CHAPITRE III
Sur l’océan. — Terrible tempête — Impressions de Montcalm.
— Arrivée à Québec — La discipline des troupes Départ
pour Montréal — Première entrevue avec le gouverneurgénéral. — M. de Vaudreuil. — Sa carrière et son caractère. — Ses dispositions au sujet du commandement des troupes Sa lettre au ministre et la réponse de celui-ci
Les pouvoirs respectifs de Vaudreuil et de Montcalm ;
celui-ci subordonné à celui-là — L’armée du Canada Les
troupes de terre, les troupes de la colonie et la milice.
Evitant les croiseurs anglais et triomphant des périls de la mer, le vaisseau qui portait Montcalm fit, en somme, une traversée assez prompte. Du 3 au 12 avril, le temps et les vents furent très favorables. Du 12 avril au 18, jour de Pâques, la Licorne eut à lutter contre une effroyable tempête qui lui fit courir le plus grand danger, et l’entraîna hors de sa route, au-delà de cent lieues vers le sud. Le 16 avril, jour du Vendredi saint, le gaillard d’arrière fut deux fois surmonté par les vagues, et la perte de la frégate et de son équipage tint à bien peu de chose. Pour son premier voyage elle subit un terrible assaut. “Je ne savais plus dans quelle assiette me tenir, écrit Montcalm ; je crois que, si j’avais osé, je me serais fait amarrer. Je n’oublierai pas de sitôt cette semaine sainte.” Ce formidable ouragan s’apaisa pour Pâques et l’on eut le bonheur d’avoir ce jour-là la messe à bord, malgré l’agitation des vagues, en y allant, dit Montcalm dans son journal, “ avec beaucoup de précaution, faisant tenir le calice par un mate-
lot assuré.” “ On ne peut, ajoute-t-il, s’exposer à dire la messe par un gros temps, à cause des roulis ; aussi, en avons-nous été privés pendant toute la semaine sainte. On est sur les vaisseaux d’une manière édifiante, on y prie Dieu trois fois par. jour, le matin, le soir avant que l’équipage soupe, et on dit les litanies de la Vierge à l’entrée de la nuit. A chaque fois on prie Dieu pour le roi, pour l’équipage, et on termine toujours les prières par des cris de Vive le roi. Les dimanches et les fêtes on dit vêpres sur le pont, afin que tout l’équipage puisse y assister, même sans quitter les manœuvres.” Ce devait être un émouvant spectacle que ces prières et ces cérémonies du culte, offertes au Créateur des mondes, sur un frêle navire, perdu entre l’immensité des cieux et l’immensité des flots. Et l’on se sent le cœur serré quand on songe que tout cela a sombré dans le naufrage des institutions et des croyances.
Durant la tempête on perdit un matelot; il y eut une vingtaine de malades à bord. Le 28 avril la Licorne atteignait le Grand-Banc de Terreneuve. L’équipage fit quelque pêche et Montcalm goûta d’un mets nouveau : la morue fraîche. “ Il faut convenir, dit-il, que c’est un excellent manger. Et ce qu’il y a de meilleur n’est pas connu en Europe, la langue, la tête et le foie, qui font une sauce naturelle et exquise à la morue comme celui du rouget. Le P. Charlevoix et les autres voyageurs n’ont rien dit d’outré en annonçant l’excellence de ce manger.”
Dans les parages de Terreneuve les banquises et la brume firent encore courir au vaisseau quelque péril. Enfin, le 5 mai, il entrait dans le fleuve Saint-Laurent, n’ayant aperçu aucun navire anglais durant la traver-
sée ; excepté, nous apprend Montcalm, “ le 4 avril, que nous fûmes toujours suivis par un petit bâtiment au loin, qui, à sa manœuvre, avait l’air de nous observer, et la journée du Vendredi saint que nous vîmes sous le vent à nous un gros vaisseau de guerre. C’était sur la fin du jour, et il était, comme nous, en peine de se soutenir contre la mer. Je pense que ce coup de mer aura fait rentrer les Anglais, s’ils étaient en croisière, comme l’année dernière, sur le Bancavert ”. La tempête avait, le 16 avril, séparé la Licorne du Héros , qui finit par le précéder de quelques heures.
Le 10 mai, le vaisseau qui portait Montcalm se vit retenu dans les eaux du Cap Tourmente par le vent contraire. Impatient d’arriver, le général voulut se rendre à terre en chaloupe, dans l’espoir de se faire transporter à Québec en voiture. Mais il dut revenir à bord faute d’avoir trouvé un véhicule convenable. Le 12, la Licorne ayant gagné trois lieues en profitant du flot, Montcalm se fit descendre à la Petite-Ferme, à St-Joachim, et partit en calèche. Il dut coucher en chemin chez M. du Buron, curé du Château-Richer, et n’arriva à Québec que le 13 mai, quelques heures après la Licorne, à laquelle une bonne brise de nord-est avait fait regagner le temps perdu ; de sorte, observe Montcalm, “ qu’en voulant me presser j’y ai été pour de la pluie, de la fatigue et de la dépense.” Du mouillage, “ à dix lieues de Québec,” il avait écrit à sa femme une longue lettre dont nous avons déjà reproduit quelques lignes. “ Notre navigation, y disait-il, peut être regardée comme fort heureuse puisque nous voici assez près de notre destination en trente-huit jours. J’ai été assez heureux pour n’être point incommodé ou tant soit
peu fatigué par le gros coup de vent que nous avons essuyé pendant la semaine sainte. Il n’en a pas été de même de ceux qui m’accompagnaient : ils ont tous été tourmentés du mal de mer, principalement M. Estève, mon secrétaire, et Joseph, pour qui ç’a été une vraie maladie... Ma santé est aussi bonne qu’elle ait été depuis longtemps. Je me suis bien trouvé de manger peu, de ne pas souper, de ne manger que des choses saines, du thé de loin en loin, et grand usage de limonade. J’ai cependant, malgré la brièveté de notre navigation, pris peu de goût pour la mer, et je crois que quand j’aurai été assez heureux pour vous rejoindre, je finirai alors mes campagues de mer... Je sais qu’on est bien heureux d’avoir des détails des personnes qu’on aime, et j’ai cru que ma mère et vous, ma très chère et bien aimée, liriez avec plaisir tous ces détails peu intéressants pour d’autres. Je vous prie de faire dire à Montpellier ou à Yauvert, suivant que ma lettre vous joindra, une grand’messe pour remercier Dieu de notre bonne navigation et demander continuation de bon succès.”
Montcalm était arrivé dans cette Nouvelle- France qu’il venait défendre et pour laquelle il allait donner sa vie. Ses premières impressions, telles que nous les trouvons consignées dans son journal, étaient excellentes. “ Depuis le Cap Tourmente jusqu’à Québec, écrivait-il, la côte présente le plus beau pays du monde, et elle est très cultivée et remplie d’habitations. Du côté du sud, elle commence à offrir un beau pays depuis Kamouraska, et il y a une paroisse de deux lieues en deux lieues... La côte, depuis l’endroit où j’ai débarqué jusqu’à Québec, m’a paru bien cultivée, les paysans
très à leur aise, vivants comme de petits gentilshommes de France, ayant chacun deux ou trois arpents de terre sur trente de profondeur... J’ai observé que les paysans canadiens parlent très bien le français, et, comme sans doute ils sont plus accoutumés à aller par eau que par terre, ils emploient volontiers les expressions prises de la marine 1 ”.
A l’arrivée de Montcalm, le gouverneur général, M. de Vaudreuil, était à Montréal. L’état-major de Québec était composé de MM. le chevalier de Longueuil, lieutenant de roi, de Ramezay, major, et Péan, aide-major. Ce fut l’intendant, M. Bigot, qui fit le premier au général les honneurs de la capitale. Il l’invita à un dîner de quarante couverts où il déploya tout le faste dont il était coutumier. Montcalm en fut frappé. “ La magnificence et la bonne chère annoncent que la place est bonne, qu’il s’en fait honneur, lisons-nous dans son journal ; et un habitant de Paris aurait été surpris de la profusion de bonnes choses en tout genre.” Monseigneur de Pontbriand et M. de Longueuil tinrent aussi à recevoir à leur table M. de Montcalm.
Dès le lendemain de son arrivée, il envoya à M. de Vaudreuil un courrier pour l’en prévenir. Et en attendant les communications que pourrait lui adresser celui-ci, il s’occupa immédiatement de la discipline des troupes de terre dont il avait le commandement. Déjà neuf compagnies étaient débarquées, et les autres devaient être à Québec au premier jour. Le 16 mai Montcalm donnait son “ instruction pour MM. les commandants des bataillons à mesure qu’ils arrive-
1 — Journal de Montcalm , pp. 58, 63, 64.
raient à Québec, en attendant les ordres de M. le Marquis de Yaudreuil.” Il y prescrivait la plus grande attention à la discipline. On devait recommander au soldat de vivre amicalement avec les habitants et les troupes de la colonie ; lui défendre de boire avec les sauvages ou de leur vendre de l’eau-de-vie et des munitions de guerre, sous peine du cachot, pour la première fois, et des verges, pour la seconde ; faire faire l’exercice aux troupes quand elles seraient en garnison ou dans des camps stables, au plus une heure et demie par jour. Dans une autre instruction pour MM. les lieutenants-colonels, commandants des bataillons qui étaient déjà en Canada, M. de Moutcalm insistait encore sur l’article de la discipline stricte. Les punitions à infliger au soldat, y disait-il, devaient être plus fortes qu’en France, parce que l’aisance 1 dont ik jouissaient ici amenait facilement du relâchement. LTne partie importante de cette pièce était celle relative aux mariages des soldats. “ MM. les commandants des bataillons, déclarait Montcalm, doivent, pour répondre aux vues sages de Sa Majesté et aux ordres précis que j’en ai, favoriser les mariages de leurs soldats avec des filles d’habitants qui puissent augmenter le nombre des cultivateurs... La multiplicité de ces mariages ne peut nuire en rien aux intérêts de MM. les officiers ; les compagnies ne sont pas à leurs charges, et j’aurai attention, au retour en France, de faire donner toute préférence aux bataillons qui se trouveraient les plus
1 — Nous verrons ultérieurement que cette aisance ne dura pas.
faibles pour être entrés dans des vues aussi utiles à l’Etat V’
MM. de Bourlamaque et Desandrouins, et Marcel, le troisième aide de camp de Montcalm, arrivèrent le 15 mai. Ils avaient laissé au Cap Tourmente la Sirène, sur laquelle ils étaient embarqués, et sa conserve, le Léopard, à l’Ile-aux-Coudres. Partis de Brest le 6 avril, en même temps que l 'Illustre, et suivis le lendemain par la Sauvage, ces vaisseaux avaient dû rebrousser chemin et mouiller à la côte de Bretagne, le 8, pour éviter des voiles anglaises. Puis, reprenant leur route le 9, les deux premiers avaient été séparés des autres par un assez gros temps. Tout le reste de leur navigation avait été magnifique. Ils n’avaient pas subi la tempête de quatre-vingt-dix heures où la Licorne avait failli périr ; et, chemin faisant, ils avaient pris une mauvaise petite barque anglaise chargée de fromage et de farine.
Montcalm dut retarder de quelques jours son départ pour Montréal, à cause des vents contraires et du mauvais état des chemins, rendus impraticables par les pluies du printemps. Le 21 mai, il écrivait au ministre : “Je pars demain pour joindre M. de Yaudreuil... J’ai pris pendant mon séjour de huit jours des instructions sur un pays et sur une guerre où tout, est si différent de ce qui se passe en Europe et une connaissance de Québec et de ses environs. Je serai mardi matin à Montréal, quoiqu’il y ait soixante lieues que je ferai partie en charrette, en canot et voiture du pays, qui semble
1 — Lettres et pièces militaires, pp. 7 à 15.
avoir servi de modèle aux cabriolets de Paris 1 Avant de quitter Québec, Montcalm envoyait ce mot à sa famille : “ Je pars samedi pour Montréal. Je prévois que je n’y serai pas sans besogne. Notre campagne ne tardera pas à commencer. Tout est en mouvement et nous sommes assurés, ce qui n’est pas malheureux, de l’arrivée de nos deux vaisseaux et de nos deux frégates, qui sont mouillés dans la rivière à une dizaine de lieues d’ici. N’attendez pas des nouvelles ni des détails sur les opérations de la campagne. Les généraux d’armées n’informent jamais des mouvements ni des événements que quand ils sont arrivés.”
Montcalm partit de Québec le 23 mai, et arriva à Montréal le 26. Le gouverneur-général l’accueillit avec courtoisie. Pierre de Eigaud 2, marquis de Yaudreuil,
1 — Montcalm à M. d’Argenson, 21 mai 1756. (Arch. prov. Man., N. F., lre série, vol. XII — Le véhicule dont Montcalm parle ici est évidemment notre vieille calèche canadienne.
2 — On a souvent confondu notre dernier gouverneur de la Nouvelle France avec son frère, François-Pierre ou Pierre- François Eigaud, fréquemment appelé le chevalier de Vaudreuil, qui fut lieutenant de roi à Québec, ensuite gouverneur des Trois Rivières, et, en 1758, gouverneur de Montréal. Il se distingua spécialement dans les campagnes de Chouaguen et de William-Henry. Les deux frères furent tous deux gouverneurs des Trois-Rivières, ce qui a été une nouvelle cause de confusion. François-Pierre était le plus jeune des deux, étant né le 8 février 1703. Nos vieilles annales l’appellent généralement M. de Rigaud. M. Ernest Gagnon a jeté une lumière décisive sur ces points obscurs de l’histoire des Vaudreuil, dans son bel ouvrage le Fort et Je Château St-Louis, (seconde édition, Montréal, 1908, pp. 95, 96, 441 et suivantes). A consulter aussi sur les Vaudreuil V Armorial de France, d’Hozier, vol. 6, p. 323 ; une étude intitulée le Château Vaudreuil,
était fils de Philippe de Vaudreuil, gouverneur de la Nouvelle-France de 1703 à 1725. Né à Québec le 22 novembre 1698, il avait passé une partie de sa carrière en Canada, et servi longtemps dans les troupes de la marine. Après s’être successivement élevé aux postes de major-général des troupes et de gouverneur des Trois-Rivières, il avait, de 1743 à 1745, exercé les fonctions de gouverneur de la Louisiane, où, sans faire preuve de talents remarquables, il semblait avoir laissé un assez bon souvenir, malgré ses démêlés très vifs avec le sieur Michel de la Rouvillière, commissaireordonnateur à la Nouvelle-Orléans, dont la correspondance avec le ministre de la marine contenait de violentes dénonciations contre le chef de la colonie b Cependant ces accusations n’avaient évidemment pas obtenu créance, puisque M. de Yaudreuil avait été élevé à un poste supérieur. Son prédécesseur, le marquis de Duquesne, s’était aussi plaint de lui avec amertume, mais simplement pour certains manques de formes et de courtoisie. M de Yaudreuil était bon, serviable, bien intentionné ; toutefois ses lumières ne correspondaient pas à sa situation, ni ses capacités à son pouvoir. Il était plein de son importance, et jaloux de sa dignité. Par la flatterie on pouvait s’assurer sur lui beaucoup d’empire. La faiblesse s’alliait en lui à l’opiniâtreté, ce qui est d’assez fréquente occurrence. Sa vie
publiée par M. de Léry Macdonald dans la Revue canadienne, en 1888; le Dictionnaire généalogique de Mgr Tanguay.
Les Vaudreuil avaient une nombreuse parenté canadienne, par leur mère, Elisabeth Joybert de Soulanges.
1 Histoire de la Louisiane , par Léon Gayarré, vol. II,
pp. 51 et suivantes.
privée commandait l’estime, mais il lui manquait incontestablement les aptitudes supérieures, nécessaires à l’accomplissement des devoirs publics dont le lourd fardeau allait l’accabler, pendant l’heure de crise redoutable où il était appelé à exercer ici le commandement suprême. Madame de Vaudreuil, sa femme, était une canadienne, née Fleury de la Gorgendière. Beaucoup plus âgée que son mari, elle était veuve de M. François Le Verrier, officier des troupes de la marine, dont elle avait eu un fils et une fille \ De son mariage avec M. de Vaudreuil il ne lui était point né d’enfants. Elle avait beaucoup de parents dans la colonie et possédait la réputation d’être excessivement zélée pour l’avancement de ses proches.
Malgré l’affabilité de l’accueil fait à Montcalm par le
1 — Jeanne-Charlotte Fleury de la Gorgendière, fille de Jacques-Alexis Fleury de la Gorgendière, sieur d’Eschambault, était née le 10 février 1683. Elle avait épousé, le 15 juin 1704, M. François Le Verrier, capitaine dans les troupes de la marine. Il mourut en 1732, lui laissant deux enfants : Louis Le Verrier, qui devint officier dans les troupes de la marine, et Jacqueline-Marguerite qui épousa, en 1726, Jean- Pasehal Soumande. Une fille née de ce mariage, Anne- Marguerite Soumande, épousa, en 1745, Joseph Coulon de Jumonville, qui fut tué en 1754 par la troupe de Washington, près du fort Nécessité. Elle se remaria, le 15 décembre 1755, avec un officier, M. Bachoie de Barante, capitaine au régiment de Béarn.
Une nièce de madame la marquise de Vaudreuil, Marie- Louise-Thérèse-Henriette Fleury de la Gorgendière, fille de Joseph Fleury de la Gorgendière et de Claire Joliet, avait épousé, en 1733, François-Pierre Rigaud de Vaudreuil, frère de notre dernier gouverneur. (Voir l’acte de ce mariage dans le Courrier de St-Hyacinthe du 13 mars 1909.)
gouverneur, ce dernier ne devait sans doute pas voir arriver le général avec une satisfaction sans mélange. En effet, il s’était persuadé que la présence d’un officier supérieur envoyé de France par le ministère de la guerre, pour commander ici les troupes, était inutile et qu’il pouvait lui-même suffire à cette tâche avec le concours des officiers de la colonie. Il avait écrit dans ce sens au ministre dès l’automne précédent : “ Je dois, monseigneur, disait-il, avoir l’honneur de vous représenter qu’il n’est pas nécessaire qu’il y ait d’officier général à la tête de ces bataillons ; on peut sans cela les discipliner et les exercer. Les guerres de ce pays-ci sont bien différentes de celles d’Europe ; nous sommes obligés d’agir avec beaucoup de prudence pour ne rien donner au hasard, nous avons peu de monde, et pour peu que nous en perdions nous nous en ressentons. Quelque brave que soit le commandant de ces troupes, il ne connaît pas le pays ; il ne voudrait peut-être pas agréer les avis que des subalternes pourraient lui donner ; il s’en rapporterait à lui-même ou à des conseillers mal éclairés, et il n’aurait point de succès quoiqu’en se sacrifiant. Je fonde mes représentations sur l’événement de la campagne de M. Dieskau. D’ailleurs, je ne dois pas vous dissimuler, Monseigneur, que les Canadiens et les Sauvages ne marcheraient pas avec la même confiance sous les ordres d’un commandant des troupes de France que sous ceux des officiers de cette colonie 1 On voit ici se manifester une disposition, qui n’était pas particulière au gouverneur, mais qui se rencontrait
1 — V audreuil au ministre, 30 octobre 1755. — Arch. prov. Man., N. F., Ire série, vol. XI.
chez la plupart des officiers canadiens; une sorte de défiance ombrageuse envers les bataillons venus de France et leurs commandants ; tandis que, d’autre part, on pouvait constater chez ceux-ci une conviction trop visible de leur supériorité et parfois un dédain trop peu dissimulé pour nos milices et nos troupes de la marine. C’était le conflit ordinaire entre la susceptibilité coloniale et la fierté européenne.
La cour n’avait pas agréé le sentiment de Vaudreuil. Le ministre lui avait même écrit, en lui annonçant la nomination de Montcalm, que ce général pourrait peutêtre commander, non seulement les troupes de terre, mais aussi celles de la marine et les milices, si le gouverneur le jugeait bon. La décision de Vaudreuil ne pouvait être douteuse. “Monseigneur, répondit-il, je ne puis qu’être très sensible à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, à laquelle est joint l’ordre du roi à monsieur le marquis de Montcalm, concernant le commandement des troupes et milices de la colonie. Comme Sa Majesté veut bien s’en rapporter à moi pour faire usage de cet ordre ou le laisser ignorer à monsieur le marquis de Montcalm, j’ai l’honneur, Monseigneur, de vous observer : 1° que les milices sont les forces les plus considérables que nous ayons. Elles ont été si foulées jusqu’à présent qu’elles se rebuteraient si elles n’étaient menées avec douceur... Si dans les circonstances présentes, monsieur de Montcalm avait le commandement de ces milices, je ne pourrais éviter de lui en laisser l’administration, et quelque pénétration qu’il ait, il ne saurait dans l’instant connaître le fort et le faible des paroisses. Il serait donc obligé de s’en rapporter et de donner sa confiance à des colons qui certainement
en présumeraient, quelque prévoyant qu’il puisse être. J’ajoute, Monseigneur, que les Canadiens, quoique très honorés d’avoir un tel commandant, ne laisseraient pas que d’en avoir une peine secrète. Ils ont déjà été menés durement, et d’ailleurs les capitaines de milice qui me sont subordonnés et à monsieur l’intendant pour la police, sont extrêmement foulés dans les circonstances présentes, et il est possible qu’ils le seraient bien davantage s’ils avaient à répondre et à obéir à un troisième chef. 2° Monsieur deMontcalm, quoique d’un excellent génie et d’un caractère liant, ne saurait peut-être se garantir de certains adulateurs de la colonie, qui, n’ayant d’autre talent que celui de courtisans, parviendraient peut-être à lui insinuer qu’il doit rendre son commandement despotique. Monsieur le baron de Dieskau m’en fournit un exemple que je ne saurais oublier. J’estime donc, Monseigneur, sous le bon plaisir du roi, qu’il est à propos que l’ordre de Sa Majesté à monsieur le marquis de Montcalm ne reçoive aucun effet. Je ne dois pas dissimuler que je fais en cela violence à l’attachement que je me sens pour M. de Montcalm. Mais je n’ai en cette occasion, comme dans toutes les autres, que le bien du service et de la colonie pour guide. Lorsque je serai dans le cas d’employer M. de Montcalm pour quelque expédition qui exigera qu’il soit à la tête des forces de la colonie, il aura de droit le commandement des troupes et milices. Mais jusqu’alors, je crois, Monseigneur, qu’il convient qu’il ne se mêle que de celui des troupes de terre ; et dans la confiance où je suis que le roi m’approuvera, j’ai l’honneur de vous renvoyer ci-joint l’ordre de Sa
Majesté 1.” Le passage relatif aux adulateurs et aux courtisans faisait un singulier effet sous la plume de Vaudreuil, qui savait si mal se défendre des flatteurs. Et l’on est tenté de sourire en lisant sa profession de tendresse pour Montcalm, envers lequel, même en ces premiers moments, il ne devait pas éprouver une inclition si violente. Comme nous l’avons dit plus haut, et nous appuyant sur les lettres même de Vaudreuil, nous pouvons présumer que pour lui, au fond du cœur, l’arrivée de Montcalm était une déception ; et que les prévisions optimistes exprimées l’année précédente dans une lettre du commissaire des guerres, M. Doreil, avaient peu de chance d’être réalisées. Parlant du gouverneur, ce fonctionnaire disait : “ C’est un général qui a des intentions bonnes, droites, qui est doux, bienfaisant, d’un abord facile et d’une politesse toujours prévenante, mais les circonstances et la besogne présente sont un peu trop fortes pour sa tête ; il a besoin d’un conseiller dégagé de vues particulières et qui lui suggère le courage d’esprit. Il paraît agir avec moi de bonne foi ; je l’aiderai si je puis, et je serai un peu débarrassé si le commandant qui nous sera envoyé le printemps prochain est d’un esprit liant et d’un caractère doux : il gouvernera le gouverneur. ” Le commandant était arrivé, mais était-il tel que le souhaitait M. Doreil ? Ne lui manquait-il pas l’une des qualités indiquées par celui-ci comme nécessaires pour “ gouverner le gouverneur ? ” On le verra bientôt.
Les premières entrevues de Montcalm et de Vau-
1 — Vaudreuil au ministre , 16 juin 1756 Canada, corres¬
pondance générale, vol. 101, c. 11.
dreuil semblèrent laisser à chacun d’eux une bonne impression. Le 8 juin, le gouverneur écrivait à M. d’Argenson : “ J’ai eu un vrai plaisir, Monseigneur, à conférer avec M. de Montcalm sur tout ce qui concerne le service des troupes de terre, tant en garnison qu’en campagne... Il est très prévenant; de mon côté je ne néglige rien pour faire régner entre nous l’union et l’intelligence et nous nous concilions toujours par tout ce qui pourra tendre au bien du service et à l’avantage de la colonie 1 ”. Quatre jours plus tard, Montcalm écrivait à M. de Macbault : “ Le gouverneur général me comble de politesses ; je le crois content de ma conduite à son égard et je pense qu’elle le persuade qu’il peut se trouver en France des officiers généraux qui se porteront au bien du service sous ses ordres sans prétention et sans finesse. Il connaît le pays, il a l’autorité et les moyens en mains, il est à la tête de la besogne, c’est à lui de la déterminer, à moi de le soulager des détails relatifs à nos troupes pour la discipline et l’exécution de nos projets 2.” En même temps, Montcalm écrivait plus librement à son ministre M. d’Argenson : “ M. de Vaudreuil respecte particulièrement les sauvages, aime les Canadiens, connaît le pays, a du bon sens, mais terne et un peu faible, et je suis bien avec lui 3.” L’intention sarcastique nous semble percer sous les mots : “ respecte les sauvages, aime les Canadiens, ” et se trahir aussi par l’omission des Français dans la mention
1 — Vaudreuil au ministre de la guerre, 8 juin 1756 — Arch. prov. Man. N. F., 2e série, vol. XII.
2 — Montcalm à M . de Machault, 12 juin 1756 — Arch. prov. Man. N. F., 2ème série, vol. XII.
3 — Montcalm à M. d' Argenson, 12 juin 1756.^ Ibid.
de ceux qui se partageaient la considération et l’affection du gouverneur. Quelques jours après, Montcalm écrivait encore à M. d’Argenson, au sujet de Vaudreuil : “Je suis bien avec lui sans sa confiance qu’il ne donne jamais à personne de la France. Il a bonne intention, mais il est très irrésolu V’ Comme on le voit les sentiments intimes des deux chefs, étaient, d’une part, la défiance instinctive, de l’autre, le dédain spontané. Mais tout cela restait en germe, et extérieurement les premières entrevues avaient été plutôt satisfaisantes.
Nous croyons que c’est ici le moment de définir nettement les situations respectives de Montcalm et de Yaudreuil, au point de vue du commandement. Le premier était bien le commandant en chef des troupes envoyées de France ; mais il était subordonné en tout au second. Voici quels étaient les termes de sa commission, signée par le roi, à Versailles, le 17 mars 1756 : “ Louis etc., ayant résolu d’envoyer de nouvelles troupes au Cauada et voulant pourvoir au commandement tant des dites troupes de renforts que de celles que nous avons fait passer l’année dernière... A ces causes et autres considérations à ce nous mouvant, nous avons le sieur marquis de Montcalm fait, constitué, ordonné et établi, faisons, constituons, ordonnons et établissons par ces présentes signées de notre main commandant sur les dites troupes qui devront passer en Canada, sur celles qui y sont actuellement, sous l’autorité de notre gouverneur général du dit pays, et lui avons donné et lui donnons pouvoir de les employer
3 — Montcalm à M. d’ Argenson, 14 juin 1756. — Ibid.
partout où besoin sera pour l’effet de nos intentions, les faire vivre en bon ordre, police, discipline, etc... le tout comme dit est, sous l’autorité de notre gouverneur général en Canada 1. ”
Les instructions du roi à Montcalm étaient encore plus précises que la commission. On y lisait ; “ Sa Majesté a donné ses ordres au sieur de Yaudreuil, gouverneur-général de la Nouvelle-France, sur l’usage qu’il doit faire de toutes les troupes et milices qui se trouvent dans son gouvernement, tant pour pourvoir à cette défense que pour les autres objets dont il pourra être question ; et comme le sieur marquis de Montcalm ne peut exercer le commandement que Sa Majesté lui a confié que sous l’autorité de ce gouverneur, auquel il est subordonné en tout, et que les dispositions qu’il pourra y avoir à faire, soit pour faire échouer les progrès des Anglais, soit pour faire réussir ceux qui pourront être formés pour le bien du service de Sa Majesté et la gloire de ses armes, doivent dépendre des circonstances et être combinées avec toutes les forces de la colonie et avec la situation où elle pourra se trouver dans toutes ses parties, le sieur marquis de Montcalm n’aura qu’à exécuter et à faire exécuter par les troupes qu’il aura sous son commandement tout ce qui lui sera ordonné par le gouverneur général, et c’est tout ce que Sa Majesté a à lui prescrire elle-même à cet égard... Dans tous les cas, le sieur de Montcalm se conformera aux ordres et instructions que le gouverneur lui donnera, soit pour faire marcher les détachements soit pour conduire lui-même quelque expédition... En un mot,
1 — Areh. pror. Man. N. F., 1ère série, vol. XII.
ce sera au gouverneur général à tout régler et à tout ordonner pour les opérations militaires. Le sieur Marquis de Montcalm sera tenu de les exécuter telles qu’il les aura ordonnées. Il pourra cependant lui faire les représentations qui lui paraîtront convenables sur les projets dont l’exécution lui sera ordonnée. Mais si le gouverneur général croit avoir des raisons pour n’y pas déférer et pour persister dans les dispositions, le sieur Marquis de Montcalm s’y conformera sans difficulté ni retardement 1 ”.
Ces instructions restreignaient tellement l’initiative de Montcalm, que le ministre avait cru devoir les accompagner d’une lettre où il assurait celui-ci que, malgré la subordination de son commandement, les chances de se distinguer ne lui feraient pas défaut. “Quoique vous soyez subordonné en tout à M. de Yaudreuil, lui disait-il, les occasions et les moyens ne vous manqueront pas de signaler votre zèle, vos talents et votre expérience et de les rendre utiles pour le service du roi et la gloire de ses armes. Vous trouverez chez M. de Vaudreuil toutes les dispositions que vous pouvez désirer à cet égard, et je ne suis pas en peine que, de votre côté, vous ne concouriez efficacement à établir entre vous deux la confiance que vous vous devez l’un à l’autre et qui est si nécessaire pour le succès des armes de sa Majesté 2 ”. Voilà donc dans quelle situation Montcalm et Vaudreuil se trouvaient placés,
1 — Mémoire du roi pour servir d'instruction au sieur marquis de Montcalm , 15 mars 1756 Lettres de la cour de Ver.
sailles, Québec, 1890, pp. 40, 4L
2 — Lettres de la Cour de Versailles ; p. 44.
l’un vis-à-vis l’autre, quant aux opérations de guerre et à la direction des troupes chargées de défendre la colonie.
Voyons maintenant la composition de ces dernières. La petite armée canadienne comprenait trois éléments différents : les troupes de terre, les troupes de la marine et les milices. Les premières étaient les bataillons d’infanterie régulière expédiés au Canada en 1755 et en 1756. A ce moment, en France, l’armée — la cavalerie et l’artillerie non comprises — était formée de quatre-vingts régiments français, et de trente et un régiments étrangers. Quelques-uns étaient à quatre bataillons, un certain nombre à deux, et d’autres à un seul. Les bataillons se subdivisaient chacun en treize compagnies : douze de fusiliers, de quarante hommes chacune, et une de grenadiers, de quarante-cinq hommes b Plusieurs de ces régiments portaient des noms de province ou de région, comme Guyenne, Béarn, Languedoc, La Sarre, etc. En 1755, on avait envoyé ici sous le commandement du baron de Dieskau, les seconds bataillons de La Reine, Guyenne, Béarn et Languedoc. Cela faisait quarante-huit compagnies de fusiliers à quarante hommes, et quatre compagnies de grenadiers à quarante-cinq hommes, en tout un contingent de 2100 hommes. Mais ce chiffre avait été diminué par diverses circonstances. D’abord quatre compagnies de la Reine et quatre compagnies de Languedoc, parmi
1 Ordonnance du 10 février 1749; Histoire de l’ancienne
infanterie française , par le général Susane, vol. I, p. 293 ; Le Grand Dictionnaire , au mot “ bataillon ” ; Lettres de la Cour de Versailles , p. 26.
lesquelles il y avait deux compagnies de grenadiers, avaient été prises à bord de Y Alcide et du Lis, ce qui faisait 330 soldats de moins. De plus, trente- quatre hommes étaient morts durant la traversée, cinquantesept dans les hôpitaux du Canada, et vingt-sept avaient été tués à la bataille du lac Georges, de sorte qu’au printemps de 1756 l’effectif de ces quatre bataillons était réduit à 1652 hommes. Avec Montcalm, les seconds bataillons de La Sarre et de Royal-Roussillon, formant 1050 hommes, venaient d’arriver au Canada. M. le chevalier de Montreuil, major-général des troupes, fit au mois de juin 1756 la récapitulation suivante : La Reine, 327 hommes ; Languedoc, 326 ; Guyenne, 492; Béarn, 498; La Sarre, 515 ; Royal-Roussillon ; 520; soit un total de 2678, auquel il fallait ajouter 156 volontaires et 918 recrues, ce qui donnait en tout 3,752 soldats, sans compter les officiers \
Outre les “ troupes de terre ” ou les bataillons détachés des régiments français, il y avait les troupes de “ la marine,” ainsi dénommées, non parce qu’elles devaient servir sur la flotte, mais parce qu’elles étaient sous la juridiction du ministère de la marine, tandis que les autres bataillons de réguliers relevaient du ministère de la guerre. Elles existaient au Canada depuis environ cinquante ans, et constituaient un corps permanent, employé aux garnisons des villes et des postes, à la défense des frontières et au maintien de l’ordre à l’intérieur de la colonie. Plusieurs de leurs officiers étaient Canadiens de naissance, quelques-uns venaient de France, mais étaient attachés au Canada,
1 — Arch. prov. Man., N. F. 1ère sér’e, voL XII.
soit par des alliances contractées ici, soit par les propriétés qu’ils avaient acquises dans le pays. En 1756 ces troupes formaient trente compagnies de soixantecinq hommes formant un total de 1950 hommes.
La milice du Canada était composée de toute la population mâle de quinze à soixante ans. Dans chaque paroisse il y avait un “ capitaine de la côte ” choisi parmi les habitants les plus intelligents et les plus capables, et il était placé à la tête d’une compagnie qui comprenait naturellement tous les hommes propres au service militaire. Quand ils en étaient requis, les capitaines devaient convoquer -et choisir le nombre d’hommes demandés et les conduire à l’armée. Les miliciens recevaient le même équipement que les autres soldats, et durant leur service ils étaient nourris par le roi. Toutefois, ils ne recevaient point de solde, mais avaient droit à une rémunération quand ils étaient appelés à faire des corvées, pour les convois et les transports 1. En 1750, M. Fleury Deschambault, agent de la compagnie des Indes, avait formé un plan pour la meilleure organisation de la milice, et il l’avait soumis l’année suivante à la considération du ministre, avec l’approbation de M. de la Jonquière. En 1755, M. de Vaudreuil écrivit au ministre de la marine à ce sujet, recommandant ce projet, et proposant en même temps la création d’un colonel-général des milices, et la nomination de M. d’Esqhambault 2. Parlant d’un modèle de rôle pré-
1 — Journal des campagnes du Canada , de M. de Malartic, Paris, Plon, 1890; p. 38.
2 — M. d’Escbambault était le beau-frère de M. de Vaudreuil.
MONTCA.LM
senté par celui-ci, il disait : “ Il est certain que si les rôles des miliciens de la colonie étaient tenus avec le même ordre et la même exactitude, dans le moment je pourrais juger des forces que je serais en état d’employer, suivant l’exigence des cas, et régler conséquemment mes projets 1
En 1756 la milice du Canada s’élevait à 14,000 hommes. Mais, excepté à la fin de la guerre, quand la crise finale approchait, il n’y eut jamais plus que 4,000 miliciens en service actif Au siège de William- Henry, en 1757, il y en eut 2980. Après la bataille de Carillon en 1758, environ 2400 furent envoyés au lac Champlain. Généralement on ne pouvait les tenir à l’armée durant toute la campagne, car, après trois ou quatre semaines, il fallait les renvoyer dans leurs paroisses pour les récoltes.
Telle était la composition des troupes que Montcalm allait avoir sous ses ordres pendant la prochaine campagne.
1 — Extraits des archives des ministères de la marine et de la guerre , Québec, 1890 ; p. 68.