‹ Le marquis de PombalChapitre 14 sur 23 · LA FILLE DE OAMTENS · texte numérisé non relu

LA FILLE DE OAMTENS

LE COMTE D [IZES.

Au milieu de la nuit, quel sileiico et quel néant dans ie sein d'une église, seul édifice d'où la vie soit absente.

Ses habitants, ses arbres, ses feuillages sont de marbre ; l'ombre y descend par les ogives, parcourt lentement l'étendue et s'éloigne sans que nul regard ait vu l'absence de la lumière ; le temps y passe sans que rien le sente passer; la marche des heures n'y éveille pas un seul mouvement; le souffle du vent ne t'ait pas soulever un coin des dentelles de pierre.

On ne peut se iigurer cette grandeur de la solitude, ce monde d'immobilité, cette immensité de ténèbres uniformes et glacées 1 . . .

Une ligure de femm.e est agenouillée sur les dalles dans la belle église du couvent des Annonciades ; elle est semblable aux statues qui accompagnent l'autel et décorent les tombeaux : cependant ce n'est point un symbole de marbre, car les goupirs de la prière soulèvent son sein, et les pleurs limpides qui coulent de ses yeux vont mouiller les pavés du temple.

Le 16 mars 4757, au point du jour, et un instant

après que l'église des ylMworjcwrfps OU Filles bleues fut ouvertf, une jeune fille descondit la rue Culture- Sainte-Catherine, où ce monastère était situé.

Un homme qui errait depuis quelque temps dans les environs s'approcha d'elle dès qu'il la vit, passa un bras autour de sa taille pour soutenir sa marche défaillante, prit sa main, la pressa contre son cœur, et, penchant la tête vers le visage de la pauvre enfant, considéra sa pâleiu", son abattement avec tant de pitié et de tendresse, qu'elle répondit à ce regard :

— Pouvez-vous bien m'aimer encore, moi, la fille d'un condamné, bientôt livré au dernier supplice et que toute la France maudit.

— Mon Elisabeth, n'est-tu pas toujours la même !

— Oui, et pourtant couverte d'infamie par la faute de mon père.

— Je t'aimais pour ta beauté, pour tes douces vertus; à présent je t'aime pour ton malheur.

— Dieu a mis en vous sa justice et sa bonté pour que vous vinssiez me soutenir quand tout le monde m'abandonnait.

— Non, il n'est pas besoin pour cela ni de la justice ni de la bonté de Dieu, il n'est besoin que de l'amour.

— Mais pour me le donner, cet amour, combien il vous a fallu être au-dessus des préjugés de votre classe ! Gomment m'avez-vous connue? j'étais la fille de votre domestique ; vous me rencontriez parfois dans votre antichambre, lorsque je venais chez vous voir

mon père ; vous me reteniez avec une généreuse bonté : vous vouliez connaître les détails de ma vie pauvre et laborieuse ; vous m'entreteniez longuement, comme si les paroles que vous me prodiguiez n'eussent pas été celles d'un haut et puissant seigneur à une simple fille du peuple... Il faut que ma sainte patrone se soit bien activement occupée de loucher votre àme en ma laveur.

— Cette âme est à toi tout entière ; mais , à vrai dire, je crois que ta beauté a fait plus en cela que ta patrone.

— Çn ce moment du moins je ne méritais pas votre mépris. Mais depuis, mon père...

— S'est enfui de chez moi en memportant deux cents louis d'or.

— Et vous ne m'avez pas abandonnée pour cela; vous êtes resté l'ami, le soutien de la fille du voleur... Le malheureux qui avait déshonoré son nom par cette lâcheté vient de se souiller d'un crime plus grand encore, et vous êtes resté l'ami, le soutien de la fdle du régicide.

— Ne me rends point de grâces pour cette constance, ma pauvre enfant, elle n'est pas aussi méritoire que tu le penses. Je t'aime pour tes charmantes perfections; mais aussi parce que je n'ai trouvé avant toi aucune femme digne d'être sincèrement aimée. J'étais las de cette cour où le libertinage n'est plus une exception, une tache hideuse, vulgaire... J'en étais bien

las ! Car dans les rares moments où nous ne sommes pas ivreSj nous sentons l'ennui de la débauche autant que ses remords, et la monotonie du vice est la plus insupportable de toutes... Oh! si tu savais combien il est cruel d'avoir en soi la source ardente d'un véritable amour et de ne savoir oîi l'épancher, de porter dans son sein le leu sacré, et de ne pouvoir en embraser aucun autre être, de sentir dan? ses yeux une larme de passion, et de ne savoir aux pieds de qui la répandre, de chercher partout un sentiment énergique et profond, et de ne trouver autour de soi que l'amour qui rit, qui s'enivre, qui se réduit au rôle de bouffon, et vient ajouter ses plaisirs à ceux d'un banquet libertin! Oh ! si tu savais combien ce veuvage du cœur est affreux, tu ne serais plus étonnée, ma douce et sainte amie, qu'en te connaissant je me suis donné tout à toi.

Page 1