‹ Le marquis de PombalChapitre 15 sur 23 · ÉCHANGE DE SERMENT · texte numérisé non relu

ÉCHANGE DE SERMENT

La jeune fille affaiblie, brisée par d'incessantes douleurs, avait peine à continuer son chemin.

Celui qui l'accompagnait, et qui était le comte d'Uzès, colonel dans les gardes-françaises, la fit asseoir sur un banc de pierre séché par la gelée.

Ce banc se trouvait placé devant la petite maison ou lieu de plaisirs d'un grand seigneur du temps.

La rue^ où le jour pointait à peiae, était entièrement déserte.

A l'intérieur de la petite maison, dans la pièce du rêz-de-chaussée, dont la croisée donnait sur le banc de pierre, quelques bougies , restes de rilluniination qui avait régné pendant la nuit, brûlaient encore; elles éclairaient des flacons vides, des draperies froissées, des fleurs foulées aux pieds, dans une atmosphère d'une chaleur pesante.

Un homme était assis devant la fenêtre.

Son visage fatigué et flétri par cette nuit d'orgie et par cinquante ans d'une vie semblable, portait l'empreinte de cette tristesse qui se traîne péniblement au milieu des plaisirs et en sort plus sombre encore.

Il aspirait à la fenêtre un courant d'air glacé, et son regard glissait machinalement par la fente de la jalousie fermée.

Sur le banc placé au-dessous, le comte d'Uzès était assis auprès de la jeune fille.

Il l'avait enveloppée dans son manteau pour la garantii- du froid de la pierre, et il tenait la tète de la douce créature appuyée sur sa poitrine.

Elle restait là accablée, mais heureuse. «

— Comme votre cœur bat! dit-elle. — Ecoute bien sa voiX;, répondit-il ; c'est une voix naturelle, elle te (lira la vérité. Elle te dira que nous sommes égaux, toi et moi, parce que tu es une pure et sainte jeune fille élevée à gagner honnêtement ta vie^ et moi un

homme de bonne volonté, n'ayant jamais pris de mon tenipï^et de mon pays,(|ue les désordres qui ne vont pas jusqu'au vice. Quand le mérite réel est semblable, la difrérence des rangs est illusoire. Va, mon enfant, les différents habits que nous portons en ce monde n'ont guère plus d'importance que ceux qu'on prend au bal masqué où les hommes, vêtus en princes ou en paysans, se trouvent tous égaux au moment où l'on sort.

— Hélas î d'L'zès, il peut se trouver à notre bonheur d'auties obstacles que ceux vous renversez si généreusement.

— Il n'y en a pas. Je suis riche, heureusement; je jouis de toute la fortune de ma mère; elle est facile à réaliser, et je puis emporter dans un portefeuille ce qu'il nous faudra pour passer doucement la vie où il nous plaira de porter notre amour. Nous laisserons derrière nous toutes les impm'etés de cette ville de fange qui ont souillé ma jeunesse, toutes les misères qui ont désolé la tienne, tous les anathèmes dont on a couvert ton nom, pauvre fille d'un condamné; et dans les nouvelles contrées où nous irons aborder, nous en perdrons le souvenir, comme les oiseaux de passage oublient l'hiver qu'ils ont quitté, dès qu'ils n'en sentent plus la glace sur lem's ailes.

— D'Uzès, j'ai eu hier dix-huit ans.

— C'est le bel âge pour l'amour.

— C'est aussi l'âge fixé pour prendre le voile.

— Qu'est-ce que cela veut dire, Elisabeth ?-

— Hier j'ai appris que mon père est menacé de se voir refuser la seule grâce qu'il puisse encore espérer en ce monde, celle d'avoir un confesseur à ses derniers instants. D'abord il déteste les prêtres et ne fera rien pour obtenir cette faveur. De plus, on dit que de grands personnages, craignant d'être compromis par les révélations qu'il pourrait faire à un prêtre, portent les juges à lui refuser ce bienfait, offert à tous les condamnés. S'ils poussent leurs rigueurs] usqu'au bout., .justice divine ! le malheureux mourra sans sacrement , et son âme sera plongée à jamais dans les flammesde l'enfer...

Elisabeth se jeta de nouveau dans le sein de son amant et fondit en larmes.

La jalousie placée derrière eux s'était alojs faiblement entr'ouverte, et si les jeunes gens eussent été moins absorbés dans eux-mêmes, ils auraient pu distinguer près d'eux les battements d'une poitrine agitée, et sentir un souffle brûlant et entrecoupé

D'Uzès regardait la jeune filleavec la plus tendre pitié.

— Je suis désolé qu'on refuse un confesseur à ton père, puisque cela te chagrine , pauvre enfant ; mais que pouvons-nocus faire à cela ?

— Je puis faire pénitence à sa place et racheter son âme par le dévoùment de la mienne. Ecoutez. Hier, à l'instant même ou je recevais cette cruelle information, où j'apprenais que le malheureux qui m"a donné l'existence était perdu dans la vie future comme dans celle-ci.

l'Évangile du jour, lu à haute voix dans la chambre voisine par ma pieuse hôtesse^ m'a rappelé que c'était précisément l'anniversaire de ma naissance, et que ce jour même je prenais dix-huit ans. N'était-ce pas un avertissement du ciel qui m'ouvrait les portes du cloître à l'instant mêifie où les vœux que je pourrais y prononcer accompliraient la pénitence de mon père, s'il ne lui était pas permis de la faire lui-même.

— Quelle folie !

— Je me suis rendue àl'église du couvent des Annonciades pour implorer de Dieu de plus grandes lumières. Absorbée dans mes prières, j'ai oublié les heures, et le? portes de l'église se sont fermées sur moi. Au cœur de 1(1 nuit, engourdie de froid et de douleur, les genoux brisés par la dalle où j'étais prosternée depuis le soir, j'allais, je crois, sucôomber à tant de fatigues, lorsque tout à coup, sans aucun bruit, le rideau du chœur s'entr'ouvrit doucement, l'enceinte s'éclaira d'une faible lueur, et je me vis distinctement moi-même assise dans une des stalles, parmi les vierges du Seigneur, et vêtue comme elles du costume des (illes bleues. Mes mains jointes et mes regards levés vers le ciel annonçaient le repentir auquel j'étais consacrée. A cette vue, un calme, un bien-être que je ne puis exprimer se répandit tout à coup en moi, et je sentis toutes mes forces renaîti'c. Puis la clarté s'éteignit et la vision disparut. Pour reconnaître comme il le fallait cet avertissement de Dieu, je me suis agenouillée île vant l'autel, et j'ai

fait vœu de prendre le voile dans ce monastère même où sa volonté venait de se révéler à moi si le salut éternel de mon père exigeait ce sacrifice.

— Et vous n'avez pas songé à moi, dit d'Uzès avec amertume; il parait que je compte pour peu de chose dans vos arrangements avec le ciel.

— Mon père est le plus malheureux de nous.

— Vous n'avez pas pensé que cette résolution allait me mettre au désespoir.

— Je pense à mon père et veux le sauver.

— Et moi, vous me faites damnef !

— D'Uzès, vous me connaissez, vous savez que mes déterminations sont irrévocables : je suis à vous si mon père obtient un confesseur et reçoit l'absolution de ses péchés, mais je suis à Dieu, offerte en expiation, s'il meurt dans l'impénitence finale.

— Eh bien ! s'écria le colonel , votre père aura un confesseur dès demain; il en aura dix s'il le faut, je le jure sur mon épée!

Alors ils reprirent leur route. D'Uzès conduisit Elisabeth jusque sous le porche du cloître Saint-Étiennedes-Grés. qu'elle habitait , et la quitta promptement.

PENSÉES d'Elisabeth

Après quelques heures de sommeil, Elisabeth reprit son travail accoutumé.

Logée au dernier étage de la maison de la dame Caillel, elle coloriait des gravures et vivait de ce faible travail.

Cet art facile, par les objets qu'il mettait constamment sous ses yeux, entretenait son intelligence naturelle, élevait son esprit à la contemplation de la nature idéalisée, et la berçait souvent de douces admirations et de poétiques rêveries.

Elle était si belle dans sa mansarde aux murailles nues, aux meubles grossiers, aux étroites fenêtres; elle était si belle avec sa petite coiffe d'organdi, sa robe de siamoise rayée lilas et blanc , son tablier de toile de coton, ses dix-huit ans, sa figure d'une expression mélancolique et tendre , qu'elle semblait un ornement étranger jeté par hasard au milieu de cette pauvre population de Saint-Étienne-des-Grés •.

Au sein des plus tristes préoccupations, ses pinceaux ne devaient jamais se reposer, parce que le pain du lendemain exigeait impérieusement le travail du jour.

C'était ordinairement des images de saints qui lui étaient confiés.

La vue de ces bienheureux portant l'auréole sur

' Ld tille de Damiens, nommée Elisabeth, âgée de dix-liuit aus et d'une grande beauté , exerçant la profession d'enlumineuse de gravures, demeurant chez la dame Caillet, cloître Saint-Étienne-des- Grés, fut décrétée de prise de corps le 13 janvier, conduite aux prisons de la Conciergerie, subit plusieurs interrogatoires, et fut mise en liberté trois semaines après.

( Pièces du procès criminel de Damiens. )

leurs li-onts, l'inspiration céleste sur leurs traits et entourés de symboles mystiques, entretenait la foi aveugle de la simple enfant.

Accablée, dès qu'elle sortait, parla malveillance publique, blessée, endolorie par le choc d'hommes grossiers, qui l'étaient plus encore avec la fille du régicide, elle venait se réfugier auprès de ses saints protecteurs.

Elle s'approcha de son pupitre, chargea sa palette et se mit à l'ouvrage.

Après avoir donné quelques coups de pinceaux, elle s'aperçut que le jour tombait moins clair sur son vélin; elle leva les yeux et vit qu'on avait remplacé le mouchoir d'indienne qu'elle suspendait ordinairement à sa fenêtre par de beaux rideaux de soie rouge.

Regardant alors avec plus d'attention sa chambrette, elle vit une jolie petite horloge sur le mur où elle avait tracé quelques lignes qui lui indiquaient les heures quand le soleil passait en cet endroit; puis au-dessous, sur son prie-dieu, à; la place du rosaire à grains de bois dont elle se servait la veille, un chapelet de perles à croix de rubis, beau comme un collier de grande dame.

Elle était trop douloureusement absorbée pour se réjouir de semblables frivolités , et elle ne sembla pas s'étonner de leur apparition.

Elle éloigna donc les rideaux et se remit à son travail.

Elle regardait avec amour les bienheureux dont elle allait peindre les traits.

— Saints du ciel, leur disait-elle dans sa pensée, vous avez été Jes seuls protecteurs de votre humble servante : la pauvre fille était abandonnée ici-bas, vous avez mis plus de bonté à veiller sur elle. Mon père, sur la terre, qui devait me guider, s'est perdu lui-même ; il a chargé sa femme et son enfant de toutes les fautes de sa vie.

Je n'ai jamais reçu de lui la nourriture spirituelle, et quant aux nécessités de la terre, il m'a laissée seule au monde , ayant pour toute fortune le peu de clarté qui tombait par ma fenêtre et la journée à remplir de mon travail, le bien qu'on ne peut ravir a aucun être : le jour et le temps.

El lui aussi ! d'Uzès, lui, àou'c la présence dans ma vie devait être une bénédiction, puisqu'il m'a donné si généreusement son amour, lui aussi, me fait sentir qu'il est un enfant de la terre par les gouttes de fiel mêlées aux douceurs qu'il me verse ! Hélas ! il en est ainsi des affections humaines !

Parfois, au milieu de leurs félicités, un mot dur vous fait pressentir ces unions malheureuses où l'un des deux souffre dans l'esclavage; un mot violent vous fait penser qu'il est des tempêtes de l'âme qui rompent soudain les nœuds les plus solides, les mouvements de jalousie qui passent dans le sein rappellent à toute minute que l'infidélité existe, que d'un moment à l'autre on peut renier ses serments et s'engager ailleurs...

0 mes bienheureux patrons, ces terreurs n'existent pas pour celle qui vous aime à genoux.

L'amour est divisé en deux parts : le bonheur avec vous, les douleurs avec les fils des hommes.

Hélas, oui ! tout ce qu'on peut espérer en aimant un habitant de ce monde, ce sont les peines de l'amour...

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