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CHAPITRE IV

Montcalm à Montréal — L’aspect de cette ville au printemps

de 1756 — Le mouvement des bataillons La situation

militaire — Quelques officiers et fonctionnaires Les sau¬

vages — Le plan de campagne — Montcalm et Lévis à

Carillon — Correspondance du général Les projets de

Vaudreuil au sujet de Chouaguen — Hésitations et retards — L’opinion de Montcalm — Le siège de Chouaguen est décidé — Montcalm au fort Frontenac. — Les préparatifs de l’expédition — M. de Rigaud et M. Le Mercier

Départ de 1 armée. — A la baie de Niaouré. — La marche en avant — Commencement du siège — En quoi consistait Chouaguen ou Oswégo — La tranchée est ouverte Evacuation du fort Ontario. — Erection des batteries Le feu

est ouvert contre la place. — Dispositions énergiques de

Montcalm — Capitulation des Anglais Les fruits de la

victoire. — Joie dans la colonie.

Lorsque Montcalm y arriva au printemps de 1756, Montréal était un foyer d’activité. Depuis le commencement de la guerre, le gouverneur général s’y tenait presque en permanence, et il en fut ainsi durant toutes les années 1756, 1757 et 1758. Il résidait au Château- Vaudreuil 1, et sa présence entraînait naturellement celle d’un grand nombre de fonctionnaires et d’officiers. C’était dans cette ville que s’organisaient les campagnes, que s’élaboraient les plans de défense ou d’attaque, que se concentraient les troupes destinées aux

1 — Le Château- Vaudreuil était situé à peu près sur l’emplacement de la place Jacques-Cartier actuelle.

opérations. On y voyait un va-et-vient continuel de régiments, de milices, de chefs sauvages venus pour conférer avec Ononthio. Les uniformes brillants de l’état-major et des bataillons de ligne, l’accoutrement pittoresque et le bizarre tatouage des Peaux-Eouges, l’arrivée et le départ constants des convois, les évolutions des troupes au son du fifre et du tambour, tout cela donnait à Montréal une animation, une vie, un éclat inaccoutumés. Québec restait le siège du gouvernement civil. Le Conseil Supérieur y tenait régulièrement ses séances ; l’intendant y demeurait à son poste, sauf de courtes absences pour les besoins du service ; toutes les affaires de finance et d’administration y venaient aboutir à ses bureaux et à ceux de la trésorerie, comme toutes les affaires ecclésiastiques au palais épiscopal. En un mot, Québec continuait d’être la capitale politique et religieuse de la Nouvelle- France; mais Montréal en était devenue la capitale militaire.

Montcalm y avait été reçu au bruit du canon, “ honneur qui ne m’était pas dû en France ”, écrivait-il dans son journal ; “ mais en fait d’honneur il y a des usages particuliers dans les colonies 1 ”. Il y passa la dernière semaine de mai, et presque tout le mois de juin. Lévis, arrivé à Québec après son départ, n’alla le rejoindre que le 15 de ce dernier mois. Le 19 mai, Montcalm lui écrivait pour lui donner quelques instructions relativement au transport des troupes, de Québec à Montréal.

1 — “Au gouverneur général, comme à un maréchal de France et les honneurs de l’Eglise comme au roi, l’encens et la paix. Pour l’évêque et l’intendant prendre les armes et rappeler. Pour tout capitaine de vaisseau se mettre en haie.” (Journal de Montcalm, p. 67).

Les compagnies du Royal-Roussillon devaient faire le trajet par terre, celles de la Sarre par eau \ Les premières n’avaient qu’à suivre la discipline ordinaire. Mais pour les secondes, il fallait quelques dispositions particulières. Montcalm faisait à son lieutenant ses recommandations, quant à la division des bateaux par

1 — La Sarre partit de Québec, en deux divisions, le 5 et le 6 juin, et arriva à Montréal le 13 et le 16, soit huit et neuf jours de navigation. Royal-Roussillon, parti aussi en deux divisions, le 10 et le 11, arriva le 19 et le 20, soit neuf et dix

jours de route Un officier du régiment de la Sarre décrivait

ainsi le voyage de Québec à Montréal : “ Nous partions de Québec le 6 juin pour aller à Montréal prendre les ordres de M. le marquis de Vaudreuil. Nous avions deux Canadiens pour gouverner et dix de nos soldats attachés aux avirons nous conduisant. Nous eûmes pendant toute cette route des revers inimaginables ; nous ne campions jamais et dans les moments de repos que nous donnions à la troupe pour faire la soupe, nous étions dévorés par les maringouins. Nous en avons eu plusieurs hommes à l’hôpital et trois ou quatre offi* ciers du régiment en ont eu des grosseurs épouvantables sur tout le corps. Nous n’avons point cessé dans toute la traversée d’admirer les bords du fleuve. Un bois extrêmement joli, un terrain propre à tout, une situation des plus charmantes, l’abondance du poisson et une quantité singulière de gibier nous faisaient former des vœux pour les voir peuplés. De petits lacs coupent le courant de la rivière ; nombre d’habitations qu’on trouve de deux en deux arpents nous amusent ... Nous arrivâmes à Montréal où M. le général nous attendait, pour disposer son armée. Montréal est une ville fort grande et fort sujette à l’incendie, toutes les maisons étant bâties de bois. Le ton français y règne; la vocation pour le mariage y domine ; de très jolies personnes nous y engagent. Nous y avons déjà cinq officiers de mariés. On y est orgueilleux quoique pauvre, et il n’y a que le particulier qui y régit des postes qui soit en état de suffire au train qu’ils mènent.”

brigades, à leur garde et à l’ordre qui devait y être maintenu, aux devoirs des officiers durant cette navigation fluviale. Il s’efforcait de prévenir les conflits possibles et même probables entre soldats et Canadiens 1.

Il écrivait encore à Lévis, le 3 juin : “ J’étais en peine de votre santé, mon cher chevalier, et je n’ai pas moins d’impatience de vous voir que vous, mais M. le marquis de Vaudreuil désire que vous ne partiez qu’après avoir mis en mouvement la première division de Royal-Roussillon, pour venir à votre aise, et c’est vous rendre service. Doreil vous le dira. D’ailleurs la chose ne presse pas ; et pressât-t-elle, nous ne pouvons aller plus vite. Tout est lent, et à Versailles on ne sait, ni on ne saura rien de ce que vous saurez aisément et vite.’ On voit ici s’affirmer le tempérament du général, impatient des retards et des délais dont la guerre du Canada devait lui infliger le perpétuel ennui. Montcalm donnait ensuite à son ami quelques avis au sujet de ses arrangements personnels. “ Vous ferez bien de faire partir plus tôt que plus tard, par eau, ceux de vos gens dont vous aurez besoin en campagne, et laisser le reste à Québec. Moi, au contraire, je fais tout venir ici, hors la moitié de ma batterie de cuisine, parce que je prévois que je serai obligé d’être à Montréal, sauf à aller à Québec, si le marquis de Vaudreuil y va, et vous serez obligé d’être à Québec ; ou, si je vais à Québec, vous serez obligé d’être ici ; ergo laissez la plus grande partie de vos affaires, si vous le jugez à propos, à Québec, moyen-

1 — Lettres du marquis de Montcalm au chevalier de Lévis Québec, 1894, p. 13.

nant quoi nous nous aiderons mutuellement. Pour ici, il ne vous faut aucune maison ; M. le marquis de Yaudreuil en a une bonne, jusqu’à ce que vous alliez à un camp ; et moi qui n’en ai point encore, je pourrai vous donner un morceau.” Cette lettre était accompagnée d’un bulletin dans lequel Montcalm mettait Levis au courant de la situation militaire. A ce moment les bataillons de la Reine et de Languedoc étaient à Carillon, à l’extrémité sud du lac Champlain, accompagnés d’un corps de Canadiens et de sauvages, pour surveiller cette frontière, et faire de fréquents détachements qui avaient assez souvent des escarmouches avec les éclaireurs anglais. Béarn était parti depuis quinze jours pour aller camper à Niagara, dont M. de Yaudreuil avait fait reconstruire les fortifications, sous la direction de M. Pouchot, capitaine dans ce bataillon. Guyenne était en marche pour le fort Frontenac, où la Sarre devait aller le joindre. Les ingénieurs Des Combles et Desandrouins allaient aussi y être envoyés, afin de remettre en bon état ce fort dont la condition était peu satisfaisante. Les Anglais commençaient à concentrer leurs forces vers le lac Saint-Sacrement, au sud du lac Champlain, et vers le fort Oswégo, appelé Chouaguen par les sauvages et les Français, qui s’élevait à l’embouchure de la rivière du même nom, sur la rive sud du lac Ontario. La destination du bataillon de Royal- Roussillon, devait dépendre des nouvelles de l’ennemi.

La suprématie sur le lac Ontario était chose importante. Elle nous était nécessaire pour assurer nos communications avec Niagara, les forts de la Presqu’île, de la Rivière-aux-Bœufs, de Machault, le fort Duquesne, et tous nos postes de l’Ouest. Nous y avions quatre

bâtiments armés Les Anglais en avaient deux et en construisaient un troisième1 2. Un gros détachement de Canadiens et de sauvages avait été dirigé vers Chouaguen. Les dernières nouvelles du fort Duquesne, à trois cents lieues de Montréal, dataient du 27 avril • les ennemis ne paraissaient faire de ce côté aucun mouvement considérable. Les nations du pays d’en haut semblaient bien disposées. Quant aux Iroquois, pour le moment, on ne pouvait en espérer que la neutralité. Telles étaient les nouvelles transmises par Montcalm à Lévis au commencement de juin.

Le général, durant ces premières semaines, avait pris contact avec plusieurs fonctionnaires et officiers. L’un des plus en vue, par les devoirs qu’il avait à remplir, était M. Doreil3, commissaire des guerres, qui s’occupait de tout ce qui concernait l’entretien, la solde et l’équipement des bataillons. Il avait immédiatement gagné la confiance et la sympathie de Montcalm, par sa parfaite honorabilité, sa courtoisie, son intelligence

1 — La marquise de Vaudreuil, de 30 canons ; la Hvrault, de 14; la Lionne , de 6; et le bateau St- Victor, de quatre pierriers.

2 — Ce sont les chiffres donnés par Montcalm dans son bulletin du 3 juin adressé à Lévis. Mais on verra ultérieurement, par l’état des barques armées prises sur les Anglais à Chouaguen, qu’il y en avait six.

3 — André Doreil avait été envoyé ici pour y exercer les fonctions de commissaire des guerres, en même temps que le baron de Dieskau et les bataillons de Guyenne, la Reine, Béarn et Languedoc, en 1755. Il avait perdu récemment sa femme, et avait laissé en France plusieurs jeunes enfants sous les soins de sa mère. Sa santé laissait beaucoup à désirer, de même que sa fortune. C’était un honnête homme et un homme de cœur.

et son zèle. Le général lui donna son amitié, et, de son côté, M. Doreil, conquis par la personnalité si brillante et si généreuse du marquis de Montcalm, lui voua une admiration enthousiaste et une affection profonde.

M. le chevalier de Montreuil, aide-major général des troupes, fut aussi l’un de ceux que les nécessités du service mirent d’abord en relations avec Montcalm. Il était allé rencontrer celui-ci à Québec, et le voyait journellement à Montréal. Cet officier était quelque peu glorieux et aimait à se donner du relief. “ Je suis très content de M. de Montcalm, écrivait-il au ministre de la guerre, le 12 juin ; je ferai l’impossible pour mériter sa confiance ; je lui ai parlé dans les mêmes termes qu’à M. Dieskau, les voici : “ Ne vous en rapportez jamais “ qu’aux troupes de terre pour une expédition, mais aux “ Canadiens et Sauvages pour inquiéter les ennemis ; “ envoyez- moi porter vos ordres dans les endroits péril- “ leux ; ne vous exposez point.” Je crois qu’on sera sur la défensive de part et d’autre. M. de Montcalm ne me paraît pas avoir envie d’attaquer les ennemis ; je crois qu’il a raison ; dans ce pays-ci 1000 hommes en arrêteraient 3,000. Les ennemis sont plus nombreux que nous de 3,000 hommes au moins... Je suis déjà très bien avec M. de Montcalm ; j’entrerai en campagne avec lui dans le courant de juillet ; je ferai en sorte qu’il le soit autant de moi. Il me donne beaucoup plus d’occupation que ne faisait M. Dieskau ; je ne suis jamais plus content que quand j’ai beauconp d’ouvrage 1 ”, On voit, par ces dernières lignes, que Mont-

1 — Le chevalier de Montreuil à M. d' Argenson, 12 juin 1756 ; Dussieux, Le Canada sous la domination française , Paris, 1862, p. 277.

calm ne laissait pas chômer ceux qui travaillaient sous ses ordres. Son activité dévorante tenait constamment en haleine aides de camps, secrétaires et état-major. Il était vraiment générateur de mouvement et de vie. Que pensait-il lui-même de M. de Montreuil ? Il rendait justice à ses qualités; mais le trouvait un peu inférieur à sa tâche : brave homme, très digne dans sa conduite, plein de courage, de sang-froid et d’honnêteté, mais n’ayant pas toute l’activité et la compétence exigées par ses fonctions 1.

Quant à l’intendant Bigot, qu’il avait déjà vu à Québec, et qu’il devait revoir à Montréal travaillant à organiser les fournitures de l’armée, Montcalm semblait, dans cette première période de leurs relations, très favorablement prévenu en sa faveur. “ On ne peut avoir plus d’activité et d’expédition dans son travail que n’en a cet intendant ”, devait-il écrire de lui quelques semaines plus tard.

Au milieu de ses préoccupations et de ses préparatifs d’entrée en campagne, le général restait fidèle à correspondre avec sa famille. Le 15 juin, il écrivait à sa mère : “ Mon établissement ici me donne beaucoup de peine comme dans tous les commencements, tout est d’une cherté horrible, et j’aurai bien de la peine à joindre les deux bouts de l’année ensemble avec les vingtcinq mille francs que le roi me donne. M. le chevalier de Lé vis ne m’a joint qu’hier en fort bonne santé. Je

1 — Montcalm au ministre, 1er novembre 1756, 18 octobre 1757, 27 octobre 1758. — Le chevalier de Montreuil avait été envoyé au Canada en même temps que M. de Dieskau en 1755, comme aide-major général, avec le brevet de lieutenant colonel. Avant cela, il était capitaine au régiment de Piémont.

vais le faire partir d’ici à quelques jours pour un camp, et M. de Bourlamaque pour l’autre... Je ne sais ni où ni quand je marcherai ; cela dépend des mouvements des ennemis, et nous en sommes assez mal instruits. Il me paraît que tout se fait lentement dans ce nouveau monde. Mon activité a lieu à s’y tempérer. En tout il n’y a que le service du roi et l’envie d’avoir fait la fortune de mon fils qui puissent m’empêcher de trop songer à mon expatriement, à mon éloignement de vous et à l’ennui qui serait encore plus grand dans ce pays-ci, si je ne conservais un peu de ma gaieté naturelle. Je serai bien content quand je pourrai recevoir de vos nouvelles. Je ne demande à Dieu que la paix pour cet hiver ; si jamais quelqu’un a dû la désirer, c’est moi, d’autant plus que le succès en est toujours incertain.”

C’est durant ce séjour à Montréal que le marquis de Montcalm fit connaissance avec nos sauvages, ces capricieux et farouches auxiliaires dont le concours était parfois presque aussi à redouter que l’abstention. Le 3 juin, nous apprend son journal, les Iroquois du Sault Saint-Louis vinrent, avec “ les dames du conseil,” le complimenter sur son arrivée, et féliciter Ononthio (c’est ainsi qu’ils appelaient le gouverneur général, tandis qu’ils appelaient le roi Ononthio Goa). Us lui firent l’honneur de lui présenter un collier, et il les assura qu’il irait chez eux leur rendre visite. Montcalm sortit sans enthousiasme de cette entrevue originale : “ Ce sont de vilains messieurs, écrivit-il, même en sortant de leur toilette où ils passent leur vie. Vous ne le croiriez pas, mais les hommes portent toujours avec le casse-tête et le fusil un miroir à la guerre pour se bien barbouiller de diverses couleurs, arranger

leurs plumes sur la tête, leur pendeloques aux oreilles et aux narines ; une grande beauté chez eux, c’est de s’être fait déchiqueter de bonne heure l’orbe des oreilles, l’avoir bien allongé pour le faire tomber sur les épaules ; souvent ils n’ont point de chemise, mais un habit galonné par dessus ; vous les prendriez pour des diables ou des mascarades. Il faut aussi avec eux une patience d’ange... Au reste ces messieurs font la guerre avec une cruauté étonnante ; ils enlèvent tout : femmes et enfants, et vous enlèvent la chevelure très proprement, opération dont on meurt à l’ordinaire. Au reste Duché, le fils, peut vous prêter le cinquième et le sixième volume du P. Charlevoix. En général tout ce qu’il dit est vrai, à l’exception de brûler les prisonniers; cela a quasi passé de mode. Cette année-ci, ils en ont encore brûlé un vers la Belle-Rivière pour n’en point perdre l’habitude, et ils auraient brûlé une femme anglaise avec son fils, sans la générosité d’un soldat qui leur a donné cinq cents livres pour la racheter. Nous leur rachetons de temps en temps des prisonniers qui, passant dans nos mains, sont traités suivant les lois de la guerre 1.” Deux jours après avoir écrit ces lignes, Montcalm lui-même vit arriver un parti de Nipissings qui ramenait prisonnière toute une famille anglaise capturée près de Sarasto. Le chef nommé Machiqua, croyant lui faire un magnifique présent, lui donna la femme anglaise, que le général dut accepter pour ne pas leur déplaire, en leur payant le prix convenu de 120 livres, et en leur faisant une gratification extraor-

1 — Montcalm à sa mère, 16 juin 1756.

dinaire, pour avoir honoré d’un aussi beau cadeau le grand commandant des troupes de Sa Majesté \

Pendant ce temps, le gouverneur et les chefs de l’armée avaient arrêté le plan des opérations pour la campagne de 1756. Le point le plus menacé paraissait être la frontière du lac Saint-Sacrement. Les rapports des sauvages et des prisonniers faits par nos partis disaient que les Anglais y dirigeaient leurs principales forces. Ils avaient d’abord conçu le projet d’attaquer les forts Frontenac, Niagara et Carillon. C’était là l’idée que Shirley, gouverneur du Massachusetts, avait tâché de faire prévaloir. Mais au commencement du printemps il avait été révoqué, et trois officiers généraux britanniques, le colonel Webb, le général Aberromby, et le comte de Loudon, avaient été désignés pour diriger les troupes anglo-américaines. Celui-ci devait être le généralissime. Les deux premiers le précédèrent de près de deux mois ; et, dans la dernière quinzaine de juin, ils arrivaient en Amérique avec environ neuf cents réguliers 1 2. Le retard dans le recrutement et l’équipement des milices de la Nouvelle-Angleterre, et dans l’organisation des transports d’armes, de vivres et de munitions, rendit bientôt manifeste l’impossibilité

1 — Journal de Montcalm, p. 71.

2 Lords of trade to governor Hardy, 17 Feb. 1756 (Docu¬

ments relating to the colonial history of the state of New- York, Vil, p. 36) ; Fox to American Governors (of New York, New Jersey, Massachusetts, Connecticut, Rhode-Island, New- Hampshire), 13th Mardi, 1756 (Ibid., p. 75) ; Montcalm and Wolfe, Parkman, 1884, I, pp. 882, 883. Le Parlement anglais avait voté 115,000 livres sterling pour aider les colonies américaines à soutenir les dépenses de la guerre.

d’exécuter sur toute la ligne le plan de Shirley. On proposa donc principalement de renforcer Oswégo, et de concentrer au lac Saint-Sacrement des forces suffisantes pour frapper un grand coup contre Carillon. Telles étaient les informations reçues à Montréal. Le 19 juin, Montcalm écrivait dans son journal : “ Les Iroquois du Sault ont ramené un prisonnier algonquin qui a été fait auprès d’Orange. Suivant son rapport, les opérations des ennemis paraissent se diriger vers le fort de Carillon. Le renfort des troupes qu’ils attendaient de la vieille Angleterre est arrivé avec trois officiers généraux ou supérieurs ”.

Etant donnée la situation, voici à quoi s’arrêta M. de Yaudreuil, après avoir conféré avec Montcalm. Il fallait d’abord hâter les travaux de fortifications à Carillon et y établir un camp de réguliers, de troupes de la colonie, de Canadiens et de sauvages, qui formeraient sous le commandement d’un de nos officiers généraux, une armée capable de tenir tête aux Anglais. Cet objet obtenu, on tenterait un mouvement d’offensive sur le lac Ontario. Du côté du fort Duquesne et de Niagara, les nouvelles étaient plutôt rassurantes, les ennemis ne semblant organiser aucun mouvement contre ces deux postes. Défensive sur le lac Champlain, offensive éventuelle sur le lac Ontario, tel était donc le programme déterminé par les chefs militaires de la Nouvelle-France, à la fin de juin 1756. Sans doute, quant à la seconde partie du programme, il y avait beaucoup d’incertitude. Mais une tentative quelconque vers Chouaguen semblait indiquée comme essentielle à la sécurité du pays.

Dès le 19 mai, M. de Villiers \ capitaine de la marine, était parti de Montréal, avec un détachement de huit cents hommes des troupes de la colonie, pour aller surveiller les mouvements de l’ennemi du côté de Chouaguen. Le 5 juin, il avait établi un camp fortifié de palissades, à la baie de Niaouré 2, pour mettre en sûreté ses vivres et ses munitions. De là, il harcela les Anglais jusque sous le feu de leur place, leur tuant du monde et leur faisant des prisonniers. Le 16 juin, il eut avec eux une vive escarmouche, assez près du fort pour que celui-ci tirât contre lui des coups de canon. Le 25, s’étant embarqué sur l’Ile-aux-Galops, il attaqua huit berges et une barque anglaises, prit une berge armée que montaient douze hommes, et tua plusieurs soldats à bord des autres. Le 3 juillet, il surprit, sur la rivière Oswégo, le convoi du lieutenant-colonel Bradstreet qui venait de ravitailler Chouaguen ; et, dans un combat très vif, il lui infligea des pertes sensibles, et fit une quarantaine de prisonniers, quoique Bradstreet parvînt à repousser l’attaque 3.

1 — M. Coulon de Villiers, était le frère de Coulon de Jumonville, et c’était lui qui avait vengé la mort de ce dernier sur Washington et ses soldats au fort Nécessité en 1755. Né à Verchères, en 1710, il était fils de M. Nicholas- Antoine Coulon de Villiers, capitaine dans les troupes de la marine, tué en 1733. Au témoignage de Montcalm, Louis de Villiers était un des meilleurs officiers de la colonie.

2 — La baie de Niaouré s’appelle maintenant Sacketts Harbour. Elle est située du côté sud du lac, tandis que Frontenac était du côté nord, à quelques lieues de distance. De Niaouré à Chouaguen il y avait quinze fieues.

3 — Sur cette rencontre du 3 juillet 1756, les rapports français et anglais sont très contradictoires. Suivant quelques

M. DesCombles officier du génie était parti le 15 juffi, pour Frontenac, où M. Desandrouins, le second ingénieur venu de France cette année, se rendit aussi. Ils commencèrent à fortifier cette place, qui était en très mauvais état, et ils y firent travailler les bataillons de Guyenne et de la Sarre 1 à un camp retranché. Le 21

relations françaises, le parti de M. de Villiers aurait remporté une victoire complète, et plus de 500 anglais auraient été tués ou faits prisonniers. Cela est certainement très exagéré. D’autre part, les Anglais font de cette journée un triomphe pour le colonel Bradstreet, ce qui n’est pas moins excessif. La vérité, c’est que la flottille anglaise fut surprise et que Bradstreet perdit de soixante à soixante dix hommes, tués, blessés ou faits prisonniers, mais qu’il parvint à rallier sa troupe et à tenir tête aux assaillants.

1 — L’officier de la Sarre, que nous avons déjà cité, écrivait au sujet du fort Frontenac: “ Il est inconcevable quelle en est la mauvaise position. Il est dominé de partout ; point de magasin à couvert; il paraît au premier coup d’ceil qu’il n’a

été construit que pour le commerce” Nous lisons aussi

dans la biographie de Desandrouins: “Les officiers de Guyenne et de Béarn le reçurent fort bien et lui firent une foule d’honnêtetés : l’un d’eux lui donna une chambre, un autre un matelas. Mais il fut moins bien accueilli par la troupe, car il app ortait les ordres du général et du gouver. neur de réduire de un franc à quinze sous le prix de la journée des soldats qui seraient employés au travail ”. Cependant, le capitaine Desandrouins ne fut pas trop mécontent des travailleurs. “ Le soldat, écrit-il, quoique sa journée ne fût que de 15 sols au lieu de 20, qu’il fût rebuté par les corvées, gardes, patrouilles, exercices, et qu’il fît des chaleurs insupportables, travaillait assez bien. Mais j’étais depuis quatre heures du matin, que le travail commençait, jusqu’à ce qu’il finît, continuellement à exciter les paresseux ” Et quant à l’ordinaire, il ajoute : “ Nous avons vécu chez madame du Vivier, femme d’un capitaine de la colonie, tout le temps de

juin le colonel de Bourlamaque alla prendre le commandement des troupes cantonnées à Frontenac.

Comme les nouvelles de Carillon et du lac Saint- Sacrement continuaient à être assez alarmantes, Montcalm reçut du gouverneur instruction de s’y rendre en personne avec le chevalier de Lé vis, et l’on décida en même temps d’y faire passer le bataillon de Royal- Roussillon. Partis de Montréal le 27 juin, Montcalm et Lévis, que le chevalier de Montreuil accompagnait, remontèrent la rivière Richelieu, en faisant de courtes stations à Chambly et à Saint-Jean. Ils traversèrent ensuite le lac Champlain dans toute sa longueur, et, après avoir fait un arrêt plus prolongé à Saint-Frédéric, où ils examinèrent la situation du fort, ils arrivèrent à Carillon le 3 juillet. L’été canadien était alors dans tout son épanouissement fécond ; les forêts étaient pleines de chants et de parfums; les rivières et les lacs, tachetés d’ombre et de lumière, faisaient étinceler leurs flots chatoyants, comme autant de pierres précieuses serties dans les jeunes frondaisons des bois. Et les deux illustres compagnons d’armes, habitués à des aspects d’une beauté différente, durent échanger plus d’une exclamation admirative en présence des splendeurs de cette nature primitive et grandiose.

Carillon, appelé par les sauvages Ticondéroga ou Che-

notre séjour à Frontenac, constamment avec du lard et des pois ”. ( Le maréchal de camp Desandrouins , jjar l’abbé Gabriel, Verdun 1887, pp, 27,28). Ce menu était cependant assez plantureusement varié pour quelques-uns, grâce aux sauvages. On lit en effet dans la lettre de l’officier de la Sarre : '• Poisson ,et gibier fournis par les Algonquins à qui les miliciens faisaient des caresses ”.

ondéroga, était situé sur un promontoire au fond du lac Champlain. Une rivière, de quatre à cinq milles, qui servait de décharge au lac George ou Saint-Sacrement, venait s’y jeter, après avoir fait une chute à environ deux milles de la pointe. M. de Vaudreuil avait fait commencer, l’année précédente, un fort, pour couvrir et défendre cette position. C’était M. de Lotbinière, officier de la colonie, qui dirigeait cet ouvrage. Et les hommes du métier trouvaient les travaux trop lents et trop dispendieux. Ce fort n’était pas en pierre, mais en bois, de pièces sur pièces, liées avec des traverses, et les intervalles remplis de terre. Le poste était bon comme défense de première ligne à la tête du lac Champlain. Toutefois le fort n’était pas assez grand ; il ne pouvait contenir que trois cents hommes, lorsqu’il aurait dû en contenir cinq cents 1. Il se composait de quatre bastions reliés par des courtines. Sous le canon du fort s’étendait le camp, où se trouvaient réunis environ deux mille deux cents hommes des bataillons de la Eeine, Languedoc et Eoyal-Eoussillon, des troupes de la marine et des miliciens.

Montcalm demeura douze jours à Carillon, et durant ce peu de temps il fit un travail incroyable. Il donna •d’abord une impulsion plus énergique aux travaux du fort, afin de le mettre le plus tôt possible à l’abri d’une attaque. Il établit deux camps avancés, l’un de trois cents hommes, commandés par M. de Contrecœur, pour garder la rive gauche du lac Saint-Sacrement, et Tautre de cinq cents hommes, au Portage, sous

1 — Montcalm, à d’Argenson, 20 juillet 1756; Arch. prov., Man. N. F., 2ème série, vol. 12.

le commandement de M. de la Corne, pour protéger la rive droite de la rivière de la Chute, avec, à ce dernier endroit, un poste intermédiaire à relever tous les quatre jours. Il fit en personne plusieurs reconnaissances, une entre autrës jusqu’à portée de Me aux Basques, sur le lac Saint-Sacrement, et jusqu’au poste des Deux-Rochers, sur une étroite prolongation du lac Champlain vers le sud-est, appelée Wood-Creek par les Anglais, et par les Français Rivière-au-Chicot. Il ordonna “ beaucoup de petites découvertes pour connaître la position et les mouvements de l’ennemi, ” et il organisa des patrouilles et des bivouacs, afin de garantir son camp et ses postes avancés contre toute surprise. Montcalm travailla aussi à remettre de l’ordre dans l’administration militaire, s’occupant spécialement des vivres, des magasins, de l’hôpital, de la propreté et de la régularité, qui jusque là avaient fait tristement défaut. Il fit changer la qualité du pain, jeté au rebut par les sauvages, et vraiment détestable, parce qu’une grande partie était faite avec de la farine avariée. Il ordonna de mélanger celle-ci avec de la bonne farine de Nérac, de sorte que, sans que le Roi subît aucune perte, on mangea “du meilleur pain à Carillon qu’à Montréal.” Il adopta pour les miliciens une disposition nouvelle, en les encadrant dans les troupes de la marine, qu’il distribua en six compagnies. Enfin il chargea le chevalier de Lévis d’un détachement pour aller reconnaître ce qu’on appelait les chemins des Agniers, vers le nord-ouest de Carillon, et constater si l’ennemi pourrait s’en servir en venant attaquer ce fort et celui de Saint-Frédéric. Lévis passa trois jours dans les bois, couchant à la belle étoile, marchant comme les Canadiens et les sauvages,

et les étonnant par sa vigueur et son endurance. Durant tout ce temps Montcalm ne s’épargna point, faisant des journées de vingt heures, se couchant à minuit, se levant à quatre heures, s’occupant de mille détails, tenant des conseils de guerre avec les sauvages, et n’avant pas le temps de respirer 1.

Après avoir pris les dispositions les plus judicieuses pour mettre l’armée, le camp et le fort de Carillon en état de résister aux Anglais, il retourna le 16 juillet à Montréal, où le mandait Vaudreuil, laissant Lé vis à la tête des troupes sur cette frontière. Cheminant jour et nuit, il arriva le 19 dans cette ville, d’où le lendemain il résumait ainsi à sa femme sa laborieuse excursion : “ J’ai commencé ma campagne le 27 du mois dernier, en partant d’ici avec M. le chevalier de Lévis pour me rendre au camp de Carillon, où nous sommes arrivés le 3. Je n’ai pas été sans occupation et sans une fatigue extrême par les divers ordres à y donner pour tâcher d’y remettre dans l’ordre toutes les parties : hôpitaux, vivres, diligence dans les travaux, pour achever un fort commencé l’année dernière et qui ne peut être en état d’y hasarder une garnison que dans six semaines; reconnaissance du pays, établissement des postes pour la sûreté du camp, conciliation avec les sauvages, sûreté pour notre communication par le lac Champlain où l’ennemi a pris deux petites barques. J’ai reçu un courrier de M. de Vaudreuil le 13 au soir. Je suis parti le 16, et, venant jour et nuit, je suis arrivé hier. Je puis vous dire avec vérité que je n’ai de ma vie eu

I — Montcalm à Bourlamaque, 11 juillet 1756; Lettres de Bourlamaque, Québec, 1891, p. 130.

aussi peu de temps que dans ces trois semaines. Je laisse M. de Lévis dans une position épineuse, mais dont il se tirera mieux qu’un autre, étant rempli de zele, d intelligence et de courage... Je crois avoir détermine M. le marquis de Vaudreuil à augmenter ce corps d’armée jusqu’à 3,000 hommes, et il n’y aura rien de trop.” Dans cette même lettre, après avoir donné ces nouvelles militaires, il ajoutait ces autres renseignements d’ordre plus personnel: “J’ai jusqu’à présent réussi chez le Canadien et le sauvage ; ils m’adorent et j’ai été obligé d’annoncer mon retour à Carillon pour empêcher la désertion des sauvages qui m’avaient suivi : j’ai pris leurs façons et je suis toute la journée à tenir des conseils de guerre (ou bien fumer) ; c’est cependant ennuyeux, excédant. ”

Montcalm écrivait en même temps au ministre de la guerre pour le tenir au courant. Un passage intéressant de cette lettre est l’appréciation qu’il faisait, à ce moment, de Lévis ; “ Je ne saurais, Monseigneur, écrivait-il, vous dire trop de bien de lui. Sans être homme de beaucoup d’esprit, il a une bonne pratique, du bon sens, du coup d’œil, et quoique j’eusse servi avec lui, je ne lui aurais pas cru tant d’acquis. Il a mis à profit ses campagnes. Quoique je vous en écrive un bien qu’il mérite, je n’écrirais pas avec la même franchise à M. deMirepoix.” Le duc de Lévis-Mirepoix, ancien ambassadeur à Londres, et nommé récemment lieutenantgénéral du Languedoc, était le cousin de Lévis; et Montcalm aurait craint sans doute que sa réflexion au sujet de l’esprit du chevalier n’eût jeté sur le reste une ombre fâcheuse. Cependant cette petite réserve, indiquée en confidence à M. d’Argeuson, démontrait la sin-

eérité des éloges décernés par le général à son lieutenant. Celui-ci, de son côté, se déclarait enchanté de son chef : “ Si M. de Montcalm est content de moi, disait-il, ce qu’il y a de certain, c’est que je le suis beaucoup de lui. C’est avec beaucoup de regret que je l’ai vu partir. Je serai toujours charmé de servir sous ses ordres. Ce n’est pas à moi, Monseigneur, à vous parler de son mérite, ni de ses talents, vous les connaissez mieux que personne ; mais je puis avoir l’honneur de vous assurer qu’il a généralement plu à tout le monde dans cette colonie, et qu’il traite très bien avec les sauvages. Il a aussi établi la discipline parmi les troupes 1.” Ce dernier article était important, et c’était avec raison que Montcalm y donnait tous ses soins. “ Le soldat est bien ici, écrivait-il; comme il est nourri outre sa solde et qu’il est employé à des travaux que l’on paye, il a pour ainsi dire trop d’argent ; aussi faut-il avoir la plus grande attention à la discipline. Le climat, la façon dont il voit servir la milice du pays et les sauvages, leur inspire un esprit d’indépendance ; car il faut beaucoup de patience et de ménagement quand on mène à la guerre des Canadiens et sauvages 2 ”.

C’était pour charger Montcalm d’une importante expédition que le gouverneur l’avait rappelé à Montréal par sa lettre du 13 juillet. Il s’agissait du siège de Chouaguen. Dès l’année précédente cette opération avait été décidée dans un conseil de guerre tenu à Québec3. Un mois à peine après son arrivée au

1 — Lévis au ministre de la guerre, 17 juillet 1756.

2 — Montcalm au ministre de la guerre, 12 juin 1756.

3 — Dialogueentre lemaréchal deSaxe etlebaron deDieskau ; Arch. prov., Man. N. F., 2ème série, vol II.

Canada comme gouverneur général, M. de Yaudreuil écrivait au ministre : “ J’agis avec confiance, et j’ose me flatter de faire raser Chouaguen. L’armée sera composée d’environ 4,300 hommes, dont 2,000 hommes de troupes réglées, 1,800 Canadiens et 500 Sauvages domiciliés. M. le baron de Dieskau commandera cette armée. Chouaguen est depuis l’instant de son établissement le rendez-vous des différentes nations sauvages. C’est de Chouaguen que sortent tous les colliers et les paroles que les Anglais font répandre chez les nations du pays d’en haut. Ç’a toujours été à Chouaguen que les Anglais ont tenu conseil avec les nations et qu’à force de présents, principalement en boissons enivrantes, ils les ont déterminés à assassiner les Français. Enfin, c’est par conséquent Chouaguen qui est la cause directe de tous les troubles survenus dans la colonie, et des dépenses infinies qu’ils ont occasionnées au Eoi. De la destruction de Chouaguen, il s’en suivra d’un côté le parfait attachement de tous les sauvages du pays d’en haut, de l’autre une diminution considérable des dépenses que le roi fait annuellement pour la colonie h” La nouvelle qu’une armée anglo-américaine, commandée par le colonel Johnson, menaçait la frontière du lac Champlain, avait suspendu l’exécution de ce projet. La défaite de Dieskau au lac George y avait fait renoncer le gouverneur pour 1755. Mais il n’en avait pas abandonné l’idée, il en parlait souvent dans ses dépêches à la cour de Versailles, et, à l’instar du vieux Caton, il aurait pu, avec une variante, terminer toutes ses lettres

1 Vaudreuil au ministre, 24 juillet 1755'; Arch. prov. Man.

N. F., 2ème série, vol. II.

par ce refrain perpétuel : Delenda est Chouaguen. C’est que cette place était vraiment une source de péril et d’appréhension pour la Nouvelle-France. Les Anglais s’y étaient établis en 1727, au confluent de la rivière Oswégo et du lac Ontario. Dans l’origine c’était, disaient-ils, un simple poste de commerce. Mais, au bout de quelques années, ce comptoir était devenu un fort occupé par une garnison, et des barques armées avaient été construites et lancées sur les eaux du lac. A plusieurs reprises, les autorités françaises avaient fait aux Anglais des représentations au sujet de ce qu’elles considéraient comme un empiètement de territoire ; mais ces démarches avaient été vaines. Chouaguen était si important, si utile aux ennemis de la France, qu’ils tenaient à le garder. De ce poste ils pouvaient étendre leur domination sur la région des lacs, exercer leur influence sur les sauvages du pays d’en haut, ruiner le commerce du Canada avec l’Ouest, et, à un moment donné, couper ses communications avec ses forts de l’Ohio et du Mississipi.

Au printemps de 1750, il y avait eu de longues hésitations au sujet de l’entreprise contre Chouaguen, et tout le monde paraissait juger, à un certain moment, qu’elle ne pourrait pas être tentée cette année encore. De prime abord, Montcalm, Lévis et leurs lieutenants, ne la crurent guère possible. Nos historiens, Garneau entre autres, ont noté et souligné cette impression x, et fait honneur à Vaudreuil d’une résolution plus

1 — “Le général Montcalm ne l’approuvait qu’à demi (l’expédition d’Oswégo) ; il avait des doutes sur le succès.” Et Garneau écrit encore : “ Le général Montcalm, par un fatal pressentiment, ne crut jamais au succès de la guerre,

clairvoyante et plus énergique. Il est certain, nous l’avons constaté plus haut, que le gouverneur caressait cette idée depuis longtemps. Mais les difficultés inhérentes à l’entreprise, la rareté des vivres, la lenteur des préparatifs, lui inspirèrent à lui-même des doutes, qui se manifestaient dans ce passage de sa lettre au ministre, datée du 8 juin : “ Si un détachement d’environ 900 hommes de troupes détachées de la marine, Canadiens et sauvages, que j’ai envoyé pour tenter d’enlever quelques convois de vivres et d’empêcher la réunion des forces à Chouaguen, peut avoir quelque succès, et que je suis d’ailleurs dans des circonstances favorables, je pourrai entreprendre la réduction de ce fort.” Tout cela était fortement conditionnel.

Quatre jours plus tard, Montcalm écrivait : “ Il aurait fallu être précautionné, il y a un mois, en vivres et en artillerie, mais tout est en retard. Je presse que tout soit au fort Frontenac, qui sera le départ pour le siège de Chouaguen, afin de le persuader aux ennemis et le faire si l’occasion se trouve, ou au moins ce printemps. Monsieur Bigot m’écrit à me faire craindre que les vivres n’arrêtent ce projet pour opérer cet hiver ou de

comme ses lettres ne le laissent que trop entrevoir; de là une apathie qui lui aurait fait négliger tout mouvement agresseur, sans M. de Vaudreuil, qui, soit par conviction, soit par politique, ne parut au contraire, jamais désespérer, et conçut et fit exécuter les entreprises les plus glorieuses qui aient signalé cette guerre pour les Français.” ( Histoire du Canada ,

Québec, 1848, vol. 3, pp. 64, 65 Il nous semble que notre

illustre historien s’est servi d’une expression dont il n’a pas suffisamment considéré la portée en employant le mot “ apathie ” à propos de Montcalm, dont l’activité était dévorante.

meilleure heure 1 ”. Le 19 juin, il revenait sur ce sujet : “ Le retard dans l'artillerie et les vivres arrête pour le moment tout projet sur Chouaguen. M. de Vaudreuil paraît n’y pas renoncer pour l’automne. Je crains les mêmes obstacles 2.” Le 25 juin, il envoyait à Bourlamaque, qui commandait le camp de Frontenac, l’information suivante : “ Depuis votre départ, on veut toujours faire le siège de Chouaguen ; on attend des sauvages d’en haut ; on a tous les jours des conférences. Je finis par donner un mémoire, on le prend ad referendum ; on ne conclut rien, tant y a qu’au lieu de partir demain, samedi, on ne me fait partir que dimanche 3

Le 29, Bougainville écrivait au même : “ M. le marquis de Montcalm qui est parti dimanche matin avec M. le chevalier de Lévis (ils allaient à Carillon), m’a chargé, Monsieur, de vous écrire qu’il croyait qu’il y avait du changement à l’égard des projets formés pour votre partie, et dont vous étiez instruit. Cependant comme vous connaissez le terrain et la coutume de ce lieu-ci, vous penserez aisément que ce changement pourrait encore être changé 4.”

Le 10 juillet, l’abbé Piquet, l’actif missionnaire de la Présentation, adressait à M. de Bourlamaque, qu’il importait de tenir au courant de toutes ces fluctuations, une lettre où il disait : “ Tous les prisonniers et les déserteurs anglais s’accordent sur le nombre d’hommes

1 — Montcalm au ministre de la guerre , 12 juin 1756 ; Arch. prov. Man. N. F., 2ème série, vol. 12.

2 — Montcalm au ministre de la guerre., 19 juin 1756; Ibid.

3 — Lettres de Bourlamaque, Québec 1891, p. 127.

4 — Ibid., p. 350.

qui peuvent se trouver à Chouaguen, qui est de mille ou neuf cents hommes de garnison. Enfin la question est décidée 1, le sieur Réaume a dû vous en porter les nouvelles. M. de Vaudreuil m’en écrit du 28 juin ; tout est encore sous le secret. Quoiqu’il y ait déjà plus d’un an que l’on se prépare, je pense, monsieur, que vous n’en êtes pas mieux pourvu, je dis même des choses essentielles. M. de Montcalm me marque, (mais sa lettre est du 25 juin,) qu’il presse fort pour vous revoir2; mais alors M. de Vaudreuil ne s’était pas encore décidé 3 ”.

A la date du 17 juillet, Lévis, demeuré à Carillon, n’espérait guère qu’on pût assiéger et prendre Chouaguen. Il écrivait à M. d’Argenson : “ M. le marquis de Montcalm est allé à Montréal pour conférer avec M. de Vaudreuil, d’où il doit se rendre vraisemblablement à Frontenac pour aller tenter de faire le siège de Chouaguen, ou ce qui est plus possible, une diversion qui dégage cette partie qui est menacée, car je crains que les moyens ne lui manquent pour le siège. Toutes les entreprises sont dans ce pays très difficiles ; on en doit presque toujours le succès au hasard. Toutes les positions qu’on peut prendre sont critiques * ”.

Maintenant, voici comment Bigot appréciait la situa-

1 — Le texte porte “ en décide, ” mais c’est évidemment une erreur du copiste.

2 — Ce passage, nous semble-t-il, doit être interprété comme indiquant que Montcalm pressait pour aller rejoindre Bourlamaque à Frontenac, et organiser l’expédition de Chouaguen, si elle était jugée praticable.

3 — Lettres de Bourlamaque, p, 35.

4 — Lettres du chevalier de Lévis ; Montréal, 1889, p. 21.

tion le 26 juillet: “ Si l’entreprise eût été faite plus tôt, elle était sûre ; présentement c’est pair ou non. Elle réussira encore si on n’a pas considérablement renforci (Chouaguen). Nous le saurons dans douze jours et peut-être plus tôt 1

Nous tenons particulièrement à citer ici le journal inédit de M. de la Pause, aide-major au régiment de Guyenne, qui représente avec une netteté remarquable la situation : “ Ce fut, écrivait cet officier, vers le commencement de juillet que M. le marquis de Vaudreuil se détermina d’entreprendre le siège de Chouaguen, sur le rapport de quelques prisonniers, et encore plus sur l’envie qu’il avait toujours eue de tenter cette entreprise. Il n’avait osé la tenter plus tôt sur la crainte où on était que les ennemis ne fussent en marche pour attaquer Carillon.... M. le marquis de Montcalm lui fit observer, malgré l’envie qu’il avait d’entreprendre ce siège, combien il était à craindre de ne pouvoir y réussir, par le peu de troupes qu’on pourrait employer à ce siège, par le défaut des vivres et de l’artillerie propre à ces sortes d’entreprises ; ne connaissant qu’im parfaitement ces forts ; sachant par les prisonniers que les ennemis y étaient au nombre de 16 à 1800, et qu’ils avaient un régiment à Shenectady qui était à même de s’y porter, qu’ils étaient munis de tout ce qui leur était nécessaire pour une défense, beaucoup d’artillerie, et nombre de bâtiments qui nous pouvaient empêcher la navigation du lac, et nous faire perdre notre artillerie si malheureusement nous étions obligés à lever le

1 — Bigot à Lévis, Montréal, 26 juillet 1756; Lettres de Bigot, Québec 1895, p. 9.

siège. Toutes ces réflexions étaient justes. Il l’assura que, de son côté, il ferait l’impossible pour la réussite, mais qu’il ne pouvait répondre des événements 1 ”.

Enfin, le 30 août, après l’événement, résumant pour sa femme la campagne qu’il venait de faire, Montcalm lui disait: “ Vers le milieu du mois de juin, les ennemis paraissant porter toutes leurs forces du côté du lac Saint-Sacrement, il y a deux mois que je proposai à M. le marquis de Vaudreuil de donner à notre défensive un air d’offensive, en faisant une diversion vers Chouaguen, qui pût dégager la frontière du lac Saint- Sacrement, et en même temps faire le siège de cette place si la lenteur ou les fautes des ennemis le permettaient.”

Le groupement de ces textes nous semble prouver clairement : 1° Que M. de Vaudreuil pensait depuis longtemps au siège de Chouaguen; 2° qu’au printemps de 1756, le retard dans la concentration des vivres et de l’artillerie rendait le projet problématique ; 3° que l’intendant Bigot était de cet avis; 4° que Montcalm s’efforçait de hâter les préparatifs de l’entreprise, tout en craignant qu’elle ne pût avoir lieu dans des conditions avantageuses ; 5° que Vaudreuil lui-même, malgré

1 — Le document absolument inéd t que nous citons est intitulé : Mémoire et observations .sur mon voyage en Canada. Comme nous l’avons dit dans notre préface, nous en devons la communication à l’obligeance et au bon vouloir intelligent de madame la comtesse de Ledinghem, arrière-petite nièce de M. de la Pause. Outre ces Mémoire et observations, qui forment deux cahiers volumineux, nous avons par devers nous une foule de mémoires, de rapports et de relations, dûs à M. de la Pause, dont nous nous servirons plus d’une fois dans cet ouvrage.

son désir de détruire Chouaguen, hésitait à tenter l’aventure ; 6° que Montcalm n’était pas contraire au siège, mais insistait pour qu’on prit les moyens d’en assurer le succès; 7° qu’au commencement de juillet seulement, malgré l’insuffisance de ses ressources, M. de Vaudreuil se décida à risquer l’expédition. Il nous semble que, logiquement et loyalement, on ne peut tirer d’autres déductions de ces textes, qui ne sont pas des commentaires ou des exposés faits après coup, mais qui contiennent des constatations, des observations, des confidences au jour le jour, et comme la notation des faits tels qu’ils se produisaient, des opinions telles qu’elles évoluaient.

Que, plus tard, Vaudreuil réclame le mérite d’avoir fait l’entreprise de Chouaguen malgré l’opposition qu’il rencontra 1 ; que Montcalm, de son côté, affirme avoir, en cette circonstance, ramené par ses mémoires M. de Vaudreuil hésitant2 ; cela ne saurait modifier l’ensemble des conclusions dont nous venons, croyons-nous, d’établir le bien fondé. Il est certain que le gouverneur tenait à la chute du poste anglais ; et il est démontré que la pénurie de ses ressources le fît avec raison balancer à en tenter le siège, au mois d’août 1756. De même il est indubitable que Montcalm, tout en approuvant l’idée et en comprenant l’importance de réduire Oswégo, était frappé des risques énormes de cette expédition et redoutait un insuccès à cause du défaut de

1 — Vaudreuil au ministre de la marine , 30 août 1756 ; Arch. prov., Man., N. F., 7e série, vol. 12.

2 — Montcalm au ministre de la guerre, 28 juillet 1758 ; Ibid. vol. 14.

préparatifs. Il l’écrivait au ministre la veille de son départ pour Frontenac : “ L’objet qui m’y fait passer, disait-il, est un projet qui m’a paru assez militaire si toutes les parties de détail sont bien combinées, et je pars sans en être assuré ni convaincu. Vous pouvez être certain que je me livre à ce sujet de bonne grâce et que je ne me suis compté pour rien dans une occa. sion si intéressante, et qui m’a parue bien remplie d’obstacles.” Montcalm avait raison de dire qu’il entreprenait cette campagne “ de bonne grâce. ” Dès le lendemain du jour où il avait reçu à Carillon le message du gouverneur lui communiquant sa décision, il avait écrit à Bourlamaque une lettre qui montrait avec quelle vigueur il entendait mener les opérations. Les officiers devaient marcher quasi comme à un bivouac. Il fallait, sans les mettre au courant du projet, les préparer à une réduction d’équipages, car, déclarait le général, “ je serai sévère sur ce que j’ordonnerai et dont je donnerai l’exemple. Une tente de deux en deux officiers, nulle cage à poules, les ordinaires de quatre officiers au moins — on porte moins de batterie — un porte-manteau pour chacun avec une demi-douzaine de chemises. L’opération doit être faite ou manquée dans moins de vingt jours. Il faut les savoir passer durement pour une expédition qui serait aussi importante, et très avantageuse pour les régiments qui en seraient chargés.” Comme on le voit, si Montcalm trouvait l’entreprise quelque peu téméraire, par le désavantage des conditions où elle devait se faire, il n’y mettait pas moins tout son cœur et toute son énergie.

Nous avons dit qu’il était arrivé à Montréal le 19 juillet. Après avoir conféré avec M. de Yaudreuil et

s’être entendu avec lui pour la conduite de l’expédition, il se remit en route le 21. Dans sa lettre du 20 juillet, déjà citée, il informait sa femme de ses mouvements : “ Je pars demain, lui annonçait-il, pour me rendre en toute diligence possible à Frontenac où je dois trouver no3 bataillons de la Sarre, Guyenne et Béarn, M. de Bourlamaque, M. Kigaud de Yaudreuil, frère du gouverneur général, avec un corps de troupes de la colonie, milices, canadiens et sauvages, d’environ 1,500 hommes, des ingénieurs, et de l’artillerie, pour tenter un débarquement auprès de Chouaguen, qui puisse mettre à même d’en faire le siège, ou au moins une diversion pour rappeler une partie des forces anglaises qui semblent menacer M. le chevalier de Lévis. Ma commission est si hérissée de difficultés et dépend du concours de tant de choses que je ne puis répondre que de beaucoup de zèle pour la bien remplir.” Montcalm, accompagné de son aide-de-camp Bougainville, s’embarqua à Lachine le 21 juillet au matin. Sa navigation et ses portages 1 se firent heureusement. Le 27, il était au poste de la Présentation, fondé par l’abbé Piquet, prêtre de Saint-S ulpice, qui y avait fait un établissement et construit un fort, autour duquel s’étaient fixés une centaine de chefs Iroquois 2. Le général y rencontra des députés des Cinq-Nations qui se rendaient à

1 — Pour les lecteurs non avertis, nous dirons ici qu’en remontant le Saint-Laurent, en haut de Montréal, la violence des rapides forçait les voyageurs à débarquer à certains endroits pour faire par terre le trajet jusqu’au dessus de l’obstacle.

2 — Journal de Bougainville. La Présentation porte maintenant le nom d’Ogdensburg.

Montréal. Il tint conseil avec eux, et, les jugeant plus espions qu’ambassadeurs, il écrivit au gouverneur de les retenir à Montréal jusqu’après l’expédition. Le 28 il repartait de ce poste, et arrivait à Frontenac le 29. M. Le Mercier, commandant de l’artillerie, l’avait précédé de deux jours, apportant au bataillon de la Sarre l’ordre de traverser au camp de Niaouré, où M. de Rigaud venait d’être envoyé avec plusieurs centaines d’hommes des troupes de la marine, de Canadiens et de sauvages, pour se mettre à la tête du détachement commandé jusque là par M. de Villiers.

A peine débarqué, Montcalm vit se présenter à lui un homme qu’il eut sans doute quelque peine à reconnaître. C’était M. Des Combles, capitaine du génie, de retour à Froncenac depuis la veille, harassé, épuisé, hâve, défait, par suite des incroyables fatigues qu’il avait éprouvées en allant faire une reconnaissance jusque sous les murs de Chouaguen. Il venait soumettre au général un croquis de la partie sud-est du lac Ontario, avec toutes les pointes, les anses et les rivières, depuis la baie de Niaouré jusqu’à l’Anse-aux-Cabanes, et du chemin de quatre lieues qui conduit de ce dernier endroit à Chouaguen 1. Son rapport était encourageant. D’après lui, le siège était très possible et les obstacles surmontables. Montcalm se mit immédiatement à l’œuvre. Dès ce moment, il traça dans son esprit tout le plan de sa campagne, et il est intéressant d’en lire l’esquisse dans une de ces lettres intimes et rapidement enlevées qu’il avait déjà commencé d’écrire

1 — Le maréchal de camp Detandrouins ; guerre du Canada , par l’abbé Gabriel -, Verdun, 1887.

et qu’il continua jusqu’à sa mort d’adresser à M. de Lévis : “ Me voici, mon cher chevalier, lui disait-il, à cent quarante lieues de vous, toujours au moment d’opérer ou ne pas opérer. J’attends Béarn et les barques de Niagara. Si elles arrivent demain, je partirai le 5 avec cent cinquante bateaux pour me réunir le 6 à M. de Rigaud, à la grand’terre, vis à vis l’Ile-aux-Galops, y rester le 7, repartir le 8, sur deux colonnes, l’une par terre et l’autre par mer, débarquer mes troupes le 10, tâcher d’établir douze pièces le 12, pour pouvoir foudroyer le fort Ontario le 13 au matin.”

Quand on rapproche ces lignes du journal de la campagne qui devait être rédigé quelques jours plus tard, on reste frappé de l’exactitude avec laquelle le général décrivait d’avance les opérations. Cependant, il avait bien soin de rappeler à son lieutenant quelle part d’imprévu et d’incertitude il y avait dans l’entreprise. Et il ajoutait : “ Si je prends le fort Ontario, peut-être ne prendrai-je pas le vieux Chouagaen. Si leurs barques sont dans le port, j’essaierai de les brûler... Si je ne fais rien de ce que je vous écris, n’en soyez pas surpris. Au reste, il faut être fort téméraire ou bon citoyen pour tenter cette besogne avec moins d’artillerie, moins de troupes que les assiégés, et un embarras horrible pour les vivres. Ce que je vous écris est pour vous seul.”

Du 29 juillet au 4 août, Montcalm travailla sans relâche à l’organisation des différents services. Il fit la revue des troupes, s’occupa de leur répartition, des vivres, de l’artillerie, des bateaux pour les transports. Il donna une attention spéciale à ce qui concernait les miliciens, voyant à ce qu’ils fussent bien équipés, et à

ce que leurs armes fussent mises en bon état \ Il lui fallut aussi tenir conseil avec les sauvages. Le rendezvous de toutes les troupes avait été fixé à la baie de Niaouré. Montcalm y envoya son aide de camp Bougainville pour y conférer avec M. de Rigaud, prendre connaissance des subsistances, faire construire des fours, et établir le dépôt de vivres destinés à alimenter l’armée de Chouaguen2.

Au milieu de ce fiévreux déploiement d’activité, il se vit soudain saisi d’une difficulté capable d’entraver toute l’expédition. M. LeMercier était parti d’avance pour Niaouré, et avait poussé une reconnaissance jusqu’aux

1 — Ce n’était pas une mince besogne que celle de mettre les miliciens en état de faire efficacement leur service. Le passage suivant des Mémoires de M. de la Pause peut nous en donner une idée : “ M. de Montcalm me donna ses ordres pour arranger et mettre l’ordre parmi les 1,200 Canadiens qui étaient arrivés sans chefs, sans ordre, sans les rôles de leurs noms, sans armes et presque tout nus. Il fallut former de petites troupes de ces gens et y mettre des chefs, choisir les plus capables, visiter les armes pour les faire raccommoder, prendre leurs noms et ceux des paroisses et compagnies dont ils étaient, connaitre ceux qui avaient des métiers et les assujettir à l’appel des chefs, et les chefs à venir à l’ordre et aux distributions en règle, à arranger les bateaux, à compter la quantité qu’il en faudrait mettre dans chacun, le poids qu’on pourrait y embarquer, et faire préparer des vivres pour dixhuit jours. Nous n’eûmes que quatre jours pour mettre tout en règle, et le 4 nous aurions été en état de partir ; mais nous ne partîmes que le 5 août à cause du temps.” C’est peut-être la diligence et la dextérité déployées par l’aide major de Guyenne en cette circonstance qui faisait dire à Montcalm dans une lettre à Lévis : “ La Pause est un homme divin.”

2 — Journal de Montcalm, p. 88.

environs d’Oswégo, afin de trouver un endroit propice au débarquement de l’artillerie. Il affirmait avoir eu la chance d’en découvrir un à une demi-lieue seulement du fort Ontario. Mais M. de Rigaud n’était pas du même avis, et expédia au général un officier pour le mettre au courant de ce conflit d’opinion. C’est Montcalm lui-même qui raconte cet incident à Lévis, avec sa vivacité d’expression habituelle : “Pour prendre Chouaguen, lui écrit-il, il faut mener de l’artillerie ; où la débarquera-t-on ? M. Mercier, qui est plus canadien que tous les Canadiens même, qui a fait battre et prendre M. de Dieskau \ veut débarquer à une petite anse, à demi-lieue de Chouaguen. Officier de la part de M. de Rigaud pour me dire que ce sont des accores, que mon escadre ne pourra pas débarquer et périra, mais qu’il faut débarquer à trois lieues et demie plus haut, et faire un chemin. Quel parti prendre ? Le voici : Je ne veux pas qu’il soit dit que j’ai marché à un siège pour le lever, que j’ai exposé l’artillerie. Je pars aprèsdemain au soir, ou le 5 au matin, avec quatre pièces de canon de campagne, des munitions pour deux mille hommes, des vivres; et, moins roi que pirate, je vais reconnaître, avec mes deux yeux, ce qu’il y a à faire,

1 — C’était simplement par raillerie que Montcalm disait du capitaine Le Mercier qu’il était “ plus canadien que tous les Canadiens même.1’ Cet officier était français, mais il appartenait aux troupes de la marine ou de la colonie. On prétendait que Dieskau avait accordé beaucoup trop de confiance à ses avis peu judicieux. Le mot de Montcalm à son adresse était une boutade. Le général trouvait les Canadiens un peu fanfarons, et il estimait que le capitaine Le Mercier l’était beaucoup.

travailler à un chemin. Je laisse ici Béarn, cent bateaux, dont quatre-vingts pour l’artillerie, cinq cents Canadiens, pour les faire parvenir, si le cas y échéait, et je tâcherai de tenir la campagne audacieusement, si je ne puis faire un siège 1.”

Avant le départ des troupes, Montcalm voulut les préparer d’avance à la discipline rigide qui allait devenir nécessaire et aux sacrifices qu’il faudrait leur demander. Il les informa que, si les convois de pain étaient interceptés, on serait obligé de les réduire : les sauvages au blé-d’Inde, les Canadiens à une pâte faite avec de la farine, et les soldats français à une maigre ration de pain renforcée d’une addition de pois. Tous acceptèrent d’avance et avec joie ce régime Spartiate. Il promulgua ensuite un règlement par lequel les officiers ne devaient emporter aucune espèce d’équipage, devaient vivre de la ration commune à tous les hommes, et coucher à deux sous une simple canonnière 2 de soldat. Les troupes se soumirent à tout avec d’autant plus de bonne grâce que le général lui-même paya d’exemple, n’ayant d’autre habitation, durant toute la campagne, avec un de ses aides de camp, qu’une canonnière de toile 3.

Tous ses préparatifs terminés et toutes ses dispositions prises, Montcalm ordonna aux barques la Marquise de Vaudreuil et la Hurault 4, armées de vingt-

1 — Montcalm à Léois, 2 août 1756; Lettres de Montcalm, p. 29.

2 — La canonnière est une petite tente de campagne, de forme conique, dont la pente descend jusque sur le sol.

3 — Journal de Montcalm , p. 90.

4 — Elles étaient commandées par les capitaines Laforce et Labroquerie.

huit pièces de canon, et montées par deux cents hommes, d:aller croiser jusqu’à la hauteur de Chouaguen, pour protéger nos convois et surveiller les démarches que l’ennemi pourrait tenter du côté de Niagara, où il ne restait qu’une faible garnison. A ce moment voici quelle était la situation des forces dont pouvait disposer le général pour cette expédition. Au camp de Niaouré, le bataillon de la Sarre, et six cents miliciens, sauvages et troupes de la marine, commandés par M. de Rigaud, formaient l’avant-garde. A Frontenac il y avait les [bataillons de Guyenne et de Béarn avec un corps de Canadiens et de sauvages. Toutes ces troupes pouvaient faire un total de 3,200 hommes environ. Il fut décidé que Guyenne avec une partie des Canadiens et des sauvages et l’artillerie légère, formeraient une première division, qui partirait le 5 août ; Béarn et la grosse artillerie suivraient à deux jours d’intervalle.

Le 4 août, à neuf heures du soir, Montcalm s’embarquait en canot, avec les deux ingénieurs, MM. Descombles et Desandiouins, et quelques sauvages sous les ordres de M. de Montigny. C’était une nuit d’orage ; l’atmosphère était chargée d’électricité, et les éclairs, zébrant la nue, faisaient incessamment passer les vagues soulevées de l’Ontario des clartés fulgurantes aux ténèbres opaques. Ballotté dans son frêle esquif, Montcalm, dont l’esprit cultivé était toujours plein de réminiscences classiques, murmura peut-être en cet instant périlleux, dans le vent et la foudre, le mot célèbre de César au nautonnier tremblant. Vers minuit, il fallut relâcher à l’île aux Chevreuils. On repartit le 5, et le 6 au matin le général arrivait au camp de Niaouré. Il tint, dans la matinée, un conseil de guerre avec les

principaux officiers, et un autre, dans l’après-midi, en plein air, avec les sauvages, Nipissings, Algonquins, Abénaquis, Iroquois et Folles-Avoines, au nombre d’environ 250. Il les lia à l’expédition avec un collier de quatre mille grains de porcelaine. Les chefs assurèrent leur Père Ononthio, — ils appelaient ainsi Montcalm — qu’ils voulaient détruire l’Anglais et se réjouissaient de marcher sous ses ordres. A la fin de la cérémonie, un chef nipissing se leva et pria “ son père de ne point exposer les sauvages au feu de l’artillerie et de mousqueterie des forts, attendu que leur coutume n’était point de combattre contre des retranchements et des pieux, mais dans les bois où ils entendaient la guerre, et où ils pourraient trouver des arbres pour se mettre à l’abri, assurant qu’ils se comporteraient bien.” Montcalm leur promit qu’ils seraient employés comme éclaireurs, et que leur tâche consisterait surtout à couper les communications de l’ennemi avec les secours qu’on pouvait lui expédier. Ils manifestèrent une grande satisfaction, et le conseil fut levé après qu’ils eurent dansé et chanté la guerre h Le même jour, le général détacha deux petits partis dirigés par MM. de Langy et de Richerville, officiers de la colonie, pour avoir des nouvelles des Anglais, découvrir leurs mouvements et intercepter leurs courriers. La première division, comprenant six cents Canadiens, le bataillon de Guyenne, les vivres, l’hôpital et vingt bateaux pour l’artillerie de campagne, arriva le 7 au matin, sous le

1 — Le maréchal de camp Desandrouins, p. 34; M. delà Rochebeaucour à M. de Fontbrune ; 8 août 1756; Lettres de Montcalm , p. 31.

commandement de Bourlamaque. Cela faisait une flottille de cent bateaux 1. Le 8 août, à dix heures du matin, Montcalm envoya M. de Rigaud avec tous les sauvages et environ cinq cents Canadiens pour aller prendre position à l’Anse-aux-Cabanes, à trois lieues et demie de Chouaguen. MM. Desandrouins et Le Mercier accompagnaient ce détachement, avec instruction d’aller faire une découverte jusqu’à l’anse où il était question de débarquer l’artillerie. Le 9, à deux heures après minuit, cette avant-garde était parvenue à l’Anse-aux- Cabanes. Au jour, l’ingénieur et le capitaine d’artillerie allèrent inspecter le chemin indiqué dans le rapport de M. Des Combles, et en trouvèrent le parcours extrêmement difficile. Sur la côte ils visitèrent l’anse dont M. Le Mercier avait vanté les avantages, et M. Desandrouins constata qu’en effet elle pourrait fournir un port de débarquement très convenable. Suivant ses propres expressions, “ l’Anse-aux-Cabanes était si éloignée qu’il eût fallu un temps infini, le chemin supposé fait, pour transporter devant Chouaguen l’artillerie et les munitions. Car elle est distante de quatre lieues, et nous n’avions que vingt chevaux assez mauvais. Ainsi il devait sembler bien avantageux de trouver une anse aussi voisine. Le chemin depuis la dite anse jusqu’au fort Ontario, n’offrait aucunes difficultés qu’on ne pût surmonter en deux jours au plus. Il y avait au milieu un ruisseau très facile à passer ; et un autre plus facile au pied du coteau sur lequel est situé le fort.” Le petit détachement d’exploration était de retour à neuf heures du soir à l’Anse-aux-Cabanes, et le capitaine Desan-

1 — La Eochebeaucour à Fontbrune, 4 août 1756; Journal de Montcalm, p. 91.

drouins envoya immédiatement à M. de Montcalm un rapport favorable au débarquement à l’endroit visité par lui le jour même.

Pendant ce temps, la seconde division, commandée par M. de l’Hôpital, lieutenant-colonel de Béarn, et composée de ce bataillon, de quatre cents Canadiens et de la grosse artillerie, était arrivée à Niaouré, le 8 août à midi, sur une escadrille de quatrevingts bateaux. Montcalm lui avait donné ordre de n’en partir que le 10, et lui-même avait quitté la baie le 9 au matin avec les bataillons de la Sarre et de Guyenne, et l’artillerie légère, soit quatre pièces de canon de 11, qui, par parenthèse, avaient été prises aux Anglais après la défaite de Braddock à la Monongahéla. Le général ne se dissimulait pas le péril de ce mouvement. Les forces maritimes des Anglais étaient supérieures aux nôtres sur le lac Ontario. A chaque instant leurs brigantins et leurs barques de guerre pouvaient apparaître, couler bas nos transports, détruire notre flottille, et donner pour tombeau les profondeurs du lac aux intrépides soldats de la Sarre et de Guyenne. Durant toute cette journée, Montcalm dut bien souvent scruter l’horizon de ses regards anxieux. Mais pas une voile ne se montra ; la Providence nous était propice. Pour dérober sa marche, le général n’avait négligé aucune précaution, restant le jour dans les anses, et couvrant les bateaux de branchages et de feuillage pour les dissimuler h La division aborda à l’Anse-aux-Cabanes à

1 Journal de Montcalm , p. 82 — “ M. le marquis de Mont¬

calm a toujours marché à cette expédition avec toutes les précautions imaginables, sentant les conséquences d’un échec.” ( Mémoires de M. de la Pause).

trois heures, dans la nuit du 9 au 10. Chemin faisant, Montcalm avait reçu la com munication de Desandrouins. A dix heures de la matinée, il envoya par voie de terre M. de Rigaud, avec les Canadiens et les sauvages, occuper la petite anse du débarquement. Luimême devait s’y diriger le soir en bateau, avec la première division. Effectivement, à six heures, il s’embarquait de nouveau. Bientôt l’ombre enveloppa la flottille, voguant silencieusement vers les parages ennemis. Les feux de bivouac de M. de Rigaud devaient lui servir de phare, en lui indiquant le lieu du débarquement. Les heures s’écoulaient, les bateaux avançaient lentement, et aucune lueur ne brillait sur la rive. Soudain, au détour d’une pointe de rochers à pic, un reflet rougeâtre fit scintiller les flots. L’avant-garde était là, au fond de l’anse reconnue par MM. Desandrouins et Le Mercier. Quelques instants plus tard, Montcalm descendait sur la plage ; il était environ minuit l.

Mais à ce moment un fâcheux contre-temps se produit. Les bateaux chargés restent à cinq ou six pas du rivage et ne peuvent aborder. Comment débarquer l’artillerie ? Les vivres et les poudres ne courent-ils pas le risque d’être gâtés ? Puis les cent cinquante embarcations remplissent déjà la petite anse. Pourra-t-on y recevoir les cent autres qui doivent amener la seconde division ? Les officiers supérieurs ne dissimulent pas leur anxiété. La situation semble hasardeuse. Le capitaine Desandrouins, qui a pris le responsabilité de sanctionner auprès du général l’avis du chevalier Le Mer-

1 — Le maréchal de camp Desandrouins , p. 42.

cier, éprouve une vive angoisse en se voyant l’objet des reproches de l’état-major, particulièrement de Bourlamaque à qui, sans être vu, il entend dire dans l’obscurité : “ Ces gens exposent, sans en sentir les conséquences, le salut de toute la colonie.” Ce coin de terre devait offrir, à cette heure nocturne, un spectacle étrange et saisissant. Les groupes d’officiers causant avec animation, les masses de soldats aux uniformes multicolores et de sauvages à l’air farouche, la flottille bercée par le balancement des flots qui déferlaient sur la rive avec un monotone murmure, toute cette scène, éclairée par la lumière indécise des bivouacs et les rayons de la lune qui montait lentement dans le ciel, devait être d’un effet puissamment pittoresque. Mais personne, — et Montcalm moins que tout autre, sans doute, — ne devait songer en ce moment à jouir du charme captivant de ce tableau. La consternation semblait universelle. En vain, le capitaine Desandrouins représentait qu’on pourrait facilement décharger les bateaux et les tirer à sec sur le rivage pour dégager le port ; l’opinion générale paraissait être que l’armée se trouvait en mauvaise posture h Et le trop modeste officier commençait à n’oser plus défendre son opinion, lorsque Le Mercier, premier découvreur de l’anse trop promptement dépréciée, vint relever son courage. Avec la faconde et l’aplomb qui le caractérisaient, il soutint mordicus que le poste était favorable, que le débarquement pouvait se faire; et, joignant l’exemple au précepte, il fit descendre sur le rivage les quatre pièces de canons de 11 dont il avait la charge.

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