PORTRAIT MORAL ET THYSIQUE DE DAMIENS
(Suite.)
La matinée finissait; une compagnie des gardesfrançaises vint détacher le prisonnier pour le conduire à la grand'chambre, où ses interrogatoires continuaient en présence des princes et des pairs du royaume, ainsi que des maîtres des requêtes, des présidents ei conseillers.
Autour de la prison de Damiens le mouvement était ^continuel, et une rumeur éclatante se faisait entendre sans cesse.
1 I^a fldme Saiiilreuse, rue d'hnler, chez qui Damiens avait ele doiiieblique. Elle a\ait le duu fie tirer des hoiustopes.
21/l HEUREUSE COJIME UNE REINE.
Plusieurs régiments étai(Mît sur pied pour s'assurer de la personne d'un malheureux demi-fou et demimort ; et même il est dit dans le recueil des pièces du procès^, qu on avait choisi ces 7'égimcnts parmi les plus sûrs et les jdus dévoués.
Les princes du sang, les pairs de France, la cornentière, séant à la grand' chambre, s'occupait depuis près de trois mois à instruire, commenter et méditer l'action d'un pauvre diable fanatisé par les plaintes du peuple, et qui, dans un moment où le sang lui montait à la tète, s'était porté à un acte de violence (ju'une mort simple et prompte eût suiTisammcntpuni.
Pour décider son supplice, les fortes tèteS/du royaume, ' aidées des lumières de la faculté de i^iédecine , cherchaient ensemble ce que la nature physique peut supporter de plus atroces souffrances a^ant de succombcvr.
Le génie de la France se réduisait en ce moment à perfectionner l'art du bourreau.
Avide du spectacle qu'olïVait ce déploiement intérieur de force armée, ce va-et-vient des conseillers en robes rouges, des princes, des pairs en manteaux d'hermine, une foule oisive, béante, hurlante, battait à toute heure du jour les murs de la Conciergerie.
Le comte d'Uzès, errant à travers cette cohue, incertain de ce qu'il devait tenter pour satisfaire le désir d'i'^lisabcth, rencontra, aux portos de la prisoai, le soldat ami inconnu de Uamiens, ([ui venait d'être relevé de sar garde.
— Ah ! c'est vous ! dit d'Uzès, en lui tendant la main d'un air de familiarité peu naturel entre un jeune seigneur et un simple soldat. Eh bien! vous venez de là-haut, le procès touche-t-il à sa fin?
— C'est aujourd'hui le dernier interrogatoire ; le jugement sera prononcé demain 27; le jour suivant, la question sera appliquée et l'exécution suivra de près.
— Et quel genre de mort choisira-t-on ?
— Le supplice réservé au crime de lèse-majesté au premier chef.
D'Uzès fit un geste d'hurreur en songeant à cet amas de cruautés.
— Oui, ajouta le soldat, voici bientôt trois mois que la cour amasse toutes les paroles d'exécration que lui fournit sa mémoire, et projette tous les tourments inventés contre un misérable valet qui a blessé Je roi, de manière à ce que Sa Majesté très-gracieuse et trèssainte a dit, en portant la main à son côté : « On m'a poussé bien rudement, ou une épingle m'a piqué.» Que pensez-vous qu'on eût fait au roi, si, d'un coup mieux asséné que celui-là, il eût tué un homme?
— On lui aurait demandé si, en frappant, il ne s'était point fait mal à la main.
— Précisément. C'est digne d'horreur et de pitié de voir une nation qui admet tant de vices, qui a ses crimes de tous les jours comme son pain quotidien, et qui s'achaj-ne sur un malheureux en démence, pour
l'aire croire qu'elle a conservé de la justice;, et punit encorg quelque chose.
— Damiens est-il un fou ou bien un scélérat? Qu'en pensez-vous, vous qui le voyez de près?
— L'un et l'autre. Ses inclinations sont mauvaises : il s'est toujours éloigné de sa famille simple et honnête pour vivre avec des gens de mauvais lieu ; il vous a volé, comte d'Uzès, quand il était à votre service, sans que rien dût le porter à cette bassesse. Il y a une guerre continuelle entre sa nature et sa position. Il possède assez de dé^ elopperaent d'intelligence pour souffrir de se voir à un rang inférieur, et pas assez pour en forcer les limites et s'élever au-dessus. Il joint à cela une vanité dévorante : l'amour-propre s'est emparé de son âme avec une violence extrême; il est devenu l'égoïsme incarné, égoïsme fanatique, arrivant au degré de vice social, de vice privé qu'il était. L'insensé a pris en horreur profonde tout ce qui s'élevait au-dessus de lui, tout ce (jui florissait à côté; il n'a pas compris ce sacrifice d'une partie de leur liberté que les individus doivent faire à la masse, pour vivre en société; il n'a pas su voir que, de même (]u'on ]>aie un impôt d'argent sur ses biens dont on retrouve (juel- (jue chose en participant aux améliorations publiques, (tn paie un impôt de bonheur particulier, dont on retrouve une partie dans la paix et riiarmimie générale. .
Cet amour enragé de Irii-mènu! l'a [ter<lu. Il ci^tsorti
des voies comiTiunes sans s'élever ailleurs; trop exalté pour rester en paix, et pasassez habile pour réussir.
— 11 était ainsi fatalement entraîné au jnal.
— Joignez à cela les influences physiques : une force d'Hercule pour imposer, et nulle grâce pour se faire bien venir, ce qui lui donne une humeur taciturne et morose, qui concentre toutes ses impressions en lui-même , où elles ont le temps de bouillonner, de fermenter et de s'aigrir; un éloignement pour les hommes et un besoin (.rexpansion qui le portent à parler seul sans cesse, à se raconter mille choses à toute heure du jour et de la nuit \ si bien qu'il en a consei'vé un tic nerveux dans la bouche qu'il remue sans cesse; et, plus que tout le reste, un sang acre et impétueux qui, se portant à la tête^, dérange son cerveau, lui fait prendre pour une inspiration surnaturelle ^ ce qui n'est qu'une simple pensée, pour une voix secrète le simple désir qui passe dans son esprit, et par cette superstition, le porte à exécuter des actes dont l'idée naîtrait en lui, parce qu'ils découlent de sa nature , mais dont la raison, s'il la possédait, repousserait l'accomplissement.
— Et pourquoi, mon ami, restes-tu aussi constamment attaché au chevet de cet homme, puisqu'il te semble si peu digne d'intérêt.
— D'Uzès, vous connaissez ma vocation?
' II rcniuiiit coiistainmeiit les lèvres, ayant l'habitude de parler soûl, le jour et la nuit. ( Notice sur Damieu?. )
— Oui, comédien dans Fàme, mon cher Banières. Je reconnais en toi l'espoir du Théâtre-Français, y ayant déjà paru d'une manière brillante , et attendant avec impatience ton congé pour te livrer tout entier aux honneurs de la scène.
— Eh bien! devant jouer bientôt Polyeucte, Œdipe, Bernadille, j'étudie sur nature les angoisses d'un condamné à mort.
— Banières , c'est atroce !
— Non, si je pouvais changer le sort de Damiens, je le ferais ; mais comme il doit souffrir et mourir, ça ne lui lait pas plus de mal que je profite de ses souffrances et de sa mort.
— C'est un outrage envers l'humanité.
— J'aime l'humanité, mais j'aime encore mieux mon art.
— Oui, messieurs les comédiens, vous êtes maintenant au niveau de tous.
— • Nous sommes au-dessus. Dans cette société où toutes les professions sortent de leurs attributs pour n'être plus que d'ignobles sources de fortune, des moyens portant la toque, l'hermine ou la soutane, la nôtre seule suit encore sa destination, porte son intérêt, son but, sa récompense en elle-même. Aussi vos gens du monde le sentent bien!... Cette belle Comédie-Française, comme ils lui rendent hommage! Messieurs les Français; nos ([uerelles occupent b> rois, les princes, les prêtres, les jolies femmes ; nos
représentations sont les plus grandes nouvelles de la cour et de la ville. Chacun, dans cette société factice, ayant un rôle à jouer, et consacrant sa vie à ce rôle, sait apprécier le mérite de noti'e art; et tout le monde juge que, dans ce siècle où tout est grimace, ce qu'il y a de meilleur est la bonne comédie.
— Banières , mon frère vient d'être nommé directeur du Théâtre-Français, je te promets un ordre de début très -prochain, et avant l'expiration de ton congé.
— J'allais vous le demander et je comptais sur vous. — Mais revenons à ce malheureux. Penses- tu qu'on
lui donne un confesseur s'il le demande ?
— Non , il parait qu'une volonté mystérieuse mais puissante s'y oppose, dans la crainte des révélations qu'il pourrait faire; et on lui refusera ces générosités de l'église dont la matière première coûte si peu.
— Il faut cependant l'obtenir ; sa famille le demande à grands cris.
— Bah î les âmes de ses frères et sœurs n'ont pas donné de cautionnement pour la sienne.
— Sa fille en mourrait de chagrin.
— Oh! sa fille, à la bonne heure, je conçois qu'on f.isse tout pour elle. Ondit(|ue c'est une charmante créature, une vraie sainte vierge de beauté, de grâce, de vertu.
— Elle est tout ce que tu dis là et l)ien plus encore. Elle est semblable pour la forme, la blancheur et le
regard inspiré aux plus belles saintes dont elle passe sa vie à colorier les images : mais elle joint à cela quelque chose d'humain qui porte à l'aimer en sœur. Cette chère enfant demande de toutes les forces de son àme et de sa piété les secours de la religion pour son père.
— Eh bien! on y songera.
— Mais le temps presse, après demain tout sera Uni. J'allais en ce moment suppher mon père d'employer tout son pouvoir pour obtenir cette grâce.
— Votre père est trop honnête homme pour avoir de l'influence ; on ne fera rien pour lui, parce qu'on ne le craint pas.
— Mais à qui faut-il donc que je m'adresse?... Parle, je t'en conjure... parle comme si ma vie en dépendait.
— N'avez- vous point quelques maîtresses qui soient bien, très-bien avec quelque évoque ?
D'Uzès fit un geste de dégoût.
— Vraiment si ! continua le comédien en réfléchissant, vous avez été intimement lié, l'été passé, avec madame Corentin , jolie dévote vouée à Dieu et à l'amour, point prude , point raisonneuse , point trop Adèle ; maîtresse modèle, à conserver dans un cabinet d'histitire naturelle pour y représenter la femme du dix-huitième siècle.
— Gomment connais-tu si bien les richesses que je possédais !
— Par droit de succession. Madame Corentin a eu
l'insigne folie de faire passer les trésors de bonté et de grâce qu'elle vous prodiguait sur la tète d'un pauvre militaire, d'un pauvre artiste. Quoiqu'il en soit, de cette fantaisie, servez-vous-en pour exploiter son inflif^nce. Madame Corentin est femme d'un président , amie de l'archevêque; elle peut beaucoup pour ce que désire la famille de Damiens. Réveillez de doux souvenirs; surtout promettez-lui de me faire débuter au Théâtre-Français. Cet amour aîné, berçant un plus jeune amour, aura des charmes irrésistibles... Vous le voyez, je consens à être trahi pour vous... je vous donne la préférence.
— Mon ami, rien n'est si dilïicile que de plaire à une femme qui vous a aimé. Quelques instants après (malgré cette réflexion très-judicieuse), d'Uzès, tout en rêvant, s'était acheminé vers la maison de la belle présidente. Un peu avant d'y arriver, il passa devant la demeure d'Elisabeth. (1 vit au dernier étage une petite fenêtre ornée de rideaux rouges, et au-dessous de leur draperie, une jeune tête blonde, d'une fraîcheur d'ange, d'une pureté de vierge, gracieusement penchée sur ime petite table, et demeurant dans l'immobilité de l'attention et du labeur. En s'arrachant à sa douce contemplation et en reportant ses regards dans la rue, il remarqua deux hommes en costume d'ouvrier, mais qui paraissaient porter le sarreau de toile bleue, moins pour se vêtir que pour cacher un autre vêtement. Us erraient dans la rue sans occupa-
tioii visible, et regardaient la maison d'Elisabeth avec une attention singulière. Cette observation l'agita vivement; mais le temps était précieux; le service qu'il rendrait à Elisabeth en restant autour de sa demeure était incertain; le secours qu'il pouvait lui por^i' ailleurs était plus assuré. Il continua donc sa route ; et un instant après, on l'annonçait chez madame Corentin.