J26 LE MARQUIS
ferai voir que le mensonge est plus puni ici que le meurtre même.
L'étranger n'avait obtenu aucune récompense; au lieu de cola, il était chassé honteusement. Cependant il jeta en sortant un regard de triomphe sur le roi. •
Au milieu de tous ces orages ([ui battaient le palais du souverain et la demeure des grands, qui mugissaient sur toutes les têtes couronnées, la créature la plus faible était la plus exposée à tous les vents furieux. Dans cette lutteà mort du ministre et de la noblesse, chacun avait à son tour un momentd'espérance etde triomphe ; mais Thérésa, attachée par le cœur au prince et au ministre, par le sang aux révoltés, avait à soullrir de chaque succès autant que de chaque revers.
Dans ce moment même où elle pensait avec une joie ineffable qu'elle allait revoir don José, contempler ses traits adorés en se disant : il vivra , je le verrai demain, et tous les jours suivants encore, une rumeur éclatante retentit autour d'elle, des domestiques ellarés, balbutiant de terreur, vinrent lui dire qu'on arrêtait le comte de Tavora au milieu tl'un festin qu'il donnait à ses amis. Elle comprit que tout était découvert, que tout était perdu. Vouloir courir implorer le roi, le ministre, leur demander à genoux la grâce des coupables, fut pour elle un mouvement aussi prompt, aussi naturel que de respirer. Elle demanda sa voiture, s'enveloppa de sa mantille, et allait sortir ([uand un homme entra.
11 jeta en arnère la cape brune qui Tenveloppait et lui montra les traits du père Malagrida. Génie funeste ! puissance terrible . qui semblait emprunter l'empire de Dieu pour répandre partout la désolation et la mort. Tout se glace autour de lui : cette chambre de jeune femme si fraîche, si riante, prend une obscurité sinistre ; on dirait que des ombres funèbres, évoquées par la présence du prêtre, y passent à ses côtés.
Cet homme, aux yeux même de Tliérésa, avait condamné don José à mort, et à cause du caractère dont il était revêtu, de la croyance populaire qui le divinisait, elle ne pouvait le maudire, le chasser de sa demeure.
— Madame, dit-il, les défenseurs do la bonne cause ont succombé dans cette longue suite de calamités qui désolent votre famille, votre patrie. Pensez- vous que seule dans ce désordre universel , vous n'ayez point
, de peines à supporter, point de mission difficile à remplir?
— Dieu (lu ciel, j'ai assez soulfert!
— Vous, souffert! ^jouvez-vous appelei" soullrir verser des larmes d'enfant, qui mouillaient à peine vos yeux que déjà votre bouche commençait à sourire. Élevée dans une noble et pieuse famille, vous avez recueilli sous ce toit paternel la paix des premières années, la considération, l'amour du monde. Plus tard, amie et amante du roi de Portugal, vous avez eu le sort d'vme reine, moins les soucis et les dangers.
128 LE .MAliQUlS
La nuit^ (juaml (oui était jiaisible dans le palais souverain; quand un ciel étoile régnait sur votre tête et des terrasses en fleurs sous vos pieds; quand le vent autour de vous berçant des rameaux embaumés, promenant des chants mélodieux, était chargé de parfums et d'harmonies; quand le roi, le maître de Portugal, n'avait plus sur son Iront que la sécurité et le sourire, plus d'autre soin que de vivre et d'aimer; quand toute sa cour comme lui, oubliant entîn les soucis de la journée, se livrait au sommeil ilu plaisir, alors vous preniez la couronne, vous paraissiez eu souveraine, dans cette atmosphère enchantée, et la couronne vous semblait légère, et vous trouviez la royauté douce. Puis quand le jour venait réveiller les travaux, les affaires, les tourments des guerres intestines, les bruits sinistres du palais, vous veniez dans un abri sûr et tranquille attendre le retour de la nuit et les douceurs de votre règne. Voilà quelle a été votre vie, madame. Où sont donc les ronces de votre chemin , les blessures de vos pieds, les palmes de martyre que vous avez cueillies en marchant?
— Est-ce ma faute, si Dieu n'a pas donné à une faible femme une tache plus difficile, qu'elle n'aurait pu remplir qu'en y laissant les forces et la vie.
— Et qui vous dit qu'elle ne vous attend pas, cette tâche? Croyez-vous qu'on puisse ainsi gagner le ciel en se reposant paresseusement dans cette vie. Le lazzarone couché aux portes d'un palais n'y entre jamais,
BE POMUAL, iî9
c'est le pèlerin accablé de fatigue et chargé de conquêtes religieuses qui en obtient l'entrée pour en goûter la paix et les richesses. La vie élernelle doit être achetée par des douleurs et des sacrifices sans nombre.
En disant ces paroles, il regarda Thérésa avec une sévérité cruelle. Elle demeurait muette et glacée sous l'attente d'un coup mortel qu'elle sentait venir; elle regardait elle-même le prêtre avec un effroi indicible.
— Si Dieu a imposé la souffrance à toute créature , reprit-il, s'il défend un bonheur passager au sein duquel on oublierait le bonheur élernel , combien les douceurs d'une existence de voluptés , oublieuse de tout le reste, ne serait-elle pas plus coupable pour vous, madame, qui «n goûteriez les charmes, tandis que vos parents mêmes, les sources de votre vie, seraient plongés dans les tourments de rhaque jour, l'attente d'une mort affreuse. Voudriez-vous donc, Thérésa, vous asseoir aux festins de ce palais tandis qu'ils languiraient dans des prisons , demi-nus , couchés sur la pierre, souffrant le froid et la faim? Vous seriez peut-être enivrée par une musique délicieuse dans l'instant même où un de vos frères expirerait de misère au fond d'un cachot, vous recevriez un baiser de don José dans rin?tant où sa bouche viendrait de prononcer l'arrêt de mort de votre raère.
La malheureuse femme était couchée demi-moi'te gur un sopha; les coussins étaient inondés de ses
larmes; elle y pressait sou visage pour étouffer ses sanglots.
— Oh ! ne parlez pas ainsi , prêtre ! sécria-t-elle en relevant la tête , vous êtes plus cruel que le bourreau. S'il faut partager le sort de ma famille, j'y consens; je renonce de grand cœur à tout ce luxe qui m'eiitoure, je renonce à l'air libre que je respire : qu'on me donne une place dans leur prison, une place sur leur échafaud; vous verrez vous-même, prêtre implacable, s'il n'y a pas un cœur et du courage dans celle que vous ci'oyez un jouet lait pour amuser un prince.
— Le sacrifice de la vie est peu de chose , dit-il , les femmes immolent leur vie au moindre amour, à la moindre fantaisie... C'est un autre dévouement que je viens vous demander, vous ordonner; il sera difficile, douloureux; mais vos parents, que rien autre no peut sauver ici-bas, seront sauvés par lui.
Thérésa se leva l'œil enflammé par l'espérance, le front haut et radieux déjà de la gloire qu'elle allait obtenir.
— Oh! dites! s'écria- t- elle en frémiss;mt d'ardeur, dites, que faut-il faire? Parlez vite, mon prre, songez que chaque minute de retard peut leur être funeste!
— Il faut, dit-il avec Ui:e aiitoiiir- terrible, foudroyand'; il faut vous déclarer ct^mpiice dos conjurés, qui obtiendront leur grâce à ce prix.
— JMoi, complice des assassins qui ont voulu tuer
le roi ! jamais! ententlez-voiis bien ce mot, prêtre tyran au nom de Dieu, jamais!
Et elle se rejeta sur ses coussins en pleurant alors autant de colère que de douleur...; mais saisie d'une pensée consolatrice , elle releva son Iront et dit :
— D'ailleurs, c'est impossible , quand je le dirais, don José sourirait d'incrédulité; il me répondrait par un des souvenirs de notre amour.
» — W le croirait... Il le croit déjà.
Elle bondit sur sa chaise lon^aie et jeta au moine un regard d'horreur.
Malagrida la retint dans l'immobilité et le silence par un de ses gestes qui n'appartenaient qu'à lui.
— Écoutez-moi, dit-il ; ce matin je me suis présenté devant le roi. Hélas! ajouta-t-il comme se parlant à lui-mrme , je pouvais paraître dans ce palais sans crainte qu on n'y reconnût mes traits ; il y avait vingt ans que j'y étais entré. J'y avais paru alors comme un saint, qui venait de sauver le vaisseau portugais du naufrage par ses prières ; les acclamations et les hommages entouraient mes pas; le roi Jean V baisa la main qui avait si bien su implorer Dieu... Maintenant, j'y paraissais comme un vil mendiant qui venait tendre la main pour recevoir le prix dégoûtant de la dénonciation.
Et, à ces pensées, on eût pu apercevoir la honte et la rage percer sous l'enveloppe d'airain dont le père Malagrida avait revêtu son Iront ; mais il reprit bientôt :
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— J'ai (lit nu princp que vous étifz parmi le?, coujurés, dont le ?ang vous rend inséparable ; je lui ai donné pour preuve de votre présence dans les ruines qui ont été le lieu du rendez-vou^ des conspirateurs, un bracelet, que vous y aviez laissé toniher ; et pour preuve de votre assentiments ce qui s'ypassait, le silence que vous en aviez gardé envers lui.
— Misérable !
Thérésa n'eut pas plutôt prononcé ce mot qu'elle demeura interdite et tremblante sous le respect que le père jésuite lui inspirait^ comme si elle eût eu prononcé un blasphème. Pâle, territîée^ elle cacha sa télé dans ses mains.
— Il ne vous a pas cru, dit-elle cependant à demivoix.
— Non; mais au moment où nous sommes, il réfléchit et il doute.
— Je vous démentirai.
— Vous le pouvez : vous êteshbre, les portes du palais vous sont ouvertes à toute heure ; et quand vous aurez dit un seul mot à José, il sei'a désabusé ; vous pouvez même lui écrire, lui envoyer de suite quelques lignes, et, dans un instant, dans une minute, il connaîtra votre innocence ; mais songez-y bien, si vous demeurez l'amante fidèle du roi, au heu d'être la fdle obéissante et complice des Tavora, le ministre abandonnera vos parents, et ils seront condamnés.
— Et si je consentais à cet internai mensonge, si
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je partageais la culpabilité des conspirateurs, pourquoi le marquis île Pombal les sauverait-il? que lui lerait cette tète de plus à sacrifier dans le nombre? quel si grand intérêt a donc cet homme puissant à sauver une pauvre créature qui ne lui est rien?
. — Un intérêt dont le mystère ne peut vous être connu, mais qui existe ; un intérêt plus fort que toute la politique et la sagesse humaine.
— Et plus tard, quand j'aurai accompli cet affreux devoir, pourrai-je détromper le roi ?
— Jamais. Vous accompagnerez vos parents dans l'exil, en silence, et en priant Dieu; vous accepterez une vie toute d'immolation et de pénitence à la place de celle qui vous était faite , et cette action vous ouvrii'a le oiel à la fin de vos jours.
— Je ne pourrai détromper le roi! Alors je ne veux pas faire ce que vous exigez de moi, entendez-vous bien, je ne le veux pas.
— Vous ne le voulez pas : vous voulez laissez mourir le noble et saint vieillard qui vous nomme sa fille; vous voulez laisser mourir vos deux frères, votre mère. Vous ne savez pas encore, madame, le supplice qui les attend, le moment qui leur est réservé de passer. Vous ne savez pas que sur un échafaud, aux yeux de toute une foule forcenée, qui hurlera de joie et les accablera d'outrages, le bourreau, vêtu de rouge, armé de tous ses instruments de tourmentateur, s'emparera d'eux. Que le marquis de Tavora, ce vieillard sur qui reposent
tant de siècles de noblesse et tant d'années de vertu, ce vieillard dont le front n'a jamais conçu une coupable pensée , dont les mains n'ont jamais reçu une souillure, sera attaché à une roue par toutes les parties de son corps rompu, et que le bourreau, armé de son marteau de fer, brisera ses os l'un après l'autre, arrachera ses cheveux blancs souillés de sang qui le gêneraient dans son travail, puis, avec des tenailles rougies, déchirera ses chairs lentement, pour qu'il ne meure pas trop vite.
Thérésa n'avait plus la force de pleurer ni de parler; des râles de mçrt sortaient de sa poitrine en la déchirant; ses yeux étaient secs, hagards et rouges | de sang.
Sans miséricorde pour elle, le prêtre continua son horrible instruction.
— Vous ne savez pas que votre mère , cette sainte martyre, si belle encore, sera à demi-dépouillée de ses vêtements devant un peuple effronté, cruel, qui lui lancera des regards insolents, des moqueries, des insultes atroces et des coups de pierre ; qu'elle sera livrée demi-nue au bourreau, qu^promènera sur toutes les parties de son corps ses mains et ses tenailles de fer, et qui, après l'avoir des heures entières souillée, torturée, déchirée, plongera ses mains dans sa poitrine pour en arracher le cœur.
Thérésa, haletante, essayait en vain déparier, aucun son ne pouvait sortir de sa bouche; elle faisait signe
DE TOMBAL. i35
de la main au prêtre de so taire... Entiu elle articula d'une voix étouffée :
Assez ! assez ! je dirai ce que vous voudrez, je ferai ce que vous ordonnerez, je resterai aux yeux de don José aussi coupable que ma mère.
— Thérésa, voici un Christ de fer apporté par moi de Jérusalem et que la marquise de Tavora a toujours porté sur son cœur... Jurez sur ce Christ de vous déclarer complice de vos parents, et devant partager leur condamnation.
— Je ne pourrai jamais proférer Fatroce mensonge de ma propre bouche, mais je jure de ne pas vous démentir dans ce que vous avez dit au roi ; je jure le .silence.
Après ce cruel serment, elle demeura anéantie, puis elle se tourna vers le prêtre pâle comme la mort, les yeux déjà éteints par la souffrance, levant vers lui des mains et des regards suppHants, elle lui dit avec une voix à briser le cœur le plus dur : ç
— J'ai fait ce qu'il a fallu. Mais voyez, je suis une bien faible créature, j'ai à peine vingt ans, je n'ai pas encore été éprouvée par de grandes souffrances , la religion n'a pas répandu sur moi ses grâces les plus fortifiantes, ayez donc pitié de moi, mon père ; priez, priez avec moi que je ne voie pas don José. Hélas ! il faut compatir aussi à la faiblesse humaine; je sens que le voir, le voir doutant de mon cœur, indigné contre moi, serait un supplice au-dessus de mes forces...
Priez donc, mon père, priez avec moi que je ne voie
pa» don José I Non, que je ne le voie pas!...
En ce moment on ouvrit la porte à deux battants, et un domestique annonça :
— Le roi.
Don José ne poi'tait sur ses traits , en entrant dans l'appartement de la comtesse de Tavora, que cette expression de tendresse et de mélancolie qui lui était habituelle, et la seule que semblait pouvoir revêtir sa douce et suave figure. Il montra autant de surprise que de répulsion en voyant auprès de Thérésa ce vieillard qui était venu la dénoncer.
— Madame la comtesse, dit-il, éloignez cet homme ; j'ai besoin de vous parler sans témoin.
— Sire, dit-elle d'une voix tremblante et presque inintelligible, le temps des entretiens heureux et confiants est passé ; dans ce moment où un deuil lugubre m'environne, où la ruine frappe l'antique maison de Tdvora qui s'écroule de toutes partt^, où des prisons
s'ouvrent pour ma famille entière, dans cette heure solennelle et terrible, aucun intime épanchement n'est plus permis ; et pour les tristes et dernières paroles qu'il nous reste à échanger, souffrez que la présence de ce vieillard les sanctilie.
— Lui qui est venu vous calomnier indignement auprès de moi !
— Dévoué à ma famille, il n'a voulu que me réunir forcément à elle, prévenir une séparation entre ma destinée et celle de mes parents, une séparation qui serait un outrage pour eux et un crime pour moi.
— Thérésa, reprit le prince, j'éloignais cet étranger parce que je ne voulais point venir ici comme un juge vous confronter avec votre accusateur. Mais puisque c'est votre désir qu'il soit présent à cet entretien, j'y consens volontiers, afin qu'il entende votre justification, qu'il connaisse votre innocence, et qu'il aille la répandie dans la ville, où la calomnie pourrait s'élever contre vous.
Don José fut frappé de la pâleur mortellej de l'abattement qui régnaient sur la figure de Thérésa ; sui* cette ligure hier encore si jeune, si charmante, et où le malheur semblait avoir empreint en une nuit les ravages de plusieurs années.
— Songez bien, maThérésa, dit-il avec une adorable douceur, que je ne suis point pour vous un souverain, un maître sévère vous demandant compte de votre conduite, mais un ami qui vous supplie de lui dire
avec confiance* où vous étiez et ce que vous avez lait pendant ces cruels événements, alin que nulle pensée, nulle démarche de la femme la plus chère ne lui soit inconnue, afin que nul secret, nulle ombre de mystère ne vienne troubler cette entente parfaite, cet abandon mutuel qui a toujours iondu votre àme dans la sienne.
Elle dit avec plus d'eli'ort encore :
— Sire, pardonnez mon silence, ie silence est le premier des devoirs qui me sont imposés en ce moment... Devoirs sévères s'il eu tut jamais !... Devoirs cruels !... au-dessus de mes forces peut-être !...
Et sa voix s'étei^uit dans les larn)es.
— Oh oui ! dit-il, je sais tout ce que \ous devez souffrir, et chacune de vos douleurs vient répondre dans mon âme... Dieu sait que les infâmes assassins ligués contre moi m'ont fait moins de mal en déchirant mes chairs de leur plomb qu'en faisant couler vos larmes et pâlir votre beau visage, ma Thérésa.
Il s'arrêta et reprit avec un accent yjIus aiîectueux encore :
— Pardonnez-moi ces paroles, car tel est l'étrange malheur de notre situation que je ne puis même accuser les meurtriers devant vous. Je ne puis vous demander aucun aveu qui serait de nouvelles preuves contre eux. Ainsi, en sortant par miracle de la tombe où mes ennemis ont voulu me plonger, je ne porte aucune plainte, aucun anathème, je ne demande au-
Cime révélation. Écoulez-moi bien, Théiésa. J'ai la preuve que vous connaissiez le complot formé contre le trône, que vous étiez présente à la réunion des conjurés^ que vous les avez vus partir pour le lieu où ils allaient dans la nuit accomplir leur attentat sanglant. Eh bien ! ne dites rien, ne repoussez rien, ne prononcez pas une parole de justification , mais venez dans mes bras en me disant : Je t'aime, et c'en sera assez pour moi.
Thérésa se tut; mais ses regards peignaient tant d'amour qu'ils étaient la réponse la plus éloquente.
— Oui, mon amie^ ajouta don José, je repousse les preuves, j'abdique ma raison, ma vue, mon jugement, je n'écoute que l'amour. Qu'est-ce que la raison, le jugement, l'esprit de l'homme ? L'esprit peut errer, il se trompe souvent, il se perd quelquefois tout-à-fait dans la démence, mais le coeur, oh ! le cœur ne devient jamais fou !
Le père Malagrida était là, entre eux deux, tenant le crucifix sur lequel Tliérésa avait juré. Oh! suns la présence de cet homme implacable comme le Dieu de fer qu'il tenait à la main, leurs regards seuls en se perdant l'un dans l'autre, leurs soupirs qui se seraient confondus, auraient suffi pour les réunir à jamais; mais avec le moine Malagrida, la mort était là entre Thérésa et son amant : toute effusion de l'âme était impossible.
— N'est-ce pas, dit don José avec le plus mélanco-
i)E TOMBAL. i-41
Jique sourire, n'est-ce pas, Thérésa, que tu ne voulais pas ma mort, que tu n'y songeais pas quand tu étais dans mes bras^ que tu note pressais pas contre ma poitrine afin de chercher la place où le ter pourrait aisément trouver mon cœur et l'épuiser de sang, n'est-ce pas que ta bouche ne murmurait pas l'arrêt de mort en donnant le baiser.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-elle dans un angoisse horrible.
— Et puis, tu savais que j'étais malade, malheu-^ reux, que je n'avais que toi de bonheur au monde! que toi, que Dieu m'avait donnée comme une compensation céleste à toutes mes peines; tu savais (|ue, quand tout me poursuivait, m'accablait au dehors, je n'avajs que ton sein pour asile : tu n'aurais pas voulu me tromper aussi, m'empoisonner l'amuur, la seule coupe où je buvais la vie.
Thérésa jeta un cri de tendresse et fit un mouvement pour se précipiter dans ses bras... Le prêtre souleva un peu le crucifix qu'il tenait et le plaça devant elle... Elle retomba froide et mourante sur sa chaise longue : elle cachait son visage, elle le meurtrissait de ses mains froides et crispées, et tout son corps trest^aillait dans les convulsions du désespoir.
Le roi reprit avec une naissante irritation; carie silence de Thérésa commençait à lui sembler bien cruel :
— Oh ! certes, je ne le crois pas ; votre ingratitude.
Thérésa, serait au-dessus de tout, car je vous ai trop aimée. Que vous puissiez oublier tout ce que j'ai fait pour vous, je le conçois. La fortune, les titres, les grandeurs dont je vous avais entourée, la puissance de reine que je vous avais donnée, puissance dont j'avais soin d'ôter toutes les peines afin que vous n'en connussiez que les douceurs , l'atmosphère de paix, de jouissances, de splendeurs que j'avais créée autour de vous, tout cela était peu de chose. Mais que vous mettiez en oubli cette tendresse de frère, cette adoration d'esclave que votre roi vous avait vouée, cet amour vrai, profond, dévoué d'un cœur si tendre, si aimant que le ciel n'en créa peut-être pas deux fois de semblable, cet amour de chaque minute qui vous entourait, vous berçait, vous brûlait dans chaque souffle de mon sein, ce serait une chose monstrueuse au-delà de ce que l'enfer môme aurait pu former.
Voyant aux mouvements de la malheureuse femme que les sanglots brisaient sa poitrine, il dit encore :
— Celui qui a fait tout cela, ïhérésa, celui qui vous a aimé ainsi vous demande pour toute grâce de lui dire que vous n'avez pas voulu sa mort Et dans ce moment affreux où tout vous accuse, il ne vous demande qu'un mot d'amour pour vous croire innocente. La torture que subissait une femme aussi franche, aussi aimante, dont l'amoui- avait été pur et dévoué au point de devenir une vertu, était au-dessus de toute force et de tout courage. Elle était attirée vers le
roi par la passion la plus violente; elle était retenue à sa place par une puissance terrible, elle se débattait en vain sous cette étreinte surhumaine. Tantôt elle frappait la terre du pied avec rage ; une sueur froide inondait son front, chaque mot de son amant battait sa poitrine et l'oppressait davantage; elle se sentait mourir.
— Viens? viens! s'écria encore don José, viens sur mon cœur, dis-moi je t'aime, et tout est oublié.
Faible, pâle, chancelante, elle se tourna vers lui, leva les bras pour se jeter à son cou...
— Malheureuse! s'écria Malagrida avec sa voix profonde et stridente.
Elle retomba la face contre les coussins du sopha et s'évanouit.
— Thérésa, répondez donc enfin? s'écria le prince avec plus de douleur encore que de colère. Parlez ! au nom du ciel, que faut-il que je pense!
— Son silence répond assez, dit le père Malagrida.
— Oui, dit le roi, ce silence est atroce.
Il regarda longtemps avec des yeux égarés, et chaque minute exaltait son désespoir, sa colère. La douceur, la faiblesse même de son caractère, qui éloignait d'ordinaire les mouvements impétueux, servait dans ce moment à les laisser régner avec une violence épouvantable. Il frappait son front de ses mains à le briser.
— Parlez, Thérésa! s'écria-t-il hors de lui; je vous l'ordonne une dernière fois. Parlez! ou votre silence
144 LE MATIOUTS
VOUS iiK^t au nomlire, des af^sa.^sins, ot vous serez traitée comme eux.
Pâle^ haletant, il attendit un seul mot d'elle comme on attend, au pied de 1 echafaud, la grâce qui peut encore vous sauver. Puis, ses yeux devinrent hagards, tous les muscles de son corps tressaillirent, il appela ses gardes postes dans l'anticliambre et leur dit d'une voix qui n'était plus la sienne :
— Que cette ienime soit conduite avant ce soir dans le couvent des Grilles, oii est enfermée sa mère.
Quand Thérésa rouvrit les yeux , tout était bien changé autour d'elle.* Elle se trouva seule. Don José était sorti ivre de douleur; le père Malagrida triomphant dans son iniquité, s'était hâté d'aller exercer ailleurs son terrible sacerdoce; il n'y avait plus de domestiipies dans l'hôtel, bouleversé par l'arrestation du comte deXavora: les uns avaient été emmenés avec leur maître ; les autres, effrayés, couraient cà et Jà dans les, appartements pour rassembler les objets qu'ils voulaient emporter dans leur fuite. Thérésa , en reprenant connaissance, se vit donc seule. Seulement une tète blonde et gracieuse était inclinée devant, elle, des larm(!S tombaient sur ses mains et sur ses genoux, un long manteau bleu, brodé d'argent, frôlait ses pieds... Thérésa avait laissé la vie dans la scène cruelle qui venait de se passer : il n'y avait plus pour elle, ici-bas, que la pitié pleui'ant sur son tombeau.
Cep(Midant, elle recouvra peu à peu ses esprits, se
rappela ce (jui s'était passé, reconnut Paolo prosterné devant elle, et vit avec étonnement ce jeune homme dans sa demeure, seul avec elle, et pleurant à ses genoux.
— Madame, lui dit-il, pardonnez ma présence ici. J'ai appris dans le palais qu'une accusation fallacieuse avait été portée contre vous; je me suis, depuis cet instant, attaché aux pas de don José, j'ai erré autour de votre hôtel tandis qu'il y était, enfermé avec vous, et, en le voyant sortir d'ici, éperdu de colère et de douleur, j'ai connu que la machination infernale tramée contre lui et contre vous avait trop bien réussi.
— Plaignez-moi, Paolo, mais n'accusez et ne maudissez personne : vous ne savez pas là quel degré de crime ou de misère, l'horrible bizarrerie de ma situation a pu m'entrainer.
— Je sais tout. Je sais que le père Malagrida faisant, de votre personne sacrée, un instrument de ses desseins, vous a inculpée dans l'attentat de cette nuit funeste, atin de sauver les conjurés en liant étroitement votre sort au leur ; qu'il a eu la barbarie de vous condamner, vous, à aller languir dans une prison, à porter la robe de pénitente, à voir tomber vos beaux cheveux sous les ciseaux, à revêtir cet uniforme d'opprobre et de malheur... vous, vous, mon Dieu !
Elle le regarda avec une surprise croissante.
— Et qui donc êtes-vous, dit-elle, vous qui habitez la cour, aux côtés du ministre, et qui pénétrez ainsi
dans le parti des conjurés^ (jui savez y découvrir, non-seulement le personnage le plus caché, le plus mystérieux de tous, mais encore ce qui se passe au fond de son âme ?
— Qui je suis! qui je suis!... Un enl'ant du fanatisme, un frère des conjurés plus ardent qu'eux tous, habitant au cœur du palais souverain comme un phare placé au lieu où les assassins devaient pénétrer pour y éclairer leurs pas, le secrétaire et l'ami du marquis de Pombal , pour dévoiler ses actes les plus secrets à ses ennemis, le compagnon assidu de tous les plaisirs du roi pour donner les moyens de le perdre, pour marquer la place où on devait le frapper, pour compter les jours qui lui restaient à vivre...
Thérésa fixait le jeune homme avec un air où Tétonnement surpassait encore l'horreur.
— Et comment, dit-elle, avez-vouspu vous plonger si jeune dans ce monde de fausseté et d'infamie?
— Parce que, dans la profession à laquelle j'ai été voué dès mon berceau , l'hypocrisie et le mensonge étaient devoir ; la trahison vertu... Et surtout, ajoutat-il avec une voix sourde et brisée, parce que j'avais en moi un foyer de haine, une ardeur de vengeance plus forte quetoutesçellesque le fanatisme auraitpu y allumer ; parce que, du cabinet ministériel, où je demeurais courbé sur d'arides travaux, j'entendais les sons de la musique délicieuse qui berçait le roi à vos côtés: parce que, du bord de la mer où je me cachais comme
DE POMBAL. liT
lin serpent clans les ruines, je voyais passer don Jost?, assis à côté de vous, dans une barque légère, oii il vous enait enlacée dans ses bras, tandis que le vent soulevait voire mantille de dentelle et lui livrait la vue de votre cou et de vos épaules nues, parce que ses yeux vous donnaient des rendez-vous d^amour et que vous leur répondiez... Et je désirais ?a mort... et j'aurais désiré davantage s'il y avait quelque chose, àU-delà.
— Malheureux !
— Ah! vous ne savez pas ce que c'est que la vengeance! vous ne savez pas ce qu'il y a de charme dans ce moment qui termine la félicité d'un ennemi et vous ôte ce poids de fer qui, depuis des siècles, vous brisait la poitrine ! ... A chaque pas que je faisais pour avancer la perte du roi, je sentais une félicité indicible que je n'aui'ais pas donnée pour mille autres sur la terre. .. Et dans la nuit du \3 septembre, placé à côté de lui, dans sa voiture, quand je sentais avec joie que nous arrivions dans l'endroit d'où les coups de mousquets des conjurés allaient partir, je m'inquiétais bien peu que leur plomb pût m'attoindre; je pressais de tous mes vœux, j'appelais avec une ardeur avide ces coups qui allaient terminer peut-être ma vie avec la sienne.
— Dieu du ciel ! comment une telle rage a-t-elle pu s'allumer dans votre cœur?
— C'est que je vous aimais et que j 'étais jaloux.
— 0 malheur! malheur sur moi! je suis entourée d'êtres qui, par mille sentiments divers, consomment
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ma ruine ! le sol où je marche e?t tout de pièges et d'abîmes !
— Non, Thérésa, si j 'ai été une des premières causes de votre désolation, je ferai tout pour voue, en arracher; quoi qu'il puisse en arriver, je vous sauverai. Oh! les douleurs ne sont rien pour moi, j'y suis fait, c'est ma vie ; mais vous, votre personne m'est sacrée, je ne veux pas qu'on y porte la plus légère atteinte, je ne veux pas que le sacrifice auquel on vous a condamnée s'accomplisse. Cessez une feinte cruelle, renoncez à un dévouement fanatique, qui vous entraîne dans un procès dont la fin est incertaine, ou bien j'irai moi-même dévoiler au roi votre mensonge cruel et sublime.
— Il n'est plus temps; j'ai juré au père Malagrida, j'ai juré sur un Christ qui appartient à ma mère, de partager aux yeux de tous le crime des conjurés et de subir le sort qui leur sera réservé.
— Ce lui qui vous a fait prêter ce serment peut vous en délier.
— Il ne le voudra jamais.
— Mais, moi, je le veux, et je peux l'y contraindre... Vous souriez d'incrédulité, madame, vous regardez avec pitié un jeune liomnie, un enfant, comme ils disent souvent encore, voulant commander à ce prêtre si austère, si implacable dans ses terribles volontés. Eh bïen! oui, je peux lui commander, car, avec ses secrets, je tiens son sort et celui de ses frères
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entre mes mains. Si je le veux, ce corps des jésuites naguère si puissant, si redouté, qui, banni, fugitif, caché en vingt contrées sous de misérables déguisements, fait encore trembler les rois d'Europe , sera anéanti; il ne restera plus une pierre de ses monuments, plus une âme de ses membres, plus rien qu'un souvenir maudit... Thérésa ! vous avant tout au monde! et que le ciel ou l'enfer dispose du reste.
Paolo sortit précipitamment pour rejoindre le père jésuite et l'amener auprès de Thérésa , tandis qu'il pouvait, en la déliant de son serment, la sauver encore. [1 demanda le moine dans tous les lieux où il savait que ses intrigues secrètes l'appelaient ordinairement : il chercha à découvrir sa trace avec une ardeur inquiète, mais en vain.
Enfin , il se dirigea vers Cerca dos Padros, maison de jésuites, située dans un canton délicieux , à une lieue de Lisbonne, et la seule où fussent encore restés des rehgieux de cet ordre.
Les autres conununautés des Enl'ants de Jésus avaient été démolies ou données à ditférents corps
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monastiques. Mais comme i! se trouvait à Cerca dos Padros des proies trop jeunes encore pour encourir le bannissement, l'autorité les avait laissés en possession de leur demeure, et voulait bien les y oublier.
Le monastère offrait, sous le délabrement qu'on y voyait régner alors, quelque chose de son ancienne physionomie. A travers un voile de ronces , on découvrait les traces de cette abondance et de cette sérénité d'autrefois, trop empreintes sur le sol pour s'effacer entièrement. Une vigne magnifique entourait encore de ses pampres touffus les larges fenêtres du réfectoire ouvrant sur le jardin; sous le tapis des herbes parasites l'ananas rougissait encore de toutes parfs; au milieu du parterre le symbole de la croix était tracé en roses mousseuses, et le Jeliova en beaux soucis dorés; des tonnelles ollraient leur abri de verdure tout autour d'une blanche laiterie; des grillages verts laissaient voir dans leur demeure des perdrix, des sarcelles et des faisans au corsage d'émail. Mais la plus grande riéhesse de ce jardin était un raisin merveilleux que savaient seuls cultiver les frères de Ceixa dos Padros; ce raisin, d'un goût exquis, et qui se conservait toute l'année, était si renommé en Portugal, que de temps immémorial , les religieux étaient tenus d'en envoyer une corbeille au roi le jour de sa fête.
11 était six heures du soir, une teinte grise commenrait à peine à se répandre, et cependant, dès que Paolo 1 uf là , il vit l'intérieur du monastère éclairé dans
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toutes ses parties; im grand nombre de personnes dessinaient leur ombre devant les lumières, et un mouvement extraordinaire paraissait avoir lieu.
Paolo fut obligé de se cacher dans un massif de citronniers en attendant que les étrangers fussent partis, et qu'il put interroger les frères.
Il venait en effet d'arriver dans le couvent le cardinal visiteur ', accompagné de douze moines dominicains et d'un grand nombre d'otficiers de justice, qui s'y étaient transportés pour faire une visite domiciliaire à Cerca dos Padros.
La seconde partie des ordonnances rendues après l'attentat contre la vie du roi devait s'accomplir sans délai. Elle commandait des perquisitions sévères dans les lieux habités naguère par les jésuites, fortement accusés d'avoir pris part au crime de lèse-majesté, afin de découvrir les papiers ou autres indices qui pourraient servir à démontrer la culpabilité des dangereux proscrits. Un cardinal de l'ordre des inquisiteurs était chargé de ce soin, car les prêtres demeurés fidèles aux saintes doctrines , étaient les plus ardents ennemis des enfants de Loyola, propagateurs d'hérésies incendiaires.
Le cardinal et sa suite visitèrent d'abord toutes les
1 C'était le révéreiidissime Jean de Paiat'ox. Il écrivit mi rapport de sa perquisition à Cerca dos Padros qui subsiste dans les pièces du proies.
cellviles abandonnées, puis la salle du conseil , puis
l'église du monastère, puis il fallut, pour se conformer au décret rendu par le prince, pénétrer dans les tombeaux, puisque c'était là, en effet, que les pères jésuites devaient le plus probablement avoir enfoui leuys papiers.
Cependant c'était avec une répugnance extrême que les trois inquisiteurs, et même les officiers de justice choisis pour les accompagner, se décidèrent à cette descente dans les caveaux mortuaires , à laquelle se refusait ce sentiment naturel qui fait reculer devant toute profanation. L'escalier, qui du choeur de l'église conduisait aux sépultures, était sombre et profond. Quand ils furent au bas, cette inscription qu'ils lurent sur la porte de l'enceinte souterraine ; la mort seule entre ici, et un cadran placé là et qui ne marquait jamais d'autre heure que celle des dernières funérailles, leur rappelèrent plus fortement qu'il était regardé comme un sacrilège puni de mort et de damnation de franchir ce seuil, autrement que dans les cérémonies des funérailles auxquelles il était ouvert.
Le caveau funéraire régnait sous toute l'étendue de l'église : la mort imposante en tout lieu l'était surtout dans cet endroit où la religion lui servait de péristyle, oti le temple divin gardait le mausolée. Ce ne fut donc que saisis d'appréhension , de remords et d'un frisson de terreur que les commissaires pénétrèrent dans l'enceinte souterraine.
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Le cardinal marchait le premier, ayant à chaque côté de lui les deux agents de justice, portant chacun une lanterne sourde. Les deux dominicains venaient ensuite^ mornes et la tête baissée.
Cette enceinte était une église souterraine garnie des deux cotés de rangs de tombeaux de moines. Une obscurité entière régnait dans les murailles ; le bruit des pas , quelque recueillis qu'ils fussent , se prolongeait sous la voûte en son lugubre et sourd : on aurait dit le murmure de la solitude troublée; les rayons jetés de chaque côté par les lanternes, l'ormaient des lames blanches qui semblaient des âmes errantes parmi les tombeaux; la voûte épaisse et basse pesait sur h. tête comme la pierre d'un sépulcre; les emblèmes de la fin de toutes choses, les armoiries de la mort y étaient sculptées. C'étaient des sabliers portant des ailes, des anges tenant la trompette du jugement dernier, des portes de nuages s'entr'ouvrant pour laisser voir le ciel, des chemins d'étoiles, des saints évangélistes tenant les clés du séjour éternel. Tous ces objets, voilés par la poussière des siècles, et si faiblement atteints par la lueur grise des deux lumières , étaient à peine aperçus, et, régnant ainsi sur le front des mausolées, semblaient les rêves du sommeil de la tombe.
Les visiteurs descendus dans cette enceinte respiraient avec peine un air stagnant, renfermé et plein de miasmes mortuaires, qui tremblaient les pénétrer par tous les pores. Il faisait si froid sous ces voûtes.