I-E MARQUIS
que l'impression de la terreur semblait être devenue sensible, et que les frissons du corps, courant sur tous les membres de ces hommes palissants, semblaient les frissons de Fâme.
Le cardinal s'approchant d'une tombe , la désigna du doigt en silence. Les olBciers de police remirent les lanternes aux mains des moines, placés, ainsi que le cardinal, devant la tombe qui allait s'ouvrir, puis avec des leviers soulevèrent la dalle supérieure. Les trois prêtres, le front ruisselant de sueur froide, le cœur soulevé de dégoût, de crainte et d'horreur, furent condairinés à regarder dans cet intérieur effrayant où tombaient les rayons des lanternes. Il n'y avait dans le sépulcre que des lambeaux de linceul, des ossements desséchés et des cendres noires.
Ils avancèrent dans leur route lugubre et impie, et le cardinal, s'arrêtant devant chaque tombe, ordonnait l'effraction sacrilège, et continuait l'interrogatoire de la mort. Ici les lueurs des lanternes éclairaient un corps bien conservé, aux tons d'ivoire jauni, qui exhalait encore tout l'effroi du premier moment; là, un cadavre que l'humidité avait dépouillé du linceul, son dernier voile, et qui se montrait revêtu d'un millier de vers travaillant lentement à détruire ce que laisse encore le trépas; plus loin, un squelette que le temps semblait avoir pétrifié , et qui offrait dans son assemblage d'ossements nus la figure qu'on donne" à la mort elle-même.
Certes, les moines, s'ils avaient enl'ermé là des papiers secrets , les auraient confiés à des gardiens qu'il semblait bien impossible de braver; mais la perquisition n'avait rien fait découvrir encore.
Les inquisiteurs étaient arrivés au bout de l'église souterraine et paraissaient bien près d'avoir terminé leur tâche de profanation; il ne restait plus qu'une sépulture à visiter, mais plus importante que les autres et plus susceptible d'avoir reçu un dépôt précieux^ car c'était celle d'un général de l'ordre.
Il était temps que la cruelle inspection finit, car les commissaires étaient au bout de leurs forces : les agents de justice étaient accablés de dégoût, affaiblis par l'odeur putride , barrasses de fatigue à soulever ces énormes dalles; les moines frissonnants de craintes religieuses, glacés de froid et de terreur, ne jetaient plus dans les tombes qu'un coup d'oeil rapide et égaré. Les lumières elles-mêmes semblaient s'être fatiguées d'éclairer ces tableaux repoussants et ne répandaient plus que de rai-es et ternes clartés.
— Ne pensez- vous pas , mon frère , dit tout bas un des moines à l'autre , qu'il vaudrait mieux être à la place d'un de ces saints trépassés qu'à celle des profanateurs qui les troublent ainsi dans leur asile sacré.
— Je le pense aussi , répondit le dominicain , dies irœ, dies illa !
Le dernier îles généraux de l'ordre descendu dans les cavaux mortuaires était encore dans son cercueil ,
le visage cléGouvert et n'ayant sur lui que le catafalque de velours noir semé de larmes blanches. Quand ce rideau funèbre fut soulevé par la main du cardinal, on aperçut à peine le corps que contenait la bière, mais on vit briller à ses côtés quelque chose qui ressemblait à un coffret de fer blanc. Le chef des inquisiteurs tend la main pour s'en emparer... Alors un long mugissement du vent se fait entendre sous la voûte comme un plainte de la tombe... Le cardinal pàht et s'arrête... Cependant il veut remphr son devoir, il tend une seconde fois la main et l'avance sur le cercueil..: Soudain le mort lève sa tète pâle, ouvre ses yeux vitreux «t porte sa main décharnée sur le colfret... Les assistants fuient avec la rapidité du vent, se heurtent le crâne aux piliers de l'enceinte funèbre; ils se précipitent à l'entrée de l'escalier... une des lanternes tombe, se brise, et ils vont peut-être rester ensevehs dans ce séjour d'horreur... mais l'autre flambeau jette encore quelques lueurs, ils peuvent trouNier l'escalier, se sauver dans l'église et revoir enfin la clarté du ciel.
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Les murs de Lisbonne s éclairaient du côté du levant. Les points les plus élevés étaient seuls encore frappés des rayons du soleil qui sortait de l'horizon ; les pavillons des navires portant les armes des nations^, les dômes, les coupoles des temples;, des palais, ces couronnes de la cité resplendissaient elles-mêmes de couronnes de lumière sur la mer encore ombreuse, sur la ville encore anuitée.
Ainsi ceux qui sont placés au-dessus des hommes, et appelés à les gouverner, s'éveillent les premiers de leur sommeil fragile pour commencer plus tôt leur journée de pensée, ainsi le marquis de Pombal se promenait déjà à pas égaux et rêveur dans son cabinet, ouvert à toutes les lueurs irisées du matin. Cette
lumière radieuse du dehors venait s'iiarmonier avec quelques douces lumières de son àme, cette sérénité du matin rencontrait en lui quelques pensées pures et sereines, aussi il songeait à Thérésa.
— Demain, disait-il, demain ma iille habitera sous mon toit, près de moi, un seul être de plus peuplera tout ce palais ; les heures n'y sonneront plus dans le vide ; les jours auront tous un intérêt dou^ et puissant, celui de la rendre heureuse et de l'être moi-même par sa vue seule. Oui, tu seras sauvée près de moi, Thérésa, je garderai ma vieillesse austère pour te protéger, je redeviendrai jeune pour te plaire.
Les domestiques de Son Excellence entrèrent, posèrent devant lui des plateaux où s'élevaient les mets spiritueux et parfumés du matin; l'un d'eux apporta aussi sur un plat de vermeil une dépêche portant le sceau royal ; puis, sur un signe de leur maître, ils se retirèrent. Cette missive de don José contenait le titre de comte d'Ovéyras, avec le don des terres et revenus qui en dépendent, envoyés au ministre en reconnaissance du zèle quïl avait déployé en ces jours dangereux pour découvrir et faire arrêter tous les membres de la faction.
— Encore des titres, des honneurs, des richesses, dit-il, encore un cordon de plus à placer sur ma poitrine, une couleur de plus à ma livrée, des nouveaux fiefs à baptiser de mon nom ; le sort m'accable de pouvoirs pour régner, quand je demande un peu de ten-
dresse pour vivre. Celui que tout le monde nomme au dehors, dont tout le monde s'entretient, qui a des milliers d'amis et d'ennemis, est-il moins seul dans son intérieur quand il n'a pas un regard familier à y rencontrer, quand il ne peut échanger avec personne ce mot (oi, douce parole de l'àme !... Thérésa, j'aimerais mieux des murailles nues où je verrais seulement ton portrait, que ces îambi'is chargés de signes héraldiques, si je devais les habiter encore sans toi... mais non, tu seras là pour partager ces grandeurs et elles me deviendront chères. Nous les goûterons ensemble tant qu'elles te rendront heureuse, et quand le jour du plaisir s'évanouira pour toi, quand la lassitude de ces choses t'aura saisie, nous nous retirerons tous deux dans une campagne ombreuse, sous les vieux chênes de Cintra, et tu toucheras ta lyre à mes côtés pour que j'exhale dans la douceur et la paix le dernier souffle de ma vie...
On vint dire au marquis de Pombal que le tribunal de V Inconfidence , qui instruisait les crimes de haute trahison, allait s'assembler pour la dernière séance et réclamait sa présence. Le lendemain, le procès des conjurés devait être porté à la chambre haute qui le jugerait en dernier ressort.
Le ministre, avant d'aller siéger à l'assemblée judiciaire, se fit conduire au couvent des Grilles et pénétra dans la cellule qui servait de prison à la marquise de Tavora. Il se condamnait, quoiqu'il lui en coûtât, à
paraître encore une l'ois en puissance triomphante devant cette ennemie vaincue.
— Madame, lui dit-il, le tribunal où les hommes peuvent encore avoir quelque influence rend aujourd'hui son jugement sur le complot de régicide, demain le procès sera porté au tribunal suprême de la chambre haute où la loi parle seule. Je viens recueillir de votre bouche toutes les allégations que vous pourriez avoir à fournir pour votre défense, toutes les circonstances, quelque légères qu'elles fussent, qui tendraient à atténuer la gravité de votre cause, afin de les faire valoir devant les magistrats par qui ma voix peut encore être entendue.
Éléonore était assise devant le prie-dieu de sa cellule ; elle avait au-dessus de sa tête un tableau représentant le martyre d'un saint, etsa^figure portait en ce moment l'expression de piété farouche de ces confesseurs qui se plaisaient à insulter leurs bourreaux pour rendre leur supplice plus cruel, de ces premiers chrétiens avides de tourments, amoureux de la mort.
— Votre générosité vient bien tard, seigneur, lui répondit-elle, ne serait-ce point un lustre de plus dont vous voudriez vous parer dans vos succès ?
— Il ne s'agit, madame, ni de victoire ni de vengeance personnelle. Quand un prince comme don José ^' est attaqué dans sa vie même, le peupte, l'armée, la magistrature, la nation entière se rallient autour de lui pour demander justice, do ses ennemis.
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et une condamnation infaillible vient alors trancher à sa source une ligue ennemie qui le poursuivait sans cesse.
— Et qui peut être ennemi de don José, mon Dieu ! un semblant de souverain, une effigie de roi qui porte le sceptre et la couronne, parce que ce sont des insignes consacrés que les Portugais aiment à voir bi'iller à leur tête, un innocent monarque qui se garde bien de se mêler des alïaires de son royaume, qui, pour toute occupation, fait résonner les cordes d'un luth;, dont les sons n'ont assurément pas le pouvoir d'élever un empire et n'influent en rien sur la marche des choses. Vous savez bien que cette hgue soulevée attaque le maître de l'état, et que ce maitre c'est vous. Le duc d'Avéiro n'a-t-il pas dit dans son interrogatoire d'hier ({u'on ne voulait atteindre le j'oi José que pour renverser le roi Sébastien. Il fallait briser le lien qui vous retenait au pouvoir, marquis de Pombal, voilà tout ce que signifiait le coup de mousquet tiré dans la voiture du roi.
— Madame, les moments sont trop précieux pour les perdre en vaines distinctions ; quels que soient les motifs de la révolte passée, la condamnation imminente doit seule nous occuper. Donnez-moi les moyens de l'adoucir, s'il en existe encore.
— Non, j'ai toujours aperçu le martyre au confin (le ma vie, et tout me dit qu'il serait inutile dt; chercher à le fuir. On m'a souvent reproché ma dévotion
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trop exaltée et trop tiostile peut-être, ; elle m'était envoyée par la Providence qui voit la fin de tout pour me donner la force de supporter le sort qui m'était réservé. Quoi qu'il en soit, depuis ma jeunesse flétrie et désolée, vous savez par quelle cause, je ne me suis jamais attachée aux choses de ce monde. Dans le palais où j'ai longtemps partagé la grandeur du vice-roi des IndeS;dans l'hôtel nobiliaire de Lisbonne, je n'ai jamais vécu que dans mon oratoire, jamais tourné les yeux que sur ce Christ de fer qui me suit partout, jamais porté que la couleur sombre de la pénitence. Je pressentais qu'il y avait devant moi un grand sacrifice religieux à accomplir, et que ce n'était pas trop de toute une vie de préparation pour cet acte suprême.
— Éléonore, par pitié pour vous-même et pour votre famille, renoncez un moment à ce fanatisme cruel ; aidez-moi à vous sauver.
Elle lui répondit avec un accent de vérité farouche :
— Y renoncer ! Oh non! c'est impossible , car cette ferveur sombre, cette dévotion austère, cette foi sans bornes en un Dieu vengeur, ce n'est peut-être que la haine que j'ai pour vous.
— Malheureuse femme !
— Et croyez-vous que je veuille renoncer à la mort quand elle va me venger de mon ennemi !
Elle ajouta avec un sourire dont la joie était atroce :
— Non, Sébastien, assemblez vos juges, marquez du sceau royal vos arrêts de mort, préparez vos échtifauds,
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VOS insliumenls de forture, allumez vos bi'ichers qui consunie''onl nos os jusqu'à la moelle ; «évoquez les tempêtes qui disperseront nos cendres jusque sur l'horizon le plus lointain... Tout cela est doux pour ma pensée, car vous en souffrirez autant que moi, car ces billots, ces haches, ces flammes, c'est pour Thérésa, votre fille chérie, que vous les préparez.
— Thérésa ne sera jamais accusée, s'écria Pombal en frissonnant d'horreur et de crainte.
— Ah ! vous croyez donc qu'on peut ainsi séparer un membre d'une famille de sa famille entière ; vous croyez qu'une jeune femme ne se laissera pas aller à suivre les principes et les exemples de ceux qu'elle est accoutumée à vénérer.
— Thérésa a partagévos préjugés odieux et barbares! elle a trempé dans vos infernales machinations ! elle a a voulu la mort de don José et la mienne !... Non ! je croirai plutôt que l'étoile du matin s'est ternie et souillée.
— Il en est ainsi pourtant ; elle a déclaré elle-même appartenir au parti des révoltés. Elle est arrêtée, prisonnière et bientôt condamnée avec nous.
— C'est impossible !
— Vous croyez donc que vos juges stipendiés et pressés de jeter leur arrêt vont perdre leur temps à mesurer le plus ou moins de culpabilité d'une pauvre jeune femme, et sans raison excepter de leur rigueur une fille des Tavora ?