Le maréchal de camp Desandrouins , pp
Cependant Montcalm examinait la situation, et, assailli d’avis contradictoires, pesait rapidement dans son esprit le pour et le contre. Puis, prenant énergiquement son parti, il décide que l’armée, parvenue à une demi-lieue d’Oswégo, ne rebroussera pas chemin 1. On restera où l’on est rendu ; on tirera les bateaux sur la plage ; on établira le camp, et l’on enverra à la seconde division l’ordre de rallier immédiatement la première, afin de commencer le siège. A cette minute décisive, Montcalm avait saisi au vol la victoire aux ailes éployées qui planait au-dessus de Chouaguen, eucore hésitante entre le léopard et les lis.
Sans perdre de temps il mit en batterie les quatre canons de 11, pour protéger le lieu du débarquement, fit dresser le camp sur une hauteur voisine, et donna instruction aux ingénieurs Des Combles et Desandrouins d’aller, au matin, examiner le fort Ontario, pour décider le point d’attaque. Les défenses de Chouaguen ou d’Oswégo se composaient de trois forts. Le premier, appelé Ontario, était construit sur une éminence, à l’embouchure de la rivière Oswégo, et du côté est de cette rivière. C’était un carré de trente toises sur chaque côté, dont les faces, brisées au centre, étaient couvertes par des redans 2 qui donnaient à l’ensemble la forme d’une étoile. Il était construit en pieux de 18 pouces de diamètre, équarris sur deux côtés, bien joints, ayant 8 ou 9 pieds au-dessus du sol. Le fossé qui l’entourait avait 18 pieds de largeur et 8 de profondeur. Des
1 — Le maréchal de camp Desandrouins, p. 45.
2 — Fortifications en forme de triangle saillant, ouvert à sa face intérieure.
meurtrières et des embrasures étaient percées dans les palissades, et une galerie en bois courait tout autour à l’intérieur, de manière à permettre de tirer par dessus la fortification. L’ouvrage était défendu par huit canons et quatre mortiers pour doubles grenades. A l’ouest de la rivière, en face du premier fort, s’élevait le vieux Chouaguen, aussi nommé fort Pepperell. Il consistait en une maison à mâchicoulis, aux murs de trois pieds d’épaisseur, percés de meurtrières au rez de-chaussée et au premier étage. Elle était entourée d’une muraille épaisse de trois pieds et haute de dix, crénelée et flanquée de deux grosses tours carrées. Il y avait aussi une ligne de fortifications du côté de la terre. Les Anglais avaient sur les remparts du vieux Chouaguen dix-huit pièces de canons et quinze mortiers et obusiers. Le troisième fort méritait à peine ce nom ; c’était une misérable construction palissadée, érigée sur une hauteur, au-delà du second. On l’appelait le fort George, ou le nouveau Chouaguen, ou encore par dérision, à cause de son mauvais état, le “ Rascal 1.” Les trois forts étaient défendus par une garnison d’environ quatorze cents hommes 2.
A l’aube, MM. Des Combles et Desandrouins, escortés de la compagnie des grenadiers de la Sarre et d’un
1 — Paris Documents , vol. X, p. 457.
2 — Shirley io Loudon, 5 septembre 1756; Montcalm and Wol/e, par Parkman, 1884, vol. I, p. 413 — Ce chiffre de 1,400 est celui que nous déduisons de l’état donné par Montcalm lui-même (pages 103 à 107 de son journal,), en retranchant les domestiques, les femmes, les chirurgiens, les marchands et les employés, et en tenant compte des officiers et soldats tués pendant le siège.
piquet de sauvages et de Canadiens, allèrent reconnaître les abords du fort Ontario. Parvenus à la crête d’un coteau, au sortir d’un bois de haute futaie, ils aperçurent, à quelques portées de fusil, la place endormie dans le silence et la sécurité. Chose incroyable, l’ennemi ignorait encore les mouvements des Français, et ne soupçonnait pas qu’une armée assiégeante était campée à ses portes. Soudain uue double détonation éveille les échos du lac. C’est le canon de la diane annonçant à la garnison l’heure du lever. Presqu’en même temps éclate un coup de feu, suivi d’une décharge de mousqueterie. “ Je crus, écrit Desandrouins, que les coups de fusil venaient d’une patrouille ennemie sortie dès le matin de ses retranchements. ” C’était malheureusement toute autre chose. M. Des Combles, après s’être un peu écarté de ses compagnons, pour avoir une meilleure vue du fort, s’en revenait vers eux, lorsqu’un de nos sauvages, apercevant à travers le feuillage les revers rouges de son uniforme, et le prenant pour un Anglais qui marchait à la découverte, tira sur lui presque à bout portant. Aussitôt les sentinelles du fort, se croyant attaquées par un ennemi invisible, déchargèrent leurs armes h M. Des Combles, transporté dans sa tente, mourut une demi-heure après. Ce funeste accident affligea toute l’armée et fit sur Montcalm la plus pénible impression.
M. Desandrouins, devenu malgré lui ingénieur dirigeant, reçut l’ordre de percer, avec trois cents travailleurs^ un chemin allant du camp français à la sortie du bois.
1 — Le maréchal de camp Desandrouins , p. 47 ; Journal de Malartic, p. 71.
Pendant que ces travaux s’exécutaient, les Anglais, à qui l’incident du matin avait donné l’éveil, envoyèrent sur le lac un bateau qui découvrit le camp français et retourna annoncer au commandant de Chouaguen l’arrivée d’un corps considérable d’ennemis. Vers midi, trois grosses barques armées sortirent du port, à l’embouchure de la rivière, et vinrent essayer d’inquiéter nos bataillons. Mais elles furent chaudement saluées “ à la suédoise 1 ”, par la batterie du rivage. Leur canonnade fut absolument inoffensive, tandis que celle de nos pièces de 11 leur infligea des avaries qui les forcèrent à regagner leur mouillage.
Le 12, le chemin était fini, et Béarn arrivait avec l’artillerie. Montcalm fit fortifier la batterie du débarquement et ordonna l’ouverture des tranchées. Il confia le commandement de cette opération à M. de Bourlamaque, avec MM. Desandrouins et Pouchot comme ingénieurs 2. L’o ptimisme était loin de régner dans l’armée. “Nous connaissions, écrit Desandrouins, la force de la garnison, notre faiblesse, la modicité de nos approvisionnements de bouche qui ne devaient nous mener que jusqu’au 28, tout au plus, la supériorité des barques ennemies sur le lac qui nous devaient naturellement empêcher la communication avec Niaouré et Prontenac. Nous faisions peu ou point de fonds sur les Canadiens et sauvages pour un siège. Je restais seul d’ingénieur quoique secouru par M. Pouchot qui devait être le guide des attaques ; et on savait que je n’avais
1 — Expression de Desandrouins.
2 Pouchot était capitaine au régiment de Béarn, et avait
dirigé les fortifications de Niagara.
jamais fait de siège comme tel. Les ennemis pouvaient être secourus par des forces que l’on ne connaissait point assez pour ne pas craindre beaucoup. Enfin, toute l’armée sans exception était dans une cruelle perplexité
Dans la nuit et durant la journée du 12, les Canadiens et les sauvages, s’embusquant d’arbre en arbre et de souche en souche, entretinrent un feu continuel contre le fort Ontario, ce qui eut pour effet, non pas peutêtre de tuer beaucoup de monde aux Anglais, mais de les resserrer dans la place. Dans la nuit du 12 au 13, à minuit, la tranchée fut ouverte. C’était une parallèle de cent toises environ, ouverte à quatre-vingt-dix toises du fort. Montcalm avait commandé pour cet ouvrage trois cents travailleurs, soutenus par deux compagnies de grenadiers et trois piquets, aux ordres de MM. de Bourlamaque et l’Hôpital. Pendant les journées du 11 et du 12 on avait fait une quantité énorme de fascines, de gabions et de saucissons, pour couronner la tranchée. Des lettres du colonel Mercer, commandant de Chouaguen, demandant au colonel Webb de hâter sa marche pour venir secourir la place, furent interceptées par nos sauvages, et apprirent à Montcalm l’état de la garnison ainsi que les craintes éprouvées par l’ennemi, ce qui contribua à donner plus de confiance à nos troupes.
Le 13, on travailla à perfectionner la parallèle, à ouvrir des chemins de communication, et à tracer l’emplacement d’une batterie de six pièces de canon. Les Anglais avaient ouvert, dès le matin, sur les ouvrages, un feu très vif, qu’ils maintinrent toute la journée. Soudain, vers quatre heures de l’après-midi, les batteries du fort Ontario se taisent. On se demande quelle en
est la raison ; on croit à une feinte ; on craint un piège. Cependant, la place continue à rester muette. Et, finalement, on constate qu’elle a été évacuée, et que le colonel Mercer, redoutant de voir la garnison coupée dans sa communication, lui a envoyé l’ordre de se replier sur le vieux Chouaguen, de l’autre côté de la rivière, ce qu’elle a fait, après avoir encloué ses canons et noyé ses poudres.
Ce fut dans l’armée française une explosion de joie. Officiers et soldats se félicitaient de ce premier succès et s’écriaient : “ Eh bien ! quand nous ne ferions que cela, n;est-ce pas assez pour notre gloire ? Mais les Anglais sont des pleutres ; ils se rendront bientôt 1 ! ” La compagnie des grenadiers de Guyenne occupa immédiatement le fort abandonné. Puis Montcalm, sentant que le dénouement était proche, donna aux travaux du siège une impulsion encore plus puissante. Par ses ordres, toutes les troupes françaises et cent hommes de la colonie furent employés à conduire à bras vingt pièces de canon, à transporter les munitions nécessaires, à établir une batterie à barbette 2 et à faire une communication ouverte du fort à cette dernière. A six heures du matin, le 14 août, neuf pièces de canon étaient en batterie et commencèrent à battre en brèche les murs du vieux Chouaguen. M. de Montcalm avait donné ordre à M. de Eigaud, qui était posté à quelque dis-
1 — Le maréchal de camp Vesandrouins, p. 56.
2 La batterie à barbette est celle où les pièces sont assez
élevées pour pouvoir tirer par-dessus le parapet. Le parapet est un mur ou une fortification à hauteur d’appui élevés sur le sommet d’un rempart ou sur le couronnement d’une tranchée, pour protéger les artilleurs.
tance en amont sur la rivière Oswégo, de la traverser avec son corps de miliciens et de sauvages, afin d’envelopper Chouaguen et de couper ses communications. Son plan était d’envoyer à la nuit, par le large du lac, le bataillon de Béarn et une centaine de Canadiens sous le commandement de M. de l’Hôpital, débarquer à l’ouest de Chouaguen, avec trois pièces de canoD, pour former une attaque du côté du fort George, et donner la main au détachement de M. de Rigaud, de manière à investir la place. Mais les événements se précipitèrent tellement que cette manœuvre ne fut pas nécessaire.
Le vieux Chouaguen répondit d’abord au feu de notre batterie avec une grande vigueur. “ Leur tir était plongeant ”, lisons-nous dans la biographie de Desan- •drouins ; “ ils semblaient mettre à la main leurs bombes et leurs boulets dans nos tranchées, ou au moins sur leurs revers et leurs parapets qu’ils dominaient ”. L’autre part, des témoignages anglais prétendent que c’était notre artillerie qui dominait les fortifications de Chouaguen, et qu’elle y faisait un terrible ravage. Des soldats du régiment de Shirley déclaraient ce qui suit, une semaine après le siège : “ La batterie de l’ennemi (c’est-à-dire des Français) était si élevée qu’elle plongeait dans la place, et que notre seule protection du eôté du lac, vers lequel les canons de cette batterie étaient surtout pointés, étaient des barils de porc salé, empilés en guise de parapet, avec des embrasures pour tirer 1 Cependant, la plupart des relations françaises
1 — Déclaration of some soldiers belonging to Shirley's régiment, Albany, 21 août 1756 ; Documents relating to the Colonial History of the state of New York, vol. VII, p. 127.
proclament l’efficacité du feu de Chouagueu le matin du 14 août.
Vers sept heures, le soleil, qui s’était levé radieux, disparut derrière d’épais nuages, et une pluie abondante commença à tomber, détrempant le terrain, et nuisant considérablement au tir de nos canons, qui, n’ayant point de plate-formes, s’enfoncaient à chaque coup dans le sol amolli, ce qui rendait très difficile la manœuvre des pièces. Une de ces dernières fut même démontée. Mais, nonobstant ce contre-temps, M. de Montcalm, voulant payer d’audace, résolut de faire sommer immédiatement la garnison de se rendre. Il était sûr d’avoir le lendemain treize canons de plus en position, avec une batterie de mortiers et d’obusiers, ce qui, joint au mouvement du bataillon de Béarn et du corps de M. de Rigaud, rendait inévitable la reddition de la place. Le général était déjà arrivé à la batterie avec un drapeau parlementaire, et allait envoyer à Bougainville l’ordre de porter à l’ennemi sa sommation, lorsque MM. Desandrouins et Pouchot 1 lui représentèrent qu’il valait peut-être mieux différer cette démarche, afin de ne pas laisser à la garnison le temps de respirer, et de fortifier dans l’intervalle notre artillerie. Mais Montcalm ne voulut pas attendre au lendemain, comme on lui en donnait le conseil, et consentit simplement à retarder sa sommation jusqu’à midi. Il pouvait être alors neuf heures de la matinée. A ce moment, M. de Rigaud, empêché — on ne sait trop pour quelle cause — d’agir
] Mémoires sur la dernière guerre de l'Amérique septen¬
trionale. Yverdon, 1781, p. 76; Le maréchal de camp Desandrouins, p. 59.
plus vite \ traversait la rivière avec son détachement, à trois quarts de lieues plus haut que le fort. Et, vers la même heure, un boulet, parti de notre batterie, coupait en deux le vaillant colonel Mercer, commandant de Chouaguen, qui se préparait à envoyer cinq cents
1 Il y a une grande diversité d’affirmations quant à
l’heure du passage de la rivière par M. de Rigaud, et à l’influence de ce mouvement sur le dénouement final du siège. Des relations, suivies par la plupart des historiens, disent qu’il eut lieu au point du jour et le représentent comme un fait d’armes remarquable, accompli sous le feu de l’ennemi et en triomphant de difficultés terribles. Garneau dit : “ M. de Rigaud ayant passé la rivière à la nage, avec un corps de Canadiens et de sauvages, le 14 au point du jour, chassa ces troupes et s’établit entre les deux forts, jetant par ce mouvement hardi l’intimidation parmi les assiégés et les séparant en deux. ” La Rtlation de la prise des forts de Chouaguen ou Oswégo (Collection de documents , IV, p. 54) raconte ainsi l’épisode : “ Le 14 à la pointe du jour, le marquis de Montcalm ordonna au sieur Rigaud de passer à gué de l’autre côté de la rivière avec les Canadiens et les sauvages... Le sieur de Rigaud exécuta cet ordre sui-le-champ. Quoiqu’il y ait beaucoup d’eau dans cette rivière et que le courant en soit très rapide, il s’y jeta, la traversa avec les Canadiens et les sauvages, les uns à la nage, d’autres dans l’eau jusqu’à la ceinture ou jusqu’au cou, et se rendit à sa destination, sans que le feu de l’ennemi fût capable d’arrêter un seul Canadien ni sauvage.”
Nous avons cru devoir suivre une version différente, basée sur des textes positifs et des témoignages de première valeur. D’abord nous avons l’autorité de Montcalm lui-même pour établir que la manœuvre de M. de Rigaud ne fut pas faite “ sur-le-champ.” Dans sa lettre à Lévis, du 17 août, il dit : u Enfin, le corps de M. Rigaud, après douze heures de retard sur l’ordre qu’il en avait, passe au gué, au-dessus de moi, pour investir la place de l’autre côté.” L’ordre avait proba-
hommes, commandés par le colonel Schuyler, pour faire face à cette attaque, dont il venait d’être informé. Ce tragique événement acheva de désorganiser la défense. Le lieutenant-colonel Littlehales, du régiment de Pepperell, devenu commandant de la place par la mort du colonel Mercer, réunit un conseil de guerre qui résolut unanimement de capituler. “ Toutes nos fortifications, lisons-nous dans une relation anglaise, étaient enfilées ou démolies par le feu constant du canon ennemi ”, et il fut reconnu par tous les officiers et ingé-
blement été donné dans la soirée, et s’il ne fut exécuté que vers neuf heuies le lendemain matin, cela fait environ douze heures de retard.
Maintenant, dans une relation anglaise, rédigée conformément aux déclarations d’officiers de la garnison d’Oswégo, nous lisons “ About nine o’clock this morning (14 août) 2,500 of the enemy passed over the river in three columns.” Cette relation ajoute que le colonel Mercer, informé de ce mouvement, avait ordonné au colonel Schuyler de s’y opposer avec ses hommes, ce qui aurait été exécuté “ had not Colonel Mercer, been killed by a cannon bail a few minutes later.” Voilà qui est très précis: M. de Rigaud traverse la rivière sans coup férir vers neuf heures, et le colonel anglais est tué quelques minutes après.
Ecoutons maintenant un autre témoin oculaire. Le major Malartic, officier supérieur de Béarn, présent à toutes les opérations, dit : “ A neuf heures le commandant anglais fut tué par un boulet. A la même heure M. de Rigaud passa la rivière avec un corps de Canadiens et tous les sauvages.” (Journal de Malartic, p. 73.) Par contre Pouchot écrit que Rigaud exécuta l’ordre de Montcalm “ au point du jour,” ajoutant qu’il fit le passage à gué, sans que les ennemis s’en aperçussent.” (Pouchot, p. 76.) Mais il se trompe évidemment quant à l’heure puisqu’il est contredit par Montcalm, Malartic et les officiers anglais. D’ailleurs il y a un témoignage plus formel et plus irréfutable que tous les autres, c’est
meurs “ que la place n’était plus tenable et qu’il n’était pas prudent de courir le risque d’un assaut, avec une si grande inégalité de forces l. En conséquence, vers les dix heures, les Français aperçurent le drapeau blanc arboré sur une des tours de Chouaguen et entendirent battre la chamade 2 par les tambours anglais. Le dénoue-
celui de Bougainville qui traversa lui-même avec M. de Rigaud. “ Je le sais, dit-il, car je fus envoyé pour faire avec ce dernier ce fameux passage de la rivière et sommer ensuite les Anglais à un signal convenu. Ce fut dans cet intervalle qu’ils arborèrent le drapeau blanc... Les officiers anglais étaient déjà à notre tranchée quand la manœuvre du sieur de Rigaud fut exécutée.” C’est-à-dire que M. de Rigaud passa la rivière vers neuf heures ; que ce passage, le ralliement et la formation en ordre de marche de la troupe, sur l’autre rive, le trajet de trois quarts de lieue à travers les bois pour redescendre sur Chouaguen (le gué étant à trois quarts de lieue en amont), durent prendre enviion une heure; que durant ce temps le colonel Meicer fut tué, le colonel Littleliales se décida à capituler et envoya des parlementaires à Montcalm. Il y a sur cet incident une longue et intéressante dissertation dans le livre de M. de Kérallain sur la Jeunesse de Bougainville, pp. 44, 45.
1 — State of facts, relatin g to the loss of Osioego ; Collection de documents, vol. 4, p. 64.
2 — La chamade est un roulement de tambour, exécuté d’une certaine manière, qui annonce l’intention de parlementer. — Nous lisons le passage suivant dans la lettre de l’officier de la Sarre que nous avons déjà citée : “A peine le jour (du 14 août) eût-il paru que notre canon tira. Us nous ripostèrent d’un feu sans égal, et nous ne pouvions nous persuader que des gens qui avaient abandonné le fort Ontario voulussent défendre celui de Chouaguen. Nous nous y opiniâtrâmes, notre artillerie foudroyant leur camp. Et dans le moment où nous ne connaissions que notre perte, nous touchions à celui de voir nos travaux glorieusement finis. -J’eus 7 hom-
ment, et un dénouement glorieux pour nos armes, arrivait beaucoup plus tôt que Montcalm n’aurait pu l’espérer. Deux officiers anglais, ayant traversé la rivière» vinrent le rencontrer dans la tranchée pour lui demander quels termes il accorderait à la garnison. Le général chargea Bougainville et M. de la Pause, aide-major du bataillon de Guyenne, d’aller arrêter les articles de la capitulation. Les Anglais se rendirent prisonniers de guerre ; ils devaient être conduits à Montréal et traités avec humanité, chacun selon son rang et suivant les coutumes militaires, et ils avaient la faculté d’emporter ce qui leur appartenait. Moutcalm stipula qu’on remettrait fidèlement entre ses mains les munitions, les magasins, les bateaux et embarcations avec tous leurs agrès et leur armement. A onze heures, tout était signé et nous étions maîtres de Chouaguen. Il y avait dix jours à peine que Montcalm s’était embarqué à Frontenac pour aller réduire cette place. L’expédition avait été rapide et triomphale.
Le soir même Montcalm envoya à M. de Vaudreuil un officier pour lui porter les cinq drapeaux des régiments de Shirley, de Pepperell 1 et de Schuyler, avec les caisses militaires prises sur l’ennemi et contenant
rues tués ou blessées de mon piquet dans une heure et demie, et j’avais encore toute la journée à attendre, lorsque nous entendîmes rappeler et vîmes arborer le pavillon blanc sur la tour de leur maison crénelée.”
1 — Ces deux régiments venaient d’Angleterre ; ils avaient combattu à Fontenoy, nous apprend Bougainville dans son journal.
18,000 francs1. Bourlamaque fut chargé de tous les détails relatifs à l’évacuation et au déblaiement. Il y avait environ dix-sept cents prisonniers, y compris les hommes, les ouvriers et les domestiques. Les ennemis avaient eu environ cent cinquante hommes tués et une trentaine de blessés. Les Français n’avaient que six morts et vingt-quatre blessés. Un butin immense tombait entre nos mains. Montcalm en donne dans son journal l’énumération suivante : 122 canons, mortiers, obusiers ou pierriers; 23 milliers de poudre ; 8 milliers de balles; 450 bombes; 1,476 grenades ; 1,800 fusils; 12 paires de roues de fer; 2,950 boulets ; 352 boucauts de biscuits ; 1,386 quarts de lard ou bœuf salé ; 712 quarts de farine; '200 sacs de farine ; 11 quarts de riz ; 90 sacs de pois ; 7 quarts de sel ; 32 bœufs. Il y avait en outre un grenier plein de pois et un autre plein de farine. Dans le fort s’abritaient six embarcations armées: un senau percé pour 20 pièces de canon ; un brigantin de 14 pièces ; une goélette de 8 pièces ; une barque de 10 pièces ; une barque de 4 pièces ; un esquif de 12 pierriers. “ On envoya à Frontenac et à Niagara, écrit Pouchot, une partie des farines et des lards, à laquelle ces postes durent leur subsistance pendant près de deux ans. L’artillerie, d’abord menée à Frontenac, servit pour ce poste et pour celui de Nia. gara. Plusieurs pièces furent transportées à Montréal 2.”
1 — D’après certaines relations, la caisse aurait été plus considérable, mais les officiers anglais, au moment de la reddition de la place, se seraient distribué une partie de l’argent qui s’y trouvait. Nous n’avons rencontré aucune preuve de cette affirmation.
2 — Mémoires, p. 76.
Il se produisit malheureusement quelques désordres et quelques scènes de violence après la victoire. On eut à constater qu’il s’était commis des actes de pillage. Et, ce qui était plus déplorable, les sauvages, habitués au massacre des vaincus, et ignorants des principes qui régissent les capitulations, tuèrent quelques-uns des prisonniers anglais. Montcalm qui, ne connaissant pas encore parfaitement leurs mœurs et leurs usages, ne les avaient pas liés par des colliers au respect de la sauvegarde assurée aux vaincus, parvint à les pacifier par des présents 1.
1 — Dans sa lettre du 28 août au ministre, Montcalm écrivit : “ Jamais capitulation ne donnera autant de peine pour la maintenir. Les sauvages voulaient la violer. J’ai déterminé cette affaire. Il en coûtera au roi de huit à dix mille livres qui nous conserveront plus que jamais l’affection des nations sauvages ; il n’y a rien que je n’eusse accordé plutôt que de faire une démarche contraire à la bonne foi française.” Dans la même lettre, il parlait aussi du pillage : “ Je ne vous dissimulerai pas qu’il y a eu un peu de pillage, qu’il a fallu même tolérer. Nous ne sommes pas en Eui’ope et il est bien difficile d’empêcher 300 sauvages et 1,500 Canadiens de faire une curée. D’ailleurs, c’est l’usage de part et d’autre dans les colonies.” Dans son journal, à 1’ “ état des effets trouvés à Chouaguen,” on remarque cette note : “1,800 fusils, dont 1,070 pris par les sauvages et les Canadiens.” Comme le faisait observer Montcalm, il ne fallait pas s’étonner ni s’offusquer de cela outre mesure. On n’avait guère fait jusqu’ici en Amérique que la guerre de partisans, et les pratiques n’en étaient point les mêmes que celles de la grande guerre.
Le nombre des Anglais massacrés par les sauvages après la capitulation de Chouaguen est difficile à préciser. L’officier de la Sarre dit : “ plus de cent personnes ”, ce qui nous paraît une forte exagération. Desandrouins dit “ une trentaine.” La relation du siège de Chouaguen dit : “ Ils (les Anglais) ont
Le succès si complet d’une campagne dont il avait d’avance mesuré d’un ferme coup d’œil les hasardeuses incertitudes, lui avait naturellement causé une satisfaction profonde. Du camp de Chouaguen il écrivait le 17 août au chevalier de Lévis, avec une verve joyeuse : “ J’étais parti, mon cher chevalier, avec dix colliers, et cent branches de porcelaine, fort peu de troupes, encore moins d’artillerie, des miliciens mal armés ; mais j’avais des branches de porcelaine. Aussi, suis-je maître des trois forts de Chouaguen que je démolis, seize cents prisonniers, cinq drapeaux, trois caisses d’argent, cent bouches à feu, des vivres pour deux ans, des munitions de guerre, six barques armées, deux cents berges, une barque commencée que je coulerai à fond, une curée étonnante qu’ont faite les Canadiens et les sauvages. Tout cela ne me coûte que trente hommes tués ou blessés.
perdu cent cinquante-deux hommes, y compris quelques soldats tués par les sauvages, en voulant se sauver dans les bois.” Parkman écrit : “ On défonça des barils de rhum, et il s’ensuivit une scène d’ivresse à laquelle quelques prisonniers participèrent, tandis que d’autres, essayant de s’échapper au milieu du désordre, tombèrent sous le tomahawk des sauvaaes.” Nous lisons dans les Mémoires de M. de la Pause : “Je ne fus pas maître de garantir les effets de la plupart des officiers ennemis qui furent pillés, les sauvages ayant trouvé de la boisson, malgré la première demande que je leur avais faite en arrivant de la toute répandre ; ils maintinrent que cela était fait. Je fis donner une escorte aux officiers... Les sauvages égorgèrent par force quelques malades qui étaient à l’hôpital. La nuit, les sauvages étant ivres, rôdaient autour du fort, pour pouvoir enlever quelques prisonniers pour les tuer. Ils semblaient des loups affamés, faisant des cris et hurlements affreux.”
L’expédition n’en est pas moins utile, et n’en est pas moins brillante, à qui voudra entrer dans tout le détail de mes opérations, et qui rendra justice à la valeur et à la bonne volonté des troupes françaises. Je n’ai jamais vu faire des coups de force pour le travail, aussi considérables et aussi gaiement... Je compte avoir fini mes opérations le 24. J’ai un vrai regret, mon cher chevalier, de ne vous avoir pas eu... Bourlamaque s’est très bien conduit, et, pour vous le prouver, Bougainville en convient h Je ne saurais trop me louer de mes aides de camp, de Lapause, de Malartic ; j’eusse succombé à la besogne sans eux, et Lapause est un homme divin, qui m’a bien soulagé Cela n’empêche pas que je ne sois excédé. Dites à votre camp que j’ai été très contant de Messieurs de la colonie.” Cette dernière phrase contenait la formule officielle et exprimait le jugement d’ensemble. Suivaient 1’appréciation intime et les notes personnelles, fort caustiques comme no3 lecteurs vont en juger : “ Souvenez- vous que Mercier est un ignorant et un homme faible, Saint-Luc un fanfaron et un bavard, Montigny, admirable, mais un sot; tout le reste ne vaut pas la peine d’en parler, même mon premier lieutenant général Rigaud... Au reste, en quinze jours, je me suis couché trois fois, et je n’ai mangé qu’hier du bœuf qu’on m’a donné par charité, parce que je m’étais oublié, en en faisant distribuer aux troupes.”
] Voilà un de ces traits spirituels dont abonde la corres¬
pondance de Montcalin. Evidemment Bougainville n’avait pas été jusque-là un admirateur de Bourlamaque, qui, d’ailleurs, insuffisamment apprécié au début, ne cessa de monter dans l’estime de ses chefs et de ses compagnons d’armes.
La joie de la victoire ne fit pas cependant oublier à Montcalm les règles de la prudence. Il savait que le colonel Webb s’était rendu jusqu’au Grand- Portage sur la rivière Oswégo, à la tête d’un corps de troupes considérable. Et, durant le siège, il avait résolu d’aller lui livrer bataille, au cas où le général anglais eût hâté sa marche. “ La nécessité de réussir pour le salut de la colonie, pour l’houneur des armes du roi, et pour moimême, m’avait déterminé, écrivait-il au ministre, et c’était une résolution arrêtée avec les principaux officiers des deux corps de troupes, d’aller avec tous les Canadiens et sauvages, les compagnies de grenadiers et quatre piquets par bataillons, au-devant de l’eonemi à un portage qui était à quatre lieues de mon camp pour le combattre.” Les lenteurs de Webb avaient rendu ce mouvement inutile. Mais, durant les travaux de démolition et de rembarquement qui suivirent le siège, il fallait se tenir prêt à recevoir une attaque possible. “ Le 16 au matin, lisons-nous dans le journal de Montcalm, on battit la générale pour que toutes les troupes prissent une nouvelle position de camp, la droite au fort Ontario, la gauche vers les bois. L’objet de ce mouvement était pour rapprocher (sic) toutes les troupes à la démolition et prendre une position, dans le cas où l’ennemi pourrait vouloir la troubler.” Ces précautions louables était toutefois superflues ; Webb, bien loin de songer à inquiéter les vainqueurs, retraitait précipitamment. Des rapports fantaisistes lui avaient annoncé que six mille Français, après avoir pris Chouaguen, remontaient l’Oswégo pour aller envahir la Nouvelle-Angleterre. Et, brûlant les forts du Portage, accumulant les obstructions sur la rivière, il
ne s’était cru en sûreté qu’après avoir atteint 1 German Flats \
Du 16 au 20 août, l’armée travailla à démolir, raser et combler les fortifications, à mettre en état les barques, à y charger l’artillerie, à tout disposer pour le transport des prisonniers, des vivres et des munitions. Les troupes, au témoignage de Montcalm, montrèrent un zèle infatigable, et la promptitude de cette évacuation et démolition tint en quelque sorte du prodige. Le 21, tout était terminé. A l’endroit où s’élevaient cinq jours auparavant les forts de Chouaguen, on ne voyait plus que des ruines fumantes. Montcalm y fit planter une croix et un poteau aux armes de France, portant ces inscriptions : In hoc signo vincunt, et Manibus date lilia plenis 2.
Le jour même, toute l’armée quittait le lieu de son triomphe. Le 22, elle arrivait au camp de Niaouré, où Montcalm fit chanter un Te Deum solennel 3, “ pour remercier Dieu d’un succès au-delà de toute attente.” L’enthousiasme et l’exultation régnaient parmi les troupes, et leur faisaient oublier leurs appréhensions du début. L’officier de la Sarre, dont nous avons déjà noté les réflexions intéressantes, écrivait avec fierté : “Notre colonie est aujourd’hui plus florissante que jamais, le
] — Montcalm, and Wolfe, Parkman, I, p. 406.
2 Ce fut Bougainville qui suggéra les inscriptions. Il écri¬
vait à son frère le 28 août: “ J’oubliais de vous dire que j’ai tranché de l’inscriptionnaire... Cela peut être fort mauvais... A la guerre comme à la guerre.”
3 Deux sulpiciens, dont l’abbé Piquet, avaient accom¬
pagné l’expédition. (Lettre de Montcalm au ministre, 28 août 1756).
commerce totalement rétabli, le lac Ontario pour nous sans qu’ils (les Anglais) puissent s’y opposer. Les trois bataillons qui ont fait le siège ont montré toute sorte d’émulation pour suivre les traces de M. le maréchal de Kichelieu dans la Méditerranée. J’imagine de tous ces événements que la paix sera prochaine et qu’il est impossible à l’Angleterre de résister à tous ces échecs. Nous en serons plus tôt en Fiance 1.” Le 23 août, Montcalm s’embarquait pour Montréal où il arrivait le 26, exténué, mais auréolé par la victoire. Il en était parti un mois auparavant. Durant ce mois, il avait franchi cent cinquante lieues, pris trois forts, capturé une flottille de guerre, fait prisonnière une armée, enlevé aux ennemis des approvisionnements immenses, et assuré à la France l’hégémonie incontestée du majestueux Ontario. La colonie était en liesse ; et, dans tous les foyers, sur les deux rives du Saint-Laurent, le nom de Montcalm commençait à être prononcé avec l’accent de la confiance et de l’admiration.
1 — Du camp de Cliouaguen , 12 août 1756.