’est très recommandé par M. de Séchelles, par madame Hérault 1 et même par madame la marquise de Pompadour, et a mis à profit un voyage qu’il a fait en Angleterre et en Hollande 2 ”. Le second aide de camp était M. de la Eocbebeaucour, “ homme de condition du Poitou, lieutenant au régiment de cavalerie de Montcalm.” Le troisième était un sous-officier au régiment de Flandre, nommé Marcel, “ aide de camp de
1 — Madame Hérault, veuve de M. René Hérault, qui avait été lieutenant de police, intendant de Paris et conseiller d’Etat, était fille de Jean Moreau de Séchelles, contrôleur général des finances. De son union avec M. Hérault, elle n’avait eu qu’un fils qui était l’ami intime de Bougainville ; elle était devenue la protectrice, presque la mère adoptive de ce dernier. Son mari avait eu de son premier mariage une fille mariée à M. de Marville, lieutenant de police, et un fils qui avait rempli lui aussi les mêmes fonctions. Il y avait des alliances communes entre Montcalm et la famille Hérault. (La jeunesse de Bougainville , par René de Kérallain, pp. 36 et 37).
2 — Journal de Montcalm, p. 20.
peine et du secrétariat, un sergent qui devient officier,” étant fait lieutenant réformé à la suite du régiment de la Reine. Quant au personnel domestique, Montcalm aura “ un cuisinier, un aide, un demi- valet de chambre, Grison, Joseph, Dejean, premiers laquais, deux autres hommes de livrée ; chirurgien, point; j’en amène, dit-il^ du premier ordre, avec des garçons chirurgiens que le roi envoie 1”.
Dans ses entrevues avec les ministres, Montcalm s’efforça d’obtenir des grâces pour les bataillons qui avaient passé au Canada l’année précédente, et il y réussit, quoique l’on eût décidé de les remettre à l’année suivante. Il en obtint aussi pour ses trois aides de camp et les deux ingénieurs qui devaient traverser en Amérique avec lui. Bougainville fut nommé capitaine réformé ; MM. des Combles et Desandrouins, ingénieurs, reçurent, celui-là une croix de St-Louis, celui-ci une commission de capitaine en second du corps royal de l’artillerie et du génie.
Le 11 mars 1756, le roi nomma officiellement le marquis de Montcalm maréchal de camp, M. le chevalier de Lévis brigadier 2 * 4, M. de Bourlamaque colonel, et M. le comte de Montcalm mestre de camp du régiment de son père. Le séjour de Montcalm à Paris touchait à son terme. Il profita des derniers moments pour réitérer à son fils aîné ses avis et ses recommandations et pour régler encore plusieurs affaires impor-
1 — Montcalm à madame de Saint- Véran, Paris, 9 mars 1756.
2 — Le grade de maréchal de camp équivalait à celui de
général de brigade. Celui de brigadier tenait le milieu entre ceux de colonel et de maréchal de camp.
tantes. “ Mon fils, écrivait-il le 12 mars, est ici d’hier pour le documenter, l’endoctriner et lui faire faire un uniforme de colonel avec lequel il remerciera quand je prendrai congé avec mon habit brodé. Les 12,000 livres ne suffiront pas pour mon équipage ; je pourrai laisser des dettes, j’attends avec impatience les comptes. J’ai écrit à M. de Saint- Priest. 1 Je vous écrirai dans quelques jours sur Avèze et autres choses. Vous aurez la minute de mon testament, je voudrais que vous la fissiez copier et me l’envoyassiez avant mon départ. J’enverrai une lettre de la part du roi à madame de Montcalm, bonne à garder pour elle et pour moi ; pour elle, en cas de malheur, pour moi au retour, ce qui vaut mieux 2. » Voici ce que signifiaient ces derniers mots. M. d’Argenson lui avait annoncé au nom du roi, que Sa Majesté lui accordait, pour courir à son retour du Canada, une pension annuelle de quatre mille livres, outre les deux mille qu’il avait déjà, 3 et les deux autres mille qui lui étaient assurées sa vie durant, en qualité de colonel réformé, à titre de compensation pour la suppression de son régiment d’infanterie en 1749. Cette même lettre assurait à son épouse, au cas où elle lui survivrait, la réversibilité de 3,000 livres de pension annuelle ; “ grâce que j’avais à cœur, écrit-il dans son journal, et qui m’a touché à cause de madame de Montcalm à qui je dois beaucoup.”
1 — Jean-Emmanuel Guignard, vicomte de Saint-Priest, maître de requête, conseiller d’Etat, intendant de Languedoc. ( Annuaire de la noblesse , 1849, 1864.)
2 — Montcalm à madame de Saint- Véran, Paris, 12 mars 1756.
3 — Comme chevalier de l’Ordre de Saint-Louis, titre qu’il avait reçu le 22 juillet 1741.
A la fin de la lettre de Montcalm, que nous venons de citer, son fils, le nouveau colonel, prenant la plume, avait écrit ces quelques lignes affectueuses : “ Permettez que je vous assure, ainsi que ma mère, de mes respects, au bas d ; cette lettre, de la satisfaction de me voir à la tête d’un régiment, des regrets du départ de mon père et de la reconnaissance que j’ai du sacrifice qu’il fait pour moi et des bontés que vous et ma mère voulez bien avoir pour moi. Je vous prie de me les conserver, je tâcherai de les mériter.” Avant son départ Montcalm devait avoir de Louis XV une audience de congé et lui présenter son fils afin que celui-ci remerciât personnellement le roi de sa nomination au grade de mestre de camp. La veille, Montcalm écrivait à sa femme : “Je quitte ce soir Paris. Ce sera un beau jour demain pour notre fils qui remerciera le roi comme colonel. Votre nièce d’Aligre fait un testament pour vous et les vôtres pour notre sœur au mieux avec justice pour sa nièce et pour vous, mais la part de votre nièce vous revenant et aux vôtres. Ne lui en parlez à moins qu’elle ne vous en écrive. Je paie tout compte en partant et me flatte de ne rien emprunter à Brest. En tout cas, je tirerai sur Mazade, convenu \ Je lui ai rendu les 3,0U0 livres, je ne lui dois que les 1,200 pris à Montpellier et je laisse dettes à Duc, tailleur, 2,287, article que St-Laurens paiera en retirant ma pension 1754 et les six premiers
1 — Il taut lire évidemment: “tel que convenu”. Nous ferons remarquer ici une fois pour toutes que le style de Montcalm, dans ses lettres et son journal, est très elliptique. Bref, haché, peu ponctué, plein de sous-entendus et d’élisions, c’est presque notre langage télégraphique, et parfois le sens est difficile à deviner.
mois colonel 1755 l. Il y aura même de 3 à 400 livres de reste qu’il enverra à M. Joly, qui ensuite les ordonnancera pour toucher le restant. A St-Amand, tailleur, pour tout compte de moi et mes enfants 1,714 livres et 17 sols ; il m’a fait quittance et je lui ai fait deux billets, un de 714 et 17 sols au 1er août ; l’autre de 1,000 livres au 12 mars à prendre chez Joly. J’ai retiré l’ancien billet de 1,350 livres ; j’ai tout réglé, quittance ; mais un billet au 12 août de 762 livres à payer chez Joly. M. Lévis me prête ce matin 1,200 livres. Je tire sur ma mère en faveur de Duc. Trois douzaines bouteilles de sirop pour la duchesse de Brancas,dame d’honneur de madame la Dauphine, et donnez lui en avis, et le prix à remettre à M. Molé ; il ne faut pas être dupe.” Quelques lecteurs trouveront peut-être fastidieux ces détails de comptabilité domestique, ces informations plus ou moins précises au sujet des intérêts matériels de la famille. Mais, comme nous l’avons déjà fait observer, tout cela nous introduit dans l’intimité de Montcalm et des siens, nous rapproche d’eux, nous initie à leur genre d’existence, et jette un jour intéressant sur leur condition de fortune, leurs relations et leurs préoccupations familiales.
La visite au palais de Versailles eut lieu le 14 : “ J’ai hier présenté mon fils, dont je suis très content, à toute la famille royale,” écrit Montcalm le lendemain. Le 15 mars, après avoir reçu ses instructions et sa commission, ainsi que les lettres de service de Lévis et Bourlamaque, il quittait Versailles avec son aide de camp Bougainville. Trois jours plus tard, il était à Bennes, d’où il écrivait à sa femme : “ Je suis arrivé, ma très chère, ce matin. M. de la Bourdonnaye s’est rendu
1 — Le premier semestre de sa pension comme colonel réformé.
exprès ici de sa terre, et je reste toute la journée. Je serai à Brest le 21... Madame de la Bourdonnaye m’a fait faire la minute de son testament : sa sœur et sa mère par égales parts et substitution de sa nièce à sa sœur et à ses enfants, et si tu mourais avant ta mère ta part à tes enfants. Madame d’Aligre vient de m’assurer que si elle mourait elle te le fait passer et à ta sœur et après vous autres à tes enfants... 1 M. de la Bourdonnaye est très content de mon voyage et augure bien de tout, et l’approuve. Bougainville est très aimable, protégé de Séchelles et de madame la marquise. L’abbé de Bernis a paru sensible à mes preuves. Je lui ai mené ton fils que j’ai mené partout. Si le duc de Richelieu va à Montpellier fais-lui faire politesse ; il a pris dans sa cassette un mémoire pour agir en tout événement, a comblé notre fils d’amitié. Je t’embrasse, mon cœur, et t’aime tendrement. L’abbé de Bernis, jouera, je crois, un très beau rôle a.” A Rennes, Montcalm
1 — Voici comment tout ceci peut s’entendre. Madame de la Bourdonnaye était l’unique sœur de madame de Montcalm. Elle léguait ses biens par parts égales à sa mère, madame veuve Talon du Boulay, et à sa sœur, madame de Montcalm. Madame d’Aligre, dont nous avons parlé plus haut, était la nièce de mes dames de la Bourdonnaye et de Montcalm. Si celle-ci et ses enfants mouraient avant cette nièce, alors cette dernière leur était substituée dans l’héritage de madame de la Bourdonnaye. Quant à Madame d’Aligre, il nous paraît qu’elle avait testé en faveur de ses deux tantes de la Bourdonnaye et de Montcalm, avec substitution pour les enlants de cette dernière.
2 — Il joua, dans tous les cas, un rôle important, car l’an, née suivante il devenait ministre des affaires étrangères, et, dans ce poste, sans être un très grand ministre, il fit preuve de clairvoyance et de jugement.
écrit dans son journal : “ M. de la Bourdonnaye de Montbec, président au parlement de Bretagne, nous fit on ne saurait mieux les honneurs de la ville, où il y a quelques beaux hôtels, deux places bien décorées, l’une par la statue de Louis XIV et l’autre par la statue pédestre de Louis XV, avec deux grandes figures qui l’accompagnent, monument placé en 1754, et que la Bretagne a élevé pour conserver la mémoire des alarmes de la nation lors de l’extrémité où le roi se trouva à Metz, et de l’allégresse publique au rétablissement de sa santé. ”
Le 21 mars, Montcalm arrivait à Brest, lieu de l’embarquement. Il y rencontra MM. de Lévis et de Bourlamaque, ainsi que MM. de Rochebeaucour et Marcel, son second et son troisième aides de camp. François- Gaston, chevalier de Lévis, delà branche de Lévis- Ajac, né en 1719, avait servi dans le régiment de la marine, et fait la campagne de Bohême en 1741-42. Il était à la bataille de Dettingen, et prit une part active à toutes les campagnes sur le Rhin, de 1743 à 1756; puis, nommé aide-major à l’armée d’Italie, il s’y distingua par sa bravoure et ses qualités militaires. Bourlamaque était capitaine aide-major au régiment Dauphin. Comme nous l’avons vu plus haut, le premier avait été créé brigadier, et le second colonel.
Les deuxièmes bataillons des régiments de la Sarre et de Royal-Roussillon, composé chacun de treize compagnies, et commandés, l’un par M. de Senezergues, et l’autre par le chevalier de Bernetz, étaient prêts à s’embarquer. Ces bataillons de 525 hommes formaient un petit corps de troupes de 1,100 à 1,200 hommes, avec les officiers. M. de Cursay, maréchal des camps et
armées, en fit la revue. La Sarre avait un uniforme blanc, avec les parements et le collet bleus, la veste rouge, les boutons et le galon de chapeau jaunes. L’uniforme de Royal-Roussillon était blanc ou gris blanc, avec la veste, les parements et le collet bleus, les boutons et le galon de chapeau d'or L Ces troupes étaient animées du meilleur esprit. Montcalm disait d’elles dans un rapport au ministre : “ On ne peut rien ajouter à la bonne grâce, à l’air de satisfaction et de gaieté, avec lequel l’officier et le soldat se sont embarqués.” Et le brillant spectacle de l’embarquement faisait pousser à Bougainville ce cri enthousiaste : “ Quelle nation que la nôtre ! Heureux qui la commande et qui en est digne !” Il y avait dans la rade de Brest une escadre commandée par M. de Conflans , lieutenant-général des armées navales. Il avait reçu ordre d’en détacher trois vaisseaux armés en flûte et trois frégates, pour le transport des troupes et de l’état-major. Le 23 et le 26, les deux bataillons s’embarquèrent sur le Héros, le Léopard , et Y Illustre 2.
Durant son séjour à Brest, Montcalm fut l’objet de beaucoup d’attentions et de prévenances. “ J’ai reçu, écrit-il dans son journal, toutes sortes de politesses de messieurs de la marine. C’est un corps bien composé, presque tout entier de gens de condition, plusieurs
1 — Histoire de l'ancienne infanterie française, par le général Susane, vol. 5, pp. 355 et 410.
2 — On appelait vaisseaux armés en flûte ceux qui étaient aménagés pour le transport des troupes. Le Héros , de 74 canons, l’ Illustre, de 64, le Léopard, de 60 étaient commandés respectivement par les capitaines de Beaussier, de Montalais, et de Germain.
MONTCA.LM
d’une naissance distinguée, beaucoup d’honneur et de probité, une franchise dans leur façon de penser et de dire dont on ne trouve des exemples nulle part ailleurs que chez d’aussi braves militaires que sont messieurs de la marine, que le commerce de la cour et de Paris n’a pas pour l’ordinaire gâtés en leur inspirant un fonds de flatterie que l’on confond avec celui de la politesse. M. le comte du Gfuay, chef d’escadre, qui commande la marine, M. Hoequart, intendant, m’ont très bien reçu. Le premier m’a paru un homme fin et délié ; sa femme a dû être une femme de bon air; elle en a conservé dans un âge avancé les mines d’une jolie femme qui ressemblent parfois à des grimaces ; d’ailleurs elle est très polie. Pour M. et madame Hocquart, c’est un couple bien assorti ; ce sont d’honnêtes gens, vertueux, bien intentionnés, tenant une bonne maison. Aussi M. Hoequart a-t-il été vingt ans intendant en Canada sans avoir augmenté sa fortune, contre l’ordinaire des intendants de colonies qui n’y font que de trop grands profits aux dépens de la colonie.”
Au milieu de l’animation que faisait régner dans Brest le prochain départ de l’expédition du Canada, la pensée de Montcalm continuait à s’envoler souvent vers Montpellier. “Je vous ai instruit, écrivait-il à sa mère, de ma nomination publique comme maréchal de camp du 11 mars, et mon fils colonel du même jour. En m’écrivant en Canada il n’y a qu’à mettre simplement : “Maréchal des camps et armées, à Québec...” Ma santé est bonne et le temps du trajet sera un temps de repos. Vous pouvez convenir des pensions et même le dire sans l’afficher après mon départ. Je vous embrasse tous, et la très chère, et mes filles. Mille amitiés à toute la
famille. J’écrirai jusqu’au dernier moment suivant l’usage en profitant de la chaloupe. ”
Le 26 mars, l’état-major était embarqué : MM. de Montcalm et de Bougainville sur la Licorne , commandée par M. de la Rigaudière ; M. de Lévis, M. de la Rochebeaucour, M. des Combles, et M. de Fontbrune, aide-de-camp de Lévis, sur la Sauvage , commandée par M. de Tourville ; M. de Bourlamaque, M. Desandrouins et M. Marcel, sur la Sirène, commandée parM. de Brugnon. A peine était-il installé à bord que Montcalm écrivait encore à sa famille : “ Ma frégate, la Licorne, est neuve et bien propre à résister aux tempêtes ; et l’on me donne le sieur Pelegrin 1, capitaine de port de Québec, qui irait les yeux fermés dans le fleuve Saint- Laurent. Vous voyez que M. le garde des sceaux veut me conserver. M. de la Rigaudière est un officier de grand mérite et très aimable... Souvenez-vous qu’un général d’armée n’écrit jamais des nouvelles de sa marche. Les voici cependant. Il ne paraît aucun Anglais sur la côte, mais ils peuvent paraître d’un moment à l’autre. Les troupes sont sur trois vaisseaux armés en flûte, le Héros, Y Illustre, le Léopard ; l’étatmajor sur la Licorne, le Sauvage, la Sirène. On partira, un vaisseau, une frégate, à douze heures, ou vingt-
1 — Montcalm dit de lui dans son journal : “ c’est lui qui l’année dernière fit revenir l’escadre de M. Dubois de la Motte par une route qui n’était pas encore connue, en passant au nord d’Anticosti par le détroit de Belle-Isle et au nord de Terreneuve. Le ministre le renvoie à Québec avec le brevet de capitaine de port, 4,000 livres de gratification, 1,600 livres d’appointements, pour y tenir école de pilotes, et son fils a eu son insigne du port de Québec.
quatre, après demain, pour marcher de conserve sans signaux, et si les brumes séparent et qu’on ne se retrouve plus à l’éclaircie, continuer sans se chercher V’ Deux jours plus tard la flotte était encore à l’ancre ; et Montcalm reprenait la plume : “ Si le vent était bon, nous partirions demain, disait-il. Marcel, qui ne part que vingt-quatre heures ou trente-six après moi, vous écrira. Nous avons le meilleur pilote et un bon bâtiment, voilà deux points importants contre les naufrages... J’embrasse Mirète et sa sœur aînée. J’assure ma mère de ma tendresse et de mon respect ; on ne peut vous aimer plus que je le fais. Je suis content du chevalier de Lévis, il doit l’être de moi. Les bataillons américains seront contents de moi et de ce que j’ai fait pour eux. Eien ne m’est venu de Bordeaux ; j’ai remplacé ici comme j’ai pu ; j’ai tout payé. Je vous embrasse, ma très chère, de tout mon cœur 2.” Le même jour il envoyait ce mot d’adieu à la mère de sa femme : “ J’espère, madame, que Dieu nous conservera l’un et l’autre et me procurera la grâce la plus chère et la plus flatteuse pour moi, qui est celle de vous embrasser au retour de l’expédition du Canada. Heureusement, je m’en crois sûr et ce pressentiment me soutient 3 ”. Hélas ! ce pressentiment favorable devait être cruellement déçu.
Le 30 mars, les vaisseaux étaient toujours en rade, et
1 — Montcalm à madame de Saint- Véran, Brest, 26 mars
2 — Montcalm à sa femme, 11 à la rade de Brest, 28 mars, embarqué sur la Licorne .”
3 — Montcalm à madame la marquise du Boulay, à l’abbaye de Port- Royal, 28 mars 1756.
Montcalm en témoignait son impatience dans ce mot à son fils : “ Les vents nous contrarient et nous retiennent ici, ce qui me fâche, car quand on doit faire une besogne on voudrait y être.” Enfin, le 3 avril 1756, la Licorne, appareillant, gagnait la haute mer de conserve avec le Héros. Et Montcalm, les yeux fixés sur le rivage, voyait s’effacer, décroître lentement et disparaître à l’horizon cette terre de France où il laissait tant de fortes et nobles affections, et qu’il ne devait jamais revoir.