‹ Le marquis de PombalChapitre 17 sur 23 · PORTRAIT MORAL ET PHYSIQUE DE DAMIENS · texte numérisé non relu

PORTRAIT MORAL ET PHYSIQUE DE DAMIENS

Un prisonnier était couché dans une des chambres de la Conciergerie, sur un lit élevé seulement de six pouces, placé à trois pieds de la muraille, avec des bourrelets de toutes parts.

La pièce qui le renfermait était ronde, de douze pieds en tous sens, appartenant à la tour dite de Montgommeri. Elle n'avait d'autres fenêtres que deux meurtrières garnies de doubles grilles; des lampes l'éclairaient jour et nuit, et on n'y respirait que cet air malsain et comprimé qui semble fait pour les prisons.

Un médecin et deux soldats veillaient dans l'intérieur; à la porte et sur l'escalier étaient de nombreuses sentinelles, dont la ligne se terminait au dehors par un régiment de gardes-françaises.

Le détenu était un homme de quarante-deux ans, taille de cinq pieds six pouces, œil petit et perçant, nez recourbé en form§ de bec d'oiseau de proie, visage long, couleurs vives, cheveux noirs et crépus*. Des courroies passées en tous sens sur son corps et scellées

1 Signalement de Damiens,

au plancljer, le retenaient sur sa couche, et sous ces innombrables liens, il semblait un animal féroce pris dans un énorme lilet. Il ne paraissait occupé qu'à réfléchir sur sa situation et se parlait sans cesse à luimême.

— BriiU vif L.. les cendres JHtées au vent !.,. voilà ce qu'on m'avait prédit autrefois, et il fallait que la prédiction s'accomplit.

— Parle tout seul, mon pauvre Damiens, puisque tu ne peux t'en empêcher, lui dit un dês soldats; mais tâche de parler moins haut, autrement tu réveilleras mon camarade qui dort sur le carreau et les sentinelles qui ronflent à la porte, et ils resserreront tes liens, craignant qu'un prisonnier retenu sur son lit par la fièvre, les plaies de la torture, cent courroies bien scellées, les murailles de la geôle et deux ou trois régiments alentour , ne vienne par hasard à leur échapper.

— Je mourrai, et le plus grand de la terre mourra aussi K J'ai passé ma vie sous l'obsession de cette idée, disait encore le captif.

Être toujours tourmenté par la même pensée! aller dans les pays étrangers pour qu'elle s'eyarfe de votre tête et la rapporter.en France avec soi ! prendre de l'arsenic, arracher les ligatures de son bras pour faire couler bon sang, aller jusqu'au bord de la mer pour s'y pré»

' Paroles st superstition» de Damiens.

cipiter et ne pouvoir mourir comme un autre, parce qu'on est réserva pour le crime, parce que le sort en est jeté sur vous!...

Je mourrai, et le plus grand de la terre mourra aussi...

Si le roi avait seulement voulu faire pendre quatre évêques, cela ne serait pas arrivé. . .

Mais la vue de ces robes noires me bourrelait le cœur; mon sang bouillonnait, il m'entraînait là où était Louis XV, ce roi sourd à la voix de son peuple, qui souffre de la tyrannie du clergé, qui se plaint de toutes parts, qui crie de faim et de colère.

Et rien ne pouvait empêcher ce que j'ai fait de se laire, puisque je l'ai bien entendu : Brûlé vif, les cendres jetées au vent.

— Alors, si tout est bien, ne t'agite donc pas ainsi, reprit le soldat.

— Je veux aller à Arras... m'embarquer... passer aux îles.

— Tu aurais dû accomplir ce projet avant de venir à Versailles, voir le roi.

'— Voirie roi ! je n'ai jamais été curieux de voir la figure d'un roi que sur une pièce de six francs.

— Cependant, notre bien-aimé Louis XV, hein? tu l'as regardé de près.

— Ah oui ! je sais que ce que j'ai fait est mal ; mais aussi pourquoi ne veut-il pas envoyer au gibet les évêques molinistes, qui refusent les sacrements aux

pauvres gens en danger tle mort, quand ils n'ont pas (le liillet de confession ?

— Et parceque le roi n'a pas voulu se défaire d'eux, tu as voulu te défaire de lui.

— C'était une justice à accomplir.

— Non, c'était une vengeance. Tu as souffert toute ta vie de n'être qu'un subalterne, vois-tu, et tu as pris en horreur tout ce qui s'élevait au-ilessusde toi. Écoute, ami Damiens, je te dirai ton histoire en deux mots: enfant, tu te révoltais contre tes parents, tu étais le plus mauvais petit chien du village. Écolier, tu te révoltais contre le magister et tu ne voulais rien apprendre. Soldat, tu as déserté pour te soustraire à l'obéissance envers l'officier. Domestique à Paris, tu as changé pins de soixante fois de maîtres; les uns t'imposaient, et tu les (juittais pour ne pas te soumettre à eux ; les autres, que tu craignais moins, te chassaient pour ton impertinence. Tu as \olé l'un d'eux', afin de devenir aussi grand que lui, et t'es fait plus petit encore. Tu détestes par dessus tout les prêtres, parce que ce sont les dominateurs par excellence, qu'ils veulent gouverner les âmes et que leur pouvoir est im-

1 Damiens élaut au service du sieur d'Uzès, colonel des gardes- J'rançaises, logeant rue des Bourdonnais, ouvrit son secrétaire eu son absence, le 0 juillet 1756, et y prit deux cent quarante louis d'or. 11 fut toujours en fuite depuis ce moment jusqu'au mercredi 5 janvier, cinq heures trois quarts, moment de l'assassinat du roi, après lequel il lut immédiatement arrêté.

mortel. En résumé, tu exècres les maîtres, qu'ils commandent avec la férule, l'épaulette, les gages ou la soutane, et tuas voulu tuer le roi^ pour t'en prendre au plus grand de tous.

— C'est si dur ! naître subalterne, et dire qu'en voilà pour la vie! Obéir toujours sans savoir pourquoi, c'est vous qui obéissez plutôt que les autres, et sans que votre tour vienne jamais d'être au-dessus et de les voir au-dessous!... C'est si lourd, un maître 'qui pèse sur votre tête '

— Simple que tu es ! est-ce qu'il y a pour nous d'autres maîtres que nous-mêmes? Raisonnons un peu. Qu'est-ce que c'est que la vie ? c'est boire du vin de Bourgogne sous la tonnelle de 17/e d'amour , tandis que les oiseaux sautillent autour de vous et que le soleil dore l'horizon ; c'est laisser aller son esprit à toutes les folies où le vin mène, et voir le rire s'épanouir sur le front des amis, tandis que la jolie petite main de la voisine presse la vôtre sous la table. Eh bien ! y a-t-il un homme au monde, portant épaulette, mître ou couronne, qui ait le pouvoir de rendre le soleil moins généreux, le toucher d'une jolie main moins suave. Si nul ne peut rien sur la vie, il n'y a pas de maîtres. Ils nous prennent quelques heures par jour. Eh bon Dieu ! si ce n'étaient eux, ce seraient nos affaires, notre profession, le soin de notre fortune qui nous retrancheraient ces moments; ou mieux que ça, l'ennui, la satiété, notre propre faiblesse, qui nous

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empêcheraient de prolonger pans cesse le cours de la jouissance.

— Je crois que tu as raison,» et, à l'avenir, je me conduirai plus sagement.

— Ahçà, je ne pense pas que ce soit sérieusement que tu parles de l'avenir ?

Et le soldat, à ces mots, regarda fixement le prisonnier.

*- Pourquoi donc, dit celui-ci en pâlissant affreusement, puisque le roi a recommandé qu'on ne me fît plus de mal. -^

— Bah ! c'est afin de te garder sain et dispos pour le jour du jugement.

— Oh! ce serait horrible, s'écria le malheureux ! et ses traits se contractèrent davantage.

Le soldat l'envisagea avec plus d'attention.

— Il est vrai, lui dit-il, que la reine s'intéresse à toi. Mille lueurs d'espérance illuminèrent la figure du

prisonnier.

— Mais elle n'a pas plus d'influence au conseil que la petite montre que voici, ajouta l'interlocuteur, en suivant d'un œil avide les mille contractions et les frémissements qui passaient sur le visage du condamné.

' — Misérable ! s'écria Damiens, qui es-tu pour venir ainsi me tourmenter, comme si je n'avais pas assez de tout le royaume contre moi?

— Ton ami, puisque je te parle encore quand nul n'ose te regarder.

HEUREUSE COMME UNE HEINE. 2 il

— Mon plus ciiiel ennemi, puis(]iio tes paroles re?semblent aux grincements des l'ers des bourreaux.

— De quoi te plains-tu? tu as si souvent demandé de mourir ainsi pour la bonne cause.

— Ouij si la leçon que j'ai donnée au roi pouvait lui apprendre ce que le peuple souffre d'injures du clergé, et le décider à faire couper la tf'te à trois ou (|uafre évoques.

— Ah! voilà ton idée fixe.

— Soaviens-toi de ce que je dis^ mon crime retombera sur la tête de ceux qui me l'ont inspiré par le spectacle de leur débauche et de leur impiétéi. Dans dix ans, les jésuites ne seront plus en France.

— Cependant, mon ami , soyons conséquents. L'accusation que tu portes surtout contre les prêtres, est celle d'avoir refusé l'administration des sacrements à quelques pauvres diables qui n'avaient pas de ])illets de confession, et toi qui pouvais en user largement, tu ne mettais pas les pieds à l'église, tu ne voulais pas goûter miette du pain sacré ; si bien que tu désolais par là toute ta sainte famille , oncles, tantes, cousins et cousines, et la petite Elisabeth qui passe maintenant le jour et la nuit à prier pour toi.

— Oh ! ne me parle pas de ma fille, tu me déchires le cœur ! Si je souffre tant de la crainte du supplice.

* Damiens avait servi deux ans au collège des Jésuites; il était employé au réfectoire et dans les chambres particulières.

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c'est à cause (lu (léslioiineiir (pii en l'fjaillira sur la tête de cetteciifaiit... La ii!!e d'nn supplicié! nul ne voudra d'elle ; elle n'aura plus qu'à couper ses beaux cheveux blonds et à entrer dans un couvent. Pitié ! messieurs les juges î pitié pour ma pauvre tille!.,.

Lesoldat, qui tenait toujours ses regards attentivement fixés sur Damiens, eut à ce moment-là une larme dans les yeux, ce qui pouvait faire penser qu'il n'était pas aussi méchant qu'on devait le croire.

— Pourquoi, avec de pareils sentiments , diVil, astu commis cette coupable action ?

— Tu ne sais pas ce que c'est que de porter en soimême une prédestination maîtresse, irrésistible, plus forte que la volonté , qui annule totalement tous les actes qui ne sont pas dans son sens, et, par tous les chemins, vous pousse au même but. Et puis, il m'en souvient, une nuit... une nuit bien sombre... on m'a conduit devant une maison isolée, aux confins de la ville... Un banc de pierre était à la porte; on m'a fait attendre là quelques minutes ; puis , on m'a conduit dans une chambre au rez-de-chaussée... dans une chambre toute parée d'or et de soie comme celle d'un prince... et, en elfet... là on m'a dit que le ciel voulait la mort du tyran... on m'a donné de l'or...

— Qui t'a dit cela? qui t'a donné cet or? sur ton àme, tu dois l'avouer.

— Oh! non, non : on m'a fait jurer devant le Christ de me taire; on m'a dit que si je parlais, ma langue

s'enflammerait et dévorerait mon corps... et je me suis tu, au milieu des tiorreurs de la question...

— Pauvre insensé !... mais n'importe, tu dois nommer ce corrupteur.

— Non, car, vois-tu, tout cela ne m'aurait pas séduit; j^aurais repoussé toute cette fortune, toutes ces promesses, sans cette voix qui répétait sans cesse à mon oreille : « Tu moiirras, mais le plus grand de la terre mourra aussi,» et s'il n'avait pas été écrit dans mon horoscope que j'étais destiné à donner un grand exemple au monde*.

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