G LE MARQUIS
— Il lelaiidrabien. Thért'sa ne sera point, confbnthie avec vous. J'en jure par l'iionnèur, par la puissanne, par l'amour, par le nom d'un pèj'e.
— Regardez. ,
Éléonore souleva alors le rideau de serge qui voilait sa fenêtre, et, à travers les barreaux, elle lut montra dans une cellule voisine Thérésa en habit de pénitente, les cheveux coupés, la robe de bure sur le corps, assise sur une escabelle de bois, pâle à taire pitié, les yeux levés au ciel sans espoir, les bras pendants, comme si la vie l'eût déjà abandonnée.
Pombal pâlit, chancela, s'appuya contre la fenêtre, tandis qu'une pensée soulevait dans son sein une tempête de colère, et qu'une autre mouillait ses yeux de larmes. Il les essuyait avec rage et regardait de nouveau la chère victime.
— Oh ! si vous aviez vu, dit la marquise de Tavora, comlsien elle était belle et touchante en arrivant hier soir dans cette affreuse prison. Elle avait voulu se revêtir encore une fois de ses chères parures pour (intrer dans ce séjour qu'elle regardait comme celui de ses funérailles ; elle avait voulu paraître encore charmante dans ce couvent où ellevenr.it pi'endrela rol)e de prisonnière : désir d'enfant ! dernier soupir de la jeunesse qui Unissait subitement et pour lonjours !
Pombal entendait à peine la marquise de Tavora. Il ne s'occupait guère non plus de savoii- si Thérésa, égarée par sa mère, avait trempé dans la conspiration
OU non ; il ne voyait que sa fille adorée réduite en cet état : il soulFrait de toute son âme, il était déchiré dans ses entrailles de père, toujours debout devant la croisée et les yeux fixés sur cette malheureuse cellule.
— J'étais aune des grilles du vestibule, continuait la marquise; je l'ai vue entrer parée de son vêtement de soie blanche brodé de perles, de sa couronne de comtesse et de sa beauté inflétrissable, passer entre les files de sœurs Augustines au visage amaigri, bistré, creusé par les remords, les austérités, les macérations de la cbair. Elle paraissait un ange du ciel au milieu des créatures réprouvées... J'ai eu besoin, pour ne pas pleurer ma fille, de songer...
— Qu'elle était la mienne, n'est-ce pas, madame?
— Oui, Sébastien Carvalho; ce dernier coup terminait la lutte depuis si longtemps engagée entre nous;, car, on peut le dire à présent, c'est moi qui triomphe, c'est vousqui êtes vaincu. Je vais mourir et vous vivrez pour souffrir; toutes mes peines vont bientôt finir, et je vous laisse livré à jamais à cette solitude de cœur^ à cette absence de toute famille qui vous a toujours rendu la vie si amère. Du fond de son cachot, la pauvre prisonnière condamnée à la mort", au supplice, qui ne goûtera plus le pain de la patrie, qui ne respirera plus l'air du Portugal, qui ne verra pas se coucher le soleil de demain, relève la tête et voit pleurer l'homme puissant, le ministre, le potentat, le maître du royaume !... Oui, marquis de Pombal, envie mon sort; j'ai un
époux, deux fils, une fille, des amis pour mourir avec moi; tu n'as pas un seul être aimé pour régner avec toi!
— Rien n'est encore décidé, madame.
Pombal jeta un regard terrible sur Ëléonore et s'éloigna précipitamment.
Tout autre père à sa place aurait voulu courir briser la porte de la prison de Thérésa et enlever sa fille dans ses bras, mais, dans un homme comme Pombal , la raison ne pouvait jamais céder complètement devant la douleur; il savait que, quelque puissant qu'il fût, il ne pouvait pénétrer contre leur volonté dans le sanctuaire des religieuses , et que la comtesse de Tavora ayant été enfermée chez elles par un ordre du roi, les sœurs ne la laisseraient sortir que sur un mandat revêtu de la même signature.
Il rentra dans son hôtel pour préparer les moyens de délivrer la pauvre captive; il sa«\ait bien que quoi qu'il arrivât il en aurait toujours le pouvoir...
Mais déjà il était devancé dans ces soins, car l'amour veillait sur Thérésa. Paolo, fidèle à son serment, avait tout sacrifié au salut de celle qu'il aimait.
Ce jeune homme était la veille au soir caché dans les épais massifs du jardin de Cerca dos Padros, attendant impatiemment que le départ des inquisiteurs eût ramené le silence dans le couvent où il pourrait alors pénétrer pour y demander le père Malagrida, qu'il avait hâte de rejoindre. A dix heures, il entendit
BE POMRAL. \{V)
tles pas de chevaux qui s'éloignaient et \\l les tianibeaux qui éclairaient le cardinal-visiteur et sa suite disparaître dans les arbres de la route. Il allait sortir de sa retraite, lorsqu'il entendit près de lui un léger mouvement dans les feuilles... il écarta doucement les branches^ la lune qui venait de se lever, éclairait surtout le bosquet de citronnier an pâle teuiilage. Il y vit un vieillard;, assis sur un tronc renversé et tenant un petit coffret luisant à la main.
— Père Malagrida !
"- Fra Paolo !
Cef? deux noms furent échangés avec une promptitude et une surprise égales.
-^ Gomment êtes-vous là, à cette heure, mon père? demanda le jeune homme.
— J'y suis, comme toujours et partout, pour le service de la sainte cause.
J'ai appris ce soir que des perquisitions allaient être faites dans le couvent de Cerca dos Padros et jusque dans ses càveaiix mortuaires où nous avions caché nos papiers les plus précieux, afin que ces tombeaux renfermassent â la fois , et comme des reliques semblables, les ossements de ceux qui furent la gloire de l'ordre jésuitique et les germes de sa résurrection. Je fis toute diligence possible pour arriver ici avant les inquisiteurs. J'entrai dans les tombeaux comme ils étaient déjà à la grille du couvent. Je m'emparai. des papiers cachés sous l'autel de l'église souterraine, mais
je ne pus en sortir; car j'entendais les pas ties commissaires sur l'escalier; je n'eus que le temps d'éteindre la torche qui m'éclairait, de me cacher sous le catafalque préparé pour le général de l'ordre (jui est allé, hélas! mourir dans l'exil, et de m'étendre dans le cercueil. De là, j'entendais avec horreur ces profanateurs impies ouvrir la tombe de nos frères , mais je ne croyais pas qu'ils vinssent faire des recherches sous ce catafalque qui ne contenait aucun corps. Cependant, ignorant sans doute que le général n'y avait point été placé , ils en soulevèrent le voile et regardèrent dans le cercueil. Les années et les souffrances ont tellement creusé et jauni mon visage qu'ils me prirent pour un des trépassés de ce séjour, et, au mouvement que je lis pour retenir ce colfret dont ils allaient s'emparer, ils s'enfuirent effrayés. Ainsi, par une faveur manifeste du ciel , les secrets de la société de Jésus ont été conservés.
— Mon père, vous avez beaucoup fait pour le saint ordre, daignez vous occuper un instant d'un de ses plus humbles membres.
— Fra Paolo, avez-vous besoin de recourir à la confession pour vous soulager de quelques fautes?
— Non, mon père, et quelqu'audacieuses que doivent vous sembler ces paroles, c'est moi qui veux vous confesser en ce moment... Ne vous irritez pas, père supérieur, vous avez toujours eu ma vie entre vos mains, je peux bien une fois vous en demamler
DE rOMBAL. 171
compte. Quand vous m'avez connu, jeune et frais enfant de quinze ans , quand vous avez été frappé de ma précoce intelligence, vous avez dit : Qu'il meure au monde, que ses brillantes facultés, enlevées au plaisir, à l'amour, à la famille, soient toutes concentrées dans la religion, et il en deviendra un des flambeaux; il souffrira, il mourra jeune, mais en mourant il jetera un éclat lumineux dans le sanctuaire. Vous m'avez donné les ordres ecclésiastiques à quinze ans. Le lendemain un édit de Jean V fixait l'âge des vœux à vingt-deux ans, mais il était trop tard, encore adolescent, j'étais novice dans un couvent de jésuites ; et je n'en ai pas murmuré. Vous m'enleviez, avant même que je pusse savoir ce que je perdais, toute ma part de bonheur. Je grandis, et sur (îette terre de Lisbonne aux mœurs faciles, aux devoirs légers, aux carrières brillantes, dans ce climat où Satan a semé toutes les roses de la volupté, quand ma poitrine battit ardemment à toutes ces séductions, elle se sentit enveloppée d'une froide robe de prêtre. Perdant à la fois la liberté, l'amour, je n'étais , je ne devais être jusqu'à la mort que Fra Paolo, le jésuite. Et jamais une plainte n'est sortie de ma bouche. J'allais à vos genoux m'accuser de mes fautes , je ne vous ai jamais accusé de mes douleurs. Vous m'avez choisi pour être votre agent secret à la cour de José le»-. Je ne vous ai point demandé compte de celte préférence. Misérable, honteux de moi-même, j'ai fait tout ce que vous avez ordonné.
172 ' LE MABQUIS
J'ai eu l'air d'être anx gages de ceux que je trompais; leur salaire^ oui, leur salaire humiliant est tombé dans ma main. J'ai passé les jours dans les plus pénibles travaux et veillé pour la trahison. J'ai joué tous les rôles et pris tous les aspects, j'ai égalé dans leurs transformations ces oiseaux des tropiques aux changeantes couleurs, j'ai trompé, j'ai trahi, j'ai menti chaque jour par toutes les faces de mon être... J'ai même .souri et montré un visage serein au monde! Vous l'entendez bien, mon père, dans cette vie de misère et d'humiliation, j'ai souri parce que vous l'avex voulu! Mais tout cela n'était rien encore, j'ai caché dans mon sein un amour, que le cilice, le scapulaire, la robe de prêtre, que tous vos linceuls n'ont pu étouffer; je l'ai laissé s'épancher mille fois dans des confessions mouillées de larmes brûlantes, et vous n'avez pas eu pitié de moi ! Vous m'avez laissé là dans cette cour où je la voyais appartenir à un autre î Et jo ne vous ai pas maudit î
— Et moi, mon frère, j'écoute avec patience vos paroles de révolte. Nous sommes quittes l'un envers l'autre.
— Voilà ce que j'ai fait pour vous obéir, mais aujourd'hui il faudrait voir en silence sacrifier cette infortunée, et là s'arrête ma soumission. Ma vie, mon sang, mon àme, je vous ai tc^t donné, mais je ne vous abandonne pas Thérésa.
— J'ai dû placer la comtesse de Tavora au nombre
DE POMbAL. 173
des conjurés, car le roi, le miDistre voudront venir au secours des accusés dès qu'elle en fera partie, et les sauveront peut-être avec elle.
— Mais le tribunal la condamnera peut-être avec eux.
— Si vous saviez, Paolo, combien pour celui qui est entièrement voué au service de la divinité , qui communique directement avec elle, et veut avant toute chose son triomphe sur la terre , combien les créatures humaines sont peu de choses ! Il les relève sous ses pas ou les renverse; comme des épis qui peuvent lui être utiles , ou comme la paille qui embarrasse son champ.
— Je vous ferai voir que Thérésa n'est point de cette paille qu'on puisse ainsi jeter au ventî... Oh! mon père ! si vous aviez mis une foi la main sur mon cœur quand y vient retentir le nom de Thérésa, vous comprendriez tout ce que j'ai senti, et vous sauriez que pour la sauver je suis capable de trahir la foi jurée, la probité, la religion, l'honneur.
— Et que ferez-vous, malheureux ?
— J'irai dire au roi tout ce qui s'est passé.
— Vous me dénoncerez ! vous, Paolo ! . . .
— Père Malagrida , vous savez que j'ai toujours eu pour vous un culte idolâtre, que j'ai plus que tout autre adoré vôtre sainteté, que cet amour ardent, dévoué, absolu (|ue vous m'ordonniez d'avoir pour Dieu, f'f>^{ à vous <|iip je> l'ai offert; qnf "lernièrement^
lorsque nous avons cru que vous couriez des dangers au Hocher du Trident, parce (jue je marquis de Pombal, que le hasard y avait conduit, avait pu vous reconnaître, je suis demeuré toute la nuit couché sur le seuil de votre porte, afin qu'on passât sur mon corps avant d'arriver à vous. Kh bien, si vous persistez à vouloir perdre Thérésa, vous l'avez dit, j'irai vous dénoncer,
— Misérable !
— Oh! par pitié, sauvez-moi du crinie! sauvez l'ordre sacré des enlantç de Jésus de la honte d'avoir im fils sacrilège qui l'ait renié, trahi, dans le moment même où il était persécuté ! Vous n'avez qu'un mot à dire : consentez à délier la comtesse de Tavora du serment qu'elle a prpté en vos mains , afin qu'elle puisse elle-même, sans vous perdre, dévoiler son innocence- C'est à vos pieds que je le demande, ajouta l'infortuné en se prosternant devant le prêtre, cédez à cette prière , et jamais un de mes désirs audacieux n'osera plus s'élever contre votre volonté.
— Le ciel ne le veut pas, et je suis l'interprète du ciel.
Alors le jeune homme se releva et son visage pâle, ses yeux ardents se détachaient dans l'ombre nocturne comme ceux d'un spectre.
— Vous êtes l'interprète du ciel, eh bien, moi, je serai celui de la véiité. Je vais aller trouver le roi, je lui .ipprendrai le nom de celui qui a accusé Thérésa,
(jui s'est servi de quelques faits exacts pour en tirer un odieux mensonge; il reconnaîtra bien là cette fourberie jésuitique qui reste dans la vérité par la parole et en sort par l'esprit.
— Vous vous trompez vous-même, Paolo, vous ne sauriez nous trahir aussi indignement.
— Oh si ! car c'est vous qui m'avez appris la trahison.
Et le novice jésuite sortit précipitamment du bosquet.
Au point du jouF, Paolo, reprenant le caractère dont il était investi au palais, alla trouver don José dès que les portes de l'appartement royal lurent ouvertes. Il lui dénonça le célèbre père Malagrida dans le vieillard dont le» accusations lui avaient causé tant de douleur; il lui dit la feinte horrible à laquelle Thérésa avait été condamnée par le tyran religieux.
Le jeune prince, à l'organisation si frêle et dont les forces morales avaient été brisées aussi par tant d'atteintes successives, ne put supporter ce retour subit de la joie : il se précipita dans le sein du jeune homme, lui jeta son àme tout entière dans un cri de bonheur, en l'appelant ami et sauveur, et, penchant sa tête sur la poitrine qui le soutenait, il s'évanouit.
Pombal^ qui revenait à l'instant du couvent des Augustines, arriva pour apprendre la cause de cette émotion violente et voir tomber le roi sans connaissance.
Le désir le plus ardent de Paolo et du père de Thérésa était de voler au secours de la pauvre captive; mais il fallait que l'ordre d'élargissement fût signé de la main du roi, et il ne donnait aucun signe de vie. Le jeune prince était étendu sur sa couche dans l'immobilité et la pâleur de la mort, mais portant encore sur ses traits touchants l'expression du bonheur dont il avait été frappé. De chaque côté de son lit, étaient ces deux hommes qui attendaient son réveil avec angoisse, et de temps en temps penchaient leur tète sur la sienne pour y chercher un souffle de sa bouche. Pombal, après avoir demandé vainement un battement à son cœur, le pressait dans ses bras pour le ranimer- Paolo prenait à toute minute sa main, et la trouvant toujours froide, la rejetait sur la couche avec dépit. Don José semblait quelquefois revenir à la vie. Il entr 'ouvrait les yeux, il prononçait quelques paroles sans suite, et soudain retombait dans le même état de défaillance. La journée se passa ainsi.
Et cette journée était celle du jugement' Et dans ce temps-là même la chambre haute siégeait dans la pourpieet l'hermine, et prononçait le dernier mot de la justice. L'assemblée était présidée par le chancelier Pedro Tionalvès ; tout ce qu'il y avait de nobles et de grands dans Lisbonne, de magistrats, de princes et de
hauts barons, assistait à ces débats. Les instructious s'aclievaient au milieu du IVisson général de l'attente, et l'arrêt irrévocable tombait dans une terrible solennité.
Le ministre n'assista donc pointa ce formidable jugement; la raison alléguée pour son absence fut l'état douloureux du roi qui le forçait à rester à ses côtés. Vers six heures du soir, don José rouvrit les yeux, passa sa main froide sur son front décoloré, et adressa à ses amis des pai'oles où renaissait la lucidité d'esprit. Le marquis de Pombal s'empressa de rappeler ses pensées et lui présenta avec un ardent empressement l'ordre de délivrance de la comtesse de Tavora à revêtir de sa signature... En ce moment, les deux grantls chambellans entrèrent chez le roi; ils venaient annoncer à Sa Majesté que le tribunal suprême avait prononcé l'arrêt de mort contre tous les accusés du complot de régicide, réglé le supplice qu'ils subiraient, et fixé son exécution au lendemain. Ce prompt délai ôtait encore aux condamnés le dernier jour 'qui leur est ordinairement laissé à partir du jugement; comme si l'arrêt de mort, après avoir frappé, redoublait encore son coup.
Il n'était plus temps ! le roi même ne pouvait sauver Thérésa, mais un coup d'oeil enflammé qu'échangèrent don José et le marquis de Pombal et qui fut recueilli avidement par Paolo, vint dire que si l'autorité royale devenait insuffisante, la fortune et le pou-
iWd LE «AR0UIS
voir offraient d'autres ressources qui pourt'aiehJ d^rn* ber la victime au sort qui l'attendait.
En elFet, dès que la nuit fut close, le marquis de Pombal se rendit de toute la rapidité de ses chevaux à la prison d'Adjuda, où les prisonniers de Bélem avaient été transférés ainsi qtie la marquise de Tavorà et sa iille. L'ordre dû lx)i servait du moins à le faire pénétrer dans la chambre occupée par Thérésa. La jeune femme avait subi le mâtin un interrogatoire dans lequel, fidèle à son serment et bien plus facilement en présence dé la mort qu'en présence de don José, elle avait admis toutes les accusations portées contre elle. Elle ignorait encore l'arrêt rendu par la cour.
Pombal s'assit à ses Cùtés, prit ses mains dans les siennes et lui parla avec cette douceur de langage qui berce l'âme malade. L'onction si tendre de sa voix, les charmes de sa physionomie si expressive et si pénétrante, redoublèrent ce moment de puissance pour calmer et raffermir la pauvre captive.
La souffrance, qui vieillit les gens déjà avancés etl âge, ramène les très-jeunes du côté de l'enfance: en diminuant les forces, elle éloigne les ttns et leg autres de l'apogée de la vie. La belle comtesse de Tavora avait alors quelque chose d'une jeune fille faible et endolorie J ses cheveux coupés sur le cou et son simple satreau de laine brune, à peine serré à la taille par un Cordon, augmentait cette apparence. Elle était aussi l)elle et plus touchante que jamais.
1>E fOMfl.U. IKI
Pombal lui cacha tout ce que cette journée avait renfermé de terrible justice humaine. Il se hâta de hii dire que le roi était maintenant désabusé de ses horribles soupçons, et qu'il brûlait de la revoir, qu'il se serait hâté de venir lui-même l'arracher de cette prison s'il n'était retenu au lit par ses souffrances habituelles. Elle pâlit, frissonna de joie, et remercia. Dieu avec la plus ardente ferveur.
Alors son tendre protecteur tâcha d'amener son esprit aux pensées consolantes, aux images gracieuses: il lui parla des jours d'autrefois, lui jura qu'ils étaient près de renaître.
Un sombre pressentiment empêcha la jeune femme de se laisser entraîner vers cet heureux prestige.
— Voyez, dit-elle en passant la main sur ses cheveux coupés, toute votre puissance bienfaisante ne peut plus faire une reine de la pauvre condamnée.
— Les cheveux renaissent comme les beaux jours, répondit-il, l'avenir vous garde encore des boucles riches et soyeuses.
— Non, reprit-elle, je veux suivre ma mère dans l'exil auquel elle sera sans doute condamnée si vous la sauvez de la mort. Je veux l'entourer de soins, embellir l'horizon où elle vivra, adoucir sa retraite dans ce pays sauvage. Elle y emportera tant de peines et de regrets pour sa vieillesse !
— Thérésa, il est d'autres affections aussi tendres, aussi saintes qui doivent vous retenir à Lisbonne.
•i82 LE MARQUIS
— Non, je veux, je dois m'attacher à mes parents.
— Restez donc avec moi, Tliérésa, car je suis le plus près de tous, je suis votre père.
— Vous! vous, seigneur !... Non c'est une douce chimère dont vous voudriez m'abuser pour me faire céder à vos instances.
' — Vous vous trompez, Thérésa, c'est un secret que je ne pouvais vous dévoiler que dans un moment aussi décisif que celui-ci; mais c'est la vérité. Éléonore de Tavora eut les premiers, les uniques amours de mon jeune âge, et je lui dois encore l'unique amour de ma viellesse, ma fille chérie.
— Qu'entends-je ! Dieu puissant !... Mais non, non, c'est impossible. Je me souviens du temps de ma première enfance, où j'entendais le marquis de Tavora me nommer son enfant; je crois voir encore sa noble et touchante ligure me sourire penchée sur mou berceau.
— Oui, car il vous avait adopté dans son cojur généreux, mais vous n'apparteniez qu'à Éléonore: vous étiez née avant son mariage, vous étiez un de ces enfants de l'amour, les plus légitimes de tous, puisque l'amour est le premier sacrement qui doit présidei' à l'union des êtres.
— Il est donc bien vrai, je vous appartiens... Oh ! je le crois ! il m'est si doux de vous appeler mon père, que la vérité seide peut avoir cet attrait si puissant.
Puis elle se prosterna b demi devant lui, et ap-
puyant son bras sur les genoux de son pèi-e, et soutenant sa tôle dans sa main, elle lui dit encore avec une grâce charmante :
— Oh! pourquoi cette heureuse révélation ne m'at-elle pas été Jaite plus tôt, quaiid j'étais encore dans la vie, quand j'avais l'avenir devant moi pour jouir du bonheur qu'elle me donnait... Moi! la lille du marquis de Pombal! avec quel orgueil j'aurais savouré cette pensée. Dieu m'est témoin que ce qui m'aurait rendue Hère et heureuse, ce n'est pas cette toutepuissance à laquelle vous êtes élevé, ni toutes les couronnes qui brillent sur vos armoiries, ni le bruit que votre nom fait dans le monde; c'eût été cette vertu sans tache, cette justice, cette loyauté à toute épreuve, cette bonté adorable, ces qualités de Dieu même qu'il donne à quelques mortels pour se mirer dans son ouvrage, ces qualités qu'il crée pour le cercle étroit de la famille etpour ses regards seuls ! Aussi je n'aurais paseu besoin que Lisbonne sût que j'étais votre iille pour en jouir; l'orgueil, comme l'amour, eussent pu rester toujours enfermés dans mon Ame... Mais, hélas ! il n'est plus temps.
Il l'attira sur ses genoux et lui dit en la regardant avec extase :
— Oh! reste auprès de moi, mon enfant, je te donnerai repos, considération, splendeur, puissance, tous les biens qui peuvent reposer sur une créature humaine, et en m'aimant tu me donneras plus encore.
J84 LE MARQUI5
Elle pencha la tète sur sa poitriney réfléchit longtemps... Puis elle se dégagea des bras de Pombal, et se tint debout devant lui, la main appuyée sur son cœur, les yeux élevés, dans l'attitude d'une de ces saintes qui se résignent à tout en regardant le ciel.
— Non, seigneur, dit-elle, vous êtes grand, puissant, heureux, vous avez des amis, pour partager votre gloire, votre haute fortune : ma mère va vivre dans Texii ou mourir de la mort des criminels, je ne peux la priver de sa fille.
On entendait au fond de ces paroles l'écho des principes fanatiques de Malagrida qui avait exercé sur elle son infaiUible puissance.
Pombal essaya vainement par tous les moyens imaginables de fléchir sa cruelle résolution, il n'obtint d'elle que des refus accompagnés des abondantes larmes de regret qu'elle lui donnait à lui-même en déchirant son cœur. Le temps pressait, il fallut la quitter en songeant qu'il serait obligé de l'enlever malgré elle de sa prison, et de la dérober à tous les yeux jusqu'au moment oii il serait parvenu à faire annuler sa condamnation .
Le vestibule de la prison d'Ajuda était sombre et semé d'un grand nombre de piliers qui soutenaient sa voûte pesante. Là, Pombal trouva deux des officiers de sa maison et de ses plus fidèles amis qui l'attendaient. Il leur donna des ordres à voix basse et avec la plus vive agitation. On pouvait, à peu de distance de là, par
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quelques paroles prononce'es plus clairement, y distinguer ces indications.
« Veiller toute la nuit autour du souibre édifice, à rheure qui précède le jour, la plus silencieuse de toutes, pénétrer dans la prison, avec beaucoup d'or pour acheter les gardiens, et des hommes d'armes pour dompter ceux qui résisteraient, enlever la comtesse de Tavora bien cachée sous un long voile, et la déposer dans une voiture qui l'amènerait au palais. »
Si le marquis de Pombal eût été moins absorbé par l'inlérèt puissant qui le faisait agir, il eût pu remarquer que, derrière un des piliers du vestibule , des pas s'étaient arrêtés en même temps que les siens, et avaient repris leur cours lorsqu'il s'était remis luimême à marcher; mais le ministre^ appelé impérieusement près de don José, qui attendait son retour avec une frémissante inquiétude, retourna en toute hâte au palais.
A minuit il se passa dans la prison d'Ajuda une scène des plus imposantes. Les condamnés venaient d'entendre la lecture de leur arrêt de mort et de supplice qu'ils devaient subir. Ils avaient obtenu la permission de passer ensemble la veille funèbre dans une salle basse de l'édifice, et ils recevaient la communion du père Malagrida , que les officiers de justice qui ne le connaissaient point et l'avaient pris pour un simple moine voulaient bien leur donner pour confesseur.
Cette enceinte voûtée, aux murailles noires semées d'anneaux soutenant des chaînes et éclairée d'une seule lampe tie fer, par la présence seule du symbole sacré et du prêtre à la majestueuse figure qui célébrait roffice funèbre, avait pris l'aspect d'un sanctuaire.
Autrefois on accordait aux condamnés à mort, sous le nom de repas libre, tous les mets qu'ils pouvaient désirer avant de marcher au supplice. Ici c'était une nourriture diNine que les condamnés avaient choisie, c'était la sainte communion, ce repas suprême où le créateur, tians sa di\iu(3 Immilité, se montre sous la forme du pain qui nourrit la créature humaine.
La cérémonie était plus imposante , plus auguste, plus splendide, dans cette prison, péristyle de l'échataud, que dans toutes les cathédrales de marbre et dor; car au îuoment de la mort, la foi est toujours auprès de la religion, et c'est là sa plus belle auréole.
L'hostie dans son ciboire rayonnant était posée sur une pierre brute (jui servait d'autel.
Alalagrida.daus les habits sacerdotaux, plus grand, plus sublime que le jour où il avait promis le trône, maintenant qu'il promettait le ciel, célébrait les divins mystères. Le son plein et sonore des psaumes s'épandait sous la voûte au milieu du silence. Les condamnés étaient à genoux en demi-cercle devant le prêtre. Toutes ces têtes prosternées, soit qu'elles fussent chargées d'années et marbrées par le temps, comme celle du marquis de Tavora, soit i{u elles fussent toutes
parées de jeunesse et Je beauté, comme celles de son fils et de Thérésa, paraissaient semblables , tant le sentiment religieux y dominait toute autre expression.
ftlinuit sonna ; le jour du supplice venait donc de se lever. Le prêtre tirant les hosties du saint ciboire les posa Tune après l'autre sur les lèvres des conjurés. Quand vint le tour de Thérésa, qui communia la dernière, il prit pour elle une hostie à part dans une boite qu'il avait apportée avec lui.
Après avoir rempli ce dernier devoir, le père jésuite se retira. Le bruit sourd de la porte qu'il referma fit entendre comme une longue plainte funèbre; il emporta sur son front un nnage épais et inaccoutumé, et dans le péristyle qu'il franchissait à pas lents, il murmura :
— Maintenant le marquis de Pombal peut faire enlever sa lille.
Malagrida ! Cette grande et solennelle figure planait sur tous les événements de ce règne. C'était le prêtre inspiré, le prophète, l'envoyé de Dieu qui devait sauver l'écusson nobiliaire et le froc jésuitique de la disgrâce où ils étaient tombés ; c'était le suppôt d'enfer dont le Awm était prononcé dans tous les malheurs de la nation, dont l'image apparaissait dans tous les sinistres, dont le fantôme errait sur toute la terre de Portugal pour y faire éclore la discorde, la haine, la faction, le régicide.
Dès que le marquis de Pombal se tiouva informé [)ar la dénonciation de Paolo de la présence du moine dans Lisbonne et des moyens de s'en emparer, son premier soin eût été de le faire arrêter, si, dans ce
moment, le salut de Thérésa, intérêt bien au-dessus de tous ceux de la politique, n'eût absorbé toutes ses pensées. Mais lorsque toutes les précautions possibles pour l'enlèvement de la jeune prisonnière furent prises, lorsque après avoir passé quelques temps auprès du roi, à calmer et ralFermir son âme, il vit ses yeux se fermer dans un sommeil paisible, le ministre songea aux devoirs de sa charge et à la nécessité de s'emparer immédiatement d'un ennemi qui échappait depuis longtemps à toutes les recherches avec la facilité d'une ombre fugitive.
Il était deux heures du matin, le moment était fsivorable pour trouver le père jésuite au Rocher du Trident, où il s'étonnait de ne l'avoir pas deviné sous l'apparence du vieux pêcheur. Il fit donner l'ordre à quatre officiers de sa maison, anciens militaires, hardis et dévoués, de se lever, de s'armer, et d'aller l'attendre sur le port. Après avoir pris un peu de nourriture et de repos, il se munit lui-même d'une bonne armure et se disposa à rejoindre ses gens.
Comme il traversait la terrasse de son hôtel pour gagner un escaUer qui descendait sur le port, il aperçut à la demi-lueur de la nuit une ligure adossée contre un pilier de marbre, enveloppée dans un manteau blanchâtre, les bras croisés sur la poitrine et la tête tournée du côté de la mer. il eût pu la prendre pour une des statues qui décoraient cette plate -forme, et l'immobilité dans laquelle elle demeurait à son
approche eut sans doute confirmé cette supposition si, en avançant davantage, il n'eût reconnu Paolo* Celui-ci tressaillit à sa vue.
— Vous, ici à cette heure ! lui dit Pombal avec étonnement.
Le jeune homme se remit promptement. Il dit que retenu par la beauté de la nuit, il s'était oublié à rêver sur cette terrasse ; et, revenu de son trouble, s'étonna lui-même de voir le ministre sortir dans un pareil moment.
— Je vais moi-même arrêter le chef des jésuites dans sa retraite, dit Pombal; c'est un soin que je ne pouvais remettre à personne.
Paolo avait passé toute sa jeunesse dans une dévotion ardente, fanatique;, dans une foi profonde envers le prêtre (]ui lui avait appris Dieu et le représentait pour lui , et quelques mois seulement dans un amour passionné pour Thérésa qui lui avait fait oublier tout le reste. Dès qu'à la fin de cette journée terrible dans laquelle il avait trahi, dénoncé son maître, il se trouva seul, toute cette ferveur religieuse qui avait passé dans son sang et était devenue sa nature même, se réveilla en lui subitement ; il eut horreur de ce qu'il avait fait. Dans cette nuit qui lui semblait couverte de voiles funèbre^, dans cette méditation encore plus sombre de son âme, il écoutait le bruit de ces flots qui baignaient aussi le Hocher (Ui Trident, de ces flots qui semblaient l'unir, du haut de la terrasse somptueuse oii il rêvait,
à son tnaitre, à son chef, à son Dieu, enfermé dans une retraite sauvage et entourée de dangers... Et il balan-r çai^s'il ne volerait point à lui pour lui apprendre qu» la fuite était alors fa seule voie de salut.
Son saisissement fut horrible en entendant la résolution du ministre, comme s'il n'avait pas dû s'y attendre. Il songea à précéder ses pas, à courir, à sauver l'illustre proscrit; c'était impossible... Mais le jeune homme que le sort mettait à une si rude épreuve avait un courage de fer trempé dans le fanatisme, il eut bientôt pris une autre résolution.
Il dit au ministre ^vec une froide tranquillité :
— T Je demande à Votre Excellence la permission de l'accompagner.
Le marquis de Pombal, après quelques hésitations, y consentit. Et la barque encore une fois partit nuiitamment de Lisbonne . pour voguer au Rocher du Trident.
Dans ce trajet mystérieux, la nei' glissait presque en silence sm^ le flot calme et sombre, et le même recueillement régnait dans l'embarcation. Pombal , plongé dans ses pensées, remarqua cependant, à la faible clarté qui régnait, un léger mouvement de Paolo répété plusieurs fois : il s'aperçut que le jeune homme faisait le signe de la croix, et que ses lèvres se mouvaient comme dans le murmure de la prière. Cette dévotion qu'il ne connaissait point à son secrétaire le surprit, mais comme ce jeune homme était plein de
bizarieiies, il ne s'occupa pas davantage de celle-ci. Il aimait de toute son âme ce jeune compagnon de ses travaux, qui réunissait l'intelligence la plus élevée, la plus étendue à Ja grâce la plus charmante, toutes les richesses de l'esprit à toutes les douceurs de Tâme, la force physique et morale à la constitution la plus délicate et la plus gracieuse : il acceptait toutes ces singularités, il ne songeait pas à les expliquer, encore moins à les blâmer.
On pensait au moyen de trouver dans la nuit l'endroit du rivage oii Ton pourrait mouiller pour monter au Rocher du Trident, lorsque le bateau heurta la petite nacelle du soi-disant pêcheur qui se trouvait toujours à flot devant sa demeure.
Cette rencontre apprit aux passagers qu'ils devaient aborder en cet endroit, et ils arrivèrent bientôt dans le sentier de la chaumière construite sur les ruines de l'ancien couvent.
Le ministre laissa deux de ses hommes d'armes sur la grève, se réservant de les appeler si la porte de l'habitation, trop bien fermée, demandait le secours de leurs bras pour l'enfoncer, et pensa que, dans le cas contraire, deux de ses lieutenants bien armés, son jeune compagnon et lui-même, qui était aussi pourvu d'épée et de pistolet, suffiraient bien et au-delà pour arrêter un vieillard de soixante et douze ans.
Pombal reconnut de quelques pas l'entrée de la ruine aux colonnes de granit qui la décoraient encore, et au
pied desquelles il avait trouvé le vieux pêcheur assis au coucher du soleil, lorsque le hasard l'avait conduit en cet endroit.
La peine de forcer la porte leur fut épargnée. Malagrida qui rentrait depuis peu de la prison d'Ajuda, où il avait donné la communion aux condamnés, profondément absorbé par une pensée pénible, par un remords peut-être qui répandait sur sa figure un trouble et une ombre inaccoutumés, avait tout laissé ouvert derrière lui ; sa lampe était encore allumée ; lui-même encore vêtu de ses habits sacerdotaux, était seulement assis sur le bord de l'antique tombeau de marbre qui, comme nous l'avons vu, lui servait de couche dans son habitation à la foi grandiose et rustique.
Le marquis de Pombal pénétra dans cette enceinte, ayant de chaque côté de lui ses deux officiers et suivi de Paolo.
Au bruit qu'ils firent, Malagrida se leva et tressaillit.
Le ministre et le jésuite se regardèrent un instant en silence.
Ces deux hommes, ou plutôt ces deux esprits moteurs de tous les événements, se trouvaient enfin en présence, et tous deux clans le cadre qui leur convenait.
Le moine, support vigoureux et infatigable des antiques croyances, au milieu des restes d'un temple chrétien, se dressant sur ses ruines, à côté de ce Christ, son vieux frère ; le minit;tre novateur, simple daps
son aspect, accompagné seulement de deux hommes à sa livrée, mais qui représentaient une nation entière, ayant pour toute arme sa parole puissante, mais dont il avait l'ait une arme irrésistible.
Ils sentaient tous deux que l'heure décisive était venue; ils voyaient tous deux avec une joie presque égale arriver ce dénouement que la fatigue d'une guerre de vingt ans leur faisait bénir. Mais cette solution était si assurée maintenant qu'ils n'avaient point le désir de la précipiter; ils avaient besoin de s'envisager un instant, de chercher mutuellement dans leurs regards, de déchiffrer sm- leur front le secret de cette force puissante dont ils avaient reçu des chocs violents... et surtout ils avaient besoin tl'ajouter à cette vie de haine qu'ils avaient menée ensemble, d'amers et cruels adieux.
— La première fois que je suis venu ici, ditPombal, votre habit de pêcheur a jeté un nuage devant mes yeux; je suis satisfait de vous trouver maintenant sous cette robe de prêtre qui vous livre à moi tout entier. Chef des jésuites , en contravention à la loi, je vous sonnne de vous rendre prisonnier et de me suivre à Lisbomie.
Le moine se dressa de toute sa colossale hauteur.
— Ministre de don José , il suffirait de votre ordre pour m'empêcher de me rendre , car je ne veux pas reconnaître l'autorité de l'ennemi de Dieu, de notre
persécuteur impie, et je ne vous suivrai jamais vivant.
— Vivant ou mort, peu importe. Vous ne pensez pas sans doute que je recule devant cette différence, que je m'inquiète beaucoup d'emmener à Lisbonne un cadavre ou un prisonnier. Vivant ou mort, cette heure doit en finir entre nous.
— Oui, car depuis longtemps nous nous appartenons mutuellement. La lutte nous a liés du lien étroit des plus tendres amours : j'étais votre continuelle pensée, vous étiez mon souvenir le plus constant; mon image vous suivait au palais, au conseil, dans les fêtes, dans les occupations de vos jours, dans les splendeurs de vos nuits; la vôtre était devant moi dans mes prières, dans mes voyages, dans la solitude de ce temple; nous étions tout l'un pour l'autre... tout ce qu'il y a d'horrible dans le présent'et d'effrayant dans l'avenir.
— Vous me flattez, père jésuite, en établissant cette
parité entre nous.
— Vous me voyiez derrière toutes vos entreprises , toutes les forces que vous souleviez étaient dirigées contre moi. Chaque fois que je bénissais le fér d'un révolté c'était pour qu'il arrivât à votre sein.
— Je dois me trouver heureux de voir le combat terminé en ma faveur.
— Ne raillez pas du haut de votre puissance : ce combat est plus égal que vous ne pensez. Celui qui mène les hommes par la moindre croyance en obtient
496 LE MAEQUIS
plus de hauts laits que celui qui les gouverne par toute la force des lois. Vous, qui n'avez en vous que le génie humain, toute votre influence mourra avec vous; mais moi, ma pensée, éclairée de rayons divins, me survivra, mes restes seront sacrés, on fera des reliques de mes instructions comme de chaque fil de mon manteau, il s'opérera des miracles sur ma tombe.
— Imposteur! vous savez bien que nul esprit ne vous parle que l'esprit de haine et de vengeance, vous savez bien que ni la Vierge ni les saints ne viennent vous visiter, qu'ils ne se dérangent pas du ciel pour un moine, et qu'on ne les voit ici-bas que dans les cadres suspendus aux murs du temple.
— Si je ne me croyais pas moi-même , les autres ne me croiraient point; la foi donne seule de la puissance à la voix de l'homme; le mensonge est une flèche sans arc qui n'atteint audun but. Si je n'avais pas eu en moi la lumière céleste , je n'aurais pu la répandre sur une population entière; il n'y aurait pas dans tous les coins obscurs de Lisbonne et du Portugal des masses ardentes qui entendent ma parole et accomplissent mes œuvres.
— Elles sont grandes et subhmes, vos œuvres! La guerre civile partout allumée, la nation Hottante se brisant dans des mouvements contradictoires, la noblesse révoltée, le duc d'Avéiro entraînant dans sa perte un nombreux parti, la noble famille île Tavora ronduite à l'échafaud, la jeune et charmante créature qu'elle a élevée dans son sein près de succomber avec
elle!... ;Pombal s'arrêta^ la voLx brisée par un frisson mortel.
Le moine répondit à cette douleur par un sourire marqué , pour bien l'aire voir à son ennemi qu'il la comprenait^ et attacha sur lui un regard aigu et moqueur qu'il semblait vouloir enfoncer dans son sein.
— Vous me parlez, dit-il avec dédain, de ce qui meurt en un jour. Ces faibles créatures, si je ne les eussent pas sacrifiées aujourd'hui , la mort l'eût fait demain. Tandis que vous, vous anéantissez la foi, la religion, la royauté, l'esprit vital de l'empire, qui eussent vécu des siècles, toujours plus radieux.
— Je rends grâces au ciel de ce que j'ai fait pour détruire quelques préjugés que vous décorez de ces beaux noms; ils sont retirés dans un rassemblement de faibles têtes égarées par vous. Mais le temps marche vite sous mes lois; il ne faut plus qu'une année pour anéantir votre secte fanatique...
— Elle sera vengée d'avance; il ne faut plus qu'un jour pour faire périr votre fille.
Pombal se jeta en arrière dans un mouvement d'horreur, et fît signe aux deux hommes d'armes de saisir le moine.
Les officiers, sans tirer leurs armes, posèrent chacun une main sur l'épaule de Malagrida , de l'autre lui serrèrent vigoureusement le bras et se disposèrent à l'entraîner.
Mais lui, brûlant d'indignation au contact de ces subalternes, avec une force musculaire à laquelle il
eût été impossible de s'attendre, arracha ses bras, et les brandissant comme deux massues de fer, lança les deux soldats de charuie côté dans une secousse violente, les envoya mesurer la terre de leur corps, avec un bruit d'armes qui retentit sous la voûte, puis se précipita vers une des portes de la ruine.
Là il trouva Paolo.
Le l'égard ardent qu'ils échangèrent contenait alors un monde de pensées.
— Non content de ni'avoir dénoncé , tu viens m'arrèter, dit Malagrida au jeune homme?
— Je viens vous sauver, répondit celui-ci avec un accent, avec un regard dans lesquels avaient reparu tout l'amour pour ce père spirituel, tout le fanatisme religieux.
Pombal, étourdi un moment par la chute de ses deux officiers, revint alors à lui. Tl vit Malagrida sur le seuil de la porte, tenant à la main un poignard au moyen duquel il ne se laisserait pas approcher, et par conséquent sur le point de lui échapper.
Alors il arma son pistolet et le visa. Paolo se jeta sur le sein du moine comme le coup partait, chancela et tomba frappé de mort. Pombal se précipita vers le jeune homme, et arriva assez tôt pour le retenir dans ses bras et empêcher sa belle tête d'aller frapper sur le pavé de marbre des ruines.
— Qu'as-fu t'ait! malheureux! lui dit-il en le pressant sur sijn cœur.
• — i\|ou devoir, répondit Paolo mourant.
liE CO.MBAL. 499
— Qu'es-tu donc , toi que j'ai tant aimé et que j'ai cru mon ami ?
— Fra Paolo, le jésuite.
Et le jeune liomme expira.
Pombal, en recueillant un soupir qu'une cruelle contraction lui montrait être le dernier, éprouva un mouvement de désespoir qui un instant remplit son iime tout entière... Puis il releva la tête et chercha Malagrida. Le moine avait disparu.
Les deux hommes d'armes, et ceux (ju'on avait laissés sur le bord de la mer, le cherchèrent dans tous les environs des ruines avec une ardeur acharnée... mais en vain, il s'était de nouveau évanoui comme un lantôme infernal *.
Il fallut bien se décider à retourner à Lisbonne. Pombal fit emporter avec lui le corps de celui qui lui avait été si cher, et qu'il avait la douleur poignante
1 Trois ans après, en 1761, Malagrida fut déclaré coupable du crime d'hérésie . sur laquelle sentence la chambre de Relaçion pronon(;a l'arrêt suivant :
« Vu la sentence des inquisiteurs ordinaires et députés du saint office, qui déclare le criminel Gabriel Malagrida, ci-i!ûvant religieux , prêtre de la compagnie de Jésus, hérétique ennemi de notre sainte foi catholique, etc., ordonne que, comme tel il sera livré à la justice séculière, après avoir été dégradé de ses ordres... Ordonne que ledit criminel sera livré à l'exécuteur de la haute justice et conduit, la corde au cou, par les grandes rues de celte ville jusqu'à la place du Rocio, pour y être étrangle jusqu'à ce que mort j'en suive, et son cadavre jeté au feu et réduit en cendres , afin qu'il ne reste rien de lui ni de sa sépulture : et paiera les dépens. A Lisbonne, le 20 septembre 1761. Cet arrêt fut exécuté.
200 LL -MAhOL'lS HE POMBAL.
d'avoir tué de ba main; et la barque silencieuse glissa sur les ondes.
On voyait à la pâle lueur des étoiles le corps de ce jeune homme dans toute sa suave beauté, étendu dans le fond du bateau, qui le berçait lentement. Le coup de feu, en lui traversant le cœur, avait laissé à sa figure toute la beauté admirable de ses traits et l'empreinte de l'exaltation sublime qu'il avait eue en se dévouant à la mort ; ses cheveux blonds , après avoir serpenté autour de son visage, tombaient en longues boucles sur la planche de la barque ; son manteau blanc se drapait autour de lui comme un linceul martial. Il dormait paisiblement dans sa mort héroïque. Pombal attachait un regard à la fois surpris et désolé sur ce jeune homme, moine fanatique, amant passionné, esprit fécond et vaste, âme ardente, tempèteuse, douée de toutes les richesses et des nobles folies de 1 ame.
Les quatre hommes d'armes, vieux militaires, frappés de respect devant tout ce qui est dévouement et courage, inclinaient sur lui leurs têtes vénérables comme sur la tombe d'un brave ; les astres du ciel versaient sur ce tableau de mélancoliques lueurs, et les vagues faisaient entendre des voix plaintives autour de la nef funèbre qui les sillonnait lentement.
Fombal rentra au palais; (luelijues heures se passèrent, et enfin le grand jour marqué pour le supplice des condamnés se leva dans tout son éclat,
L'hutel de Tavora, situé dans une large rue abou* tissant au Tage, et dans laquelle se trouve l'arc Carvalhon, était frappé d'anathème et condamné à la démolition.
C'était un vieil et majestueux édifice qui remontait aux temps antérieurs à l'occupation espagnole; de pure construction portugaise, il offrait un aspect de nationalité et le souvenir de la puissance féodale dans son ère glorieuse. Avant le sac de l'iiùtel, on procéda à lin encan de tous les meubles, chevaux, carrosses qui étaient contenus.
La rue est encombrée de tous les objets que dans le déménagement on y jette en monceaux.
-f Les objets de la nature morte prennent un caractère
iâ02 LE MARQUtS
avec le temps; ils ont l'antiquité pour noblesse et les souvenirs forment leur âme. Toutes ces choses qui ont été peu à peu, et clans des circonstances solennelles, réunies à l 'hôtel de Tavora par le cours des siècles, sont détruites en un instant ; les reliques ne sont plus qu'un chaos informe. Ou y a entassé au hasard les meubles sculptés de figures aIlét,^oriques , où la croyance religieuse se présente en traits naïfs et vrais, les tapisseries déliante lice où sont racontés à l'aiguille les histoii-es du vieux temps, les armures d'airain des aïeux, toutes bossuées et rompues de cicatrices glorieuses; les armes des âges moilernes , plus riches, plus brillantes, mais moins usées ; la vaisselle aux milles ligures bizarres que les aïeux soignaient avec tant de prédilection ; le beau linge ouvré que ces nobles dames avaient filé elles-mêmes dans le temps où le soin du ménage était la tâche la plus honorée ; on y voit sui'tout grand nombre de portraits de famille, de vieux hidalgos avec des ligures capables de faire fuir encore l'ennemi devant leur lance en peinîui'e, de jolies aïeules peintes le jour de leur mariage, et qui se montrent là, au milieu de ces décombres, dans leur printemps de trois siècles, souriant à l'oiseau qu'elles tiennent à la main, et se couronnant de leurs guirlandes de roses comme dans une fête.
Toute la basse population de Lisb;i;i:;e se rue sur cet encan connue une ineule sur la c.irée, ets{;ntant avec joie qu'en s'emparant de ces dépouilles elle va les
insulter. Des manufacturiers achètent les écussons d'airain pour les fondre en ustensiles de cuisine ; les pêcheurs emportent les fines nappes damassées pour en faire des voiles à leurs bateaux ; un paysan obtient pour quelques modéas le cheval de guerre du marquis de Tavora, qui va désormais porter des fruits au marché ; des bourgeois achètent pour peu de cruzades les glaces dans lesquelles se sont mirées des princesses ; de bons vivants, plus alertes que les autres, boivent sans le payer le bon vin de la cave des seigneurs, et emportent les coupes et les flacons. . . C'est un de ces moments bien souvent renouvelés depuis, où la fortune des hauts sommets, où elle coule en fleuve, s'épanche dans les bas-fonds en minces filets d'eau.
Quand tout fut déblayé, acheté, volé, emporté, le dernier objet qui resta découvert sous ce monceau de débris, et couché sur le pavé de la rue, fut 1 ecusson qui parait le dais du lit du marquis de Tavora, et sur lequel il avait fait inscrire ces mots :
Tomber de plus haut et plus rudement, voilà souvent à quoi se résout la grandeur.
Puis on commença le sac de l'hùtel de Tavora pour le raser jusqu'à terre et semer du sel sur ses ruines.
Des alguazils présidaient à l'encan et à la démolition, et des soldats de la Barre-Blanche formaient autour un vaste cercle pour y maintenir l'ordre. De leurs rangs partit une estafette, qui se rendit à un fief situé à quel-
^0-4 LE MABQUIS
que distance de la ville et portant le nom de Tavora, ainsi qu'une petite rivière qui l'arrosait, pour ordonner qu'ils prissent une autre appellation. Ce nom de régicide était si détesté, qu'on en eut honte pour ce filet d'eau limpide, et qu'on ne le trouva plus digne d'être porté par des champs de seigle et de maïs.
Tout se préparait pour le grand spectacle du supplice.
Des sommets de Cintra et des champs de Bélem, des bords du Tage et de ceux de l'Océan, de tous les chemins des campagnes et de tous les rivages des flots, la population descendait dans Lisbonne, coulait des montages, se déroulait des plaines, et venait remplir, combler, surcharger le sol de la ville. C'est qu'un superbe coup d'oeil allait s'y déployer. C'est qu'un appareil de supplice plus curieux, plus extraordinaire, plus grandiose que tous ceux qu'avaient jamais commandés les inquisitions et les tribunaux, allait se déployer aux regards.
Le jour commençait à peine , et déjà toutes les meilleures places , celles des environs de l'échafaud> étaient envahies par les plus diligents, qui s'en applaudissaient avec orgueil ; les rangs plus éloignés étaient remplis par des spectateurs moins favorisés, qui, pour se consoler, regardaient avec pitié derrière eux la foule qui arrivait toujours d'une manière incessante, et qui encombrait les avenues de la place, les rues, les carrefours éloignés, d'où les assistants ne pourraient
DE POMBAL. â(»5
rien apercevoir, et n'auraient d'autre plaisir que celui d'avoir été à Lisbonne dans cette grande journée.
L'échafaïul était di'essé sur une vaste place ayant d'un côté de magnifiques palais et de l'autre l'Océan.
Toute la foule, avide de supplice, affamée de torture, attend le spectacle sanguinaire avec la gaieté, l'insouciance, la bonne humeur (jui présiderait à une joyeuse réunion. Assis par terre en groupes animés, campés comme des Arabes dans la plaine, ces gens se créent des distractions pour faire passer le temps; ils jouent, mangent et causent en attendant. On dirait en pareil cas, que les malheureux qu'on va supplicier ne sont pas de même nature que les spectateurs, que ceux-ci n'ont pas un corps sujet à la douleur, une cbair et des nerfs sensibles qui leur apprennent ce que les torturés ont à souffrir.
Une jeune femme, en attendant avec tant d^ joie de voir couler le sang, s'empresse de donner le lait de son sein à son.nourrisson bercé surses genoux ; des hommes jouent aux cartes, et s'inquiètent du coup qui va leur faire perdre une cruzade dans cet instant où vont se briser de si grandes destinées ; des buveurs se dépitent d'un mouvement tumultueux qui leur a fait briser un flacon de Porto devant cet échafaud où tant de sang va couler ! partout des jeunes gens vêtus de leur veste d'écarlate, des jeunes fdles parées de leur basquine, de%urs colliers d'ambre ou de corail, se regardent, se font des agaceries, mangent des grenades et s'en jettent
les écorces en manière de traits spirituels ; l'air est parfumé d'oranges et de limons; il retentit d'éclats de joies, de rires et de gais propos.
Toutes les saillies qu'offre Tarchilecture de la place sont occupées par de joyeux enfants qui ont trouvé là d'excellentes places : les uns se carrent sur de larges corniches, les autres se blottissent sur les archivoltes ; les autres sont nichés dans les spirales : la sculpture est habitée. Les piliers des réverbères et les arbres qui encadrent la place sont également peuplés de petits garçons qui se suspendent aux branches comme des sapajous, prestes, agiles et grimaçants comme les animaux de la race des singes.
Au-dessus de cette l'oule pittoresque et mouvementée, dans une région privilégiée se déploient la magnificence et la splendeur du coup d'œil. D'un côté de la place sont les hôtels des grands de Lisbonne, des premiers membres de la magistrature, des riches armateurs ; de l'autre, l'Océan éclairé de la plus splendide lumière.
Aux balcons chargés de sculptures, de bronze, de dorure, où éclôt la fleur de marbre, où le fruit d'or brille sur sa tige de fer, et sur les terrasses garnies d'arbustes qui surmontent les maisons, sont des femme^î resplendissantes de pierreries, recherchées dans tous leurs atours, parées de teutesleursgràces, souriant aux discours galants qu'on leur adresse, tenant un bel êfiierillon sur leur poing, ou sur leurs genoux un joli
chien en miniature, qu'elles prennent bien garde de garantir du soleil. A côté d'elles, on voit les jeunes cavaliers parés de leur élégance et les seigneurs couverts de leurs cordons d'honneur et des insignes de leur rang. Des rosaces chatoyantes sont sous leurs pieds, des draperies chargées d'armoiries et étoilées d'or se balancent sur leurs têtes; autour d'eux tournent en tous sens déjeunes pages apportant des sorbets glacés, de jolies caméristes agitant l'air de leurs grands éventails.
En face, la mer qui se déploie est couverte de nefs pavoisées de mille couleurs : on ne peut plus apercevoir une seule de ses lames sous le nombre des bateaux qui la garnissent ; c'est une plaine de nacelles ondoyantes sur la vague, rivalisant de luxe, de banderolles chatoyantes , de pavillons étincelants, de guirlandes de buis et de fleurs. Pour élargir leur place, les spectateurs se sont emparés des flols; pour le nombre immense des hommes qui s'empressent de venir voir ce qui va se passer, la mer n'est pas trop vaste ; et jusqu'au lointain le plus reculé où le sol tourne et abaisse le corps du bâtiment au-dessous de l'horizon, on ne voit, comme sur le rivage, que la foule ardente et pressée.
La terre, la mer, les airs, tout est peuplé !
Un coup de canon est parti de la frégate royale. Alors, sur un amphithéâtre magnifiquement décoré et dressé en face de l'échafaud, on voit arriver et prendre
place les princes du sang, les ministres, les hauts ]>arone, ItsufFiiMers de la cour Le marquis de Ponibal, occupant le premier rang au palais/ est obligé de s'y montrer à leur tête et de tenir la place du roi José I", trop faible pour assister à cette solennité.
A son arrivée, les milliers de têtes de cette foule se tournent de son côté; il s'élève un vivat retentissant, puis tout retombe dans le murmure sourd et impatient de l'attente.
Un homme simplement \êtn, (jui monte sur l'amphithéàtrc, est accueilli avec empressement : on l'entoure, on lui adresse des paroles flatteuses, on le félicite d'un aif riant. C'est l'architecte qui a construit l'échafaud, c'est un artiste italien connu pour mettre dans ce genre d'éilitice tout le luxe caractéristique.
Cet échafaud, dont nous ne pouvons décrire tous les détails remarquables, est une large estrade élevée de dix-huit pieds, tendue de velours noir, où les insignes de la mort paraissent en mille ligures dans des broderies et des arabesques d'argent. Un vaste dais, décoré de la même manière, le surmonte, et les colonnes qui le supportent sont si légères et si bien dissimulées sous des trophées d'armes, qu'il semble se soutenir de lui-même dans l'air, et qu'aucun endroit de la plate-forme n est dérobé au spectateur, de ([uelque coté qu'il soit placé. Sur le devant, et près de la balustrade, sont des billots d'ébène, des haches, des balanciers qui font déjà reluire leur formidable acier, et lancent de
bleuâtres éclairs sous le crêpe de deuil dont ils sont encore voilés. Au milieu de la scène, on voit les exécuteurs de hautes-œuvres/vêtus d'habits rouges trèscolants, et tenant à la main des haches damasquinées, de la plus fine trempe de Damas. Leur chef «st placé devant eux; il est vêtu de même que ses subordonnés, mais une décoration pare sa poitrine, et il né tient à la main qu'une baguette pour leur commander. . De chaque côté en arrière, sont deux moines franciscains, tenant un crucifix d'une main et de l'autre une torche de cire jaune. Dans l'enfoncement, sont de plus lourds instruments de supplice, les roues, les poulies, les tenailles, les cordages. Aux quatre coins, comme des statues ornant ce terrible pérystile, on voit des figures liées à des poteaux ; elles portent la livrée du duc d'Avéiro, du roi brisé dans son essor et représentant sa maison ; ce sont d'une part deux personnages de bois peint, de l'autre deux domestiques arrêtés en même temps que leur maître, et les seuls dont on ait pu se saisir : les uns et les autres doivent être brûlés avec l'échafaud dans l'incendie qui suivra le supplice. Tout l'édifice est paré de guirlandes de fleurs, de roses blanches mêlées à de noirs cyprès. Et le jour le plus pur, le plus beau, le plus étincelant, dans sa splendeur riante et cruelle, plane sur le sombremonument et'fait jouer ses rayons d'azur et d'or dans les funèbres draperies.
î'n large chemin est frayé dan.- la foule par les sol-
dats delà Barre-Blanche qui l'empêchent de s'encomhrer. Il part de la pri?on d'Ajuda et vient aboutir au pied de l'échafaud, en face de l'amphithéâtre royal, c'est la route des. condamnés. Entin midi sonne ! midi, ce joùr-là, c'est le glas funèbre qui s'épand à grands flots de toutes les cloches de la ville. Le cri artne au b7'as! court dans les rangs <les soldats qui ceignent la place comme un cercle de fer : un rapide bruissement d'armes s'y fait entendre. Voici les condamnés qui sortent de la prison et s'avancent sur leur chemin de douleur. Alors tout s'ébranle et s'agite dans l'immense étendue, la multitude ondoie comme un champ de blé remué par le vent ; un brouhaha d'acclamations frénétiques s'élève de toutes parts.
Le moment est enfin venu! l'attente est satisfaite! Je peuple s'enivrant de sa propre joie, redouble ses clameurs. Ces cris, parti? de tous les points, forment un seul cri de triomphe; un tonnerre, qui remplit les airs, roule dans l'espace et retentit jusqu'au pkis profond de l'étendue.
La joie du peuple au spectacle d'un sup}>lice est bien cruelle sans doute, mais elle n'est pas toute de cruauté; sans qu'il s'en doute lui-même, c'est moins la vue des tourments des autres qu'un mouvement de bonheur personnel qui l'enivre en ce moment. Ce moment lui prouve que les grands du monde, qu'il a tant enviés, sontde même nature que lui et sujets aussi ,iux douleurs, aux misères les plus grandes. La compa-
DE fOMBAL. 211
raison vient lui faire trouver son sort délicieux ; il vit, il respire, il sent le soleil, il sappiiic sur le bras d'une lemme aimée, il rentrera tout à l'heure sous un toit paisible, tandis que ces malheureux vont être torturés parle bourreau, et entrer dans une fosse profonde où la terre les étreindra pour Téternité; il devient amoureux de la vie, il adore la lumière, il savoure, comme un bienfait suprême, les Ilots d'air pur qui courent dans l'espace .
La procession funèbre s'avance ; des frères dominicains marchent en tête chantant l'otHce des morts; les condamnés les suivent, gardant encore leur pîiysionomie particulière dans ce moment suprême. Le duc d'Avéiro, toujours orgueilleux, hautain, fort de son courage physique, n'a point pâli, ne s'est point affaissé sous le coup qui le frappe; il se dresse de toute sa hauteur et insulte à la haine publique par sa tranquillité. Le marquis de Tavora, aussi lier et plus noble, montre que l'élévation d ame, la piété véritable et profonde conservent à l'homme son rayonnennent de calme, de dignité et d'espérance jusqu'au dernier moment de sa vie. Près de lui, son fils, Marie- Joseph, âgé de dix-sept ans, fait voir que ce même éclat peut briller sur le plus jeune front. Luiz de Tavora, qui a toujours vu la noblesse et la grandeur dans le luxe et les objets extérieurs qui procurent de l'éclat ou du plaisir, s'est paré pour ce jour de ses plus beaux habits de fête. Tous les condamnés ont une conte-
naace assurée, et ne se laissent voir en rien déchus du rang qu^ils occupaient. Éléonore de Tavora vient la dernière; elle se trouve entre les deux moines qui ferment la marche. Les méditations, les prières, l'extase ascétique et surtout les souffrances ont rendu sa pâleur si grande, ses chairs si diaphanes, ses membres si frêles, qu'on s'étonne que tant de courage actif et de puissance aient jamaispu être enfermés dans un corps si délicat et si fragile; (»n la prend pour un être surnaturel.
Sur le passage des illustres victimes , le peuple est devenu la populace et n'offre plus que son visage béant et avide : à chaque pas viennent les apostrophes insolentes, les moqueries barbares, les rires hideux, la mort qu'on leur promet avec d'épouvantables serments. La tourbe folle de haine, de bassesse et d'envie, jette tout son venin dégoûtant.
Le convoi funéraire arriva devant l'amphithéâtre royal. En ce moment, se passa une scène muette aussi rapide que passionnée. L'ne seule minute contint un monde d'événements, un torrent d'amour, de douleur , de haine , de vengeance , une tempête de passion.
Le ministre Pombal siégeait au premier rang desc^utorités qui présidaient à l'exécution. Il attendait avec une palpitante anxiété, quoiqu'il ne pût guère douter du succès, le résultat de l'enlèvement de Thérésa qu'il avait ordonné : à tout moment il tournait la tête pour
savoir si l'officier chargé de ce soin ne viendrait pas lui apprendre qu'il avait réussi; il frissonnait et pâlissait souvent sous l'air inipassil>le qu'il était forcé de revêtir ; sa voix tremblait dans les paroles indifférentes qu'il adressait autour de lui : jamais la représentation de toutes ces convenances despotiques dont les grands sont victimes, n'avait demandé un plus cruel sacrifice... Enfin il vit arriver de loin le cortège des condamnés; il force sa vue pour distinguer si Thérésa ne s'y trouve point; il darde son regard de toute sa puissance, frémissant de ne point arriver jusque-là... Bientôt les têtes des prisonniers deviennent distinctes et peuvent se compter; son cœur bat avec une violence inexprimable; il n'ose plus regarder, maintenant qu'il peut apprendre son sort... Enfin, la procession funèbre est presque sous ses yeux, et il la voit malgré lui!... Thérésa n'est point dans ses rangs! il respire! il est sauvé !... lisent en même temps une main posée sur la sienne qui appelle son attention; c'est l'ami qu'il a chargé de sauver sa fille.
— Vous avez réussi! dit-il avec triomphe.
— Nous avons fait ce que vous aviez ordonné, seigneur... mais la comtesse de Tavora n'était plus; nous n'avons enlevé que son corps.
Pombal tressaille, comme s'il avait lui-même reçu le coup mortel... Il porte machinalement les yeux devant lui ; il rencontre un regard d'Éléonore;un regard heureux, froid, perçant, vainqueur : un regard enfin
contenant toute Ja marquise de ïavoia, qui passe devant lui paisible, triomphante, et va mourir...
Et le malheureux ministre est forcé de demeurer encore là, debout, le iront haut, la contenance ferme, immobile!... Mais Dieu puissant! c/est Timmobilite' de la mort !
Les condaninés arrivent sur i'échafaud et la fête du sang commence. Les clameurs du peuple redoublent. Par un mouvement sinudtané, tous veulent approcher du spectacle, quoique l'intensité de la foule rende toute pression impossible : de tous les environs de la place le flot populaire se soulève, rompt les digues de la force armée, et ne pouvant avancer, roule sur lui-même, bundit et bouillonne.
Car ce n'est plus ici l'exécution d'un pauvre et obscur criminel, c'est le supplice étonnant, curieux des premiers hidalgos de Lisbonne, c'est le sang le plus illustre de l'antique noblesse portugaise qui va s'épancher : ce sang dont une goutte infiltrée dans une nouvelle génération suffisait pour la faire grande et respectée, va couler sous le fer du bourreau. ^
Les roues sur lesquelles les patients vont être attachés glissent sur leurs coulisses et arrivent sur le devant de la scène, poui' mieux mettre le spectacle en vue : les condamnés, devant cet appareil horrible, ont tous conservé leur superbe tranquillité... Mais tout à coup on les voit pâlir, frissonner... la j)opulace bat des mains, elle se réjouit de ces signes de
faiblesse, elle savoure d'avance toutes les angoisses des victimes qui vont redoubler ses plaisirs... Mais ce ne sont point ces roues, ces haches^ ces tenailles, qui ont fait pâlir les nobles Portuguais, c'est que le bonrreau, en posant la main sur le duc d'Avéiro, a osé le tutoyer ; et tel est l'orgueil des hidalgos, que ce coup est plus terrible que tous ceux qu'ils vont recevoir.
Le duc se tourne vers les magistrats Joachim et Gorté-Réal, qui présidaient le supplice, et leur dit d'une voix ferme et qui va retentir dans tout le peuple :
— L'état où je suis m'a-t-il enlevé mon honneur et mon rang ' ?
L'exécuteur des hautes-œuvres reçoit une sévère réprimande, et les condamnés reprennent le maintien de fermeté et d'assurance, qui ne les abandonne plus jusqu'au dernier moment.
Alors, un des patients est attaché sur la roue, et depuis cet instant on ne voit plus sur l'estrade que l'étincellement de l'acier, la lueur sinistre du fer rouge, le sang tombant en flaques brûlantes sur les tentures de velours noir, tous les détails de l'horrible justice humaine.
Nous ne dirons rien de toutes ces tortures : elles ont été pratiquées trop longtemps, décrites trop souvent, maintenant la mémoire même les repousse, elles font h orreur même au souvenir.
A mesure qu'un corps était sans vie, on le posait
1 Paroles du tliic d'Avéiro.
sur une table au tond île l'estiaile, et on le couvvait d'un voile noir.
La marquise de ïavora, qui avait eu la première pensée de la conjuration, qui contenait la ruine et la mort de tant de familles illustres, fut condamnée aussi par une terrible justice à en voir la fin, jusqu'à ce qu'elle eût épuisé la dernière goutte de sang; ce fut elle qu'on exécuta la d.ernière. Mais cette âme trempée dans le fanatisme religieux, loin de faiblir à l'asnect des tortures, était dans toute son énergie et toute son exaltation au milieu du supplice qu'elle appelait martyre. Elle mourut en pressant son christ de fer sur sa poitrine et en regardant le ciel.
Quand elle eut rendu le dernier soupir, il ne restait plus rien de cette noblesse révoltée. Les frères franciscains avec leur torche de cire jaune, mirent le feu aux quatre coins de l'échafaud ^
La loulc qui entourait l'estrade redoubla ses cris de joie sauvage; mais quand la tlamme conmienra à monter, un mouvement de rétrogradation,qui tenait de l'ellVoi et de l'horreur, se fit sentir dans son sein. La multitude, bondissant dans sa masse étouffée, mit autant d'ardeur, de tumulte, de rage à se retirer, qu'elle on avait mis à se porter en avant, sans pourtant lâcher du regard le spectacle magnifique qui se déployait devant elle. La flamme s'élevait en masse compacte à la
> Desciiptioiidcce supplice aux pièces justificatives des mémoires sur rudiiiiiiistralion du marquis de Pombal.
BE POMBAL. 2i7
hauteur du plus grand des palais ; là, elle se divisait en langues de feu qui semblaient s'élancer jusqu'an\ nues; la lueur rouge s'étendait sur le ciel, sur la mer, sur l'horizon : on eût dit que l'hémisphère entier était embrasé.
Tout brûlait, l'échafaud, les tentures, les instruments de supplice, les cadavres amoncelés, les balustrades, les trophées, les figures qu'on y avait placées en effigie, les hommes vivants qui complétaient leur nombre. Quand un coup de vent venait déchirer la masse de flamme, on voyait les colonnes, les billots? les membres humains détachés, les lames étincelantes, les chaînes de fer, les guirlandes de fleurs, rouler, crouler, tourbillonner les uns sur les autres comme une danse infernale, et les malheureux dont les liens avaient été rompus, courir encore, à demi-bililés et noirs de feu, au milieu des ces décombres., Puis, le rideau de flammes se refermait, et on ne voyait plus que le rouge élément dans toute sa puissance et sa formidable grandeur.
Enfin, l'immensité de la flamme se replia sur ellemême , s'abaissa sur la terre en palpitant comme un sein qui expire, puis, se roula sur le sol et s'anéantit.
L'incendie n'avait plus d'aliment. Des tourbillons de fumée prirent sa place, et il s'éleva des montagnes flottantes mêlées de couches noires et de teintes grises, chargées des vestiges des corps humains, des guirlandes de fleurs, des miasmes de tout ce qui avait été dévoré.
il 8 LE MARQUIS DE POMIUL.
Les flots de vapeur se balancèrent un moment sur la place, et tout y fut plongé dans une obscurité profonde; puis, chassés par le vent, ils s'épandirent siu' la mer, sur les monts, sur les champs, et allèrent rendre à la nature la poussière des grands du monde et la cendre des roses blaiiches.
Quand les nuages de fumée, qui avaient un moment rempli toute la vaste enceinte commencèrent à s'élever, on vit, sur la limite de la place, passer lentement un cercueil découvert, dans lequel était couchée une jeune femme, parée de tous les ornements de la grandeur, et belle encore sous ces pâles immortelles dont on fait la couronne de la mort ; elle était entourée d'un cortège de femmes vêtues de mousselines blanches. C'était donna Thérésa de Tavora, qu'on emportait du palais à son dernier asile.
Du haut de l'amphithéâtre, où il siégeait au miUeu des grands, le marquis de Pombal, son père, aussi pâle, aussi froid qu'elle-même, fixait sur elle le regard du désespoir. En ce moment, la foule qui défilait devant lui, et qui le voyait entouré de toute sa puissance, à cette heure oti il venait de triompher à jamais de ses ennemis, criait :
— Vive le ministre ! vive le marquis <le F^ombal ! le plus heureux des hommes !
Kt lui, disait dans le fond de son âme :
Le plus malheureux !