‹ Le marquis de MontcalmChapitre 22 sur 42 · Tournai de Montcalm , p · texte numérisé non relu

Tournai de Montcalm , p

3 — M. Jean- Félix- Récher, curé de Québec, et son journal, par Mgr Henri Têtu ^ Bulletin des Recherches Historiques, 1903, vol. 9, p. 139. — Le témoignage de M. Récher, corrobore absolument celui de Johnstone.

Mais quelle qu’en fût la raison, quelles que fussent les personnes responsables, cela n’avait pas été fait ; et Wolfe était rendu avec ses régiments sur les Plaines d’Abraham. Du premier coup d’œil, Montcalm put se convaincre que ce n’était pas là un simple détachement, et qu’il avait devant lui au moins une partie considérable de l’armée anglaise.

Après avoir surpris le poste de Yergor, Wolfe avait envoyé les compagnies d’infanterie légère s’emparer de la batterie de Samos \ dont les artilleurs avertis par la fusillade du Foulon, avait ouvert le feu contre les bateaux anglais. Puis, étant allé lui-même reconnaître le terrain, il avait fait marcher ses troupes par files jusqu’aux Plaines d’Abraham, un peu en avant de l’ancien terrain des courses. Après une première disposition des régiments qu’il avait sous la main, il en avait fait une seconde, aussitôt que les corps restés à bord des vaisseaux et celui qu’il avait fait traverser du camp de Lévis, eurent été arrivés. L’armée anglaise était formée sur deux lignes. Elle s’étendait de l’escarpement, du côté du fleuve, jusque vers le chemin Ste- Foy. Les régiments étaient disposés comme suit, de droite à gauche : Otway, les grenadiers de Louisbourg, Bragg, Kennedy, Lascelles, les Highlanders, Anstruther. Sur la gauche, à la hauteur du chemin Ste-Foy, Wolfe avait placé en potence le régiment d’Amherst avec les

1 — On lit dans la Relation du siège de Québec , qui fait partie des papiers de Bougainville : “ Le même jour, (19 juillet), on transporta à Samos, à trois quarts de lieue de la ville, un mortier et quelques canons de 18.” (Doughty, V, p. 315). Les Anglais ont appelé cette batterie, dans leurs relations: the four gun battery.

deux bataillons du Royal- Américain, sous le commandement de Townshend, afin de protéger le flanc de son armée. Le régiment de Webb formait la réserve sous les ordres du colonel Burton. Monckton commandait la droite, Murray le centre, et Townshend la gauche.

En voyant toutes ces troupes déployées devant lui, à travers le plateau, au-delà des Buttes-à Neveu, 1 Montcalm comprit toute la gravité de la situation. Wolfe résolu à tout risquer pour éviter de retourner en Angleterre avec l’humiliation d’un échec, avait violenté la fortune. Et il avait eu ce premier bonheur de conquérir presque sans effort un champ de bataille longtemps désiré par lui. Maintenant il était là, à un mille de Québec ; ses tirailleurs faisaient déjà le coup de feu avec les nôtres. Quel parti prendre? Montcalm se voyait débordé par une succession d’accidents désastreux. Etait-il encore maître de choisir sa manœuvre ? On pouvait se le demander.

En partant du quartier-général de M. de Vaudreuil, il avait ordonné de faire avancer un piquet par bataillon et 600 hommes de Montréal. En même temps il mandait à M. de Senezergues de faire suivre le gouvernement des Trois-Rivières et 100 hommes de celui de Québec. Du pont de bateaux, il dépêcha encore une ordonnance pour faire marcher La Sarre, Languedoc et 400 hommes de milice. Quelques instants plus tard une autre estafette allait porter à Béarn un ordre analogue. Et bientôt ce bataillon, déjà en route, rencon-

1 — On appelait ainsi — d’après un sieur Neveu ou Nepveu, qui avait eu un moulin à cet endroit — les ondulations de terrain entre la ville et le coteau où sont les tours Martello-

trait le major-général Montreuil qui s’en allait en personne faire marcher Royal-Roussillon et d’autres troupes, et leur faire rejoindre les premiers régiments rendus sur les hauteurs les plus près de la ville. 1

Presque toutes ces troupes étaient celles du centre et de la droite du camp de Beauport. Mais il y avait celles de la gauche qui comptaient parmi nos meilleures. Un des reproches adressés à Montcalm est de ne pas les avoir fait donner ce jour- là. “ Le sort de Québec dépendant du succès de la bataille, il devait réunir toutes ses forces, il était donc inutile délaisser un corps de 1500 hommes à notre camp.” 2 Or Montcalm avait précisément ordonné de le faire marcher. Nous avons vu plus haut qu’il avait dépêché Johnstone à M. de Poulhariès pour lui enjoindre d’envoyer toute la gauche sur les Plaines, moins 200 hommes. Pourquoi n’arrivait-elle pas ? Si l’on en croit l’aide de camp, voici ce qui s’était passé. Il avait trouvé le commandant de Royal-Roussillon au ravin de Beauport et lui avait transmis l’ordre du général. Puis il était allé donner quelques instructions aux quartiers occupés par Montcalm. Revenant vers M. de Poulhariès, il l’avait rencontré accompagné de M. de Senezergues et de M. de Lotbinière, aide de camp de Yaudreuil. Poulhariès lui fit répéter l’ordre de Montcalm. Johnstone le répéta, ajoutant qu’à sa place il marcherait lui-même sans retard avec toute la gauche. Alors le lieutenant-colonel de Royal-Roussillon lui montra un ordre écrit, signé “Montreuil,” que Lotbinière venait de lui remettre de la

1 — Malartic, p. 284.

2 — Journal tenu à l'armée , p. 67.

part de Vaudreuil. Cet ordre disait que “ pas un homme delà gauche ne devait bouger du camp.” Johnstone insista, rappelant que 2000 hommes de plus pouvaient faire une énorme différence dans la bataille. M. de Senezergues lui conseillant de faire marcher lui-même la gauche, sous sa responsabilité, l’aide de camp répondit que, chargé de transmettre un ordre, il ne pouvait aller au delà, ajoutant que, dans la position de M. de Senezergues, remplaçant de Lévis, il n’hésiterait pas à agir. Puis, les voyant irrésolus, il éperonna son cheval et alla rejoindre Montcalm sur les Plaines 1. Si le récit de l'officier jacobite est exact, on avait là une preuve frappante des funestes conséquences qu’entraîne la division dans le commandement.

Vers neuf heures et demie du matin 2 tous les bataillons et les milices de la droite et du centre étaient rendus sur les hauteurs. Montcalm pouvait avoir sous la main à ce moment 4,000 hommes. 3 Mais dans ce chif-

1 — Dialogue in hades, p. 40.

2 — Malartic, p. 284.

3 — Il n’y a pas sur ce point d’état officiel. Le Journal tenu à l'armée dit 4,500 (p. 66) ; Bigot dit 3,500 (Dussieux, p.402) ; Malartic dit 2,500 (p. 285) ; Lévis dit 3,500 ( Journal , p. 208) ; Foligné dit 3,500 (Doughty IV, p. 205). En tenant compte des miliciens, des sauvages, de quelques piquets détachés de la garnison, nous croyons que le chiffre de 4,000 est assez près de la vérité.

L’armée avait été bien diminuée par le détachement parti avec Lévis et par la désertion. “ L’armée diminuait tous les jours par ces désertions ”, lisons-nous dans le Journal abrégé d'un aide de camp de M. le marquis de Montcalm ; “et de 15,000 hommes qui en faisaient la force à l’entrée de la campagne, elle était réduite à 9,000 et quelques cents hommes, y compris le corps de M. de Bougainville ”. (Doughty, V, p. 293)-

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fre les réguliers ne figuraient que pour environ 2,000 f car les compagnies de grenadiers et plusieurs piquets d’élite étaient avec Bougainville. Les 4,800 soldats de Wolfe au contraire étaient tous des réguliers. 1 Four suppléer à l’insuffisance de ses forces, Montcaîm voulut au moins avoir de son côté l’avantage de l’artillerie. Il y avait dans la ville de Québec, à la batterie du Palais, vingt-cinq canons de cuivre, pièces de campagne, qui amenées sur la hauteur auraient pu infliger à Wolfe des pertes cruelles et changer peut-être le sort de la journée. Montcaîm les fit demander, paraît-il à M. de Ramezay, commandant de la ville 2, qui en avait déjà envoyé trois. Johnstone arrivait précisément de Beau-

1 — Knox donne le chiffre précis de 4,816 hommes (.vol, II, p. 70). Et il s’appuie sur un état détaillé et officiel. Faisant allusion à la qualité de ses soldats, Wolfe disait dans une lettre à sa mère, datée du 31 août 1759 : “ Le marquis de Montcalm est à la tête d’un grand nombre de mauvais soldats et moi à la tête d’un petit nombre de bons soldats, qui ne demandent rien tant que de se mesurer avec lui ; mais le vieux rusé évite une action, parce qu’il n’est pas sûr de son armée.” Dans cette même lettre il écrivait : “ Le fait que je vous écris doit vous convaincre que nuis maux personnels (autres que la défaite et le désappointement) ne me sont survenus. L’ennemi ne risque rien, et je ne puis en conscience risquer toute l’armée. Mon antagoniste s’est renfermé sagement dans des retranchements inaccessibles, où je ne puis l’atteindre sans faire verser des torrents de sang, et cela peut-être en pure perte.” (Doughty, VI, p. 37).

2 M. de Ramezay venait à peine de reprendre son poste.

Il avait été malade à l’hôpital pendant près d’un mois. M. de Bernetz, le commandant en second, l’avait été aussi en même temps. Et, à tour de rôle, les chefs de bataillon les avaient remplacés à la tête de la garnison.

port à ce moment; il affirme que cet officier fit répondre: “ Je ne puis en envoyer davantage, ayant une ville à défendre.” Si tous ces détails sont vrais, il faut reconnaître que jamais chef d’armée ne fut plus mal obéi que Montcalm, le 13 septembre 1759.

En l’absence de M. Le Mercier, c’était Montbeillard qui commandait l’artillerie. Il s’efforça de tirer des trois pièces amenées de Québec le meilleur parti possible. Il en conduisit deux sur notre droite pour essayer de débusquer l’ennemi d’une maison crénelée occupée par lui. C’était la maison d’un nommé Borgia. Les Canadiens essayaient d’en déloger les Anglais. A la fin ils y mirent le feu. Montbeillard faisait tirer l’autre canon sur un des régiments de Wolfe, vers le centre de la ligne, lorsqu’on vint lui demander des munitions pour Royal- Roussillon. Il y courut aussitôt, et rencontra Montcalm, qui lui dit : “ Nous ne pouvons éviter

le combat. L’ennemi se retranche ; il a déjà deux pièces de canon. Si nous lui donnons le temps de s’établir, nous ne pourrons jamais l’attaquer avec le peu de troupes que nous avons. ” Puis, avec un accent d’anxiété poignante : “ Est-il possible que Bougainville n’entende pas cela, ” s’écria- t-il. Et il s’en alla donner des ordres dans une autre direction.

Au moment même où Montcalm poussait cette exclamation, Bougainville ralliait ses détachements pour marcher sur les Plaines d’ Abraham. Il n’avait appris que vers huit heures et demie 1 du matin la surprise du

1 — Dans sa lettre à Bourlamaque (18 septembre 1759), il dit huit heures ; dans sa note datée du camp de Lorette (21 septembre 1759), il dit neuf heures (Doughty, IV, p. 137).

Foulon. 1 Durant la nuit les vaisseaux anglais étaient restés à la hauteur du Cap-Rouge, et Bougainville n’avait pas soupçonné que des berges chargés d’hommes s’en étaient détachées dans les ténèbres pour descendre vers Québec. Leur mouvement avec le reflux, sur le matin, n’avait rien d’insolite ; ils faisaient cette manœuvre d’allée et venue tous les jours ; et ses postes devaient l’avertir si une descente était tentée. Un peu avant sept heures, Vaudreuil lui avait écrit que les ennemis avaient débarqué au Foulon. Le gouverneur semblait à ce moment peu alarmé : “ Sitôt que je saurai positivement ce dont il sera question, je vous en donnerai avis, 2 ” lui disait-il. Cette lettre dut mettre une heure et demie à atteindre Bougainville, et elle n’était pas de nature à lui faire croire que l’heure de la crise suprême avait sonnée. Cependant il ramassa aussi promptement qu’il le put environ neuf cents hommes et prit le chemin de Québec. En tenant compte de toutes les circonstances, nous estimons que ce corps du Cap-Rouge ne put guère partir avant neuf heures. Et, à travers des chemins affreux, ces soldats, fatigués d’avance par une pénible campagne, pouvaient difficilement franchir les sept ou huit milles qui les séparaient du champ de bataille en beaucoup moins de deux heures. Us ne pouvaient donc arriver sur les Plaines d’ Abraham avant onze heures.

Vaudreuil a prétendu, après coup, qu’il avait envoyé à Montcalm un billet pour lui demander d’attendre que

1 — A Dialogue in hades, p. 42.

2 — Vaudreuil à Bougainville , 13 septembre 1759 ; Doughty, IV, p. 127.

toutes les forces eussent été réunies. Eien n’indique dans les relations de Johnstone, de Montbeillard, de l’aide de camp, etc., que Montcalm ait reçu une telle communication. Quoiqu’il en soit, il espérait sans doute que Bougainville avait été prévenu plus tôt, et il comptait sur sa prochaine entrée en scène. Groupant autour de lui ses principaux officiers il leur demanda leur avis. Si nous devons nous en rapporter au témoignage de Johnstone, tous s’accordèrent à déclarer qu’il fallait marcher immédiatement à l’ennemi, pour plusieurs raisons capitales, entre autres : parce que Wolfe commençait déjà à se retrancher ; qu’il dessinait un mouvement vers la vallée de la rivière St-Charles, menaçant le pont de bateaux et l’ouvrage à cornes ; que l’armée anglaise allait devenir plus forte d’heure en heure par la descente de nouveaux régiments. Après avoir écouté en silence, Montcalm leur dit alors : “ Ainsi donc, messieurs, vous êtes tous d’opmion, évidemment, qu’il faut livrer bataille. La question maintenant, est de savoir comment il faut charger l’ennemi ”. — “ En colonnes ”, s’écria aussitôt M. de Montreuil. — “ Mais nous n’avons pas de grenadiers à mettre en tête ”, répliqua Montcalm, “ et d’ailleurs, si près de l’ennemi, nous serions battus avant que nos colonnes fussent formées. Non, puisque nous devons attaquer, que ce soit en front de bandière 1 ”. Ceci étant dit, les officiers regagnèrent leurs bataillons, et l’instant d’après les tambours battaient la charge.

Montcalm commit- il en ce moment l’erreur de sa vie ? Pouvait-il attendre sur les Plaines l’arrivée de Bougainville ? Devait-il refuser la bataille sous les murs de

1 — Johnstone, p. 43.

Québec, faire filer l’armée par Lorette et Ste-Foy, pour aller faire jonction avec le corps du Cap-Eouge, et venir ensuite attaquer Wolfe par derrière, en le plaçant entre deux feux, celui de la ville et celui de l’armée française ? Question difficile à trancher. Les hommes du métier ne sont point d’avis unanime. On nous affirme que le feld-maréchal Eoberts, après avoir examiné le champ de bataille, en 1908, déclarait que Montcalm ne pouvait guère agir autrement qu’il n’a fait, le 18 septembre 1759. Le colonel Beatson, un militaire distingué, a justifié Montcalm des attaques dirigées contre lui h M. de Montreuil, le major-général de l’armée française, écrivait après la bataille perdue : “ Si M. le marquis de Montcalm avait tardé d’un instant à marcher aux ennemis, ils eussent été inattaquables par la position favorable dont ils allaient s’emparer, ayant même commencé des retranchements sur leurs derrières... On ne manquera pas de rendre compte verbalement ou par écrit qu’il s’est trop précipité pour attaquer, qu’il devait attendre le secours de M. de Bougainville et disputer le terrain par des fusillades. Tous ces moyens n’auraient pas empêché l’ennemi de s’établir sur la côte d’ Abraham dès qu’on lui donnait le temps.2 ” D’autre

1 Le lieutenant-colonel R. L. Beatson est l’auteur de

Notes on the Plains of Abraham (Garrison Library Press, Gibraltar, 1858), et de Naval and Military Mcmoirs of Great Britain, from 1727 to 1783, London, 1804).

2 — Montreuil au ministre de la guerre , 22 septembre 1759 ; Archives du ministère de la guerre. Il est vrai que Montreuil semble se contredire dans la phrase suivante quand il dit que Montcalm n’était pas en état d’attaquer les ennemis vu le petit nombre de son armée.

part l’auteur du Journal tenu à l’armée attaque violemment Montcalm et lui reproche une série de fautes. M. de la Pause exprime, de son côté, l’opinion que ce général commit une lourde méprise en se mettant entre la ville et l’armée anglaise. Malartic, dans une note écrite après les événements, critique ses dispositions. Il serait fastidieux d’énumérer tous ceux qui se sont prononcés pour ou contre. Nous n’entendons point trancher ce débat, reconnaissant volontiers notre incompétence dans une matière aussi épineuse, où se produisent tant de témoignages et d’appréciations contradictoires. Mais nous savons une chose : c’est que le succès et l’insuccès exercent une extraordinaire influence sur les jugements humains, que la victoire dissimule les fautes malgré lesquelles on la remporte, tandis que la défaite transforme en erreurs des plans et des manœuvres pourtant judicieux et bien conçus.

Et maintenant hâtons-nous de terminer le récit de cette journée douloureuse. Il était environ dix heures. L’armée française était rangée en bataille en avant des Buttes-à-Neveu, sur le sommet de la déclivité où s’élève aujourd’hui le couvent des Franciscaines, à peu près dans l’alignement des tours Martello. Les bataillons étaient disposés comme suit : à droite, sur la hauteur où l’hôpital Jeffrey Haie est maintenant construit, il y avait celui de la Sarre, puis celui de Languedoc ; au centre, Béarn et Guyenne ; à gauche, Royal-Roussillon et des milices. Les troupes de la colonie et les milices du gouvernement de Québec étaient en potence à la droite du bataillon de la Sarre. Elles occupaient des broussailles dont ce terrain était rempli et avaient en avant d’elles des pelotons pour inquiéter les Anglais.

Eoyal- Roussillon avait aussi en avant de lui un peloton de Canadiens. Et plusieurs autres pelotons de milices étaient répandus de distance en distance en avant de tout le front de bataille. 1 Montcalm était au centre avec M. de Montreuil ; M. de Senezergues, brigadier et lieutenant-colonel de la Sarre, commandait la droite, et M. de Fontbonne, lieutenant-colonel de Guyenne, commandait la gauche. “ Toute l’armée paraissait attendre avec impatience le signal pour charger l’ennemi, et le demandait avec chaleur. 2 ”

L’armée anglaise était à une petite distance, sa droite s’appuyant à l’éminence où se trouve maintenant la prison de Québec, et sa ligne se prolongeant vers le chemin Ste-Foy, entre la rue de Salaberry et l’avenue des Erables. Des acclamations éclatèrent soudain sur le front de nos troupes. Montcalm le parcourait sur son cheval noir, tenant son épée haute dans un geste entraînant, demandant à ses soldats s’ils étaient fatigués, et les exhortant à faire leur devoir 3 * * * * * * *. Quelques instants après,

1 — Journal abrégé d'un aide de camp de M. de Montcalm, (Doughty, V. 296).

2 — Ibid.

3 — Malartic, p. 284. — Un milicien de 1759, du nom de

Joseph Trahan, mort très vieux, qui aimait à raconter les inci¬

dents de cette bataille, déclarait qu’il se rappellerait toujours

l’attitude de Montcalm, au moment d’engager l’action. 11 II montait, disait-il, un cheval brun ou noir, au front de nos

lignes, tenant haut son épée comme pour nous exciter à faire

notre devoir. Il portait un uniforme à larges manches, dont

l’une, rejetée de l’arme qu’il tenait, découvrait le linge blanc

de sa manchette. Quand il fut blessé, le bruit se répandit qu’il avait été tué, une panique s’ensuivit.” ( Le régiment des

Montagnards écossais, par J. M. Lemoine ; Revue Canadienne, vol. IV, 1867, p. 856),

toute l’armée française s’ébranla, les bataillons au centre, les Canadiens et les sauvages sur les ailes. Elle s’élança vers l’ennemi avec une grande impétuosité. Mais bientôt les inégalités du terrain occasionnèrent quelque flottement. Au bout de cent pas environ, les Canadiens incorporés dans les bataillons, qui formaient le deuxième rang, et les soldats du troisième firent feu sans aucun ordre, et mirent ventre à terre pour recharger. Ceci augmenta la confusion. Cependant nos lignes continuaient à avancer pendant que les Anglais faisaient eux aussi un mouvement en avant, mais sans tirer un seul coup. Wolfe leur avait commandé de réserver leur feu et de mettre deux balles dans leurs fusils. Ce n’est que lorsque les Français furent à environ quarante verges des régiments ennemis que ceux-ci reçurent l’ordre de tirer. Un immense éclair jaillit de la ligne anglaise, et un nuage de fumée rougeâtre l’enveloppa. Cette décharge à si courte distance produisit sur nos troupes un effet meurtrier. Presque chaque balle avait porté. Les régiments du centre, surtout, avaient tiré avec tant de précision et d’ensemble qu’on eût dit un coup de canon. Lorsque la fumée se dissipa, les officiers anglais purent voir d’un seul coup d’œil qu’ils avaient bataille gagnée. Nos lignes étaient rompues et nos bataillons en désordre ; le sol était jonché de cadavres. A ce moment décisif, Wolfe ordonna aux grenadiers de Louisbourg et au régiment de Bragg une charge à la baïonnette. Les Highlanders et tous les autres corps chargèrent presque aussitôt. Décimées et foudroyées par l’effroyable feu qui les avaient assaillies, nos troupes n’étaient plus en état de soutenir le choc de ces régiments admirablement disciplinés. De

tous côtés, elles plièrent dans une affreuse confusion, et bientôt ce fut une déroute complète. En vain, Montcalm, Senezergues, tous nos officiers supérieurs s’efforcèrent-ils de les rallier. L’armée qui avait remporté tant de victoires, les soldats de Chouaguen, du fort George, de Carillon et de Montmorency, avaient senti passer sur eux le souffle glacé de la défaite. Dans les desseins providentiels, l’heure avait sonné qui devait transformer l’orientation de la Nouvelle- France. En quinze minutes la bataille des Plaines d’ Abraham fut livrée et perdue \

Au commencement de l’action, Wolfe avait reçu une blessure au poignet. Quelques instants après il était blessé dans l’aine. Et au moment où il chargeait à la tête du régiment de Bragg et des grenadiers de Louisbourg, une troisième balle lui traversait les poumons. Il se fit porter en arrière pour que ses soldats ne le vissent pas mortellement atteint. On voulut envoyer chercher un chirurgien. “ Non, répondit-il, c’en est fini de moi.” A ce moment quelqu’un cria : “ Ils fuient.” — “ Quels sont ceux qui fuient ? ” demanda le général mourant. — “ Les ennemis, lui dit-on ; ils sont en pleine déroute.” — “ Allez dire au colonel Burton, commandat-il aussitôt, de se porter avec le régiment de Webb sur la rivière Saint-Charles pour couper aux fuyards la retraite par le pont.” Puis, se retournant sur le côté : “ Maintenant, murmura-t-il, 2 Dieu soit loué, je vais

1 — Journal of a french officer, Doughty, IV, p. 256; Johns-

tone, p. 44 Nous parlons ici de la bataille elle-même, de la

rencontre et du choc des deux armées, non des préliminaires. 2 — Knox, II, p. 79.

mourir en paix.” Et son âme s’exhala dans ce cri de triomphe.

Pendant ce temps le carnage continuait. Nos infortunés soldats avaient été poursuivis jusqu’aux portes de la ville. Plusieurs d’entre eux pénétrèrent dans ses murs. La plupart gaguèrent la vallée de la rivière Saint- Charles, par la côte d’Abraham, pour traverser le pont de bateaux et trouver refuge derrière l’ouvrage à cornes. Les Anglais essayèrent de leur couper la retraite. Les Highlanders s’avancèrent dans ce but jusque sur le coteau Sainte-Geneviève. Mais là un feu terrible les arrêta. Une troupe de tirailleurs canadiens — Johnstone dit qu’ils étaient deux cents, et Bigot huit ou neuf cents — avaient été ralliés 1 et s’étaient postés dans quelques bouquets d’arbres, en cet endroit. Us déployèrent la plus grande valeur et firent mordre la poussière à un grand nombre de montagnards. Ceuxci, se voyant assaillis avec tant de vigueur, durent battre en retraite. Mais, renforcés par le régiment d’Anstruther et le deuxième bataillon du Boyal- Américain, ils revinrent à la charge et réussirent à déloger les Canadiens. Cependant ces derniers, en retraitant, continuèrent à faire face à l’ennemi disputant le terrain pouce à pouce, jusqu’au pied de la côte d’Abraham, à l’endroit où il y avait une boulangerie. La plupart de ces braves payèrent de leur vie leur héroïque dévouement, qui sauva les débris de notre armée. Leur intrépide conduite fit bril-

1 — D’après Malartic et M. de Vaudreuil lui-même, c’était celui-ci qui les avait ralliés. Il s’était tenu à l’ouvrage à cornes pendant la matinée, et il n’était venu vers les hauteurs qu’au moment de la déroute.

1er un rayon de gloire sur cette funeste journée des Plaines d’ Abraham. 1

Presqu’en ligne avec la boulangerie que nous venons de mentionner, en gagnant la rivière Saint-Charles, il y avait un moulin. Les bataillons de Guyenne, de Languedoc et de Béarn parvinrent à s’y former, pour laisser passer sur le pont les milices de Québec, de Montréal et des Trois-Bivières. Puis ils le franchirent à leur tour, ayant été remplacés par la Sarre et Boyal-Koussillon. Enfin ceux-ci passèrent les derniers, et allèrent se former au- delà de la rivière Saint-Charles. Il n’était que midi. 2 Et cependant, durant les quelques quarts d’heures qui venaient de s’écouler, la moitié d’un continent avait vu changer ses destins.

Mais où était Montcalm, le chef vaillant de cette armée dont jusqu’à ce jour il avait été l’âme, l’orgueil et l’espoir ? Hélas ! il ne se trouvait plus au milieu de ses fidèles bataillons. Au moment du désastre, lorsqu’il s’efforcait d’enrayer la déroute, il avait été, comme son rival, atteint d’une blessure mortelle, et avait trouvé refuge dans Québec, où il gisait sanglant, le front déjà voilé des ombres de la mort.

1 — A consulter sur cet épisode, Johnstone (p. 44), et Fraser, p. 23.

2 — Malartic, p. 386.

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