CHAPITRE VI
L’automne de 1756 — Correspondance de Montcalm avec sa
famille — Les fourrures de madame de Montcalm La
claustration hivernale Ambassade iroquoise Voyage à
Québec, en janvier 1757 Réunions sociales Mariages
d’officiers et de soldats Maladie deM. de Vaüdreuil
Retour à Montréal Escarmouches près de Carillon
Cne expédition d’hiver contre le fort William-Henry
Froissements entre Montcalm et Vaudreuil Explications aigres douces Résultats de l’expédition Droiture
de Montcalm. — Le carnaval de 1757 à Montréal Retour
du printemps Une lettre intéressante de Montcalm à
sa femme La prochaine campagne Pénurie d’approvisionnements Arrivée des secours de France.
Durant tout cet automne de 1756, Montcalm avait fidèlement correspondu avec sa famille. Il écrivait tantôt à madame de Montcalm, tantôt à madame de Saint- Vér an, tantôt à madame du Boulay. Au milieu de ses mouvements militaires, on le voit, non sans un singulier intérêt, s’occuper de menus détails d’ordre matériel. Ainsi le 18 septembre, du camp de Carillon, il demande à sa mère de faire pour lui certains achats : “ Je vous joins, lui écrit-il, un mémoire de quelques provisions que je désire de Montpellier ; je vous prie de voir à ce qu’elles soient bien conditionnées, bien emballées, et adressez le tout au sieur Gradis, banquier à Bordeaux. Il faut que ces effets lui soient rendus au premier février au plus tard, et je souhaite fort n’en avoir pas besoin. Mais quand même il y aurait paix et
que je m’en reviendrais, envoyez-moi toujours, je m’en déferais ici : marquez-moi le prix. Ne doutez pas de mon respect ni de mon amitié, ma mère. J’embrasse la très chère et ma fille. S’il vous revenait que ma santé n’est pas trop bonne, soyez tranquille. J’ai écrit aux ministres et à Paris que les fatigues l’altèrent et qu’il faut espérer que l’hiver la rétablira. Il faut toujours écrire ainsi. C’est la sciatique d’un général d’armée. — Envoyez-moi le compte de ce que cela coûtera en cas (que) je voudrais revendre.” Montcalm voulait évidemment tranquilliser sa mère et sa femme au sujet de sa santé, mais en réalité les fatigues de la campagne l’avaient rudement éprouvée. L’aide de camp du général, Bougainville, informait son frère, quelques semaines plus tard, que la santé de son chef était “ fort dérangée ? ” Ce dernier écrivait lui-même à M. de la Bourdonnaye, son beau-frère, le 26 septembre : “ Ma santé est assez bonne mais elle a besoin de repos, car elle s’épuise par le travail.” De retour à Montréal, au commencement de novembre, il envoya à ses chères absentes les dernières nouvelles, avant la séquestration hivernale. Dans sa lettre du 3 novembre à sa femme, il disait r “ J’ai quitté l’armée le 27 octobre pour venir conférer avec M. le marquis de Yaudreuil avant le départ des derniers bâtiments. M. le chevalier de Lévis, chargé de replier l’armée, doit décamper du 10 au 15. Le fort de Carillon sera alors en état de recevoir la garnison. Les sauvages des pays d’en haut paraissent redoubler d’affection depuis la prise de Chouaguen ; les provinces qui avoisinent la Belle-Rivière sont désolées par nos partis... Je passerai mon hiver avec le chevalier de Lévis, qui est bien mon ami. Dites à Monsieur d&
Mirepoix 1 qu’il fait toute ma douceur, et il n’y a nul compliment à cela. Je ne suis pas sans sujets d’humeur, mais je n’en prends pas. Embrassez ma mère mes filles, aimez-moi tendrement. Au lieu d’un baril d’anchois et un d’olives doublez cette provision. Je vous adore ma très chère et je serai au comble de mes vœux de vous rejoindre en octobre 1757. Ainsi soit.”
Cependant la saison rigoureuse s’avançait. Il fallait clore les paquets pour la France. Et Montcalm envoyait à sa mère un dernier mot d’affection pour l’année 1756 : “Je vais donc être, ma mère, six à sept mois sans vous écrire. Aussi quoiqu’il n’y ait que quelques jours que j’aie écrit à madame de Montcalm, je veux aussi vous renouveler les assurances de ma respectueuse tendresse. Ma santé est bonne, et j’espère que le repos de l’hiver dont j’avais grand be-oin me fera grand bien. Tout ce qui est avec moi est en bonne santé. Je compte passer mon hiver ici sauf un mois que j’irai passer à Québec lorsqu’on pourra voyager sur les glaces. J’embrasse tendrement la très chère, ma fille et notre cher Massillan. M. de la Corne envoie six belles queues de martre à Madame de Montcalm ; si elles arrivent à bon port à Paris, la très chère aura un manchon. Une autre année, je songerai à en envoyer un à ma fille ; mais j’aimerais mieux lui porter”2. Le même jour il
1 — Charles-Pierre Gaston-François de Lévis, marquis, puis duc de Mirepoix, né en 1699, était le cousin du chevalier de Lévis Après avoir été ambassadeur à Vienne en 1737, lieu¬
tenant-général en 1744, ambassadeur à Londres en 1749, il avait remplacé le duc de Richelieu dans le gouvernement du Languedoc en 1756.
2 — Lettre à madame de Saint- Véran, Montréal, 9 novembre
adressait à madame du Boulay quelques lignes où il était encore question du manchon de madame de Montcalm : “ Le frère de l’abbé de la Corne 1 lui envoie six belles queues de martre pour faire un manchon à madame de Montcalm. Si elles arrivent et qu’il vous les remette je vous prie de lui faire bien des remerciements de ces politesses Après Chouaguen et la campagne du lac Ontario, après les opérations du lac Cbamplain, la formation et la levée du camp de Carillon, la mise eu action des troupes, après les préoccupations militaires, les soucis et les sollicitudes du général d’armée, on aime à voir l’époux et le père se réjouir à la pensée que sa femme et sa fille pourront faire admirer bientôt dans les cercles de Montpellier leurs belles fourrures canadiennes.
Le 23 novembre, Montcalm écrit dans son journal : “ Les trois derniers bâtiments pour la France, savoir : V Abénaquise, frégate du roi, le Beauharnois et les Deux-Frères , vaisseaux marchands sont enfin partis avec les derniers paquets pour la Cour. Le 15 un vent de nord-est et de la neige avaient fait craindre qu’ils ne fussent forcés d’hiverner dans les glaces ”. Et main-
] — Joseph-Marie de la Corne, né à Verchères en 1715, fils de Jean-Louis de la Corne, sieur du Chapt, et de Marie Pécaudy de Contrecœur. Ordonné prêtre à Rennes vers 1738, il revint au Canada et tut curé de St-Michel. En 1747, il reçut la dignité de chanoine de Québec, et en 1750 il passa en France, comme député du chapitre, et y demeura jusqu’à sa mort en 1779. ( Notes historiques sur le chapitre de la cathé. drale de Québec, par Mgr Edmond Langevin, Montréal, 1874.; — Le frère de l’abbé de la Corne, dont il est ici question, devait être Luc de la Corne, sieur de Chapt et de St-Luc, capitaine dans les troupes de la marine.
MONTCA.LM
tenant c’est fini ; pendant des mois et des mois, plus de communications avec la mère-patrie, plus de nouvelles de la famille et des amis lointains.
Comme nous l’avons vu, Montcalm devait passer l’hiver à Montréal, sauf un voyage à Québec pour donner un coup d’œil aux troupes cantonnées dans ce gouvernement, sous le commandement et la juridiction de M. de Bourlamaque. Il écrivait souvent à ce dernier, soit pour les besoins du service, soit pour occuper ses moments de loisir. Dans une lettre datée du 24 novembre, il lui parlait de deux officiers des troupes de Montréal, à qui il avait permis de descendre à Québec, et il faisait à ce propos les observations suivantes : “ J’ai permis à M. de Solvignac, ainsi qu’à M. de La Mothe, du régiment de Béarn, d’aller passer quelque temps à Québec, tous les deux pour leur plaisir ; le premier parce qu’il est recommandé à M. l’intendant, le second, pour faire sa cour à madame de Beaubassin, quoiqu’il m’ait parlé de sa santé. J’ai permis aussi à M. d’Alerac, parent de M. l’archevêque de Bordeaux, pour être entre les mains d’Arnoux ; 1 il y a de l’étoffe en lui pour faire un joli sujet. Cependant, avec un air et des propos qui vous séduiront, c’est une mauvaise tête ; je lui ai promis 2 de m’occuper de sa santé, de le former et de lui faire tâter de la prison. Quant à présent, il est totalement aux ordres d’Arnoux, et s’il ne se conduit pas très bien, sur les plaintes d’Arnoux, mettez-le moi en prison. Si je permets à d’autres d’aller à Québec, je
1 — Chirurgien-major des troupes.
2 C’est-à-dire “ J’ai promis à l’archevêque de Bordeaux.’’
Il me semble que c’est le sens le plus naturel.
vous écrirai ; je ne doute pas que ces messieurs, dans les vingt-quatre heures ne vous rendent leurs devoirs ; s’ils y manquaient, je ne suis pas en peine que vous les mettiez dans la règle. S’ils profèrent le seul mot de logement pour Québec, faites-les repartir, tout comme s’il y avait la moindre chose à dire à leur conduite”. Puis après avoir parlé de diverses questions de discipline et de conduite pour les troupes, Montcalm ajoutait : “ M. le chevalier s’amuse fort ici. Il passe sa vie avec sa société chez Madame de Pénisseault. Il a été d’un grand souper chez M. Martel. Pour moi, je joue au trictrac, et je fais whist chez mon général, Madame Varin, îarement, madame d’Eschambault Dans une autre lettre, écrite le lendemain à Bourlamaque, nous trouvons cette note : “ Je vous prie, monsieur, de dire à M. de Solvignac que M. l’Intendant paraît craindre que le séjour de l’hiver à Québec, ne fût dispendieux. Aussi quand lui et M. de La Mothe auront passé le temps des plaisirs à Québec, il faudra bien songer à venir faire carême dans ce triste gouvernement de Montréal pour, suivant les règles, faire Pâques avec son curé Les dernières semaines de 17o6 furent marquées par une ambassade solennelle des Cinq-Nations. Le 27 novembre au soir, arrivait un premier détachement de cent quarante Onnontagués et Goyogouins, y compris les femmes et les enfants. Car nos tribus indiennes ne se bornaient pas à un seul porte-parole, dans ces missions diplomatiques auprès des gouverneurs. Généralement toute une bande venait assister aux conférences avec Ononthio. L’ambassade fut reçue une première fois par M. de Vaudreuil, le 28 novembre, à trois heures de l’après-midi ; MM. de Montcalm et de Lévis étaient
présents. L’orateur sauvage, qui prit la parole, après les compliments d’usage, et l’annonce d’un second détachement composé de Tsonnontouans et d’Ouneyouts, manifesta discrètement sa surprise de ce que la députation n’eût pas été reçue avec le cérémonial habituel. Les envoyés iroquois étaient d’ordinaire l’objet d’une étiquette spéciale. On chargeait un interprète d’aller au devant d’eux pour leur offrir des branches de porcelaine de la part du gouverneur, et on les saluait de cinq coups de canon. M. de Yaudreuil dut leur expliquer qu’il y avait un malentendu quant à la date de leur arrivée à Montréal. Ils furent bientôt suivis par les délégués Tsonnontouans et Onneyouts, et pendant tout le mois de décembre il y eut une série d’audiences et de cérémonies que Montcalm raconte au long dans son journal. “ Cette ambassade coûtera fort cher au roi, écrit-il, mais ce sont des dépenses inévitables et nécessaires.” Les “ ambassadeurs ” étaient les hôtes d’Ouonthio, et il fallait les fêter plantureusement. Un de leurs porte-parole, faisant allusion au retard de leur voyage, insinua adroitement “ qu’ils n’avaient compté ne rester que quatre jours, qui pourraient bien devenir quatre mois, mais qu’heureusement ils étaient chez un bon père qui ne les laisserait pas manquer.” Cette importante délégation montrait quelle impression avait produite sur les tribus indigènes la victoire de Chouaguen et le succès des armes françaises durant la dernière campagne. Outre les Iroquois des Cinq-Canton3 et leurs frères domiciliés, des députés Népissings, Abénaquis, Algonquins, Poutéouatamis et Outaouais prirent part aux conseils tenus alors à Montréal. On considéra cette ambassade comme la plus mémorable que l’on eût
vue jusque là, soit par le nombre des délégués, soit par l’importance des questions débattues 1.
Les audiences ne prirent fin que le 29 décembre ; et le 31 M. de Yaudreuil partait avec M. de Levis pour Québec. Montcalm passa le Jour de l’An à Montréal, après avoir, les jours précédents, reçu en audience les chefs de guerre du Sault Saint-Louis, venus pour le complimenter. Puis le 3 janvier, il alla rejoindre le gouverneur dans la capitale de la Nouvelle-France 2. Il n’y était demeuré que quelques jours, à son arrivée, le printemps précédent. Cette fois il y revenait dans la saison la plus brillante et la plus gaie, au point de vue des relations sociales. La présence de MM. de Yaudreuil, de Montcalm et de Lévis donna lieu à toute une série de fêtes et de réceptions. Naturellement le fastueux Bigot se distingua par sa splendeur. “ M. l’intendant, écrit Montcalm, a tenu un très grand état e t y a donné deux très beaux bals, où j’ai vu plus de quatre-vingts dames ou demoiselles très aimables et très bien mis es. Québec m’a paru une ville d’un fort bon ton; et je ne crois pas que, dans la France, il y en ait plus d’une douzaine au-dessus de Québec pour la société ; car d’ailleurs, il n’y a pas plus de douze mille âmes”. Malheureusement, dès ce second séjour, il eut à y constater un mal social dont les ravages devaient devenir désastreux. Le jeu, et un jeu excessif, était à l’ordre du jour. Montcalm exprime ainsi dans son
1 — Journal des Campagnes de M. de Lévis, p. 80.
2 — ‘‘Je partis à 8 heures (le 3 janvier) pour Québec avec M. le marquis de Montcal m, M. le chevalier de Montreuil, aidemajor-général et M. Marcel, aide de camp. Nous y arrivâmes le 5 à neuf heures du soir.” ( Journal de Malartic, p. 94.)
journal le déplaisir qu’il eu éprouve : “ Le goût décidé de monsieur l’intendant pour les jeux de hasard, la complaisance outrée de M. le marquis de Vaudreuil, les ménagements que je n’ai pu me dispenser d’avoir à deux hommes dépositaires de l’autorité du roi, ont été cause que l’on a joué indécemment les jeux de hasard, et même les plus désavantageux, comme le pharaon. Plusieurs officiers s’en repentiront pendant longtemps, comme M. Marin, lieutenant en second dans le bataillon de la Reine, qui, outre beaucoup d’argent comptant, a perdu cinq cents louis. La générosité française n’a pas permis que cet officier fut en peine vis-à-vis ceux de la colonie qui les lui avaient gagnés; et M. de Roquemaure, lieutenant-colonel, a eu le bon procédé de faire prêter l’argent et d’en répondre ”. Cette question du jeu reviendra ultérieurement.
A Québec, Montcalm eut à s’occuper d’un autre sujet, celui des mariages contractés par les militaires. Il y avait déjà porté son attention, avant son départ de France, en étudiant les instructions données à M. de Dieskau, qui devaient aussi lui servir de direction. “ Il parait, avait-il écrit dans un mémoire au ministre, que l’intention de SaMajesté est que l’on permette aux soldats qui voudront défricher des terres de rester en Canada. Je pense que dès à présent on peut leur permettre de se marier dans la colonie, pourvu que ce soit avec l’approbation du gouverneur général, qu’ils continuent leur service jusqu’au temps du retour de leur corps en France, et que ce soit pour y défricher des terres ou pour y exercer des métiers utiles dont on y manquerait; car il est en même temps du bien de la colonie de ne pas donner permission pour tout mariage où l’un
de ces deux objets ne serait pas rempli : ” Après son arrivée ici, nous avons vu que, dans son instruction aux lieutenants-colonels, il engageait ceux-ci à favoriser les mariages de leurs soldats avec des filles d’habitants. Ces encouragements avaient produit un bon résultat, et Montcalm s’en réjouissait dans son journal : ‘ Les soldats de nos régiments contractent beaucoup de mariages, ce qui est utile à la colonie.” Quelque temps après le général pourra écrire au ministre : “ J’ai cru que je ne pourrais rien faire de mieux dans l’intérêt du royaume et de la colonie que de favoriser les mariages des soldats. Aussi l’hiver de 1755 à 1756, il n’y a eu que sept mariages de soldats, et celui-ci quatre-vingts. Je prends la liberté de vous représenter que lorsque le Roi retirera ses troupes du Canada, il faudrait que Sa Majesté donnât une petite gratification à tous les soldats qui voudraient s’y établir et se marier... Nous en laisserons la plus grande partie. Ce serait d’excellents colons, de braves d fenseurs delà Nouvelle-France ”1. C’était la politique si énergiquement inaugurée par l’intendant Talon, en favorisant l’établissement au Canada des soldats du régiment de Carignan, c’était cette politique intelligente et patriotique dont la tradition se maintenait après un siècle.
Mais il y avait aussi les mariages des officiers, et sur ce point Montcalm n’était pas parfaitement satisfait. Quelques-uns s’étaient mariés sans la permission de leur famille, et cela pouvait entraîner des conséquences fâcheuses, voire même l’exhérédation ; il était donc plus sage de refuser l’autorisation aux officiers en puissance
1 — Montcalm au ministre , 24 avril 1759.
paternelle. Montcalm donna un ou deux mémoires sur cette question au gouverneur général 1 . Dans une lettre ultérieure qu’il écrivit à M. d’Argenson, nous lisons ce qui suit : “ J’ai trouvé de la disposition dans nos officiers à faire des mauvais mariages, qui n’étaient pas plus avantageux pour l’intérêt politique de la colonie que pour celui du Roi même. M. de Yaudreuil m’avait paru les favoriser ; il est entouré de parents de petite extraction. J’ai remis, à cette occasion, à monsieur le marquis de Vaudreuil un mémoire. Il a paru approuver ma façon de penser. Les difficultés que j’ai faites pour accorder les permissions ont empêché le mariage de deux jeunes lieutenants mineurs et en puissance de père, qui ne consultaient que leur passion, et ont arrêté beaucoup de pareils projets. Je n’ai accordé la permission qu’à M. de Parfouru, capitaine au régiment de Languedoc qui a fait un mariage médiocre, mais auquel son père l’avait autorisé, et un chevalier de Douglas, capitaine au même régiment, qui a épousé une demoiselle de condition, très bien apparentée dans la colonie, ayant une fortune honnête ”. 2
Montcalm remit aussi au gou verneur pendant son séjour à Québec, un important travail sur “ ce qu’on pourrait faire avant la campagne et pendant le cours
1 — Lettres de Bourlamaque , p. 136; Journal de Montcalm , p. 146.
2 — Montcalm à d'Argenson, 24 avril 1757 — Arch. prov. Man. N. F., 2ème série, vol. XIII — M. de Parfouru avait épousé une demoiselle de Couague dont il sera question plu» loin ; et François-Prosper Douglas avait épousé Marie-Char' jotte de LaCorne, fille de Louis de Chapt de LaCorne, chevalier, seigneur de Terrebonne. Elle n’avait que quinze ans.
de la campagne avec des modèles d’échelles portatives s’emboîtant les unes dans les autres, et des bateaux portant des canons de 12 pour aller attaquer les barques anglaises sur le lac Saint-Sacrement.”
Montcalm passa tout le mois de janvier à Québec. Vaudreuil en repartit le 26 et tomba dangereusement malade d’une pleurésie aux Trois-Rivières. On craignit pour ses jours. Mgr de Pontbriand le recommanda aux prières publiques, et ordonna une exposition du Saint- Sacrement et une procession, pour obtenir sa guérison. L’inq uiétude fut grande dans la colonie, au sujet du gouvernement, advenant la mort de son chef. Montcalm, témoin de ces alarmes, les jugeait excessives, dans son for intérieur, et confiait cette impression à son journal : “ Les gens peu instruits, y notait-il, ont été fort inquiets et fort embarrassés de ce que deviendrait le gouvernement de la colonie, dans le cas delà perte de M. le marquis de Vaudreuil.” Il pouvait bien estimer l’homme privé, mais il faisait déjà bon marché de l’homme public. Cependant le gouverneur se rétablit, et vers le milieu de février, il put se rendre à Montréal, où Montcalm, était revenu dès le commencement de ce mois 1.
Durant sa station forcée aux Trois-Rivières, M. de Vaudreuil avait reçu des nouvelles d’une rencontre entre un parti anglais et un parti français, près de
1 — L9 marquis de Vaudreuil est arrivé assez bien rétabli de sa maladie, et aussi bien en état de travailler qu’auparavant, c’est-à-dire faire peu de chose.” (Journal de Montcalm , 15 février 1757). On a ici un piquant échantillon de la. causticité de Montcalm.
Carillon. Le fameux capitaine Rogers 1 était parti de William-Henry pour faire une reconnaissance vers St- Frédéric, en évitant, par un détour au milieu des bois et des montagnes, le fort de Carillon. Il rencontra le 21 janvier un convoi d’une dizaine de traîneaux, venant de ce dernier endroit, en captura trois et fit prisonniers sept des dix-sept hommes d’escorte. Les autres s’échappèrent et allèrent donner l’alarme à Carillon. M. de Lusignan, qui y commandait, envoya aussitôt un détachement de cent soldats, de quelques volontaires canadiens, de tous les cadets de la colonie et d’une bande d’Outaouais. M. de Basserode, capitaine de Languedoc, commandait cette troupe ; les sauvages avaient à leur tête un de nos renommés partisans, Charles de Langlade. Ce parti s’embusqua dans les bois sur la route par où devait repasser celui de Rogers. Vers trois heures de l’après-midi les Anglais parurent et furent accueillis par une décharge meurtrière. Rogers parvint à gagner une éminence où il soutint le feu des Français jusqu’à la nuit. Il réussit à s’échapper à la faveur des ténèbres en laissant un grand nombre de morts et de prisonniers 2 .
1 — Robert Rogers, né dans le New-Hainpshire, après avoir fait très probablement la contrebande entre la Nouvelle- Angleterre et le Canada, était devenu l’un des plus hardis coureurs des bois et partisans de l’époque.
2 — Les relations anglaises disent 14 morts et 6 prisonniers ; les relations françaises, une quarantaine de morts et huit prisonniers, ce qui paraît très exagéré. Quatre des sept prisonniers faits le matin par Rogers lurent délivrés et les trois autres furent tués dans le combat. Les Français perdirent huit hommes et eurent dix-huit blessés, dont M.de Basserode.
M. de Vaudreuil avait hâté son retour à Montréal, parce qu’il voulait organiser une de ces expéditions d’hiver dont les Canadiens étaient coutumiers. Il avait conçu le projet d’envoyer un parti de guerre tenter un coup de main contre le fort de William-Henry, à la fête du lac Saint-Sacrement. Cette expédition fut malheureusement l’occasion de nouveaux dissentiments entre Vaudreuil et Montcalm. Il parut à celui-ci que le gouverneur voulait mettre en relief les troupes de la colonie et les miliciens, au détriment des bataillons réglés. Ceux-ci ne figuraient dans le parti que pour une proportion infime ; aucun de leurs officiers supérieurs n’avait été admis au commandement, réservé au frère du gouverneur, M. de Rigaud, qui avait sous lui, comme lieutenant, M. de Longueuil. MM. Dumas, Le Mercier et de Lotbinière étaient les principaux officiers d’état-major, avec le seul M. de Poulhariez, capitaine de grenadiers au Royal-Roussillon, placé à la tête des piquets de réguliers. Montcalm avait offert d’aller de sa personne jusqu’à Carillon ; il avait proposé comme chef de l’expédition soit M. de Lévis, soit M. de Bourlamaque ; il avait exprimé l’avis qu’un détachement peu nombreux serait préférable pour l’objet qu’on avait en vue 1. Ses offres et ses représentations avaient été vaines. Le gouverneur semblait désireux de le tenir à l’écart et de ne lui communiquer que le plus tard possible le détail de l’opération projetée. Dans l’entourage de Montcalm cette manière d’agir provoquait bien des murmures. L’aide de camp du général écrivait : “ M. le marquis de Montcalm a fait plusieurs fois et par
1 — Journal de Montcalm , pp. 152, 155.
écrit toutes les représentations que sa charge et les ordres du Loi le mettent en droit de faire, et auxquelles la conduite présente ne donne que trop lieu. Mais ses discours ont le sort des prédictions de Cassandre, et on ne lui fait pas l’honneur de le consulter. C’est le public qui, le plus souvent, l’instruit des opérations de guerre arrêtées par le marquis de Vaudreuil V’ L’aide de camp n’était ici que l’écho des sentiments de son chef. Montcalm éprouvait un très vif déplaisir, qu’il épanchait librement dans son journal: “Ce détachement, y disait-il, paraît avoir été imaginé par un esprit de prévention, de cabale et de jalousie contre les troupes de terre, dont on n’a pas jugé à propos d’employer les officiers supérieurs, ni l’ingénieur, malgré les représentations réitérées du marquis de Montcalm. L’objet n’en paraît pas assez déterminé ni assez sûr pour répondre à la fatigue et à la grande dépense qui en résultera, et la consommation des vivres, dans les circonstances où l’on est d’en manquer, peut occasionner la perte de cette colonie, si milord Loudon s’assemble de bonne heure. Ces représentations ont été faites au marquis de Vaudreuil, qui n’a été touché que de donner un gros détachement à son frère, de compter pour le succès sur l’intelligence de M. Dumas, sur la bonne fortune et les miracles qui jusqu’à présent ont conservé le Canada malgré les fautes que l’on ne cesse de faire. Ce détachement coûtera au moins deux cent mille écus, et suivant beaucoup de personnes sa dépense sera d’un million, ce qui ne surprendrait pas par la mauvaise administration et économie, et l’attention où l’on est
1 — Journal de Bougainville , du 6 au 16 février 1757.
toujours d’enrichir des particuliers aux dépens du roi.” Dans une longue lettre datée du 20 février, Montcalm faisait aussi à Bourlamaque ses confidences : “ Nos officiers et soldats marchent avec le plus grand zèle. J’ai fait hier la revue de notre détachement (les piquets des bataillons) à Laprairie, et j’y ai donné à dîner, et je vous dirais, si je vous faisais la relation d’un autre> avec autant de profusion que de magnificence, à deux tables servies également, faisant trente-six couverts. Et je joins copie des instructions que j’ai cru devoir remettre à M. de Poulhariez... M. de Rigaud m’a assuré qu’il ne savait rien, il me l’a aisément persuadé ; il m’a ajouté qu’on lui donnerait ses instructions cachetées pour être ouvertes à hauteur de St-Jean ou St-Frédéric. Si cela est, c’est du style de marine transplanté sur terre 1. Comme j’avais beaucoup écrit je n’avais plus rien à dire, aussi ne m’a-t-on rien dit. J’ai une lettre du 12 qui constate par écrit notre bonne volonté et le refus qu’on en a fait ; cela m’était nécessaire pour diminuer un peu la surprise où le Roi et son ministre pourront être que deux jeunes et vigoureux officiers supérieurs remplis de bonne volonté n’eussent pas marché. Ce n’est pas que dans le fond de l’âme je n’en sois bien aise pour vous autres ; mais je suis nommément en état de vous rendre justice auprès de M. le comte d’Argenson, et je l’avais à cœur et je puis en être
1 — Dans la marine, on donnait souvent aux chefs d’escadre ou aux capitaines de vaisseaux des instructions cachetées qu’ils ne devaient ouvrir qu’en pleine mer. Vaudreuil était officier de marine, et c’est ce qui explique la boutade de Montcalm.
dédit1”. Montcalm se défiait évidemment de Vaudreuil. Le jour même où il écrivait ainsi à Bourlamaque, le gouverneur lui communiqua enfin ses instructions, données à son frère Rigaud, et dont celui-ci ne devait prendre connaissance qu’en route. Et Mont, calm inscrivait cette note dans son journal : “ M. le marquis de Vaudreuil a communiqué à M. le marquis de Montcalm ses instructions, pour lesquelles il paraît qu’il a adopté toutes les réflexions de ce dernier contenues dans sa lettre du 7 et dans son mémoire du 12, à la différence que, pour ménager les hommes et les vivres, le marquis de Montcalm ne voulait que sept à huit cents hommes au plus, au lieu qu’il en marche dix-huit cents avec les sacs. Dieu veuille qu e cela ne nuise pas aux opérations de la campagne
Malgré le mécontentement qu’il éprouvait des procédés du gouverneur, Montcalm n’avait rien négligé de ce qui dépendait de lui pour assurer le succès de l’expédition. Il avait composé avec un soin spécial les piquets tirés des bataillons, et ses instructions au capitaine Poulhariez ne respiraient que le bien du service. Elles “ portaient que, ce détachement devant être avec les troupes de la marine, il devait chercher à se distinguer ; qu’en toute occasion il (M. de Poulhariez) devait lui-même obéir à M. de Rigaud, ainsi qu’à M. de Longueuil ; que si cependant il s’agissait de dire son avis dans le cas d’affaires importantes, il le devrait faire par écrit. De prendre garde qu’on ne pût reprocher en aucun cas aux troupes d’avoir molli ou penché du côté
1 — Lettres de Bourlamaque, p. 142.
timide ; enfin de bien vivre, et dans la plus grande union, avec la colonie ” 1
Tous ces désagréments au sujet de l’expédition contre William-Henry aboutirent à une explication, provoquée par Montcalm, entre lui et le gouverneur, et qu’il raconte comme suit dans une sorte de post-scriptum à la lettre qu’il écrivait le 20 février à Bourlamaque : “ Le dimanche au soir, depuis ma lettre écrite, M. de Yaudreuil m’a envoyé par son secrétaire ses instructions pour M. son frère, et de suite je lui ai communiqué l’instruction de M. de Poulhariez, dort j’avais une copie toute faite; jusque et inclus l’article marqué dans votre copie par une croix. Cela a donné lieu après dîner à une très longue conversation, où je souhaite pour le bien du service que sa conduite à venir me prouve la vérité de ses paroles ; pour moi je lui ai parlé avec vérité et fermeté, sans nommer personne de ceux qui s’occuperaient, pour mériter sa confiance, à détruire celle qu’il pourrait avoir en moi, de la nécessité où j’étais de lui faire part de mes réflexions et de mes opinions ; mais que, en même temps, il me trouverait toujours porté à l’aider des moyens pour les succès, lors même que son opinion, qui doit toujours prévaloir, serait différente de la mienne ; mais que j’osais me flatter que la confiance dont M. le garde des sceaux m’avait flatté semblait me devoir faire espérer qu’il me communiquerait plus à l’avance ses projets, et que, si la connaissance du pays, de ses ressources, du genre de
1 — Mémoire du Canada , (Manuscrit de la bibliothèque impériale de St-Pétersbourg). Nous donnerons plus loin quelques détails au sujet de ce manuscrit.
guerre lui donnait une supériorité dans ses vues, il devrait croire que je pourrais le seconder dans les détails et dans les moyens. Cette explication est passée assez honnêtement et a fini par une proposition de manger un mufle d’orignal après demain. Je lui ai dit aussi qu’il ne devait pas trouver extraordinaire la chaleur que j’avais mise pour offrir vos services et les miens, que j’approuvais son choix ; mais que je me devais et à vous autres, Messieurs, de ne laisser aucune équivoque sur notre zèle, et que je lui saurais gré d’en rendre compte au ministre, et d’y ajouter même que j’en avais eu de l’humeur qui n’avait rien ralenti de mon zèle pour le succès.”
L’expédition commandée par M. de Eigaud fut aussi heureuse qu’on devait l’espérer. Car un optimisme aveugle seul aurait pu compter sur la prise d’une place forte comme William-Henry par un coup de main. Le détachement, marchant en quatre divisions, partit de St-Jean, les 20, 21, 22 et 25 février1. Le 5 mars,
1 — Journal de Montcalm , p. 154 Voici quel était l’équi¬
pement des troupes. On avait donné à chaque homme une capote, une couverte, un bonnet de laine, deux chemises de coton, une paire de mitasses, une culotte et un caleçon, deux écheveaux de fil, six aiguilles, une alêne, un batte-feu, six pierres à fusil, un couteau-bûcheron, un peigne, un tirebourre, un casse-tête, deux paires de chaussons, deux couteaux siamois, une paire de mitaines, un gilet, une demi-couverte à berceau, des nippes pour les souliers, deux paires de souliers en peau de chevreuil, une peau de chevreuil passée, deux colliers de portage, une traîne à chaque officier, une > traîne d’éclisse pour chaque soldat, une paire de raquettes un prélart pour chaque officier, et un prélart de quatre en quatre soldats, une peau d’ours. (Ibid).
toute la petite troupe était rendue à St-Frédéric où elle fit une halte de deux jours. Le 9 elle arrivait à Carillon, et elle y séjournait six jours à cause du retard dans les vivres et du mauvais temps. Le 15 elle se rendait au lac Saint-Sacrement. Le 16 elle s’engageait en cinq colonnes, sur le lac glacé, et arrivait le 18 à une lieue et demie de la place. M. de Eigaud aurait voulu lui livrer assaut et essayer de l’emporter par escalade, au moyen des échelles dont on était muni. Il en donna même l’ordre. Mais, après deux reconnaissances faites par MM. Poulhariez, Dumas, Le Mercier, de Raymond et Savournin, il en comprit l’impossibilité. La garnison du fort, composée de quatre à cinq cents hommes, avaient eu l’éveil, et le canon des remparts commença à tirer. Dans la nuit du 18 au 19 mars, M. de Rigaud essaya de faire incendier les barques et les constructions extérieures, mais vainement, les matières combustibles dont on se servit n’étant pas en bon état. Durant la journée du 19 on entretint contre l’ennemi un feu de tirailleurs. Et le soir on essaya de nouveau, avec succès, cette fois, de brûler les barques, les hangars, tout ce qui se trouvait hors de l’enceinte fortifiée. Bientôt la nuit fut illuminée par l’incendie dont William-Henry était entourée comme d’une ceinture flamboyante, devant laquelle pâlissaient les constellations qui scintillaient dans l’azur profond d’un ciel d’hiver.
Le 20 mars, un dimanche, M. de Rigaud fit contre la place une démonstration destinée à effrayer les Anglais. Tout le détachement défilant en ordre, avec ses échelles d’escalade, à l’extrémité du lac, vint s’arrêter en face du fort, hors de la portée des canons. Et M. Le Mercier fut chargé d’aller sommer la garnison de se rendre. ;Le
major Eyre, le commandant anglais, répondit qu’il entendait résister. Et nos troupes regagnèrent leur camp, après avoir dirigé contre la place un feu de mousqueterie. On brûla encore des hangars et un petit fortin. Le 21, une tempête de neige empêcha toute action. Le 22, on acheva l’œuvre destructrice. Il restait à brûler une barque percée pour seize canons, qui était encore sur le chantier. Un officier partisan, M. Wolf, réclama l’honneur d’aller y mettre le feu, sous le canon du fort. Il exécuta, avec vingt volontaires, cette entreprise hardie où furent tués deux soldats de Languedoc, et blessés trois soldats de Koyal-Roussillon, Languedoc et Béarn. Enfin, le 23, le détachement reprenait le chemin de Carillon, laissant derrière lui des monceaux de cendres et de ruines fumantes. Longtemps, sa longue colonne parut aux yeux de la garnison, qui contemplait ce spectacle du haut des remparts de William- Henry, comme un sombre et gigantesque serpent ondulant sur la surface immaculée du lac. On avait brûlé aux ennemis trois cent cinquante bateaux ; quatre barques armées, plusieurs galères à cinquante rames ; un fort de pieux et des hangars contenant quatre mille quarts de farine, des vivres de toute espèce, des fusils, des sabres, l’habillement de l’armée et des ustensiles de campagne ; plusieurs maisons ; les hôpitaux ; un moulin à planches et une énorme quantité de bois de chauffage et de construction \
1 — Vaudreuil au ministre, 22 avril 1757. — Au retour, la réflexion du soleil sur la neige frappa d’ophtalmie, pour deux ou trois jours, un tiers environ du détachement ; phénomène dont furent aussi victimes des soldats de Bonaparte dans les sables du désert, lors de l’expédition d’Egypte.
Les résultats de l’expédition étaient appréciables. Au cœur du plus rude hiver, à travers les glaces et les tempêtes, franchissant, raquettes aux pieds, des déserts de neige, bivouaquant à la belle étoile par un froid boréal \ nos intrépides partisans étaient allés, à soixante lieues, frapper sur l’ennemi un coup qui lui infligeait des pertes immenses, et lui enlevait tout le fruit de ses vastes préparatifs pour les opérations sur le lac Saint-Sacrement. Ses mouvements se trouvaient paralysés de ce côté, d’ici à plusieurs mois, avantage inappréciable pour la colonie française. Montcalm avait bien pu critiquer la manière dont Vaudreuil avait organisé l’entreprise, et se trouver blessé de ce qui lui avait paru un acte malveillant envers lui et les troupes de terre. Mais il avait trop de droiture pour ne pas reconnaître les résultats acquis. Le 24 avril il écrivait au ministre de la marine : '■ Ce succès est d’autant plus important pour la colonie que les ennemis étaient en état de se mettre dans cette partie en campagne avant nous. Il faut espérer que leurs opérations en seront retardées, et que les Canadiens, qui sont ici laboureurs et soldats, auront le temps de faire leurs semences. Ce détachement a servi de plus à s’assurer exactement de la position du fort George. Les Canadiens ont été étonnés de voir que nos officiers et soldats
1 — Montcalm écrivait au ministre le 24 avril : “ L’hiver a été des plus rudes. Le fleuve Saint Laurent a été pris depuis les premiers jours de décembre et l'est encore au 8 avril pour y passer en traîneaux. Le thermomètre qui, l’année 1709, n’a été en France dans le plus grand froid qu’à. 19 degrés, a été plusieurs fois à 27, souvent de 18 à 20, et presque toujours de 12 à 15. 11 y a eu une quantité étonnante de neige.”
ne leur ont cédé en rien dans une guerre et un genre de marche auxquels ils n’étaient pas accoutumés. Il faut en effet convenir qu’on n’a point d’idée en Europe d’une fatigue où l’on soit obligé pendant six semaines de marcher et coucher quasi toujours sur la neige et sur la glace, être réduits au pain et au lard et souvent traîner ou porter des vivres pour quinze jours 1.”
Si l’on veut une expression d’opinion encore plus intime, voici ce que Montcalm écrivait à sa femme : “ J’avais travaillé au dernier projet, et il pourrait être plus considérable, quoiqu’il ait été avantageux. Je ne voulais même que trois cents hommes. M. le chevalier de Lévis s’en fût chargé avec M. de Bourlamaque. Cependant c’a été bien et en bonnes mains : le frère du gouverneur général qui me comble de politesses : il l’a cru (plus) accoutumé aux marches d’hiver 2.” On voit par ces lignes, où il parle cœur à cœur, que, malgré les sujets de plainte qu’il croyait avoir, l’esprit de justice l’emportait chez lui sur la prévention 3.
1 — Collection de manuscrits, vol. IV, p. 94.
2 — Montcalm à sa femme , 16 avril 1757.
3 — Dans l’état major des troupes de terre, tout en reconnaissant l’importance des résultats obtenus, on discréditait l’expédition au point de vue strictement militaire. Bougainville écrivait dans son journal : “ Le succès qu’on a eu dans cette expédition est une preuve que le marquis de Montcalm était fonié à ne vouloir qu’un détachement de 6 à 800 hommes au plus. Ils eussent rempli les mêmes objets avec plus de gloire, occasionné moins de dépenses et moins de consommation dans les vivres, et l’on pouvait être en état d’opérer à la première navigation. Il semble qu’à vouloir faire la sommation au commandant, elle ne devait avoir lieu qu’après avoir brûlé tous les dehors, y mettre un ton plus ferme, ne pas parler d’escalade et parler de réduire le fort en cendres et
Les préoccupations militaires n’empêchaient pas les distractions sociales et les divertissements d’aller leur train, durant l’hiver de 1757. La présence du gouverneur général, de Moutcalm, de Lévis, d’un nombreux personnel d’officiers, donnait à Montréal beaucoup d’animation, Les bals, les dîners, se succédaient ; jamais la société montréalaise n’avait vu aussi brillant carnaval. L’intéressante correspondance de Montcalm avec Bourlamaque nous tient au courant de la chronique mondaine, aussi bien que des nouvelles d’ordre plus grave. Par sa haute position le général était obligé de recevoir beaucoup, afin de faire honneur à son rang. “ Depuis que je suis ici, lisons-nous dans sa lettre du 24 février, je passe ma vie à donner des grands dîners de quinze ou seize personn es, et parfois souper aussi nombreux sans en être plus gaillards. Il faut souhaiter que l’hiver prochain on en puisse faire qui
passer la garnison au (il de l’épée. Les Anglais ne manqueront pas de vouloir faire regarder dans les papiers publics cette sommation faite avec un aussi gros détachement, et suivie de deux jours de séjour devant leur fort, comme la levée d’un siège. Il est même à craindre, telle importante que soit l’opération, qu’on ne la croie en Europe au-dessous de la dépense, et de ce que pourrait remplir un détachement de 1,600 hommes, détachement qui, pour l’Amérique, devait être regardé comme une véritable armée.” ( Journal de Bougainville). Ce passage est reproduit textuellement dans le journal de Montcalm.
Lévis, de son côté, écriva.t dans le sien : “ M. le chevalier de Lévis remitun mémoire àM. de Vaudreuil pour lui démontrer l’impossibilité de ce projet... Cette expédition coûta beaucoup ; il fallut équiper ; cela dévasta les magasins et fit une consommation de vivres considérables.” ( Journal de Lévis, p. 81).
puissent dédommager. Dimanche j’avais rassemblé des dames de France, hors madame de Parfonru, qui m’a fait l’honneur de me venir voir, il y a trois jours ; et, en la voyant, je me suis aperçu que l’amour avait des traits de puissance dont on ne pourrait pas rendre raison, non pas par l’impression qu’elle a faite sur mon cœur, mais bien par celle qu’elle a faite sur son époux. Mercredi, une assemblée chez madame Varin \ jeudi, un bal chez le chevalier de Lévis, qui avait prié soixante-cinq dames ou demoiselles. Il n’y en avait que trente, autant d’hommes qu’à la guerre. La salle bien éclairée, aussi grande que celle de l’intendance, beaucoup d’ordre, beaucoup d’attention, des rafraîchissements en abondance toute la nuit, de tout genre et de toute espèce, et on ne se retira qu’à sept heures du matin. Pour moi qui ai quitté le séjour de Québec, je me couchai à bonne heure. J’avais eu cependant ce jour là huit dames à souper, et ce souper était dédié à madame Varin. Demain, j’en aurai une demi-douzaine. Je ne sais encore à qui il est dédié, je suis tenté de croire que c’est à la Rochebeaucour. Le galant chevalier nous donne eucore un bal. Le public prétendait que nos aides de camp voulaient en donner un mardi ; je leur ai conseillé d’attendre après Pâques, et après le succès du parti, et il en sera plus convenable alors de donner des marques publiques de sa joie.” On voit, par plusieurs passages de cette lettre, que le séjour de Québec avait plus de charmes pour Montcalm que
1 — M. Varin était commissaire ordonnateur de la marine à Montréal ; il avait épousé à Montréal, en 1733, Charlotte de Beaujeu, fille de Louis de Beaujeu, chevalier de St-Louis, major dans les troupes de la colonie.
celui de Montréal. Durant les trois ou quatre semaines qu’il avait passées en janvier dans la capitale de la Nouvelle-France, il y avait noué des relations agréables, et il espérait y retourner pour plus longtemps l’année suivante.
L’accomplissement de tous ses devoirs officiels et sociaux n’empêchait pas la pensée de Montcalm de s’envoler souvent vers la France, vers ce Montpellier qu’il aimait, où sa mère et sa femme trouvaient si longs et si pénibles les jours d’absence. A elles aussi il racontait les menus faits de sa vie, et il envoyait d’amusantes esquisses canadiennes. Le printemps approchait, et avec lui le moment où l’on pouvait espérer faire partir des lettres pour l’Europe. Et le général reprenait sa causerie épistolaire avec sa famille : “ Si je pouvais, ma très chère et bien aimée, écrivait-il à sa femme, recevoir de vos nouvelles et de celles de ma mère, je trouverais moins affligeant mon éloignement ; mais d’imaginer que depuis une lettre du 5 mai (1756) je n’en ai reçu et je n’en recevrai que du 10 au 15 du prochain, est dur. Cettre lettre est destinée à passer à la première navigation par Louisbourg. Si elle vous arrive avant celle que je vous écrirai directement, je vous prie de la communiquer à nos trois soeurs .... Je n’écris qu’à vous, à notre mère, à Molé, à Chevert, et aux trois ministres à qui je dois écrire.
“ Ma santé assez bonne, malgré beaucoup de travail, surtout d’écriture. Estève, mon secrétaire, se marie : beau caractère, bon orthographe, écrivant vite. Je lui procure un bon emploi, et le moyen de faire fortune, s’il veut. Il fait un meilleur mariage qu’il ne lui appartient. Malgré cela, je crains qu’il ne le fasse pas comme
un autre : fat, frivole, joueur, glorieux, petit maître, dépensier. J’ai toujours Marcel, des soldats copistes dans le besoin. Je voudrais faire quelque chose de Plantin, qui se porte bien, ainsi que Eeboul, que j’ai tenu un mois au cachot ; c’est le protégé de M. de Quinson. Tous les soldats de Montpellier se portent bien, hors le fils de Pierre, mort chez moi. Tout est hors de prix. Il faut vivre honorablement, et je le fais. Tous les jours, seize personnes. Une fois tous les quinze jours chez le gouverneur général, et M. le chevalier de Lévis, qui vit aussi très bien. Il a donné trois beaux bals. Pour moi jusqu’au carême, outre les dîners, de grands soupers de dames trois fois la semaine. Le jour des dévotes prudes, des concerts. Les jours des jeunes, des violons d’hasard, parce qu’on me les demandait ; cela ne menait que jusqu’à deux heures après minuit, et il se joignait, l’après souper, compagnie dansante, sans être priée, mais sûre d’être bien reçue, à celle qui avait soupé. Fort cher, peu amusant et souvent ennuyeux. A Québec, où nous avons passé un mois, ma maison m’avait suivi sur les glaces, et j’y ai vécu souvent chez l’intendant, en des fêtes. Vous connaissez ma maison : je l’ai augmenté d’un cocher, un frotteur, un garçon de cuisine, et j’ai marié mon aide de cuisine, car je travaille à peupler la colonie. Quatre-vingts mariages de soldats cet hiver, et deux officiers. Germain a perdu sa fille, il a épousé mieux que lui : bonne femme, mais sans bien, comme toutes. J’aime beaucoup mon galant chevalier de Lévis. Le choix de Bourlamaque est bon : homme froid, de l’esprit. Bougainville : du talent, la tête et le cœur chauds, cela mûrira. Je suis bien avec les troupes de terre et de la colonie
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que je traite également par les politesses. Nous avons ici force Languedociens, surtout de Béziers. En voici les noms, vous pouvez répondre de leur santé : Estor, Mazerac, d’Aureillan, Servier, Beaumavielle, Bernard, etc. M. de Brassac verra que je n’oublie pas mes amis, “ Ecrivez à Madame Cornier, à Saint-Hippolyte, que j’aime fort son mari; qu’il a passé l’hiver avec moi, quoique son régiment fût à Québec ; qu’il se porte à merveille et qu’il attend la paix avec autant d’impatience que moi. J’embrasse mes filles et j’assure ma mère de toute ma tendresse et de mon respect. Je ne vis que par l’espoir de vous rejoindre tous. Cependant, Montréal vaut Alais, dans les temps de paix, et mieux par le séjour de la généralité, car le marquis de Vaudreuil n’a aussi passé qu’un mois à Québec. Pour Québec, comme les meilleures villes du royaume, quand on en a ôté une dizaine, moins que Montpellier, mieux que Béziers, Nîmes, etc. Le climat sain, le ciel pur, un beau soleil, ni printemps, ni automne, hiver et été, juillet, août, et septembre comme en Languedoc et au camp de Carillon où l’on est plus au sud comme à Naples. Des jours de poudrerie l’hiver, insupportable, où il faut restés enfermés. Les dames spirituelles, galantes, dévotes ; à Québec, joueuses, à Montréal conversations et danse. Et mes amis les sauvages souvent insupportables et avec qui j’ai autant de patience que de flegme m’aiment beaucoup.... Si je n’étais pas une espèce de général, quoique très subordonné au gouverneur général, qui a comme de raison la voix décisive et prépondérante, je pourrais vous bavarder des projets de campagne, qui commencera vraisemblablement à s’ouvrir du 10 au 15 mai, dans la frontière du lac Saint-
Sacrement ; mais les généraux apprennent ce qu’ils ont fait, et jamais ce qu’ils projettent, d’autant qu’ils sont incertains.... Adieu, mon cœur, je vous adore et vous aime. J’embrasse mes filles, ma mère 1 ”. Ces croquis rapides, jetés sur le papier d’une plume si alerte, nous semblent pleins de charme.
La gaiété qui animait les cercles montréalais, en dépit des préoccupations naturelles à l’approche d’une campagne pleine de hasards, fut accrue au printemps par l’arrivée d’un élégant contingent québecquois. “ Mesdames de St-Ours, de Beaubassin et mesdemoiselles de Longueuil, de Drucour 2 sont arrivées hier soir ”, écrivait Montcalm à Bourlamaque le 14 mai. Et quelques jours plus tard : “ Madame de Barante 3 se porte bien,
1 — A madame la marquise de Montcalm, à Montpellier ; Montréal, 16 avril 1757.
2 — Madame de St-Ours était fille de Louis-Henri Deschamps de Boishébert, seigneur de la Rivière-Ouelle ; sœur de madame Tarieu de la Naudière et de Charles de Boishébert, officier partisan qui guerroya pendant plusieurs années en Acadie. M. de St-Ours et M. de la Naudière étaient tous
deux officiers dans les troupes de la marine Madame de
Beaubassin était fille de Jean Jarret de Verchères, seigneur de Verchères. Sa mère, Madeleine d’Ailleboust, devenu veuve en 1752, s’était remariée en 1756 au sieur de Langy, enseigne dans les troupes de la colonie, l’un des plus vaillants officiers d’avant-garde qu’il y eut en Canada. Mademoiselle de Verchères avait épousé en 1751 Pierre Hertel, sieur de Beaubassin. On verra que Montcalm recherchait particulièrement
sa société Mesdemoiselles de Longueuil étaient les filles du
lieutenant de roi à Québec, et mesdemoiselles de Drucour probablement celles du commandant de Louisbourg.
3 — Madame de Barante, nous l’avons vue au chapitre troisième de ce livre, était née Anne-Marguerite Soumande. Par sa mère, Jacqueline-Marguerite LeVerrier, elle était la
elle m’a promis de faire l’honneur de ma maison jeudi ; et madame de Beaubassin me compte un major général . Pour m’être mis à parier un peu tard pour
les nouvelles de France, je perds comme un autre. Le souper de madame de Beaubassin a été fort gai ; on y a bu les santés de la rue du Parloir et celle du général de Carillon \ Il faudra ces jours-ci donner un dîner, qui sera un peu plus sérieux à madame de Saint-Ours... M. le marquis de Vaudreuil envoya, hier, éveiller à quatre heures et demie M. le chevalier de Lévis pour aller demander à dîner à M. de Senezergues. La pluie fit changer ce projet en celui de faire un petit dîner fin de huit personnes chez le chevalier de Lévis. J’y fus invité, mais j’avais du monde prié de la veille, et le major-général 2 me remplaça. Bougainville a passé la journée du lundi délicieusement àl’île Sainte-Hélène ; celle de mardi dévotement à la Montagne3. J’y fus à quatre heures, et j’eus la complaisance d’y dîner au réfectoire à cinq heures trois quarts ”.
Cependant le moment d’entrer en campagne était arrivé. Les rayons plus chauds du soleil printanier étaient venus délivrer lacs et rivières de leur prison de glace. Dès le 11 avril, Montcalm notait le dégel dans
petite-fille de madame la marquise de Vaudreuil, mariée en premières noces à François Le Verrier, capitaine dans les troupes de la marine. Madame de Barante, veuve de M. Coulon de Jumonville, avait épousé en 1755 le capitaine Bachoie de Barante, du bataillon de Béarn.
1 — “Le général de Carillon, ” c’est-à-dire Bourlamaque lui-même, commandant à Carillon depuis le 23 mai.
2 — M. le chevalier de Montreuil.
r 3 — Maison des Sulpiciens.
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son journal, et le 20 du même mois il écrivait : “ Les premiers canots du côté du sud sont arrivés ce matin. Il fait beau et même chaud, car on passe dans ce climat très vite de l’hiver à l’été ; on n’y connait pas le printemps... On a commencé les semailles il y a quelques jours, et on les continue à mesure que la terre se découvre ; elles seront entièrement finies au 15 mai et l’on sera bien surpris en Europe que les mêmes semences produisent une récolte en maturité du 20 août au 1er septembre.” Malheureusement on ne signalait aucun navire de France ; les renforts et les approvisionnements espérés se faisaient attendre, et l’article des vivres opposait aux préparatifs de la campagne un obstacle apparemment insurmontable. Le gouvernement de Québec était menacé de disette. L’intendant avait été obligé de faire distribuer aux habitants deux mille minots de grain pour ensemencer leurs terres, et l’on craignait de manquer de farine, passé le 14 mai h Il fallait en faire descendre du gouvernement de Montréal, un peu moins pauvre en blé. Cette pénurie paralysait les opérations, car on ne pouvait mettre les troupes en mouvement sans les approvisionner. M. de Montcalm avait proposé d’envoyer dans les paroisses de la région montréalaise un officier avec mission de faire une recherche du blé et du lard que les habitants pourraient céder au roi. Cette mesure ne fut pas immédiatement adoptée.
Le plan de campagne de cette année avait pour objectif la frontière du lac Saint-Sacrement. Le gouverneur voulait réunir à Carillon une armée aussi
1 — Journal de Montcalm.
nombreuse que possible pour tenter le siège du fort William-Henry. Dans les premières semaines de mai il avait donné des ordres pour la concentration des troupes. Le 8, M. de Bourlamaque partait pour Carillon. Les bataillons de Béarn et de Royal-Roussillon l’y suivaient. Guyenne était envoyé de Québec à Chambly afin de travailler au chemin entre cette place et St- Jean \ où. Desandrouins allait diriger des travaux de fortification. Les compagnies du bataillon de la Sarre allaient camper au même lieu, de manière à ce qu’on pût les expédier au lac Champlain aussitôt que les circonstances le permettraient.
Cependant les semaines s’écoulaient, et les voiles françaises si ardemment désirées ne paraissaient pas sur le grand fleuve. L’impatience de l’inaction forcée dévorait Montcalm. “ Cette rareté de vivres, écrivait-il, non seulement arrête tout projet d’offensive, mais peut nous faire perdre la colonie, malgré les succès de la campagne dernière, le zèle et la valeur des troupes.” M. de Yaudreuil ordonna de réduire la ration de campagne sur le pied de celle de garnison, pour le pain et le lard1 2. Cette déplorable rareté de vivres justifiait les observations faite? par Montcalm l’hiver précédent, pour combattre l’envoi d’un détachement trop considérable contre William-Henry. Le gouverneur, lui-même, le regrettait : “ On est honteux, confiait Montcalm à Bourlamaque, d’avoir fait marcher quinze cents hommes et d’avoir autant gaspillé de vivres ; articles pour vous seul
1 — Ce fut M. de la Pause, aide-major au bataillon de Guyenne, qui fut chargé de ces travaux de voirie.
2 — Journal de Montcalm , p. 201.
Le mois de mai s’en allait, et les vaisseaux de France n’arrivaient pas. On commençait à parler de manger du cheval en guise de lard. Montcalm s’énervait dans l’attente. On sent l’anxiété qui l’étreint, à chacune de ces notes brèves jetées dans son journal : Dix-sept mai, nouvelles de Québec ; aucun bâtiment de France en rivière. Dix-neuf mai ; aucune nouvelle des bâtiments de France. Trente-un mai ; nulles nouvelles des bâtiments en rivière. Neuf juin ; même incertitude sur l’arrivée des bâtiments. Mais, ce même jour, voici un courrier extraordinaire, et le message qu’il apporte rempbt bientôt Montréal d’allégresse. Le David et le Jason, navires de Bordeaux, chargés de vivres, d’armes et d’hommes, remontent le fleuve. Montcalm, qui vient d’écrire à Bourlamaque une lettre peu optimiste, la rouvre pour griffonner un postscriptum d’une toute autre allure. Il lui apprend que les secours de France arrivent enfin, que toutes les demandes faites aux ministres en provisions, armes et troupes, sont accordées. Et il lui donne, en style télégraphique, un bulletin de nouvelles politiques aussi importantes qu’imprévues.