CHAPITRE V
Actions de grâces pour la prise de Chouaguen Présentation
de drapeaux à Montréal La muse canadienne célèbre
la victoire Mandement de Mgr de POntbriand Observations de Montcalm Les commentaires de Vaudreuil
sur l’expédition Inexactitude et partialité. — La question du pillage Les troupes régulières et coloniales
Lettres de Montcalm à sa famille et au ministre Son
appréciation des milices canadiennes Il retourne à
Carillon — Reconnaissances et partis de guerre. — Fin de la campagne Les quartiers d’hiver Lettre confidentielle de Montcalm au ministre de la guerre Il lui fait
part de quelques griefs contre Vaudreuil Lettre de
celui-ci, datée du 23 octobre 1756 Un réquisitoire con¬
tre Montcalm et les troupes de terre.
Trois jours après l’arrivée de Montcalm à Montréal, une cérémonie imposante avait lieu dans l’église paroissiale de cette ville. On y chantait un Te Deum solennel pour remercier Dieu de l’heureuse réussite de l’expédition de Chouaguen. Puis M. de Bourlamaque et M. de Kigaud, au nom du gouverneur, présentaient deux des drapeaux conquis sur les Anglais à monsieur l’abbé de Tonnancour, membre du chapitre diocésain. En faisant cette présentation, M. de Bourlamaque prononça les paroles suivantes : “ M. de Vaudreuil consacre à Dieu par nos mains et dépose en cette église ces drapeaux pris à Chouaguen sur les ennemis du roi, comme un monument de sa piété et de sa reconnaissance envers le Seigneur, qui bénit la justice de nos
armes et protège visiblement cette colonie.” M. de Tonnancour répondit : “ Monsieur, ces monuments de votre courage, et en même temps de la protection divine, que vous apportez dans cette église de la part de M. le marquis de Yaudreuil, sont certainement une offrande agréable aux yeux du Tout-Puissant. Il est le Dieu des armées ; c’est lui qui a donné la force à vos bras ; c’est à lui que le chef qui vous a conduits doit cette intelligence et ces ressources avec lesquelles il a confondu les ennemis de la justice et de la paix. Le Seigneur recevra sans doute avec bonté les actions de grâce que ses ministres vont lui rendre de concert avec les guerriers défenseurs de la patrie. Demandons-lui de nous continuer des secours si nécessaires ; demandons-lui la paix après la victoire, et qu’il couronne ses bienfaits par la durée d’un gouvernement sous lequel la colonie n’adressera jamais à Dieu que des actions de
grâce \
Faisant écho à ces cérémonies et à ces réjouissances publiques, la muse canadienne s’essayait, elle aussi, à célébrer la conquête de Chouaguen. Quelques-unes des humbles strophes que des poètes inconnus écrivirent alors ont survécu au moment qui les vit naître. Un de ces Pindares anonymes s’exprimait ainsi :
Nous célébrons du grand Vaudreuil La sagesse et la gloire.
Toute l’Angleterre est en deuil Au bruit de sa victoire.
1 — Journal de Montcalm, p. 159 — Journal de Bougainville . — Deux drapeaux furent aussi déposés dans la cathédrale de Québec et un troisième fut déposé dans l’église des Trois- Rivières.
Chouaguen n’est plus ; nos soldats L’ont forcé de se rendre ;
Et ses murs ne sont plus qu’un tas De poussière et de cendre.
En vain Loudon de ses guerriers Y rassemble l’élite ;
Montcalm avide de lauriers N’y vole que trop vite.
Bellone lui prête son char,
Et, sûr de la fortune,
Des trois choses que fit César Il n’en omet aucune.
Déjà je vois de nos héros Une troupe intrépide
S’élancer au milieu des flots Et franchir un rapide.
Rigaud leur montre le chemin,
Et, marchant à leur tête,
Porte l’alarme, et Chouaguen Devient notre conquête.
Enfin les voilà dans nos fers Ces hommes redoutables ;
Ces braves qui domptent les mers,
Sur terre ils sont traitables.
Dès les premiers coups de canon,
Leur bravoure imbécile
S’alarme et vient dans nos prisons Demander un asile 1
1 — Chant de victoire sur la destruction de Chouaguen — Cette pièce, et plusieurs autres composées à la même occasion, se trouvent dans les archives de l’ Hôtel-Dieu de Québec. Voici la première strophe d’une Chanson sur la prise de Chouaguen adressée à M. de Vaudreuil gouverneur général':
Ce n’était pas là de la grande poésie, mais on y entendait chanter l’allégresse populaire. La joie publique devait encore se manifester sous une forme plus haute et plus grave. Monseigneur de Pontbriand, évêque de Québec, publia un mandement d’actions de grâces. Après avoir rappelé les succès remportés en diverses occasions, il y exaltait la victoire de Chouaguen avec un patriotique enthousiasme. Voici quelques passages de cette lettre épiscopale :
“ De si heureux commencements semblaient assurer le succès de l’entreprise contre Chouaguen, quoique quelques esprits timides la regardassent comme audessus de nos forces ; plus de 1,800 hommes de garnison dans ce fort nouvellement construit, tout placé à portée de défendre le principal et en empêcher l’approche, des espèces de frégates armées de canons, quelques sauvages ennemis toujours à la découverte, des secours puissants qu’on attendait depuis longtemps de l’ancienne Angleterre, les mouvements menaçants de l’ennemi du noté de la pointe, la difficulté de débarquer et d’ouvrir la tranchée ; ces circonstances et plusieurs autres étaient dans la vérité capable de donner un peu d’inquiétude,
De notre nouvelle France Général plein de vaillance,
Dans ces jours où Chouaguen Vient de tomber dans ta main,
Je te fais la révérence.
Péan, aide-major des troupes de la marine, écrivait de Montréal à Lévis, le 3 septembre 1756 : “ Nous n’avons rien de nouveau que beaucoup de chansons pour la prise de Chouaguen.” ( Lettre t de divers particuliers, Québec, 1895, p. 69.)
et on ne pouvait humainement se rassurer que parce qu'un général éclairé, de concert avec le premier magistrat de cette colonie, ordonnait 1 cette expédition, et qu’il la confiait à un officier distingué par son nom, son grade, son autorité et son génie. L’avant-garde de notre armée était conduite par un de nos gouverneurs que vous respectez et que vous chérissez avec tant de raison. Il se rendit à son poste le 10 décembre 2 (sic) à la tête des Canadiens, pour faciliter notre débarquement qui se fit sans perdre un seul homme, malgré la position de l’ennemi et le feu continuel de ses barques. Le 12, la tranchée fut ouverte ”... Mgr de Pontbriand consacrait quelques phrases au siège, puis il continuait : “ Voilà, en peu de mots, Nos Très Chers Frères, le détail de l’action la plus mémorable qui soit arrivée depuis l’établissement de cette colonie ; elle nous rappelle la victoire complète remportée l’année dernière contre le général Braddock ; elle est d’autant plus étonnante que nous n’y avons eu que trois hommes de tués et dix à douze blessés. Les Canadiens, les troupes de France et de la colonie, les sauvages mêmes ont signalé à l’envie leur zèle pour la patrie et le service de Sa Majesté 3.” Ce mandement* qui correspondait si complètement au sentiment public, fit sensation dans notre société canadienne. Mais la faveur qui l’accueillit ne fut pas universelle. Et il se rencontra un critique dont l’appréciation, si elle eût été
1 — “ Ordonnait ” doit se prendre ici, croyons-nous, dans le sens “ d’organisait.”
2 — Ceci est évidemment un lapsus ; il faut lire “août” au lieu de “ décembre. ”
3 — Mandements des évêques de Québec, vol. II, p. 111.
rendue publique, eût détonné au milieu de l’applaudissement général. Ce critique c’était Montcalm. Dans une lettre intime à Lévis, datée du 27 août, il écrivait : “ Notre ami, l’évêque, vient de donner le plus ridicule mandement du monde; mais gardez-vous bien de le dire, car c’est l’admiration du Canada.” Ce mot excessif pouvait-il s’expliquer ? Nous avons relu attentivement toute la lettre épiscopale, et il nous paraît assez difficile de discerner ce qui avait pu déplaire à Montcalm dans les paroles de Mgr de Pontbriand. M. l’abbé Casgrain a écrit à ce propos : “ Le mandement n’avait d’autre ridicule que de ne pas réserver tout l’encens pour un seul.” Nous estimons ce jugement trop sommaire. Montcalm n’était probablement pas indifférent à la louange, mais l’infatuation ne paraissait point dans son caractère. Ce ne devait pas être non plus la forme du mandement qui provoquait sa critique. Sans être “ un modèle du genre,” suivant l’expression de M. l’abbé Casgrain, la lettre de l’évêque était pleine d’élévation et de noblesse. Qu’était-ce donc qui donnait dans cette pièce de l’humeur à Montcalm ? C’était peut-être l’allusion aux “ esprits timides ”, qui regardaient l’entreprise de Chouaguen comme au-dessus de nos forces. Monseigneur de Pontbriand ne voulait assurément pas désigner le général victorieux. Mais certains propos, répandus dans le cercle du gouverneur, sur le peu de confiance manifestée par les troupes de terre et leurs chefs au début de l’expédition, étaient sans doute parvenus à Montcalm, et pouvaient l’incliner à suspecter une intention malveillante dans ces expressions, auxquelles l’évêque n’avait sans doute prétendu donner aucune portée précise et personnelle. Le vainqueur de
Chouaguen devait être d’autant plus prédisposé à se trouver atteint par le mot à l’adresse des “ esprits timides,” que, même après le succès de l’entreprise, son jugement militaire la lui faisait encore estimer téméraire et aventureuse. Dans la lettre qu’il écrivait le 28- août au ministre de la guerre, il disait : “ Toute la conduite que j’ai tenue à cette occasion et les dispositions que j’avais arrêtées, vis-à-vis dix-huit cents hommes, sont si fort contre les règles ordinaires, que l’audace qui a été mise dans cette entreprise doit passer pour témérité en Europe. Aussi je vous supplie, Monseigneur, pour toute grâce, d’assurer Sa Majesté que si jamais elle veut, comme je l’espère, m’employer dans les armées, je me conduirai sur des principes différents. Vous pouvez même l’assurer qu’en tout événement j’eusse fait une retraite, sauvé son artillerie et l’honneur de ses armes en sacrifiant peut-être deux ou trois cents hommes h” C’était là certainement le sentiment de l’étatmajor des bataillons. Le capitaine Desandrouins avait écrit dans son journal : “ Il est à remarquer que tous les officiers Canadiens, sans en excepter un seul, regardaient la prise de Chouaguen comme la chose du monde la plus facile ; aucun n’apercevait les difficultés sans nombre que nous y voyons tous 2.” Le passage relatif aux “ esprits timides, ” dans la lettre de Mgr de Pontbriand, avait donc dû piquer assez vivement les officiers supérieurs. Sans doute l’événement heureux avait prouvé que le succès était possible. Mais cela ne
1 — Montcalm à dC Argenson, 28 août 1756; Coll, de Man., vol. IV, p. 66.
2 — Le maréchal de camp Desandrouins, p. 34.
démontrait pas que l’état-major français avait eu tort de juger l’entreprise hasardeuse. Il est certain que les ennemis auraient dû. montrer plus de vigilance ; se tenir par des éclaireurs au courant des mouvements de Montcalm ; se servir de leur marine, supérieure en nombre et en armement, pour disperser ou couler bas la flottille française lourdement chargée; accélérer la marche de leurs renforts, et prolonger la défense du fort Ontario; et que, dans ces conditions, le résultat de la campagne contre Chouaguen eût pu être fort différent. Lévis donnait la note juste, lorsqu’il écrivait quelques semaines plus tard au maréchal de Belle- Isle : “ S’il y a eu du bien joué, il y a eu aussi du bonheur 1.”
L’humeur manifestée à ce moment par Montcalm eût été plus vive, s’il eût su que, depuis le commencement de la campagne, Yaudreuil n’avait cessé de le desservir auprès du ministre, s’était efforcé d’amoindrir son rôle et de représenter ses actes et son attitude sous le jour le moins favorable. Dans une lettre écrite le 10 août, le gouverneur magnifiait les services rendus par son frère, M. de Rigaud, et sa propre activité dans les préparatifs de l’expédition contre Chouaguen. Tout le long de cette pièce, l’esprit de famille et de complaisance personnelle s’étalai t sans réserve. “Mon frère” a fait telle démarche, “ mon frère ” a pris telle disposition, “ mon frère ” a retenu les sauvages qui voulaient s’en aller; “j’ai ” pourvu à ceci, “ j’ai ” ordonné cela, “ j’ai ” déterminé ce projet : c’est constamment “ mon frère et
1 — Lévis au maréchal de Bclle-Isle ; Lettres du chevalier ie Lévis, Québec, 1889, p. 97.
moi.” Montcalm est absolument relégué à l’arrière-plan. Le 13 août, M. de Yaudreuil écrit encore longuement au ministre. Il analyse ses instructions à Montcalm, et, après être entré dans les détails les plus minutieux, il ajoute : “ Enfin, Monseigneur, j’ai recommandé à M. le marquis de Montcalm de prévoir à tous les événements pour ne pas compromettre les armes du roi, et comme l’éloignement des lieux ne me permettrait pas de lui donner de nouveaux ordres selon l’exigence du cas, je m’en rapporte entièrement à lui.” Nous touchons ici l’un des traits qui devaient caractériser toute l’attitude de Vaudreuil envers Montcalm dans la conduite de cette guerre. Instructions détaillées, directions pour la campagne longuement développées, avec cependant beaucoup de vague quant à l’exécution; en deux mots, minutie et imprécision tout ensemble ; puis, responsabilité absolue rejetée sur le général : “ J’ai recommandé à M. le marquis de Montcalm de prévoir à tous les événements pour ne pas compromettre les armes du roi ”, et : “Je m’en rapporte absolument à lui.” Voilà le genre d’instructions qui devaient faire plus d’une fois bouillonner le sang impétueux de Montcalm, comme on le verra dans la suite de ce livre.
Cette lettre contenait eu outre des inexactitudes. Ainsi le gouverneur affirmait que l’armée confiée à Montcalm était de 4,000 hommes environ, tandis qu’elle s’élevait à peine à 3,200. Mais, ce qui était plus grave, il faisait de Montcalm un portrait déplorable, il le représentait comme hésitant, vacillant, tâtonnant, très peu disposé à entreprendre le siège de Chouaguen, et il se
vantait de l’avoir éperonné par une lettre pressante 1.
Après le succès de l’expédition, Yaudreuil avait continué son œuvre de dénigrement. Le 1er septembre il avait écrit au ministre un long rapport dans lequel il se proposait manifestement de démontrer que “ mon frère ” Rigaud et M. LeMercier avaient tout fait, tout déterminé, tout conduit, durant le cours de l’expédition ; qu’ils avaient éclairé, avisé, fortifié, dominé Montcalm, et l’avaient poussé malgré lui à la victoire. Tout cet exposé était d’une extraordinaire partialité. Il suffit de lire les lettres écrites par Montcalm pendant cette campagne pour constater que ni M. de Rigaud ni le chevalier LeMercier n’exerçaient sur lui la moindre influence. Il tenait l’un pour un esprit borné, et l’autre pour un esprit brouillon, on l’a vu au chapitre précédent. Quant à son attitude au sujet du siège de Chouaguen, nous avons indiqué suffisamment quelle en avait été la nature et les motifs.
Tout en amplifiant les services de Rigaud et de Le Mercier, le gouverneur ne pouvait s’oublier, et rapportait à lui-même, en dernière analyse, tout le mérite de la victoire. Il déclarait que le succès lui avait été généralement attribué ; qu’il ne voulait pas se faire l’honneur de répéter tout ce qui s’était dit, spécialement ce qui concernait sa personne, parce qu’il savait faire violence à son amour-propre ; que les mesures adoptées par lui avaient assuré la victoire en dépit de l’opposition ; que, s’il avait été moins vigilant et moins ferme,
1 — Yaudreuil au ministre , 10 et 31 août 1756 ; Collection Moreau Saint-Méry, vol. 12.
Chouaguen serait encore aux Anglais ; qu’il ne pouvait trop se féliciter du zèle déployé par son frère, les Canadiens et les sauvages, sans lesquels ses ordres auraient été donnés en vain \
Dans sa lettre du 1er septembre, M. de Vaudreuil commettait encore plusieurs inexactitudes. Il affirmait, par exemple, que c’était à son frère Rigaud que les Anglais avaient envoyé des parlementaires : “ Les Anglais envoyèrent deux officiers à mon frère.” Or Bougainville, qui était présent, déclare formellement : “ Ces officiers vinrent directement à notre batterie, où était M. de Montcalm, et ne virent seulement pas M. de Rigaud. Je le sais, car je fus envoyé pour faire avec ce dernier ce fameux passage de rivière et sommer ensuite les Anglais à un signal convenu. Ce fut dans cet intervalle qu’ils arborèrent le drapeau blanc V’ Relativement au pillage, le gouverneur n’était pas plus exact. Il semblait déplorer, non pas qu’il y eût eu curée, mais que les Canadiens et les sauvages en eussent été tenus à l’écart. Tout ce passage est à lire : “ Le pillage, écrit le gouverneur, fut très considérable, mais ce ne furent pas les Canadiens qui y eurent part, quoique M. le marquis de Montcalm eût promis que chaque corps y aurait un tiers 1 * 3... Dès que les troupes de terre
1 — Vaudreuil au ministre de la marine , 1er septembre 1756 ; Collection Moreau Saint-Méry, vol. 12.
2 — Bougainville à son frère, 3 juillet 1757 ; Lettres de Bougainville.
3 — Ceci nous paraît affirmé gratuitement. Dans sa lettre du 28 août au ministre, Montcalm s’excuse de n’avoir pu empêcher le pillage ; il ne parle pas sur le ton d’un homme qui l’aurait autorisé et réglementé officiellement.
MONTGALM
eurent pris possession des deux forts, il ne fut plus possible aux Canadiens d’en approcher et ceux qui se virent dans ce cas furent bourras par les grenadiers. ...Les sauvages furent encore plus maltraités que les Canadiens. Ceux de la Baie sont retournés à leur village sans avoir eu la liberté d’emporter la moindre chose. On leur ôta des mains ce qu’ils avaient pris. L’espoir du pillage a toujours animé les sauvages ; ils ont fait des merveilles à Chouaguen; ils m’ont porté leurs plaintes de la dureté qu’on a eue pour eux. Je n’ai pas eu peu de peine à les apaiser, et à les déterminer à aller à Carillon sous M. le marquis de Montcalm. La plus grande partie des soldats des troupes de terre se plaignent aussi qu’ils n’ont rien eu. Cependant, il est certain qu’il y avait prodigieusement des effets, des marchandises, du sucre, café, chocolat, thé, et autres provisions, et même de l’argent, et le tout a été généralement pillé. De dire où ont passé tous ces effets, je l’ignore, et je ne suis pas même curieux de le savoir.” Il y avait dans ces derniers mots une insinuation mal dissimulée. Contre qui ? L’auteur seul de cette lettre aurait pu le dire ; mais, assurément, il voulait faire entendre que le pillage dont les pauvres Canadiens, les malheureux sauvages et même les troupes de ligne, s’étaient vus privés, avait profité à d’autres qu’il aimait mieux ne pas connaître. Rien ne pouvait être plus contraire aux faits que cette affirmation du gouverneur. Ce qui était vrai, c’était que les Canadiens et les sauvages avaient fait un riche butin. Tous les témoignages s’accordaient là-dessus- Montcalm, dans sa lettre du 17 août à Lévis, parlait de la “ curée étonnante faite par les Canadiens et les sauvages.” Dans son “ état des effets trouvés à Choua-
guen ” il mentionnait “ 1,800 fusils dont 1,070 pris par les sauvages et les Canadiens.” De son côté, l’intendant Bigot écrivait le 3 septembre : “ Il y a eu un grand pillage de la part des sauvages, malgré les ordres de M. le marquis de Montcalm... Il faut qu’il y ait eu bien des fusils volés puisqu’il n’en est revenu au roi que 780.” Ecoutons maintenant Pouchot : “Les agrès qui avaient été réservés pour former une marine, furent enlevés par les régisseurs et n’ont plus également reparu pour le service. Tous les rafraîchissements se trouvèrent aussitôt distribués aux officiers canadiens et aux employés. Il y avait une très grande quantité de thé. On ne laissa guère pour le roi que ce qui était difficile à emporter.” Un autre officier présent au siège, le major Malartic écrit: “Beaucoup de marchandises dont les Canadiens, sauvages et quelques soldats ont profité.” Comment concilier la lettre de M. de Vaudreuil avec toutes ces affirmations concordantes ? Ou bien il trompait sciemment le ministre, ce que nous n’aimons pas à supposer ; ou bien il se laissait abuser par des informations mensongères et peut-être intéressées à donner le change.
Pendant ce temps, Montcalm, profitant de son bref passage à Montréal, envoyait à sa famille des nouvelles de sa première campagne au Canada. Le 30 août, il écrivait à sa femme une longue lettre, dont il adressait un double à sa belle-mère, madame la marquise du Boulay. Après y avoir raconté rapidement l’expédition de Chouaguen, il continuait : “ On ne peut rien ajouter au zèle avec lequel toutes les troupes se sont également portées à hâter le succès de cette entreprise. La diligence dans les travaux, la démonstration de nos
MONTCA.LM
troupes eu formant deux attaques leur en a imposé et leur a fait croire que nous étions 6,000, lorsque nous étions à peine 3,000 ; ce qui, joint à la crainte de la cruauté des sauvages et à la perte de leur commandant, le colonel Mercer, a sans doute hâté la réduction de ces forts beaucoup plus tôt que nous ne devions l’espérer. Voilà une assez jolie aventure, ma très chère, je vous prie d’en faire dire une messe dans ma chapelle ; j’ai encore un bon bout de campagne à faire, Je pars pour aller rejoindre avec un renfort de troupes le chevalier de Lévis au lac Saint-Sacrement, à quatre-vingts lieues d’ici. Je n’écris ni à mes sœurs, ni à madame de Bransac, ni aux abbesses, ni à Saint- Véran, dont j’ai écrit à cette occasion au garde des sceaux, ni à Rigaud ; je n’écris qu’à vous, à notre mère, aux Molé, à Chevert et aux trois ministres, à personne d’autre ; ma foi, suppléez-y, je suis excédé de travail : que ma mère et vous m’aimiez, et que je vous rejoigne tous l’année prochaine. J’embrasse mes filles. On ne peut vous aimer plus tendrement, ma très chère.”
Nous avons déjà cité un passage de la lettre écrite par Montcalm au ministre de la guerre. Le général y insistait sur l’importance de la victoire remportée. “ Au reste, Monseigneur, disait-il, le succès de cette expédition est décisif pour la colonie. Chouaguen a été la pomme de discorde. Sa position sur le lac Ontario, la manière dont les Anglais s’y fortifiaient, la facilité que les sauvages trouvaient dans cette place pour la traite de leurs pelleteries à beaucoup meilleur compte que dans nos forts, toutes ces raisons faisaient appréhender que tôt ou tard l’Angleterre n’eût la supériorité dans le commerce des pays d’en haut. La prise de
Chouaguen rompt leur entreprise à cet égard. C’est une perte de quinze millions pour eux. La plus grande joie que j’aie d’avoir réussi dans cette expédition, c’est que le succès en soit dû à un officier général dont vous seul avez déterminé le choix. La relation que je vous envoie a passé sous les yeux de M. de Vaudreuil; il pense, ainsi que je l’ai marqué à Monsieur le garde des sceaux, qu’il serait convenable que le gouvernement la fit imprimer, comme il l’a fait de celle des événements de la campagne dernière, afin de donner en Europe de la publicité à un événement du plus grand éclat et de la plus grande suite dans l’Amérique septentrionale... Tous les Canadiens sont occupés à leur récolte. Je m’arrête quelques jours ici pour donner de l’activité à ce mouvement, et je souhaite la fin de la campagne autant qu’un autre. Ma santé ne tient plus à des fatigues excessives et à faire trois cents lieues en deux mois .”
Deux ou trois jours plus tard, Montcalm partait pour Carillon. Il était précédé par les renforts que l’on dirigeait sur la frontière du lac St-Sacrement. Le bataillon de Béarn, la compagnie de grenadiers et un piquet de la Sarre étaient en mouvement depuis le 27 août; le
1 — Montcalm au ministre de la guerre , 28 août 1756 — Collection de Manuscrits, vol. IV, p. 68 — A la même date, Montcalm écrivait cette appréciation des milices canadiennes : “Je les ai utilement employées, mais pas à des travaux exposés au feu de l’ennemi. Elles ne connaissent ni discipline ni subordination ; j’en ferais dans six mois des grenadiers, et, actuellement, je me garderais bien d’y faire autant de cas que le malheureux monsieur Dieskau y en a fait, pour avoir trop écouté les propos avantageux des Canadiens, qui se croient, sur tous les points, la première nation du monde.”
bataillon de Guyenne les suivait à deux jours d’intervalle. “ Vous devriez avoir tout cela d’ici à cinq ou six jours, écrivait Montcalm à Lévis, si la sagesse de notre gouvernement avait songé à des fours, à des chemins et à des bateaux. Cependant j’espère, dussé-je vous les envoyer cent cinquante hommes à cent cinquante hommes, pouvoir faire camper demain Béarn et la portion de la Sarre à Laprairie, le 29 accommoder les chemins, le 30 et 31 à Saint-Jean et s’embarquer, Guyenne suivant deux jours après. Je veux s’il est possible partir mardi, 31. Ne quittez pas votre maison, car vous me nourrirez et je mettrai mon matelas avec Fontbrune, dans la grande pièce... Les ennemis suivant mon calcul militaire doivent nous attaquer d’ici au 20 septembre ou jamais V’ Le 5 septembre, Montcalm était au fort St- Jean, et le 10 il arrivait à Carillon. Il approuva entièrement les dispositions prises par M. de Lévis, et donna de justes éloges à l’ordre de bataille dressé par celui-ci, au cas d’une attaque par l’armée anglaise du lac Saint-Sacrement, que commandaient lord Loudon et Winslow.
Après l’arrivée de Montcalm et des renforts, l’armée de Carillon ne dépassait guère 5,000 combattants, y compris les sauvages, tandis que celle des ennemis était presque deux fois plus forte. Cependant ceux-ci, qui n’avaient pas risqué une marche offensive avant la prise de Chouaguen, restèrent dans une inaction encore plus complète après que le vainqueur d’Oswégo eut pris le commandement des forces françaises, grossies des
] — Montcalm. à Lévis , Montréal, 27 août 1756 Lettres de
Montcalm, p. 36.
contingents accourus du lac Ontario au lac Saint-Sacrement. Du 10 septembre au 26 octobre, il ne se passa sur cette frontière aucun événement très important.
Le 16 septembre on envoya six cents sauvages, cent canadiens et vingt officiers ou cadets de la colonie, sous les ordres de M. de la Perrière, en expédition vers le lac Saint-Sacrement. MM. de Bougainville, de la Rochebeaucour, Le Mercier et Desandrouins accompagnaient ce parti qui s’avança jusqu’à quatre lieues de William- Henry. Un détachement de cent-dix sauvages, choisis parmi les “ meilleures jambes”, et de trente Canadiens, commandés par le sieur Marin, poussa jusqu’à une lieue et demie de ce fort, où il rencontra un peloton de cinquante-deux soldats anglais ayant à leur tête trois officiers. Surpris et enveloppés, ils furent tous tués ou fait prisonniers, à l’exception de six qui allèrent, par le récit de cette désastreuse rencontre, jeter l’alarme dans l’armée anglaise 1 . Le 25, le Sieur Florimond, officier de la colonie, alla faire une reconnaissance avec un parti d’Abénaquis, vers le fort Lydius. Il trouva le fond de la baie de Wood-Creek, ou de la Rivière-au- Chicot, occupé par les ennemis. Le 2 octobre on découvrit sur le lac Champlain quatre berges armées d’espingoles, que les Anglais avaient probablement fait passer, la nuit, de la Baie dans le lac Champlain, en se glissant sous le canon du fort à la faveur des ténèbres. Le 3 octobre deux détachements partirent : l’un de soixante soldats, Canadiens et sauvages, commandés par M. de Langy, pour aller vers le fond de la Baie ; l’autre de
1 — Journal de Montcalm, p. 78 ; Montcalm and Wolfe , Park man, vol. 1, p. 429.
quatre-vingts hommes des troupes de terre et de celles de la colonie, sous les ordres de M. de Léry, pour aller faire des découvertes et reconnaître les divers débouchés des partis ennemis, entre le fort Saint-Frédéric et le fort George. De leur côté, les Anglais détachèrent aussi plusieurs reconnaissances vers le camp français.
A la fin d’octobre, il devint manifeste que la campagne était finie pour cette année. La saison rigoureuse s’avancait, et il fallait songer aux quartiers d’hiver. Montcalm quitta Carillon le 26, laissant à M. de Lévis les ordres pour le déblaiement des camps et la séparation de l’armée. Le 29 il était au fort Saint Jean, où il recevait de Vaudreuil des instructions pour les quartiers d’hiver des troupes, qui le contrarièrent vivement. Le gouverneur changeait, sans avoir consulté le général, la destination des différents corps. Et Montcalm confiant à Lévis son mécontentement, lui écrivait que, d’après les ordres reçus, le bataillon de la Eeine irait à la Côte de Beaupré et à Beauport ; que la Sarre irait occuper les anciens quartiers du régiment de Guyenne, à la Pointe-aux-Trembles, à la Longue-Pointe, à la Rivière-des-Prairies, à Lachine et à la Pointe -Claire, près de Montréal ; que Languedoc irait en garnison à Montréal, que Béarn reprendrait ses anciens quartiers de Boucherville, Longueuil, Laprairie 1. Et il poursuivait : “ “ Tous ces régiments trouveront, ici, des ordres pour ces changements, auxquels je déclare bien n’avoir
1 — Le bataillon de Guyenne devait aller hiverner à Québec, et celui de Royal-Roussillon à Chambly, St-Charles et St- Antoine, le long de la rivière Chambly (ou Richelieu;. Le gouvernement des Trois-Rivières n’était appelé à recevoir aucun des bataillons venus de France.
aucune part. Aussi, Messieurs de Languedoc ne me doivent aucun remerciement, et Messieurs de Béarn aucun reproche, et je ne sais s’ils en doivent à monsieur le marquis de Yaudreuil ; je crois qu’il a fait tout cela les yeux fermés. Heureusement que dans Béarn, il a des amis, MM. de Barante et de Montgay, qui le justifieront. Je crois que MM. de Béarn, qui avaient droit de s’attendre à mieux, sont assez maltraités, non que les quartiers qu’ils ont soient mauvais, mais parce qu’il est dur d’être les seuls à retourner dans les mêmes x” .
Le 1er novembre Montcalm était de retour à Montréal. Et il écrivait à son ministre une longue et intéressante lettre où il lui rendait compte des derniers mouvements de l’armée, et lui faisait en outre certaines communications confidentielles relativement à ses lieutenants, à ses relations avec M. de Vaudreuil, et à la condition des troupes. Il y disait un mot de la question des quartiers d’hiver. “ La disposition de nos quartiers a été sujette à de grandes variations, écrivait- il, Monsieur de Vaudreuil m’avait accordé le choix des bataillons, serait-ce ignorance ou désagrément à me donner.” Il faisait l’éloge de M. de Lévis : “ Monsieur le chevalier de Lévis a fort bien pris avec les troupes. Il a un ton très militaire, de la routine de commandement. Il n’est pas étonné, il sait prendre son parti, être ferme à s’écarter d’ordres donnés de soixante lieues, quand il les croit contraires au bien, par des circonstances qu’un général éloigné n’a pu prévoir.” Son appréciation de
I — Lettres de Montcalm, p. 42.
Bourlamaque était moins favorable : “ M. de Bourlamaque, qui a dû quitter hier l’armée avec la première division, se rendra à Québec. Il l’a même désiré à cause de sa mauvaise santé. Point de crainte sur cet article auquel on ne croit pas. Il voulait que je vous écrivisse pour vous préparer à la demande de son retour. Il n’a pas encore le ton du commandement, trop pour la minutie, trop à la lettre pour des ordres donnés de quatre-vingts lieues, par un général 1 qui ne sait pas parler guerre.” On verra par la suite que Bourlamaque n’avait pas à ce moment donné toute sa mesure, et que Montcalrn apprit ultérieurement à reconnaître les éminentes qualités de son second lieutenant et à leur rendre pleine justice 2.
1 — On voit dans les correspondances de l’époque que M. de Yaudreuil y était appelé “ le général ” aussi bien que “ le gouverneur”. Il était vraiment le général en chef, quoiqu’il ne fît jamais campagne en personne.
2 — On est d’autant plus heureux de le constater que Bourlamaque,. lui, dès cette première campagne, avait rendu un éclatant et enthousiaste hommage aux talents de Montcalm. Le 29 août 1756, après Chouaguen, il écrivait à M. d’Argenson : “ Je fais profession de vous être dévoué d’une façon trop particulière pour ne pas vous féliciter de ce succès dont vous êtes la première cause, puisqu’il est dû à la bonne conduite de celui que vous avez choisi pour commander les troupes du roi en Canada. Je me trouve moi-même très heureux d’avoir eu sous ses ordres quelque part à un événement aussi intéressant, quand je n’y trouverais d’autre avantage que celui d’avoir appris à surmonter les plus grands obstacles, à se préparer à force de talent et d’activité un succès qui paraissait même peu vraisemblable, et à savoir multiplier les moyens en tirant de toutes les troupes un parti fort au-dessus de celui qu’on en devait naturellement attendre : ce n’est pas tou-
Montcalm avait déjà écrit à M. d’Argenson en termes très avantageux de son premier aide de camp : “ M. de Bougainville a l’honneur d’être connu de vous”, lui disait-il dans une lettre datée du 30 août. “ Vous ne pourriez croire les ressources que je trouve en lui. Il est en état de bien rendre ce qu’il voit. Il se présente de bonne grâce au coup de fusil, article sur lequel il a plus besoin d’être contenu que d’être excité... Il n’y a guère de jeune homme qui, n’ayant eu que de la théorie, en sache autant que lui ”. Dans sa lettre du 1er novembre, on voit Montcalm s’intéresser cette fois, non plus à la carrière militaire, mais à la carrière académique de son aide de camp : “ M. de Bougainville, lui écrit-il, vous regarde comme son protecteur à la guerre, et son Mécène dans la république des lettres, s’occupant beaucoup de son métier, il ne perd pas de vue l’Académie des Sciences, il a vu par les nouvelles publiques qu’il y vaquait une place de géomètre à laquelle il aurait cru pouvoir aspirer par vos bontés et son ouvrage, s’il eût resté en France ; est-ce que d’être en Amérique passagèrement et pour le service du Boi lui en donnerait l’exclusion ? Ne pourrait-on pas la lui conserver en la laissant vacante, comme vous avez la bonté de faire pour les lieutenances-colonelles ? Je vous en serais bien obligé en mon particulier”.
Quant à M. de Vaudreuil, Montcalm ne pouvait dissimuler à M. d’Argenson un sérieux grief qu’il avait déjà contre lui, et qu’il formulait dans les lignes sui-
jours dans les plus grandes armées que l’on voit les choses les plus extraordinaires.” ( Bourlamaque à d’ Argenson, 29 août 1756; Archives du ministère de la guerre).
vantes: “ M. le chevalier de Levis reçoit comme moi des ordres, lettres écrites avec duplicité, qu’on ne peut exécuter. Cependant en cas d’échec on pourrait nous blâmer. Ce n’est pas plainte, car je n’en écris rien à M. de Machault, mais vous devez savoir le critique de maposition, que M. le chevalier de Lévis a marqué beaucoup à ses parents ”.
En écrivant ces lignes, Montcalm se défendait de porter une plainte officielle contre M. de Vaudreuil, qui ne relevait pas du département de la guerre. Il faisait simplement une confidence au ministre qui l’avait choisi, à celui de qui il relevait quant au commandement interne et à la discipline des bataillons. Car tel était à ce moment le dualisme de juridiction pour le commandement des troupes du roi au Canada. La tenue de ces troupes, les promotions, les permutations, les congés, etc., étaient du ressort du ministre de la guerre ; la conduite des opérations, la direction générale, l’emploi des différents corps étaient de celui du gouverneur, qui, à son tour, recevait ses instructions du ministre de la marine et des colonies. Montcalm devait donc communiquer à la fois avec les chefs de ces deux départements.
L’allusion contenue dans sa lettre du 1er novembre, relativement au défaut de netteté des ordres du gouverneur, quelque brève qu’elle fût, indiquait suffisamment que la mésintelligence commençait déjà entre Montcalm et Vaudreuil. Mais c’était la lettre écrite par celui-ci, huit jours auparavant, qui pouvait surtout révéler l’acuité du mal. Elle constituait un long réqui-
1 — Collection de manuscrits, vol. 4, p. 79.
sitoire contre Montcalm et ses bataillons. Au sujet de ces derniers, voici ce que le gouverneur écrivait au ministre de la marine : “Je n’ai pas grand’ chose à avoir l’honneur de vous dire à l’égard des troupes de terre qui sont dans la colonie : elles sont généralement bonnes, et je suis bien persuadé que dans une action, elles combattraient avec distinction ; mais, jusqu’à présent, elles ne se sont pas absolument signalées. Je leur rends, cependant, la justice qui est due à la fermeté avec laquelle elles se sont comportées pendant l’expédition de Chouaguen ; mais l’ennemi ne leur a pas donné le temps d’opérer ni même de tirer un seul coup de fusil; c’est seulement une partie des troupes de la colonie, des Canadiens et des sauvages, qui a attaqué les forts. Notre artillerie a été dirigée par M. le chevalier Le Mercier et M. Fiedmont, et elle n’a été servie que par nos canonniers bombardiers et nos canonniers de milice.” A lire ce passage, on devait conclure que les bataillons venus de France n’avaient eu aucune part à la prise de Chouaguen, qu’ils avaient été absolument inactifs, n’ayant pas même tiré “ un seul coup de fusil ” ; que les troupes de la colonie, les miliciens et les sauvages avaient seuls combattu et vaincu l. Or, tout cela,
1 — Vaudreuil écrivait sur un ton quelque peu différent à M. de Lévis, le 18 août. “Je ne puis, disait-il, que me louer du zèle que messieurs les officiers et les troupes de terre ont marqué dans cette affaire. Cela n’est pas surprenant de leur part ; j’en étais plus que persuadé. Messieurs les officiers de la colonie, nos troupes, Canadiens et sauvages se sont également distingués.” “ Egalement distingués,” le 18 août; mais le 23 octobre, ils avaient tout fait, et les autres n’avaient pas tiré “ un seul coup de fusil.”
était manifestement inexact et injuste. Les bataillons avaient fait vaillamment leur devoir. Les trois ingénieurs, MM. des Combles, Desandrouins et Poucbot, officiers des troupes de terre, avaient rendu les services les plus efficaces, et l’un d’entre eux avait été tué. M. de Bourlamaque avait commandé la tranchée et y avait été blessé. Les soldats, choisis dans les trois bataillons, s’étaient intrépidement exposés dans les travaux d’approche, et avaient soutenu le feu de l’ennemi pendant des heures. Dans un seul piquet du bataillon de la Sarre, sept hommes avaient été tués ou blessés, eu une heure et demie 1. La batterie avait été servie par soixante canonniers de la Sarre, Béarn et Guyenne, avec cinquante hommes pour les assister2. Les soldats réguliers avaient fait seuls presque tous les travaux du siège. Après avoir lu à peu près tous les rapports, les relations, les lettres et les mémoires relatifs à l’expédition de Cbouaguen, nous n’hésitons pas à affirmer que, sans les officiers et les soldats des bataillons, le siège et la prise de cette place eussent été entièrement impossibles. Et cependant le gouverneur écrivait dans ses rapports officiels que “ l’ennemi ne leur avait pas donné le temps d’opérer”; que, “malgré leur zèle accoutumé”, ils n’avaient pu “ se signaler”; mais que, par contre, “les Canadiens et les sauvages avaient combattu avec le courage qui leur est naturel”; que “ les bonnes dispositions de “ mon frère ” et des officiers coloniaux leur avaient fourni des ressources pour surmonter tous les obstacles ” ; que c’était “ les troupes de la
1 — Lettre d’un officier de la Sarre, 22 août 1756.
2 — Journal de Malartic, p. 73.
colonie, les Canadiens et les sauvages qui avaient attaqué les forts1.” On ne pouvait se montrer plus paitial, moins véridique et moins équitable.
M. de Yaudreuil s’efforçait ensuite de peinlre les officiers réguliers sous les plus sombres couleurs : “MM. les officiers des troupes de terre sont plus portés pour la défensive que pour l’offensive ; ils ont même dit qu’ils ne faisaient jamais la petite guerre, qu’ils n’étaient pas venus dans la colonie pour cela; les propo- qu’ils ont tenus n’ont pas même laissé de faire quelque impression.” Il est certain que la manière dont les expéditions de guerre avaient été conduites jusque-là en Amérique, et celle dont les opérations militaires se faisaient en Europe, différaient totalement. Les régiments réguliers étaient habitués aux manœuvres, aux exercices, à la tactique en usage dans les campagnes et les batailles du vieux continent. Ils n’étaient pas dressés à la guerre indienne et coloniale, faite de surprises, d’embuscades, de fusillade à l’abri des fourrés, des rochers et des arbres. Avec la guerre de Sept Ans une évolution se dessinait. L’Angleterre avait fait traverser en Amérique des milliers de soldats réguliers ; la France avait été forcée de suivre son exemple ; et maintenant la grande guerre était transportée ici, avec ses sièges, ses mouvements combinés, ses opérations à longue portée. Dans de telles conditions, il n’était pas surprenant que les réguliers fussent enclins à ne point faire grand état des pratiques militaires suivies jusqu’à ce jour au Canada, et que, d’autre part, nos troupes et nos milices coloniales vissent avec une
1 — Vaudreuil au ministre , 1er septembre, 23 octobre 1756.
défiance ombrageuse s’implanter ici une tactique et une discipline auxquelles elles n’avaient pas été formées. Des deux côtés on avait quelque chose à apprendre ; mais il fallait s’attendre à ce qu’au début se produisissent des froissements inévitables. M. de Vaudreuil les signalait avec amertume, en se plaçant exclusivement au point de vue colonial. Il portait même contre les réguliers des accusations très sérieuses, quant à leur conduite envers les Canadiens : “ Les troupes de terre, disait-il, sont difficilement en bonne union et intelligence avec nos Canadiens ; la façon haute dont leurs officiers traitent ceux-ci produit un très mauvais effet. Que peuvent penser des Canadiens les soldats qui voient leurs officiers le bâton ou l’épée à la main sur eux, chaque fois que l’envie leur prend d’aller à terre. Les Canadiens sont obligés de porter ces messieurs sur leurs épaules dans les eaux froides, en se déchirant les pieds sur les roches, et, si par malheur pour eux, ils font un faux pas, ils sont traités indignement. Est-il de condition plus dure ? Enfin M. de Montcalm est d’un tempérament si vif, qu’il se porte à l’extrémité de frapper les Canadiens. Je lui avais recommandé instamment d’avoir attention que MM. les officiers des troupes de terre n’eussent aucun mauvais procédé envers eux, mais comment contiendrait-il les officiers, puisqu’il ne peut pas lui-même modérer ses vivacités ? Est-il d’exemple plus contagieux ? Voilà comment nos Canadiens sont menés. Ils mériteraient un traitement bien plus doux : ils n’ont jamais manqué de sentiment ; ils ont donné dans toutes les occasions des preuves surprenantes de leur bravoure ; ils font toutes les découvertes et les campagnes les plus pénibles ; si dans la quantité des vivres
il s’en trouve de mauvais, ils sont obligés de les manger, tandis que les troupes en ont qui sont bons ; ils abandonnent leurs terres et leurs familles pour la défense de la colonie ; ils épuisent la vigueur de leur tempérament à mener les bateaux pour le transport des troupes, approvisionner les armées et les postes, et cela sans marquer la moindre répugnance. Ils sont toujours prêts et d’une bonne volonté merveilleuse ; mais ils m’ont témoigné leur mécontentement, et il ne faut rien moins que leur aveugle soumission à tout ce que je leur commande pour que, dans bien des occasions, et principalement à Cbouaguen, plusieurs d’entre eux n’aient marqué leur sensibilité. Je puis, Monseigneur, vous assurer qu’ils se comporteront toujours avec le même zèle, par le soin que j’aurai de les piquer d’honneur et leur assurer un traitement plus doux dans la suite ”.
Un historien canadien ne peut lire sans un sentiment de sympathie cette chaleureuse apologie des siens. Yaudreuil, né et élevé au Canada, était canadien de cœur. Il aimait ce peuple loyal, simple dans ses mœurs, patient et courageux dans les épreuves, qui avait déjà subi de durs assauts et à qui tant de sombres jours étaient encore réservés. Et cette affection, ce dévouement dont il donna bien des preuves à nos pères, lui ont gagné le cœur de leurs descendants. Il a conquis la gratitude de notre race ; il est resté pour elle couronné d’une auréole, et la plume de nos écrivains n’a cessé d’entourer son nom de respect et d’honneur. Cependant la vérité a ses droits imprescriptibles. A la lecture des documents, des textes plus abondants et plus précis mis au jour depuis quelques années, l’histoire consciencieuse doit reconnaître que, si Yaudreuil eut souvent
raison de défendre les Canadiens injustement traités, il ferma trop fréquemment les yeux sur des fautes, des actes d’indiscipline, des malversations et des rapines, dont les auteurs étaient des enfants du sol, que ce seul titre ne suffisait pas à rendre habiles, compétents et honnêtes. Il ne faut donc pas oublier, en lisant les doléances réitérées de Vaudreuil, qu’il était imbu à un degré excessif du préjugé colonial, prompt à accueillir les récriminations contre les officiers et les troupes venus de France, faible pour ses alliés et ceux de sa femme, dont il comptait un grand nombre dans la colonie ombrageux et facile à circonvenir. Hâtons nous d’ajouter qu’en entendant la contre-partie, c’est-à-dire les plaintes des officiers supérieurs de l’armée, on doit se rappeler qu’ils n’étaient pas exempts d’un préjugé en sens inverse, le préjugé métropolitain trop disposé à ne pas tenir assez compte des talents, des aptitudes et de l’expérience coloniales.
Quelle part de vérité ou d’exagération y avait-il dans les accusations portées par le gouverneur au sujet des mauvais traitements infligés par les réguliers aux Canadiens ? Il est difficile de l’établir. Dans les transports, les portages, les marches à travers bois, les travaux de campement, que des officiers français se fussent parfois laissés aller à des actes d’emportement ; qu’il se fût rencontré parmi eux des caractères violents, capables de brutaliser un cmotier, un convoyeur, ou un milicien, on le croira facilement. Mais ces excès étaient-ils d’occurrence générale et habituelle, comme tendait à le faire penser la lettre du gouverneur 1 ?
1 — Il est peut-être à propos de citer ici ce passage d’une
Quant à l’affirmation que Montcalm lui-même s’était emporté jusqu’à frapper les Canadiens, elle n’est corroborée par aucune des pièces, lettres, mémoires et relations qui nous sont passés sous les yeux, et elle ne nous semble pas admissible.
Le gouverneur n’oubliait pas les sauvages dans son énumération de griefs contre Montcalm et ses officiers. “ Autant, disait-il, les Canadiens sont d’un caractère doux et soumis, autant les sauvages sont-ils susceptibles. Ils se sont plaints amèrement de la façon haute dont M. de Montcalm les a menés à Chouaguen. Sans mon frère, les sauvages, qui se voyaient obligés d’abandonner leur petit pillage à l’avidité des grenadiers, auraient pris un parti très contraire aux intérêts de la colonie. Tous les sauvages, et même les Abénaquis, Nipissingues et Algonquins, de Saint-François et de Bécancourt, qui de tout temps ont été nos plus fidèles alliés, n’hésitèrent pas à me dire, après la campagne de Chouaguen, qu’ils iraient partout où je les envoyerais pourvu que je ne les misse pas sous les ordres de M. de Montcalm. Cependant vous avez vu que j’en avais fait passer environ 600 à Carillon ; mais ils sont revenus plus pressés qu’ils ne l’avaient été ; ils m’ont
lettre de Montcalm à Lévis ; il s’agit du transport des troupes : “ Défense aux soldats et Canadiens d’avoir des disputes ensemble. Lorsqu’ils auront des démêlés, ils en rendront compte à celui qui commandera le bateau, et si le cas mérite attention, au commandant de division. Les soldats percheront, rameront et tireront à la cordelle, et porteront indistinctement avec les Canadiens, laissant cependant à ces derniers la direction et la conduite des bateaux, et exécuteront ce qu’ils leur demanderont pour la manœuvre.” ( Lettres du marquis de Montcalm , p. 13).
dit positivement qu’ils ne pouvaient supporter les vivacités de M. de Montcalm ; il n’a voulu écouter aucune de leurs représentations ; en vain les chefs lui proposaient d’aller en parti (sur les connaissances qu’ils avaient du lac Saint-Sacrement) dans les lieux où ils seraient le plus à portée de frapper ou de faire des prisonniers : il ne voulait pas les écouter.” Pour quiconque eût été au courant des circonstances, ce sérieux et long exposé des torts de Montcalm envers messieurs les sauvages eût paru vraiment risible. Après Chouaguen, Montcalm avait essayé de restreindre la curée de ces incommodes auxiliaires, et d’arracher à leur fureur les prisonniers anglais qu’ils voulaient massacrer. Il y avait mis à la fois de l’adres3e et de l’énergie. Et ils avaient dû reculer, en grondant comme des dogues irrités, devant cette énergique attitude, à laquelle, avouons-le, nos chefs militaires ne les avaient pas assez habitués jusque-là. Que quelques-uns de ces pillards et de ces massacreurs, dont la cupidité et la soif de carnage avaient été mal assouvies, eussent porté à Ononthio leurs récriminations, c’était naturel. Mais que le gouverneur en prît texte pour dénoncer au ministre le général soucieux de la discipline et de l’honneur du nom français, cela devait étonner. De même à Carilloo, Montcalm avait dû successivement cajoler et commander, mettre en jeu, tour à tour, la diplomatie et l’autorité, pour déterminer les sauvages aux reconnaissances les plus utiles à l’armée dont il était le chef. Eien de plus capricieux, de plus instable, de plus ingouvernable que l’humeur et les dispositions de ces guerriers indigènes, fourbes, menteurs, superstitieux et indisciplinés. Il faut lire dans le journal de Bou-
gaiuville le récit des fluctuations qui précédèrent le départ du parti commandé par M. de la Perrière. “ Nous avons maintenant 600 sauvages, écrit-il. On tient conseil pour les envoyer en détachement ; mais c’est une opération longue que de les déterminer. Il en coûte force eau-de-vie, équipements, vivres, etc. Ce détail ne finit pas et il est très fastidieux Le lendemain, on tombe enfin d’accord de partir le soir. Mais quelques Iroquois, depuis deux jours en découverte, reviennent avec sept chevreuils, invitent “ leurs frères à faire festin, et voilà le parti relâché. A demain le départ ”. Le 15, nouveau contre-ordre. “ Les sauvages qui devaient partir ce soir ne partent plus ; la destination même du détachement est changée ”. Au lieu de se diviser en deux bandes pour suivre des directions voisines, “ ils veulent aller tous ensemble et par le lac Saint-Sacrement... On dit que le départ est fixé à cette nuit. Mais c’est un on-dit, et le caprice des sauvages est bien de tous les caprices possibles le plus capricieux ” 1. Pour le succès des opérations, il était important que ces auxiliaires utiles mais dangereux apprissent un peu à obéir, et reçussent quelques leçons de discipline. Sans doute il fallait y mettre des formes. Montcalm devait bientôt, si l’on en croit des témoignages dignes de foi, passer maître dans l’art de manier ces esprits farouches et mobiles. Et dès cette première campagne, il semblait avoir assez bien réussi à les dominer, à leur inspirer du respect et de l’admiration. En tout état de cause, le passage de la lettre de Vau-
1 Journal de Bougainville , 3 2—16 septembre 1756; la
Jeunesse de Bougainville, p. 49.
dreuil, relatif au mécontentement des sauvages, dénotait chez son auteur beaucoup d’aveuglement, de crédulité, ou de malveillance.
Le réquisitoire du gouverneur se terminait comme suit : “ Je maintiendrai toujours la plus parfaite union et intelligence avec M. le marquis de Montcalm ; mais je serai obligé, la campagne prochaine, de prendre des arrangements pour que nos Canadiens et sauvages soient traités avec le ménagement dont leur zèle et leurs services les rendent dignes.”
Nous avons longuement cité et commenté cette lettre du 23 octobre 1756, parce que jusqu’ici nos historiens canadiens ne l’avaient point signalée, et qu’elle est très importante, en ce qu’elle révèle l’état d’esprit du gouverneur à ce moment. Il n’y avait guère plus de cinq mois que Montcalm était arrivé au Canada, et Vaudreuil lui avait déjà voué une aversion profonde, dont les dénonciations que nous venons de lire étaient la preuve manifeste. Moutcalm, de son côté, s’était promptement formé du gouverneur une opinion défavorable ; il le jugeait médiocre et vaniteux, suspectait sa sincérité, et ressentait pour son caractère une antipathie qui, malheureusement, devait croître de jour en jour.