‹ Le marquis de PombalChapitre 19 sur 23 · LE COMTE U'UZÈS CHEZ MADAME COREXTIN · texte numérisé non relu

LE COMTE U'UZÈS CHEZ MADAME COREXTIN

La belle présidente était assise devant un pupitre île vermeil ; elle répondait en prose pomponnée à un madrigal, une épitre, ou peut-être même à une liéroïde de Dorât qui venait de lui envoyer des vers. Elle flattait l'auteur de Régulm et de la Feinte par at/tuur, voulant qu'il fit un rùle pour son acteur chéri, pour le jeune Banières, vers qui tournaient toutes ses pensées du jour, et qu'elle voulait à tout prix \oir sortir des théâtres inférieurs pour briller sur une plus large scène.

Mille couleurs bigarraient le boudoir; un prétentieux chiffonnage grimait de mille manières ses nombreuses draperies; des girandoles se croisaient en tous sens comme les lianes des forêts ; des lustres de toute furme pendaient du plafond comme les stalactites d'une grotte. La personne de la maîtresse du logis était également chargée durnements; des bouquets

de fleurs, de plumes, se dressaient de ses cheveux poudrés, du haut de son corsage et de tous les pans de sa jupe. On voyait de toutes parts les extravagances de la mode devenue folle, se torturant de mille manières, sans choix et sans idées.

La seule chose qui fût identique dans tous les objets, était un air d'impudeur et de licence : chacun d'eux avait l'air de tenir un propos lascif en minaudant. Partout l'absence de spiritualités et l'aberration des sens livrés à eux-mêmes ; chaque boudoir de la ville était un reflet de ce terrible boudoir de Louis XV, qui coûtait au peuple cent millions par an et l'honnenr de cent familles.

Les chiffons régnaient à la place du vrai beau , (ïomme la galanterie à la place de l'amour, comme les pratiques dévotieuses à la place de la religion. Le xviii« siècle était la saison des fleurs artificielles.*

Le comte d'Uzès, dès le commencement de sa visite, eut soin d'annoncer la nomination de son frère à la direction du Théâtre-Français, et de manifester une complaisance parfaite pour tout ce qu'on ponvait lui demander de ce côté, afin d'obtenir protection pour ce qu'il désirait lui-même d'autre part. Puis il tâclia, en dirigeant la pensée de la belle présidente, de la ramener au temps peu éloigné où elle était pour lui dans les dispositions les plus favorables.

— Je vous demande pardon de vous retenir, ma« dame, dit-il ; vous allez sans doute aux Trianons.

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— Aux Trianons, dans ce temps-ci^, bon Dieu ! il faudrait porter son foyer avec soi dans les jardins !

— Ah ! il est vrai que nous sommes au mois de mars. En vous revoyant, l'hiver s'elîace de ma mémoire; je ne pouvais croire que nous fussions déjà si loin des beaux jours.

Elle tourna la tète d'un autre cùté.

— J'écrivais à Dorât, dit-elle.

Uzès toucha avec distraction les divers colifichets qui couvraient le guéridon, et regardant avec un air de réflexion mélancolique un colïVet garni d'émaux où madame Corentin enfermait ses lettres d'amour, et où les siennes gisaient depuis cinq ou six mois :

— Il faudrait, dit-il, donner à ces coffrets la forme de tombeaux; ce qu'ils contiennent se réduit si vite en cendre.

— Il n'est pas nécessaire d'augmenter la tristesse des amours éteints, il est des instants oii on la sent si bien ! répondit-elle en cherchant de son cùté à captiver d'Uzès par le charme des souvenirs.

— Non, répondit-il, un amour passé n'est jamais une pensée douloureuse; quand on s'attriste dC' le voir terminé, il subsiste encore ; quand il a cessé d'être, on ne le regrette plus ; on a oublié son existence.

— Pourtant, entre personnes qui se sont aimées, quelque oubli qui puisse régner, l'indifférence est plus cruelle qu'ailleurs.

— "Deux personnes qui se sont aimées ne peuvent

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guère se retrouver sans que les scènes du passé ne surgissent en même temps dans leurs esprits; elles pensent ensemble aux mêmes choses; elles y pensent avec douceur, ce n'est déjà plus de l'indifférence, c'est une harmonie particulière entre elles.

— Elle est bien froide, cette union, c'est le pas de deux étrangers qui suivent ensemble le mêmechemini

— Parfois, loin d'un pays où l'on a vécu, un air chanté à coté de vous, la senteur de telle plante apportée par le vent vous reporte soudain aux lieux, aux temps oi^ vous avez entendu cette nmsique, respiré ce parfum. Ainsi, auprès de la pei-Sonne autrefois aimée, on retrouve soudain tel geste, telle pose, telle iûilexion de voix, telle manière particulière de porter la main à ses cheveux ou de soutenir sa tète, qui vous ramène mystérieusement au temps oti vous vi\iez de son amour. Alors la distance qui vous sépare île ce temps est effacée ; il n'y a plus de ditférence entre l'heure qui sonne etcelle qui a sonné dans des jours plus'heureux...

— C'est comme un fruit de la belle récolte qu'on aurait mis en réserve pour ce moment-là.

— Et qu'on goûterait avec d'autant plus de douceur, que l'hiver, plein de privations, a passé depuis, et qu'on en a senti la rigueur.

Le bonheur du Jour sur lequel la présidente écrivait l'instant d'auparavant à Dorai, se trouvait couvert par hasard de plusieurs objets que d'Uzès lui avait olFerts Tété précédent. C'était un bracelet qui portait à l'inté-

rieur leurs chiffres réunis, une statuette en albâtre de l'Amour enfant , tel qu'on le figurait alors, un livre d'heures richement relié, et portant à la première page quelques vers galants delà main du colonel... enlin, tous ces objets appelés souvenues, et qui n'en sont plus au bout de quelques mois... Le petit chien de la préside sauta sur ses genoux et, secouant la tête , fit tomber sur sa robe un collier que d'Uzès lui avait donné, et sur lequel il avait fait graver :

Tous deux nous vous serons fidf-les. Serment qui du moins avait été tenu par Médor.

En ce moment la pendule sonna deux heures, cfue le jeune colonel et Julie, avaient longtemps appelée leur heure aimée, parce que c'était celle où ils s'étaient rencontrés pour la première fois. Un souille du vent souleva doucement la portière de damas, et laissa voir la porte dérobée que d'Uzès avait tant de fois fait tourner sourdement sur ses gonds...

En même temps, la main du jeune homme, s'avançant pour carasser Médor, rencontra celle de Julie, et ces deux mains, accoutumées à s'étreindre, ne «^ quittèrent plus... L'illusion était complète: la saison passée était revenue avec ses plaisirs faciles et rapides. Ils en goûtèrent quelques instants les éphémères douceurs, et ils paraissaient tous deux bien loin de songer aux demandes intéressées qu'ils avaient à se faire. . ,

ENLEVEMENT d'ÉLISABETH

Cependant, après ce racommodement, ou plutôt ce moment de souvenir, d'Uzès monta dans la voiture de la présidente et ils allèrent ensemble chez le frère du colonel, qui promit positivement de délivrer un ordre de début au jeune comédien Banières.

Ensuite il se rendit chez l'archevè'iue, auquel madame Gorentin parla avec la douce autorité d'une femme qui ne peut rien se voir refuser.

Le prélat consentit à envoyer un des membres de son clergé dans la prison du condamné. Mais, comme le parlement pourrait s'opposer à cette détermination, si elle était connue d'avance, d'Uzès viendrait à l'archevêché le lendemain soir, qui était la veille de l'exécution, et il emmènerait avec lui un prêtre qu'il conduirait avec le plus de mystère possible à la prison de la Conciergerie.

Tout semblait marcher à la réalisation des désirs d'Elisabeth, Pour que son père reçut les sacrements avant l'heure suprême , il fallait d'abord que cet homme orgueilleux et incrédule y voulût bien consentir, et puis arriver à tromper là-dessus les desseins de Tautorité.

Or, c'était précisément le lendemain que la jeune

tille, par les soins de d'Uzès, devait voir le prisonnier encore une fois.

Dans cet entretien, elle aurait sans doute le pouvoir de le faire céder aux désirs de sa famille, et, dès le soir même, grâce au bon vouloir du prélat, la visite du saint ministre au condamné précéderait la décision du parlejnent.

Impatient d'apprendi-e ces heureuses nouvelles à Elisabeth, d'Uzès se rendit en toute hâte chez elle. Il franchit précipitamment l'escalier qui conduisait à sa chambre élevée... mais en y arrivant, il trouva la porte ou\ erte et la chambre vide. Un frisson mortel le saisit en se rappelant les indices qui, quelques heures auparavant, lui avaient lait craindre un malheur pour la pauvre abandonnée.^

Il chercha la dame Caillet, qui habitait seule avec elle cet étroit logement : elle était sortie depuis le matin.

Le cœur navré, palpitant d'inquiétude, il revintdans la chambre de la jeune fille. Tout y était dans l'état habituel ; sa palette, ses peintures commencées étaient sur le pupitre ; la mante dont elle s'enveloppait au dehors n'avait point été prise; la porte était demeurée ouverte; tout annonçait qu'Elisabeth avait dû sortir subitement et sans préparation.

Le jeune homme eirait dans celle pièce, interrogeant tf.us les objets, cherchant partout une lettre, un adieu, parcourant ce lieu en tous sens, commes'il eut

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dû lui rendre son Elisabeth. Ses regards tombèrent sur un livre d'évangiles ouvert sur le prie-Dieu... Son cœur battit d'espérance : il venait d'y voir quelques mots tracés au crayon. Il lut : Dans la rue Culture- Sainte-Catherine... la maison isolée. Ces mots avaient peut-être été écrits le matin en souvenir des instants qu'ils avaient passés tous deux sur le banc placé devant cette demeure... mais n'importe, c'était un faible motif de diriger ses recherches de ce côté, un but oii porter son ardente inquiétude... Il s'achemina à pas pressés vers cet endroit. La nuit commençait à tomber.

Elisabeth, dans l'après-midi de ce jour, tandis qu'elle travaillait, absorbée dans ses pensées, avait soudain vu entrer dans sa chambre deux hommes dont le sarreau de toile laissait apercevoir une livrée de laquais. Ils lui avaient enjoint de les suivre à l'instant dans une voiture qui l'attendait à la porte...

La malheureuse enfant jeta un cri de frayeur et se précipita dans la chambre de son hôtesse... Mais personne ne répondit à son cri, elle ne trouva personne à côté d'elle!...

Elle s'aperçut que ces hommes, au mouvement qu'elle fit pour approcher de la croisée et appeler du secours, se disposaient à lui fermer la bouche d'un mouchoir et à l'emporter dans leurs bras...

Elle était seule, sans aucun moyen de leur résiste»... Frémissant à l'idée de sentir leurs mains ignobles sur elle, elle leur dit de ne point l'approcher, de

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lui donner un instant pour recommander son âme à Dieu, et quelle jurait de les suivre ensuite sans résistance.

Elisabeth, d'après les propositions qui lui avaient été laites le matin même par son mystérieux visiteur, ne doutait point qu'il ne voulût obtenir par la force ce qu'elle lui avait constamment refusé.

Elle pria avec ferveur, et, tandis que les laquais se penchaient à la fenêtre pour faire signe au cocher d'avancer la voiture le plus près de la porte possible, elle traça rapidement sur le livre saint le peu de mots qui pourraient éclairer sur son sort le regard de l'ami qui viendrait la chercher dans sa retraite.

Dans un carrosse hermétiquement fermé, et accompagné de deux domestiques qui eussent fait taire à l'instant ses moindres cris, elle fut conduite dans la petite maison de la rue Culture-Sainte-Gatherine. Là, le respect fit place à la violence. On la fit entrer dans un jardin délicieux, où on lui dit d'attendre quelques instants celui qui l'avait fait venu*.

DÉLIVRANCE d'ÉLISABETH

Elle se laissa tomber sur un banc, au lond d'un bosquet encore dépouillé de verdure, mais déjà tout parfumé de ces arbustes de printemps dont les touffes

de fleurs blanches et roses précèdent le feuillage. L'air frais et suave calma un peu ses sens et lui rendit quelques forces. Bientôt le maître du lieu arriva. Il essaya par la douceur des plus affectueuses paroles de lui faire perdre le souvenir de la violence dont il avait usé envers elle. Il lui dit qu'il avait été poussé à cette extrémité par son obstination à refuser de venir dans cette demeure,, la seule ovi elle pouvait être en sûreté; il lui jura que désormais il n'aurait plus pour elle que les plus tendres égards.

Au bout de quelques instants, il voulut l'emmener dans le salon voisin , craignant pour elle la fraîcheur du soir. Mais elle avait horreur de pénétrer dans cette maison dont elle devinait instinctiA'ement l'usage impur; il lui semblait que l'air y avait été empoisonné, que des images impudiques blesseraient ses yeux, qu'une atmosphère de plomb pèserait sur sa poitrine.

Dans ce jardin, du moins, elle était sous la voûte du ciel, au milieu des plantes pures et innocentes comme elle.

Longtemps le seigneur du lieu, pour ne pas renouveler de violence envers elle, se conforma à ce caprice absolu. Mais Elisabeth était tête nue et légèrement habillée; il s'impatienta, à la lin , de la voir demeurer ainsi à l'air froid de la nuit; il mêla des ordres à ses prières, et voulut à tout prix l'arracher de cet endroit.

Comme il s'approchait d'elle pour l'entraîner, elle se précipita au pied d'un saule , et l'enlaça fortement

de ses bras; il lui semblait (jue cet arbre, cet enfant de la nature si pur et si beau, devait la protéger; et en etfet, en se pressant de toutes ses forces contre lui, elle y trouvait un point d'appui.

Elle était à genoux , les cheveux dénoués, blanche et douce figure ^ légèrement éclairée parla lune, au milieu de ce jardin blanchi par les derniers froids et par les masses de fleurs naissantes...

Le ravisseur la trouva si belle ainsi , qu'il s'arrêta «l'admiration au moment de la saisir... Mais enfin il allait l'emporter malgré ses pleurs... quand un homme, élancé du haut du mur , fondit devant lui l'épée au poing et la rage dans les yeux.

Elisabeth se jeta dans les bras de ce sauveur , en s'écriant : d'Uzès !

Le ravisseur fit entendre un sourd rugissement de colère.

D'Uzès, d'un bras tenait Elisabeth pressée contre lui, de l'autre il faisait flamboyer son épée aux yeux de l'nnemi inconnu qui lui barrait le chemin.

— Misérable ! s'écria-t-il, livi^e-moi passage ou tu es mort.

Au premier mouvement que fit l'inconnu pour se mettre en défense, son manteau et son chapeau tombèrent en arrière, mais, à la demi-lueur de la lune voilée, on ne distinguait que des ombres.

Cependant , les deux honmies croisèrent leurs fers avec une fureur égale. ; les coups se précipitaient det

manière à en finir promptement avec la vie de l^un d'eux.

A l'instant, au cri d'effroi poussé par Elisabeth, des domestiques accoururent de l'intérieur, apportant des flambeaux. . . La clarté frappe sur le visage du seigneur. . . D'Uzès reste immobile, accablé de stupeur... son épée tombe de sa main, et ce cri sort de sa poitrine :

— Ah! qu'ai-je fait?

Puis U enlève Elisabeth dans ses bras, s'élance comme un trait à travers le jardin, avant que le maître du lieu, revenu de son trouble, ait le temps de le faire arrêter. Il gagne^ la porte d'entrée qui n'est point fermée en dedans, il arrive dans la rue, il se jette dans une voiture de place qu'il fait partir au grand galop, et, au bout de quelques minutes, il se trouve avec son Elisabeth hors de toutes les poursuites.

Un instant après, la jeune fille était ramenée dans sa demeure, que d'Uzès fit aussitôt entourer d'une compagnie de gardes-françaises pour la tenir en sûreté.

Le lendemain était le jour où Elisabeth devait voir son père encore un instant, et pour la dernière fois.

Brisée des terreurs de la veille, et dévorée dinquié' tude sur cette entrevue que d'Uzès pensait lui ménager, prenant pour cela le moment où Banières serait de garde dans l'intérieur, elle ne s'était point couchée, elle avait passé la nuit en prières.

Vers neuf heures du matin . le colonel des gardesfrançaièes vint la prendre pour l'accompagner à la

Conciergerie. Il croyait pouvoir, grâce aux libéralités qu'il répandrait entre les mains des gardes, parvenir jusqu'aux portes de la prison, et là, son ami posté dans la chambre de Damiens, lui en ouvrirait l'entrée.

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