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CHAPITRE XVIII

Après Montmorency Troisième période du siège, — Destruction et incendie de Québec Deux tentatives de

debarquement repoussées par Bougainville Nouvelle

de la prise de Niagara Bouilamaque fait sauter Carillon et Saint-Frédéric - A l’Ile-aux Noix Lévis part

pour les rapides Les Anglais ravagent le pays — Maladie de Wolfe Il consulte ses brigadiers Son plan

et leur plan Evacuation du camp de Montmoiency.

— Etat physique et mental de Wolfe 11 projette Fes-

cala le du Foulon Sombres pressentiments Le soir

du 12 septembre. — La surprise Wolfe sur les Plaines.

— Montcalin au camp de Beauport Nuit mouvementée - Le 13 septembre La bataille des Plaines d’A-

braham.

L’échec de Montmorency amoindrit le prestige de Wolfe. Il en fut vivement affecté. Son ordre du jour, le lendemain du combat, contenait un blâme sévère à l’adresse des grenadiers, qu’il accusait d’avoir manqué de discipline. Evidemment les récriminations étaient réciproques, car un capitaine anglais disait à M. Le Mercier, deux jours plus tard, pendant une nouvelle visite de parlementaire faite par celui-ci à la flotte ennemie:

“ M. Wolfe est un très bon homme, mais il n’est pas général.’1

Dans l’armée française la journée de Montmorency avait causé une grande joie et ravivé l’espoir. Mont-

1 — Montcalin à Léois, 2 août 1759; Lettres du marquis de Montcalm, p. 214.

calm écrivit à Bourlamaque le 17 août : “ La contenance des troupes et des Canadiens a été très bonne, malgré une canonnade qui pouvait étonner aussi. M. le marquis de Yaudreuil, à qui j’en fus rendre compte sur les neuf heures, après avoir fait rentrer toutes les troupes, en a paru content. Vous voyez, Monsieur, que notre affaire n’est qu’un petit prélude d’une plus considérable sans doute à laquelle nous nous attendons.” De son côlé, Vaudreuil écrivait au même : “ Je n’ai plus d’anxiété pour Québec. ” Montcalm était persuadé que, si Wolfe eût pu lancer son attaque à fond, il eût subi un désastre complet. “Je crois en effet, écrivait-il le 7 août, que la colonne de la Pointe de Lévis a attaqué trop tôt et sans ordre, parce que les deux du Sault de Montmorency devaient attaquer en même temps. C’est un vrai malheur pour nous ; ce qui est à faire serait fait. ” Il s’attendait à une nouvelle tentative sur le même point : “ Je crois le général Wolfe opiniâtre, persuadé qu’il aurait réussi si toutes ses colonnes eussent attaqué en même temps... Il fera encore la plus grande attaque par le bas du Sault et la pointe de Lessé. 1 ” Montcalm se trompait en prêtant à Wolfe l’intention de revenir à la charge du côté de Montmorency. Le général anglais avait reconnu la témérité de cette entreprise, et ne songeait pour le moment qu’à épuiser l’armée française, en la tenant constamment en alerte, et à mûrir un autre plan.

Le siège entrait dans sa troisième période, période d’expectative, d’escarmouches, de tâtonnements du côté

1 — Montcalm à Léois, 7 août 1759.

des Anglais, d’attente anxieuse du côté des Français. Quelques coups de main vers les gués de Montmorency, quelques essais de descente dans les paroisses au-dessus de la ville, et la continuation du bombardement et de la destruction de Québec: voilà à quoi se résumèrent les opérations durant tout le mois d’août.

Rien de navrant comme la lecture des relations du siège de Québec! C’est un douloureux catalogue de ruines et de désolation. Les batteries anglaises démolissaient et brûlaient systématiquement la malheureuse cité. Chaque jour amenait un nouveau sinistre. Au commencement les projectiles n’avaient atteint que la basse et la haute ville. Mais au mois d’août, la portée de l’artillerie anglaise parut devenir plus grande, et elle lança des bombes au delà des murs et jusque dans le quartier Saint-Roch. La nuit du 8 au 9 août fut peut-être la plus désastreuse du siège. Dans la soirée le feu des batteries de Lévis sembla redoubler d’intensité. On eût dit que toutes les foudres du ciel éclataient sur la place assiégée. Les globes de feu embrasaient les airs et venaient s’abattre sur la ville, avec un bruit épouvantable. Les brillants météores, que nous font d’ordinaire admirer les sereines et étincelantes nuits du mois d’août, pâlissaient devant ceux que faisaient pleuvoir les engins destructeurs dont les rugissements déchiraient les airs. On vit bientôt les flammes jaillir de la basse ville. “ Le feu qui prit à une extrémité, lisons-nous dans la relation de M. de la Pause, fut chassé malheureusement par un vent qui le communiqua avec violence d’une maison à l’autre, L’incendie parut d’abord éteint à force de soins, mais sembla recommencer

avec de nouvelles forces. La basse ville fut couverte en un instant de flammes qui ont consumé pendant la nuit ou le jour des rues entières... La ville voulut enfin sortir de son flegme ordinaire ; elle ne put réussir à faire taire les ennemis qui ne discontinuèrent pas d’attiser le feu par leurs canons et leurs mortiers. Le point du jour nous dérobait la basse ville ; un nuage épais de fumée l’enveloppait à nos yeux... La ville fut pendant vingt-quatre heures livrée aux flammes et à toutes les horreurs de la guerre 1 ”. Cent soixante-sept maisons étaient réduites en cendres.

Dans la matinée qui suivit cette nuit terrible, on apprit une nouvelle qui releva un peu les esprits abattus par un si grand désastre. Les ennemis avaient fait la veille deux tentatives de débarquement à la Pointeaux-Trembles, et M: de Bougainville les avait forcés

1 — Relation de M. de la Pause Jean-Claude Panet é'rit

dans son journal : “Le même jour fut fatal pour moi et pour bien d’autres. Les Anglais ... firent, lorsque vint le soir, un nouvel effort: ils jetèrent des pots à feu sur la basse ville, dont trois tombèrent, un sur ma maison, un sur une de- maisons de la place du marché, et un dans la rue Champlain. Le feu prit à la fois dans trois endroits. En vain voulût on couper le feu et l’éteindre chez moi ; il ventait un petit nord est et bientôt la basse ville ne fut plus qu’un brasier. Depuis ma maison, celle de M. Désery, celle de Maillou, rue du Sault-au-Matelot, toute la basse ville et tout le culde-sac jusqu’à la maison du sieur Yoyer, qui en a été exempte, et enfin, jusqu’à la mai on du sieur de Voicy, tout a été consumé par les flammes. 11 y a eu sept voûtes qui ont crevé ou brûlé, celle de M. Péri eault le jt-une, celle de M. Tachet t, Taché), de M. Turpin, de M. Benjamin de la Mordtc, Jehanne, Maranda. Jugez de la consternation. Il y a eu 167 maisons brûlées ( Journal du siège de Québec en 1759, p. 18)

chaque fois à se rembarquer avec perte. Depuis le 6 il avait reçu instruction d’aller prendre le commandement du corps d’observation au-dessus de Québec, et on lui avait donné, pour renforcer ce dernier, les grenadiers de Béarn, un piquet de Languedoc et un piquet de milice. Dans la nuit du 6 au 7 août, une vingtaine de berges avaient passé devant la ville pour aller rejoindre les vaisseaux qui y étaient rendus, sous le commandement de l’amiral Holmes, et cela avait semblé indiquer quelque tentative nouvelle des Anglais dans cette partie. Voilà pourquoi on jugeait si nécessaire d’augmenter les forces qui s’y trouvaient déjà. Et l’on était d’autant mieux inspiré que le brigadier Murray avait été envoyé, la veille, avec douze cents hommes pour opérer sur la rive nord et essayer de découvrir et de détruire les magasins que nos géuéraux pouvaient y avoir établis. C’était ce corps de troupes que Bougainville avait repoussé victorieusement deux fois de suite à la Pointe-aux-Trembles. 1

La satisfaction de ce succès fut bientôt troublée par les nouvelles reçues du lac Ontario et du lac Champlain. Le 9 août on apprenait la prise de Niagara. Ou se rappelle que le capitaine Bouchot avait été. envoyé pour y commander. Malheureusement, comptant trop sur les Cinq- Nations, dont on lui avait fait espérer le concours, il s’était affaibli en envoyant un détachement vers la Belle-Rivière, sous M. de Montigny, pour reprendre aux Anglais le fort Duquesne. Vers la fin de juin

1 — Bougainville avait cessé d’agir comme aide de camp de Montcalm. Il avait été nommé aide maréchal général des logis, en 1758, et promu au grade de colonel en février 1759.

une armée composée de 5,000 Anglais, tant réguliers que provinciaux, et de 900 guerriers iroquois, que Sir William Johnson avait enfin déterminés à lever la hache contre les Français, remontait la rivière Oswego. Elle était commandée par le brigadier Prideaux, avec Johnson comme lieutenant, Après avoir mis une garnison au fort Stanwix et établi deux postes au lac Oneida, Prideaux laissa environ 1500 hommes à Oswego, sous les ordres du colonel Haldimand, afin d’y bâtir un nouveau fort, pour remplacer celui que Montcalm avait détruit en 1756. Puis il s’embarqua pour Niagara où il arrivait le 6 juillet.

Pendant ce temps, M. de la Corne, qui commandait notre corps de troupes à la tête des rapides, était allé pousser une reconnaissance vers Chouaguen(ou Oswego) qu’d ne savait pas occupé par les Anglais. Ses éclaireurs lui ayant signalé la présence de ceux-ci, dont un bon nombre étaient à abattre du bois pour les travaux du fort, il partagea son monde en plusieurs colonnes et s’avança pour surprendre l’ennemi. Malheureusement, des cris étant partis de l’une des colonnes, les autres se crurent découvertes et cernées ; une panique se produisit et notre détachement s’enfuit en désordre, pendant que les travailleurs anglais couraient à leurs retranchements, où ils donnaient l’éveil. Le lendemain M. de la Corne s’avança de nouveau pour tenter un coup de main. Mais Haldimand, mis sur ses gardes, avait placé des canons en batterie, et notre détachement, assailli par un feu meurtrier, dut battre en retraite, emportant une trentaine de morts et de blessés. Cette malheureuse affaire rendait plus difficile la position de Pouchot à Niagara.

Aussitôt qu’il avait vu les Anglais paraître devant la place, il avait envoyé à M. de Montigny l’ordre de revenir en toute hâte à son secours, avec son détachement et tous ceux qui, du Détroit, des Illinois, et des différents postes kde l’ouest, devaient se concentrer au fort Machault pour l’expédition du fort Duquesne- Puis il se prépara à la défense. Le 9 juillet les Anglais ouvrirent leur première tranchée. Dès le 11 ils purent démasquer une batterie à bombes. Ils poussèrent leurs travaux avec vigueur. Le 17, leurs ouvrages étaient rendus à cent vingt toises de la place, et leur feu devint très vif. Le 22 les renforts attendus par M. Pouchot arrivèrent enfin. Mais les ennemis, prévenus, les firent tomber dans une embuscade. Le combat fut sanglant ; notre détachement, surpris et enveloppé par des forces supérieures, fut mis en pièces, et la plupart des officiers qui le commandaient, MM. de Ligneris, Aubry, de Montigny, Marin, etc., furent blessés et faits prisonniers. Ce désastre faisait disparaître le dernier espoir de Pouchot. Sur ses cinq cents hommes de garnison, il n’en avait plus que trois cent cinquante environ de valides. Cent quarante fusils seulement restaient en état de servir. Les remparts étaient démantelés ; les soldats tombaient d’épuisement. Le vaillant capitaine dut capituler le 25 juillet. Il obtint de Johnson 1 les conditions les plus honorables, et sortit de la place avec les honneurs de la guerre.

Du côté du lac Champlain, le généralissime

1 — Sir William Johnson, avait remplacé Prideaux, tué cinq ou six jours plus tôt par l’explosion accidentelle d’une de ses bombes.

Amherst avait opéré très lentement. Il n’avait traversé le lac Saint-Sacrement que le 21 juillet. Le 22, il paraissait devant Carillon, avec une armée de 11,000 à 12,000 hommes et un train d’artillerie considérable. Suivant ses instructions, B aurlamaque avait fait sauter le fort, dont la mémorable journée du 8 juillet 1758 devait faire survivre le nom glorieux ; et il s’était retiré sur Saint- Frédéric, qu’il avait également détruit le 31 juillet. Conformément au plan de campagne arrêté au printemps, il allait maintenant se fortifier dans l’Ileaux Noix, pour y oppo er à l’armée du général Amherst une résistance aussi opiniâtre que possible.

La réception de toutes ces nouvelles, surtout de celle qui annonçait la prise de Niagara, j. ta nos généraux dans une grande perplexité : l’ennemi était maître incontesté des légions de l'Ouest et du lac Ontario. Les troupes victorieuses à Niagara, jointes à celles de Chouaguen, formant un effectif de 5,000 ou 6,1)00 hommes, allaient sans doute se porter sans retard sur les rapides du Saint- Laurent, où M. de la Corne était incapable de leur tenir tête avec son faible détachement. Il annonçait déjà qu’il devrait retraiter vers le Côteau-du- Lac, aux portes de Montréal, aussitôt que l’ennemi paraîtrait en force. Yaudreuil, Montcalm et Lévis ayant délibéié sur la situation, il fut résolu que ce dernier ■ serait envoyé, avec 800 tommes, dont 100 de troupes de terre et le reste de milices, pour faire face au péril. Le gouverneur lui donna “ un ordre pour commande1 en ch f sur les frontières du gouvernement de Montréal. Il partit le 9 août au soir avec M. de la Pause et M. Le Mercier 1 ”.

1 — Mémoires de M. de la Pause.

Montcalm écrivait le même jour à Bourlaruaque :

“ Je maintiens la colonie perdue, et cela est dû à l’ignorance et l’intérêt. L’armée de la Belle-Rivière battue et défaite ; Niagara pris et sa garnison prisonnière de guerre ; le chevalier de Lévis part à minuit et mène huit cents hommes ; cVst beaucoup d’une petite armée, obligée de garder depuis Jacques-Cartier au Sault Montmorency. La basse ville est incendiée d’hier au soir... Je ne sais qui, de nous trois, sera le plus tôt défait. ”

Le départ de Lévis fit passer Montcalm, le 10 août, du centre à la gauche, au poste si important et si exposé de Montmorency, dont il prit le commandement en personne, se faisant remplacer à Beauport par M. de Seneztrgues. Dès le lendemain de son arrivée au Sault, il voulut donner aux ennemis une leçon. Leurs travailleurs allaient faire des fascines dans les bo s, sur la rive gauche, Montcalm ordonna à M. de Repentigny d’aller les surprendre avec 700 Canadiens et sauvages. La fusillade fut très vive. L’alarme fut chaude au camp anglais, et l’on fit même avancer du canon. Notre détachement repassa la rivière en bon ordre, après avoir tué ou blessé à l’ennemi une centaine d’hommes, tandis que les Canadiens et les sauvages n’avaient qu’un mort et sept blessés.

Wolfe avait commencé à exécuter les menaces contenues dans sa proclamation du 25 juillet. Il avait envoyé des détachements pour ravager le pays. “ Les ennemis brûlaient dans toutes les parties, ” écrivait l’auteur du Journal tenu à l’armée ; “ on voyait en même temps des maisons en feu à la côte de Beaupré (depuis le Sault de Montmorency jusqu’à

Sainte- Anne), à File d’Orléans et le long de la rive droite du fleuve. ” A la fin du mois d’août quarante hommes de chaque régiment furent détachés pour aller brûler les paroisses de la rive sud. ! Les lignes suivantes écrites par Mgr de Pontbriand donnent une juste idée de la dévastation que l’ennemi fit subir au gouvernement de Québec : “ Toute la côte de Beaupré et l’île d’Orléans ont été détruites avant la fin du siège ; les granges, les maisons des habitants, les presbytères ont été incendiés, les bestiaux qui restaient, enlevés... Les églises, au nombre de dix ont été conservées, mai3 les fenêtres, les portes, les autels, les statues, les tabernacles ont été brûlés. La mission des Abénaquis de St-François a été entièrement détruite par un parti anglais et de sauvages ; ils y oDt volé tous les ornements et vases sacrés, ont jeté par terre les hosties consacrées, ont égorgé une trentaine de personnes dont plus de vingt femmes et enfants. De l’autre côté de la rivière, au sud, il y a encore trente-six lieues de pays établi qui ont été à peu près entièrement ravagées et qui contiennent vingt-neuf paroisses dont le plus grand nombre a été détruit. Tous ces quartiers ne seront pas rétablis d’ici à plus de vingt ans 2.” Un officier anglais allait encore plus loin que l’évêque de Québec dans son appréciation des ruines accumulées: “ Nous avons brûlé et détruit, écrivait-il, au delà de 1400 belles fermes, car, durant le siège, nous étions maîtres d’une grande partie du pays le long du

1 — Journal of Capt. John Montresor , Doughty, IV, p. 330.

2. Description imparfaite de la misère du Canada, par Mgr l’évêque de Québec, 5 novembre 1759; Arch., prov., Man., N. F., 1ère série, vol. XVI.

fleuve, et nous tenions des détachements continuellement occupés à ravager les campagnes, de sorte qu’il faudra un demi-siècle pour réparer le dommage V’

La division de la flotte ennemie au-dessus de Québec et les troupes qui y étaient embarquées continuaient à inquiéter les chefs de notre armée. L’amiral Holmes avait eu la velléité de remonter le fleuve pour aller brûler nos frégates stationnées à un endroit appelé le Richelieu2. Mais un vent favorable avait permis à ces dernières de s’éloigner à temps. Le détachement repoussé à la Pointe-aux-Trembles avait traversé au sud, à Saint-Antoine. Et l’on avait mandé à M. de Bougainville de l’y suivre si cela était possible, et de lui infliger une correction. Un vent très violent et un épais brouillard l’en empêchèrent. A Saint-Antoine, les Anglais brûlèrent un grand nombre de maisons.

On avait renforcé le corps de Bougainville. Le 14 août, Marcel lui envoyait ce mot : “ M. le marquis de Montcalm me charge de vous écrire qu’on assemble actuellement 200 bons Montréalistes pour vous aller joindre, qu’il se prive en votre faveur du plus pur de son sang ”. Il était bien à propos d’augmenter le corps d’observation, car il avait une rude besogne. Les allées et venues continuelles de l’ennemi le tenaient constamment en haleine. A tout instant on pouvait craindre une descente sur quelque point de la côte. Le 17 août,

1 — A Journal of the Expédition vp the River St. Lawrence , publié sous les auspices de la Société littéraire et historique de Québec.

2 — Ne pas confondre avec la rivière Richelieu. Le Riche, lieu mentionné ici est un endroit, en haut de Lotbinière, où le rétrécissement du chenal occasionne un courant très fort.

il y eut une très chaude alerte. M. de Montreuil, aidemajor général de l’armée, arrivait à toute bride chez M. de Montcalm, qui, peu d’instants après, sautait à cheval et quittait le camp. Une ordonnance venait d’apporter la nouvelle que les Anglais avaient fait une descente à Deschambault. Bougainville s’y était porté avec trois ou quatre cents hommes. Mais l’on craignait que les ennemis, en nombre très considérable, ne l’eussent accablé et n’eussent réussi à prendre pied et à s’établir dans ce poste. Montcalm se rendit jusqu’à la Pointe-aux-Trembles, où il apprit que Bougainville et la cavalerie de la Rochebeaucour étaient arrivés à temps pour faire rembarquer les Anglais. Ceuxci, guidés par un capitaine de milice obligeant, avaient été droit à la maison du capitaine Perrot, où étaient les équipages de l’armée française, et les avaient biûlés. Si, au lieu de cela, ils se fussent retranchés immédiatement, il aurait été difficile de les déloger. Montcalm avait si bien senti l’importance de cette situation que, “ fort ou faible, retranché ou non, il partait dan-i le dessein d’attaquer.” 1 Il racontait, quelques jours après, cet é| isode à Bourlamaque : “ L’ennemi a fait uue incursion à Deschambault, qui nous a coûté nos équipages; je n’ai jamais vu un meilleur ton et moins de regrets sur pareille perte. Bougainville, qui fit une marche de quatorze lieues, depuis sept heures du matin jusqu’à minuit, leur a empêché de prendre racine. J’accourais pour le même objet, je fis dix-huit lieues. Retour

1 — Journal de Montcalm, p. 592. Il est difficile de fix^r exa -tement la date de cette descente à Deschambault. Les relations sont contradictoires. Elle eut lieu le 17, le 18 ou le 19 août.

encore à Deschambault ; la cavalerie les a empêchés de débarquer.” Dans cette même lettre, le général parlait à Bourlamaque de l’échange de prisonniers, discuté en ce moment avec Amherst, et manifestait son intention de renvoyer sur un navire, en Angleterre, passé le 20 octobre, ceux que nous avions fait aux Anglais. Puis il ajoutait : “ Je suppose pour cela que nous serons intacts dans les trois points, le 1er octobre ; alors je commencerai à espérer pour le salut de la colonie ; jusque là rien.” 1

L’intérêt de la campagne semblait décidément se porter au-dessus de Québec. Quelques-uns de nos officiers de marine soumirent à M. de Yaudreuil un projet. 11 s’agissait d’armer cinq de nos frégates remontées aux Trois-Rivières : le Machault , la Ohézine, le Maréchal Senneterre, la Manon et le Bienfaisant ; d’y faire embarquer quelques centaines de nos matelots, et de descendre attaquer les vaisseaux anglais à la Pointe-aux- Trembles. 2 Le gouverneur avait fini par consentir à cette entreprise, estimée hasardeuse par plusieurs. “ Les marins, écrivait l’auteur du Journal tenu à l’armée, jugeront s’il était facile d’enlever à l’abordage, dans un fleuve dont le courant est rapide, des bâtiments bien armés dont il y en avait un de 50 canons, commandés par des hommes qui nous faisaient admirer tous les jours la légèreté de leurs manœuvres. 3 ” Nos matelots étaient déjà rendus au Cap-Santé, lorsqu'ils reçurent un contre-ordre. Dans la nuit du 26 au 27

1 — Lettres de Bourlamaque,, p. 344.

2 — Foligné ; Doughty, IV, p. 199.

3 — Journal tenu à l’armée, p. 68.

quatre vaisseaux anglais, une frégate de 28 canons (le Leostaff), une corvette de 14 (le B ïunter), et deux transports armés, 1 avaient réussi à passer devant la ville, et la division aux ordres de l’amiral Holmes était désormais trop forte pour qu’il fût raisonnable de songer à l’attaquer. Au sujet de ce combat naval projeté, Montcalm écrivait à Lévis le 26 : “ Un projet qui n’est pas mien pourra réussir, je le souhaite. Je n’ai ni consenti, ni refusé ; j’ai dit ignorance de ma part ; ce n’est pas de mon métier. ” Dans la nuit du 30 au 31 août, une frégate de 20 canons, deux corvettes et deux transports passèrent encore au-dessus de la ville. Il était évident que le feu de nos batteries était impuissant à leur barrer le chemin, car quatre autres vaisseaux ennemis réussirent la même manœuvre quelques jours plus tard. 2

Septembre était arrivé. Les Anglais assiégeaient Québec depuis près de deux mois, et le drapeau de la France flottait toujours sur les remparts de la ville dévastée. L’ennemi avait bien pu brûler ses édifices, en faire un amas de décombres ; mais à cette œuvre de destruction se bornait jusque là le succès de sa campagne. Québec n’était qu’une ruine fumante, et cette ruine héroïque semblait défier les attaques et les embûches de l’ennemi. Nous empruntons encore à Mgr de Pontbriand quelques lignes, dans laquelle il faisait de sa ville épiscopale cette peinture navrante : “ Québec a été bombardé et canonné pendant l’espace de plus de deux mois : 180 maisons ont été incendiées par des pots à

1 — Knox, II, p. 35.

2 — Ibid. p. 37 j Journal tenu à l'armée, p. 62.

feu, toutes les autres criblées par le canon et les bombes. Les murs de six pieds d’épaisseur n’ont pas résisté ; les voûtes dans lesquelles les particuliers avaient mis leurs effets ont été brûlées, écrasées et pillées pendant le siège... L’église cathédrale a été entièrement consumée. Dans le Séminaire il ne reste de logeable que la cuisine où se retire le curé de Québec avec son vicaire... L’église de la basse ville est entièrement détruite, celle des Récollets, des Jésuites et du séminaire sont hors d’état de servir sans de très grandes réparations. Il n’y a que celle des Ursulines où l’on peut faire l’office avec quelque décence... Cette communauté et celle des hospitalières ont été aussi fort endommagées.... Le palais épiscopal est presque détruit et n’offre pas un seul appartement logeable. Les voûtes ont été pillées. Les maisons des Récollets et des Jésuites sont à peu près dans la même situation ”, Cette description peut nous donner une idée de la condition lamentable où la ville était réduite au commencement de septembre. Accompagnement ordinaire des incendies, de l’effondrement des édifices et des résidences dans les villes assiégées, les pillards s’y donnaient carrière. En partie pour enrayer leurs déprédations, et pour maintenir l’ordre dans les quartiers, M. de Yaudreuil avait nommé douze officiers majors, “ choisis parmi les bourgeois les plus alertes et les plus notables ”, et dont les fonctions étaient de faire des rondes de nuit, de veiller à la discipline, “ d’arrêter les vols et les pillages avec des patrouilles ”.

Au camp de Beauport, notre armée, toujours sur le qui-vive, offrait partout à l’ennemi un front impénétrable. Montcalm, des hauteurs de Montmorency, sur-

veillait tous les mouvements des Anglais et déployait une vigilance et une activité merveilleuses. Il dormait à peine, s’attendant toujours à quelque alerte. Il lui arrivait d’écrire à Bourlamaque, à trois heures après minuit, des billets comme celui-ci : “ La nuit obscure ; il pleut; nos troupes, habillées et éveillées dans leurs tentes ; la droite et la ville des plus alertes. Je suis botté et mes chevaux sellés, c’est, à la vérité, mon allure ordinaire la nuit. Je ne me suis pas encore déshabillé depuis le 23 juin V’

Cependant, à part les essais de descente au-dessus de Québec 2, les opérations de l’ennemi semblaient avoir subi un temps d’arrêt. Du côté du Sault ils ne dessinaient aucune offensive. Aux batteries de Lévis même, le feu se ralentissait parfois. Que faisait Wolfe ? “ Il serait singulier, écrivait Montbeillard, qu’il s’en tînt aux incendies, aux ravages et à une seule tentative assez mal conduite, qui lui coûta quatre cents grenadiers, le 31 juillet, sans aucun fruit; il faut que cet homme finisse par un grand effort, par un coup de tonnerre.” Quand Montbeillard écrivait ces lignes, il ignorait que Wolfe était malade, retenu dans sa chambre, au quartier général du Sault, par une fièvre qui le consumait. Il était souffrant depuis quelque temps, mais vers le 20 août il lui devint impossible de dissimuler son indisposition, qui fut bientôt connue parmi ses troupes, où cette nouvelle causa une pénible impression.

1 — Lettres de Bourlamaque, pp. 348-349.

2 — Les Anglais essayèrent de débarquer à St Augustin, le 30 août.

Durant les derniers jours du mois d’août, Wolfe sentit sa fièvre diminuer. Cependant dans l’état de faiblesse où il était, il crut devoir demander à ses trois brigadiers de se réunir pour délibérer sur la situation. Il leur exprimait en même temps ses vues. D’après lui une attaque directe contre la ville était trop hasardeuse. C’était l’armée française qu’il fallait s’efforcer d’atteindre. Wolfe indiquait trois manœuvres qui, toutes trois, avaient pour objectif les troupes et le camp de Beauport. Dans son opinion, c’était au-dessous de Québec que l’on devait essayer de frapper un coup décisif. Sa lettre aux brigadiers était du 29 août. Le 30, après avoir conféré entre eux, ils répondirent à leur chef par une communication dans laquelle ils se prononçaient contre tout projet d’attaquer Montcalm dans ses lignes, de Montmorency à la rivière St-Charles. “ Nous sommes donc d’avis, disaient-ils, que la meilleure manière de frapper un coup effectif est de porter nos troupes sur la rive sud et de diriger nos opérations au-dessus de la ville. Quand nous nous serons établis sur la rive nord, ce qui n’est guère douteux, le marquis de Montcalm devra nous combattre suivant nos propres termes ; nous serons entre lui et sa base d’approvisionnement. ” 1 C’est-à-dire que, d’après Monckton, Townshendet Murray, on devait lever le camp du Sault, faire traverser les troupes à Lévis, les acheminer jusqu’au delà de la rivière Etchemin, les embarquer sur des vaisseaux et des berges, les faire descendre sur la rive nord, vers le Cap-Rouge, et forcer ainsi Montcalm à une bataille rangée, s’il voulait éviter de voir affamer son armée et la ville.

1 — Doughty, II, p. 239.

Wolfe acquiesça à ce projet, et renonça à celui ou plutôt à ceux qu’il avait énoncés dans sa lettre aux brigadiers. Le jour même où il recevait la réponse de ceux-ci, il écrivait à l’amiral Saunders : “ Mon mauvais état de santé m’empêche d’exécuter mon propre plan ; 1 il est d’une nature trop désespérée pour que j’ordonne aux autres de l’exécuter. Les généraux semblent avoir un sentiment commun quant aux opérations ; conséquemment je me joins à eux, et peut-être nous trouverons quelque occasion de frapper un coup.” Wolfe avait déjà eu lui-même la pensée d’essayer une descente au-dessus de Québec. Durant le mois de juillet, avant le combat de Montmorency, il était allé faire une reconnaissance de ce côté à bord de l’un des vaisseaux qui avaient forcé le passage devant la ville ; il avait scruté à travers sa lunette la falaise jusqu’au Cap- Bouge, et la possibilité d’un débarquement à l’endroit appelé St- Michel s’était présentée à son esprit. Mais les dangers d’une pareille tentative l’en avaient détourné2.

1 — “Son propre plan ” c’est à dire celui d’attaquer Montcalm par Montmorency et Beauport, comme il venait de l’exposer dans sa lettre aux brigadiers. Contrairement à plusieurs de ceux qui ont écrit sur ce sujet, c’est ainsi que nous croyons devoir interpréter ces paroles de Wolfe. Dans notre opinion elles ne pouvaient s’appliquer à l’escalade du Foulon, qu’il ne décida que le 10 septembre. Il avait ex. posé à ses lieutenants son projet d’attaquer encore l’armée française du côté de Montmorency, ce qui avait été déjà si fatal à ses troupes le 31 juillet. C’était une tentative désespérée et les brigadiers l’avaient repoussée comme telle. Alors, trop malade pour exécuter lui-même ce plan, “ son plan ”, il se ralliait à celui de ses lieutenants.

2 — Lettre de Wolfe à Pitt, 2 septembre 1759; Knox, II, p. 43-44

Et il s’était déterminé à attaquer Montcalm par le Sault- Montmorency. Maintenant il se trouvait ramené à cette première idée par la proposition de ses trois lieutenants. Le nouveau plan étant adopté, Wolfe voulut le mettre promptemsnt à exécution. Dès le 31 août les Anglais commencèrent à déblayer leur camp au Sault ; et l’on se demanda dans le nôtre ce que cela signifiait. Le 13 septembre Montbeillard écrivait : “ Cette manœuvre (le passage de nouveaux vaisseaux devant Québec) et celle du déblai du camp du Sault, très décidé aujourd’hui, fait craindre avec raison que l’ennemi ne tente de s’établir entre Québec et Montréal... M. le marquis de Montcalm a fait sa disposition. Dès qu’il sera certain que M. Wolfe aura abandonné sa position du Sault, il portera à droite la plus grande partie de ses forces, sans dégarnir absolument la gauche ; tiendra des troupes prêtes à se jeter dans la ville en cas que l’ennemi s’étant embossé, eût ruiné les batteries de la basse, afin de disputer la prise de la haute ; et un corps à portée de joindre M. de Bougainville, en cas que l’effort se fît dans sa partie.” Le 2 et le 3 septembre les Anglais effectuèrent complètement le déblaiement de leur camp et embarquèrent leurs troupes et leur artillerie, qu’ils traversèrent à l’tle d’Orléans et à Lévis. Pour protéger ce mouvement ils avaient fait avec une cinquantaine de berges une démonstration qui pouvait faire soupçonner une attaque à la droite ou à la gauche de notre ligne. Nos batteries tirèrent sur les berges qui transportaient les troupes et le matériel de l’ennemi, mais sans leur faire beaucoup de mal. Eût-il été possible de tomber sur leur arrièregarde et de leur infliger de grandes pertes ? L’auteur

du Journal tenu à V armée semble le croire et blâme Montcalm de ne l’avoir pas tenté. Mais celui-ci, dans une lettre à Lévis, soutient qu’il aurait donné dans un piège s’il eût fait ce dont on lui reproche de s’être abstenu. 1

L’évacuation du Sault-Montmorency par les Anglais faisait entrer le siège de Québec dans sa quatrième et dernière phase. Elle devait naturellement avoir pour corollaire une modification dans la situation de notre armée. Dès le soir du 3 septembre, Montcalm écrivait à Lévis: “ La droite est renforcée de deux mille hommes ; j’y passe demain, et Poulhariès reste général depuis le Sault jusqu’à l’église de Beauport. Nous avons toujours dix-neuf bâtiments au-dessus de Québec, et Bougainville, garde-côte, toujours en l’air. Je m’établis de ma personne à la maison de Salaberry pour être en belle vue et à portée de tout.” On fit camper le bataillon de Guyenne tout à fait à la droite, pour aller partout où le besoin l’exigerait et même au-dessus de Québec s’il le fallait. 2 Et effectivement, le 5, Montcalm voyant que l’ennemi faisait marcher des troupes au sud vers la rivière Etchemin, envoyait ce bataillon camper sur les hauteurs d’ Abraham. Il en prévenait Bougainville par ces lignes : “ Le mouvement des ennemis, mon cher Bougainville, est si considérable que je crains qu’il ne passe la rivière des Etchemins et qu’il ne cherche à nous dérober une marche pour nous couper la communication, de sorte que je fais marcher le régiment de Guyenne en entier,

1 — Lettres de Montcalm , p. 223.

2 — Journal de' Montcalm, p. 603.

sauf un capitaine, un lieutenant et cinquante soldats des moins ingambes pour garder leurs drapeaux, tentes et équipages. C’est à vous, mon cher Bougainville, à les emmener avec vous ou de les laisser dans la communication du Cap-Bouge, à l’Anse-des-Mères, pour relever les postes, ce qui nous conviendrait le mieux, pour être à même de rappeler ce régiment, s’il était besoin dans notre partie.” Et à ce billet, le chevalier de Montreuil ajoutait : “ M. le marquis de Montcalm m’a chargé de marquer à M. de Bougainville que le régiment de Guyenne serait en réserve sur le grand chemin derrière l’anse St- Michel ou Sillery, pour être à portée de secourir la gauche et la droite. Il m’a chargé encore de lui dire d’être toujours de l’avant des ennemis, c’est-à-dire plus haut qu’eux. Vous êtes le maître de disposer du régiment de Guyenne V’ Plût au ciel que ce régiment fût resté sur les hauteurs d’ Abraham ! Malheureusement, le 6 septembre, M. de Vaudreuil écrivait à Bougainville pour l’informer des renforts qu’on allait lui envoyer, et qui porteraient à 20U0 le chiffre total des troupes sous ses ordres; et il ajoutait: “ Si vous vous trouvez assez fort avec ces dispositions, comme cela vous paraît, nous retirerons le régiment de Guyenne pour le faire rentrer dans son camp... Songez que c’est un corps pesant qui ne peut pas faire le métier de courir dans une communication... A l’égard de laisser Guyenne à l’Anse-des-Mères, cela ne se peut parce qu’il n’y a pas de bois 1 2.” Evidemment, Bougainville acquiesça à cette

1 — Montcalm à Bougainville, 5 s^pt, 1759; Doughty, IV, p. 93.

2 — Vaudreuil à Bougainville , le 6 sept. 1659 ; Doughty, IV,

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proposition du gouverneur, car le même jour celui-ci lui écrivait : “ Guyenne est rentré.”

Pendant que dans l’armée française on s’efforçait de suivre les mouvements de l’ennemi et de deviner ses desseins, Wolfe se préparait à faire sa dernière tentative avant d’abandonner la partie. Tant au physique qu’au moral il traversait en ce moment de sombres heures. Sa lettre du 30 août à l’amiral Saunders pouvait donner un aperçu de son douloureux état d’esprit. “ Je suis conscient de mes propres erreurs dans le cours de la campagne, y disait-il, et j’estime qu’un peu plus ou un peu moins de blâme pour un homme qui doit nécessairement être perdu est de minime ou de nulle conséquence 1.” Dans sa lettre du 2 septembre à William Pitt, après avoir exposé au ministre la situation, il ajoutait: “ Il y a un tel choix de difficultés, que je me reconnais très embarrassé pour prendre une détermination. Les affaires de la Grande-Bretagne, je le sais, demandent les plus vigoureuses mesures ; mais le courage d’une poignée de braves troupes ne doit être mis en œuvre que s’il y a quelque espoir. Cependant, vous pouvez demeurer assuré que le peu de temps qui reste avant la fin de cette campagne sera employé (en tant que je suis concerné) pour l’honneur de sa Majesté et l’intérêt de la nation 2 Enfin, le 9 septembre, il écrivait au secrétaire d’Etat Holderness, une lettre qui se terminait par ces mots, où se trahissait la tristesse de son âme : “ Je suis assez rétabli pour m’occuper du service ; mais ma constitution est entièrement

1 — Doughty, II, p. 151.

2— Knox, vol. Il, p. 49.

ruinée, sans que j’aie la consolation d’avoir rendu aucun service considérable à l’Etat, et sans que j'aie l'espoir d'en rendre 1 2 ”. A ce moment, W olfe, résolu à risquer une descente au-dessus de Québec, conformément à l’avis de ses brigadiers, n’avait aucune confiance au résultat. Mais la saison avançait ; la flotte anglaise ne pouvait rester très longtemps encore devant Québec, et risquer de se trouver exposée ici aux tempêtes d’automne ; on ne pouvait plus compter sur l’arrivée d’Amherst, qui s’immobilisait au lac Champlain devant la forte position prise par Bourlamaque à l’Ile-aux- Noix. Il fallait agir sans retard ou lever le siège a. Les défenseurs de Québec commençaient à entrevoir le moment de la délivrance. Yaudreuil écrivait à Bourlamaque que le grand projet des Anglais paraissait avoir échoué. Montcalm, au milieu de ses anxiétés, avait quelques éclairs d’espérance. Il écrivait à Lévis : “ Voici un travail à faire, au cas où la colonie soit sauvée, car elle ne l’est pas encore ”. Quelques jours après, le ton devenait plus confiant : “ N’importe, l’Anglais restât-il jusqu’au 1er novembre, nous soutiendrons ”. Il commençait à parler de ce que l’on ferait l’hiver prochain : “ Quel est votre projet d’habitation pour l’hiver ? écrivait-il à Bourlamaque. Québec, en vérité, ne sera pas habitable, et nous n’y aurons pas de troupes ”. Ce bil-

1 — Doughty, III, p. 14.

2 — On commençait à se dire, dans l’armée anglaise, qu’il faudrait peut être s’en retourner sans avoir pris Québec. Et l’on parlait de construire, sur l’Ile-aux-Coudres, un fort capable de contenir 1500 hommes, qu’on y laisserait comme garni' son pendant l’hiver. (Knox, II, pp. 14, 21, 28.)

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let, daté du 11 septembre, était le dernier que celui-ci dût recevoir de lui !

Cependant les vaisseaux anglais au-dessus de Québec montaient et redescendaient le fleuve à chaque marée, et Bougainville suivait leur marche et y proportionnait la sienne, Montcalm lui écrivait : “ Le point important est de bien suivre les mouvements du corps que vous avez par eau vis-à-vis de vou3. ” Le général inclinait fortement à croire que si l’ennemi tentait une descente ce serait au-dessus du Cap-Bouge, où Bougainville se tenait principalement.

Wolfe lui-même n’était pas encore fixé sur ce point. Il avait acquiescé à la proposition des brigadiers de faire une tentative au-dessus de Québec. Mais ceux-ci ne songeaient pas à la faire en bas de Sillery. Le 10, après s’être bien convaincu que, sans une surprise, le débarquement serait impossible, en face du va-et-vient continuel de Bougainville, et que cette surprise ne pouvait avoir lieu qu’à l’endroit le plus inattendu, c’està dire, très près de la ville même, il alla faire une reconnaissance afin d’examiner, de la rive sud, au-dessous de la rivière Etchemin, quelles chances pourrait offrir la rive nord, vis-à-vis cet endroit, pour une descente et une escalade des hauteurs. A travers sa lunette il étudia longuement les anses et l’escarpement qu’il avait devant lui, de l’autre côté du fleuve. Quand il eût fini cet examen, son parti était pris. Le débarquement aurait lieu à l’Anse-au-Foulon, à un mille et demi de Québec. Il se ferait la nuit ; on essaierait, dans les ténèbres, d’escalader la falaise, et de surprendre le poste dont Wolfe avait vu les tentes sur la hauteur. Si la surprise manquait, la tentative serait

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avortée. Si elle réussissait, avant le jour l’armée anglaise pourrait être rangée sur les Plaines d’Abraham, et alors, ou bien Moutcalm serait forcé de livrer cette bataille désirée en vain par Wolfe depuis deux mois, ou bien il verrait son armée et la ville réduite à la famine par l’interruption de ses convois de vivres. L’amiral Holmes, ainsi que les brigadiers Monckton et Townshend accompagnaient Wolfe dans cette reconnaissance, mais il semblerait qu’il n’exposa pas à ceux- ci tous les détails de son plan, puisqu’ils lui demandèrent au dernier moment des informations additionnelles. Les régiments de Wolfe avaient été embarqués à bord des vaisseaux de l’amiral Holmes le 5 et le 6 septembre. Le 8, la température devint pluvieuse ; comme le mauvais temps semblait devoir retarder les opérations, et que l’encombrement des troupes sur les navires pouvaient devenir nuisible à leur santé, environ 1500 soldats débarquèrent et allèrent camper dans le village et l’église de Saint- Nicolas, Ils devaient se rembarquer au premier signal. Dans l’armée anglaise on savait que le dénouement était proche, qu’un coup important se préparait, et l’on attendait avec impatience le moment d’agir. Wolfe se tenait à bord du Sutherland.

Sur la rive nord, notre corps d’observation surveillait la flotte de l’amiral Holmes, guettait les allées et venues de ses berges, et se portait aux endroits qu’elles semblaient parfois menacer. Les desseins des Anglais paraissaient encore assez obscurs aux chefs de notre armée. Le 8 septembre, Yaudreuil écrivait à Bougainville : “ L’ennemi ne peut avoir que deux objets : la diversion, ou s’établir en haut ; à vrai dire je crois plutôt le premier. ” Ainsi, à ce moment, le gouver-

neur était d’avis que tous les mouvements des Anglais au-dessus de Québec pouvaient avoir pour but de détourner notre attention d’une attaque qu’ils auraient eu l’idée de faire contre la ville ou le camp de Beauport. Bougainville avait sous ses ordres environ 2,200 hommes — sans compter les sauvages, — répartis comme suit : 100 hommes au poste du Foulon, commandés par Vergor; 30 hommes à la batterie de Samos, composée de quatre canons ; 50 hommes au poste de St-Michel commandés par le capitaine Douglas; 100 hommes à Sillery, commandés par M. de Remigny ; 250 au Cap- Rouge, commandés par M. de Beaubassin ; 180 à St- Augustin, 190 à la Pointe-aux-Trembles et 200 à Jacques-Cartier. Il avait en outre sous la main un corps ambulant d’environ 1000 hommes, composé de la cavalerie, des volontaires de Duprat, de ceux de Repentigny, et des piquets tirés des bataillons de Guyenne, de Béarn et de Royal-Roussillon h Ce corps comprenait les grenadiers et était composé de soldats d’élite.

Le 10 septembre, le munitionnaire Cadet informa M. de Bougainville que des bateaux chargés de deux mille minots de farine allaient descendre de Batiscan, le priant de protéger leur passage. Et le 12, il lui écrivait de nouveau pour lui demander de faire en sorte que les bateaux descendissent la nuit suivante jusqu’à Québec, sans quoi il serait obligé d’envoyer chercher ces vivres en charrette. “ S’ils venaient par eau, cela nous épargnerait bien de la peine, ” ajoutait-il. Funeste coïncidence ! c’était cette nuit là même que Wolfe

1 — Vaudreuil à Bougainville, 6 septembre 1759 ; Doughty, IV, p. 99.

venait de fixer pour l’attaque projetée depuis le commencement de septembre.

Le 11, les troupes anglaises avaient reçu avis de ce tenir prêtes au débarquement. Le général leur indiquait l’ordre dans lequel il aurait lieu. Les différents régiments devaient descendre dans les bateaux vers neuf heures du soir, le 12 septembre. Une lumière dans les grands haubans du mât de hune du Sutherland serait le signal du ralliement de tous les bateaux plats, par le travers de ce navire, entre lui et la rive sud. Deux lumières au même endroit, l’une au dessus de l’autre, donneraient le signal du départ. Le 12 septembre, Wolfe envoyait à ses soldats son dernier ordre du jour. “ Les forces de l’ennemi sont maintenant divisées, y lisait-on. Les vivres sont rares dans son camp, et un mécontentement général règne parmi les Canadiens... Un coup vigoureux frappé par l’armée à cette heure peut déterminer la chute du Canada... Officiers et soldats se rappelleront ce que leur pays attend d’eux, et ce qu’un corps d’hommes résolus et rompus à la guerre est capable de faire contre cinq faibles bataillons français, entremêlés de paysans indisciplinés... ”

Durant la soirée qui précéda le jour fatidique du 13 septembre 1759, Wolfe parut pénétré d’un sombre pressentiment. On rapporte que, dans sa cabine du Sutherland, conversant avec son ami, John Jervis 1, commandant du Porcupine, il lui avoua qu’il s’attendait à être tué le lendemain. C’est à cet ancien compagnon d’études qu’il confia son testament, et le portrait de miss Catherine Lowther, sa fiancée, à qui cette

1 — Il devint amiral sous le nom de Lord St Vincent.

miniature devait être remise. Il écrivit aussi deux lettres, les deux dernières que sa main traça, l’une au brigadier Monckton, l’autre au brigadier Townshend, en réponse à une communication qu’il venait de recevoir. Ses trois lieutenants lui avaient adressé une lettre conjointe, dans laquelle ils se déclaraient insuffisamment renseignés, quant à la tâche qu’ils auraient à remplir dans la descente projetée, et particulièrement quant à l’endroit ou aux endroits précis où l’attaque aurait lieu. Et, ne trouvant aucune information sur ce point dans les ordres à l’armée, craignant d’autre part de commettre quelques erreurs, ils se croyaient justifiés de faire cette demande. Wolfe adressait sa réponse à Monckton, le premier des brigadiers. Il lui désignait formellement le point de débarquement. “ L’eodroit, disait-il, s’appelle le Foulon, distant de deux milles et demi de Québec, où vous vous souvenez sans doute d’avoir vu un campement de douze ou treize tentes, avec un abatis au-dessous.” Puis il ajoutait ces quelques lignes, où s’accusait un trait de caractère qui se manifestait chez lui de temps à autre, une certaine raideur d’attitude et de ton, assez déconcertante pour ceux qui en étaient l’objet : “ Ce n’est pas l’habitude de désigner dans les ordres publics le point direct d’une attaque, ni pour des officiers subalternes, qui ne sont pas chargés d’un devoir spécial, de demander des instructions à ce propos.” La lettre à Townshend était plus brève. Wolfe lui disait que Monckton était chargé de la première descente et de la preini ère attaque, et que, si elles réussissaient, il lui incomberait de donner aux troupes restées en arrière l’ordre de faire leur débarquement avec le plus de célérité possible, vu que ces trou-

pes étaient sous ses ordres. “ Quand les 3,600 hommes maintenant sur les vaisseaux seront à terre, ajoutait-il, je n’ai aucun doute quelconque que nous serons capables de combattre et de vaincre l’armée française, et je sais que vous y donnerez votre meilleur concours.” 1 Ces lettres étaient datées comme suit : “ Sutherland , huit heures et demie, 12 septembre 1759.”

Une demi-heure plus tard, le premier détachement qui devait débarquer, composé d’environ 1800 hommes, descendit dans les bateaux. La nuit était calme et belle. La marée montait encore, et les embarcations se laissèrent porter par elle lentement jusqu’à ce que la lumière allumée dans les grands haubans du mât de hune du Sutherland vînt leur indiquer qu’il était temps de se rallier par le travers de ce navire, à peu près à la hauteur du Cap-Rouge. Vers une heure et demie, le reflux commença à se faire sentir; deux lumières, l’une au-dessus de l’autre, brillèrent soudain dans les haubans du Sutherland ; et immédiatement les trente bateaux plats, chargés d’hommes silencieux, commencèrent à descendre, au milieu des ténèbres, le fleuve dont les ondes étaient déjà légèrement agitées par un vent de sud-ouest. Les nuages qui avaient envahi le firmament assombrissaient les flots. On avait recommandé aux troupes la plus grande circonspection, afin que rien d’insolite ne vînt révéler aux sentinelles françaises, sur le rivage, l’approche de cette flottille. Et les bateaux s’avançaient sans bruit, dans la tranquillité nocturne, se dirigeant vers le point où devait se faire la descente. Wolfe, dans une des premières embarcations, devait sentir une poignante émotion l’étreindre à

1 — Doughty, VI, p. 59-61.

cette heure solennelle. Quelle vive impression les officiers qui l’entouraient ne durent-ils pas éprouver, lorsqu’ils l’entendirent murmurer à voix basse cette élégie de Gray, Le Cimetière, où se trouvent ces vers :

The boast of heraldry, the pomp of power And ail that beauty, ail that wealth e’er gave Await alike th’inevitable hour,

The paths of glory lead but to the grave.

Evidemment, comme son illustre rival, Wolfe prisait très haut le don littéraire, car, après avoir dit ces vers, dont le charme mélancolique semblait correspondre aux secrets sentiments de son cœur, il ajouta : “ J’aimerais mieux avoir écrit ce poème que de prendre Québec demain.”

Il y avait bientôt deux heures que les bateaux descendaient le courant. Ils se rapprochaient de la rive nord, où s’échelonnaient les postes de Bougainville. Ils avaient dépassé Sillery. Allaient-ils atteindre le Foulon sans être signalés et assaillis ? — Tout à coup, dans la nuit, un cri se fait entendre du haut de la falaise : “ Qui vive ? ” — Une sentinelle a perçu des bruits de rames, et distingué sur l’eau des formes indécises et mouvantes. Le moment est critique. Mais la présence d’esprit d’un officier anglais, qui, par bonheur possède bien la langue française, va tout sauver. — “ France,” répond-il. Et les bateaux continuent d’avancer, sans que la sentinelle suspecte la présence d’ennemis. Ce qui peut expliquer ce manque de défiance, c’est que le passage du convoi de provisions, cette nuit même, avait été signalé dans les postes. 1 Les Anglais avaient

1 — “ Les postes depuis la Pointe-aux-Trembles, eurent ordre de ne point faire de bruit.” ( Mémoires et observations de M. de la Pause .

connu par un déserteur cette particularité et en avaient escompté l’avantage. Ce qu’ils ne savaient pas, par exemple, c’est que le convoi avait été contremandé à la dernière minute. Par quel incroyable malentendu n’avait-on pas signifié aux postes ce contre-ordre ? C’est là un de ces accidents incompréhensibles dont on ne sait à qui attribuer précisément la responsabilité, et qui entraînent parfois les plus désastreuses conséquences. 1 Cependant le péril d’être découvert n’était pas encore écarté. Devant la batterie de Samos, une autre sentinelle jeta elle aussi son “ qui vive ” aux bateaux. — “ Convoi de provisions, ” répondit le même officier ; “ mais ne faites pas de bruit, les Anglais vont nous entendre. ” Ceci était plausible, la corvette le Hunter étant mouillée non loin de là au milieu du fleuve. Quelques minutes plus tard les premières embarcations touchaient le rivage un peu audessous de l’endroit déterminé. Elles portaient l’infanterie légère, à qui Wolfe avait confié la tâche de gravir la hauteur. Vingt-quatre hommes choisis, sous le commandement du capitaine Delaune, devaient grimper d’abord le long du roc abrupt, suivis de trois compagnies de leur corps. S’ils parvenaient au sommet et y prenaient pied sans encombre, le reste devait suivre. Ces intrépides soldats s’élancèrent, grimpant et s’accrochant aux infractuosités de l’escarpement et aux touffes d’arbustes qui croissaient dans les interstices du roc. Après les plus énergiques efforts ils atteignirent la crête de la falaise. Tout y était silence ! A leur droite se

1 — Etait-ce Bougainville qui était responsable de cette faute ? Des historiens l’ont affirmé et ont vivement critiqué cet officier pour son dangereux oubli.

dressait un groupe de tentes qui abritaient le poste du trop fameux Vergor. Ils foncèrent sur ce petit campement, que leur livrait la plus criminelle négligence. Des détonations éclatèrent, et en quelques minutes les hommes de Yergor et leur chef, plongés dans le sommeil, étaient dispersés ou faits prisonniers. 1 Les cris de victoire de ses éclaireurs annonçaient à Wolfe et à ses compagnons anxieux restés sur le rivage que le chemin était libre. Le sentier coupé d’abatis fut promptement déblayé, et bientôt les dix-huit cents soldats anglais étaient rendus sur la hauteur. Il pouvait être environ cinq heures du matin. 2

A ce moment, au camp de Beauport, Montcalm, qui était resté debout durant toute cette mémorable nuit, donnait ordre à Johnstone, attaché comme aide de camp à sa personne, depuis le départ de Lévis 3, de faire rentrer dans leurs tentes les troupes, tenues jusqu’à cette heure en alerte aux retranchements. Durant la soirée, un grand mouvement de berges et de troupes avait eu lieu au-dessous de la ville ; des embarcations chargées d’hommes s’étaient détachées de la flotte de l’amiral

1 — Le poste, qui aurait dû compter au moins cent hommes, n’en avait, paraît-il, que trente, en ce moment. Vergor aurait permis à un grand nombre de militaires de Lorette d’aller travailler chez eux à leurs récoltes (à condition d’aller aussi travailler pour lui sur une terre qu’il avait dans cette paroisse). Ce détail est donné par le sieur de C. — Des relations disent que Vergor fut blessé au talon.

2 — Fraser, p. 19 ; Knox, II, p. 68.

3 — Johnstone était un officier écossais jacobite, qui avait pris du service dans les troupes françaises, avait assisté au siège de Louisbourg, et était passé, en 1758, au Canada, où il était devenu aide de camp de Lévis.

Saunders, et s’étaient avancées jusqu’au milieu du chenal en face de Beauport, comme si l’ennemi se fût proposé de tenter un débarquement. Pendant ce temps, les batteries de Lévis ouvraient sur la ville une furieuse canonnade. Vers minuit, M. de Poulhariès commandant de Royal-Roussillon, qui campait en arrière des quartiers de Montcalm à la maison de Salaberry, vint le prévenir qu’on apercevait des berges en face de son bataillon. Immédiatement le général fit donner ordre aux troupes de prendre les armes et de border le retranchement. Et il envoya son aide de camp Marcel auprès de M. de Yaudreuil avec instruction de lui expédier un cavalier d’ordonnance s’il se passait quelque chose d’extraordinaire à la droite de l’armée. Il sortit ensuite et marcha quelque temps avec Poulhariès et Johnstone, entre sa maison et le ravin de Beauport. A une heure du matin il renvoyait le commandant de Royal- Roussillon à ses quartiers, et continuait à marcher avec l’officier écossais. C’était à peu près le moment où, là bas, les bateaux chargés des soldats de Wolfe s’éloignaient du Sutherland.

Montcalm se sentait en proie à une vive agitation. Il était inquiet du convoi de vivres qu’il savait devoir descendre par eau cette nuit. A plusieurs reprises il répéta à son compagnon de veille que la perte de ce convoi serait désastreuse, l’armée n’ayant que pour deux jours de vivres. L’anxiété cruelle qui le torturait était sans doute un présage du sort fatal que lui réservait la journée du 13 septembre.

A l’aube, il entendit le canon de Samos. Plus de doute ! le convoi avait été découvert et capturé par les ennemis. Hélas ! c’était bien pis ; c’était notre batterie

qui, après avoir laissé passer les Anglais, tirait contre eux une décharge inutile.

Il faisait jour, tout semblait tranquille au camp anglais sur les hauteurs de Lévis ; aucun message n’était venu de M. de Yaudreuil. C’est alors que Montcalm ordonna de faire rentrer l’armée. Lui-même ayant pris avec Johnstone plusieurs tasses de thé, dont il sentait le besoin après une nuit sans sommeil, ordonna de seller ses chevaux pour se rendre à l’ouvrage à cornes, chez M. de Yaudreuil1, et se renseigner sur la cause des décharges d’artillerie à Samos. Il pouvait être six heures et demie 2. Que l’on s’imagine sa consternation quand, en arrivant dans la cour de la maison où logeait le gouverneur, il apprit que les Anglais étaient sur les hauteurs d’Abraham. Un des hommes du poste de M. de Vergor, échappé aux ennemis, en avait donné la première nouvelle à Québec, et M. de Bernetz s’était hâté d’en informer M. de Vaudreuil par un billet. On avait d’abord refusé d’ajouter foi à cette information, croyant que la peur avait fait perdre la tête au fuyard. Mais il fallut bien se rendre lorsque l’on vit de loin, sur la hauteur, des habits rouges escarmoucher avec des Cana-

1 — M. de Vaudreuil, depuis que l’on avait dégarni la gauche pour renforcer la droite, s’était rapproché du pont et avait établi ses quartiers à peu de distance du retranchement appelé “ l’ouvrage à cornes ”, qui protégeait la tête de ce pont, en face de la Pointe-aux- Lièvres.

2 — Nous empruntons la plupart de ces détails sur la nuit que passa Montcalm, avant la bataille des Plaines d’Abraham, au Dialogue in hades, dont l’auteur est Johnstone lui-même. C’est un témoin de première valeur. Il ne quitta pas Montcalm de la nuit.

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diens et des sauvages. M. de Vaudreuil sortait en ce moment de la maison. Montcalm conféra un instant avec lui ; puis se retournant vers Johnstone : “ L’affaire est sérieuse, lui dit-il. Courez ventre à terre à Beauport, ordonnez à Poulbariès de demeurer au ravin avec deux cents hommes, et de m’envoyer sans retard tout le reste de la gauche sur les Plaines d’ Abraham. ” Et, piquant des deux, il galopa vers la hauteur.

Le bataillon de Guyenne y était déjà rendu entre la ville et l’ennemi, que sa présence contenait. C’était le major-général de l’armée, M. de Montreuil, qui, instruit de la présence des Anglais sur les Plaines, avait ordonné à ce bataillon de marcher b

On a beaucoup discuté sur la question de savoir comment il se faisait que ce corps ne fût pas campé sur les hauteurs en avant de Québec, comme on l’avait d’abord décidé. On a voulu en faire peser la responsabilité, les uns sur Bougainville, les autres sur Montcalm. On a soutenu que le bataillon de Guyenne, posté sur les Plaines d’Abraham le 5 juillet, en avait été retiré subséquemment à l’insu du gouverneur ; fausse manoeuvre à laquelle Wolfe dut la réussite de sa téméraire entreprise. Vaudreuil, lui-même, dans sa lettre du 5 octobre 1759 au ministre de la marine, dit que Guyenne fut retiré le 12 septembre, veille de la bataille. Où est la vérité dans tout cela ? D’abord une chose nous paraît incontestable : c’est que M. de Vaudreuil lui-même avait ordonné, le 6 septembre, de ramener Guyenne des Plaines d’Abraham au camp. Sa propre lettre de ce jour à Bougainville l’établit péremp-

1 — Journal de Lévis, p. 207.

toirement. Nous l’avons citée plus haut. Ce n’est donc pas le 12 septembre au soir, mais le 6, que ce bataillon fut retiré de la hauteur. C’est le 6 que le gouverneur écrivait à Bougainville : “ Guyenne est rentré.” Lorsqu’il parle du 12 au ministre de la marine, il est évidemment desservi par sa mémoire.

Faisons un pas de plus. Si l’on en croit plusieurs témoignages concordants, Montcalm voulait renvoyer Guyenne sur les hauteurs ; il en avait même donné l’ordre, dont l’exécution aurait été suspendue par Vaudreuil. Johnstone affirme que, dès le 11 septembre, le général donna instruction à Montreuil de faire “ camper ce bataillon sur les Plaines, et de l’y faire rester jusqu’à nouvel ordre. 1 ” Et Montbeillard corrobore indirectement cette affirmation quand il écrit : “ Par quelle fatalité le régiment de Guyenne, qu’on avait résolu de faire camper sur les hauteurs au-dessus de Québec, était-il encore (le matin du 13 septembre) dans notre camp ?” 2 Enfin, M. Récher, le curé de Québec, dans son journal, écrit cette note à la date du 12 septembre : “ Mercredi, ordre donné par M. de Montcalm — et ensuite révoqué par M. de Yaudreuil, disant : “ nous verrons cela demain ” — au bataillon de Guyenne d’aller camper au Foulon. ” 3 D’aller camper au Foulon ! Si cela eût été fait, la hardie tentative de Wolfe pouvait se changer en désastre, et Québec était sauvé !

1 — A dialogue in hades, p. 36.

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