‹ Le marquis de PombalChapitre 20 sur 23 · ELISABETH DANS LA PRISON DE SON PÈRE · texte numérisé non relu

ELISABETH DANS LA PRISON DE SON PÈRE

La jeune fille et son conducteur partirent pour la Conciergerie.

Une ample Thérèse, dont elle serra la coulisse , cacha la touchante figure d'Elisabeth qui , sans cette précaution , aurait vu la populace s'ameuter sur ses pas ; car elle était bien connue dans la ville depuis qu'elle avait paru dans plusieurs interrogatoires où son admirable beauté avait vivement occupé l'assistance, et on ne pouvait parvenir qu'à pied dans les avenues de la prison, gardées par des piquets de cavalerie.

Ils arrivèrent au premier étage de la tour de Montgommeri.

D'Uzès resta en dehors pour veiller à la sûreté d'Élisâbeth, et Banières vint la prendre et l'introduisit dans l'intérieur.

Loîsque la jeune fille pénétra dans la chambre du condamné, ©n était au milieu de la journée , mais il n'y avait point de journée dans cette prison.

Son aspect était terrible et funeste.

Les lampes qui depuis trois mois brûlaient jour et

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nuitsous bon étroite voûte l'avaient entièrement noircie; l'air était chargé de leur fumée ; les murs épais et sans fenêtres semblaient faire sentir leur pesanteur; Fhorloge de bois accentuait ses secondes d'un ton sourd et lugubre ; aux parois humides étaient suspendus les vêtements que portait Damiens le jour de l'arrestation, le sac qui avait contenu l'or volé par lui, le couteau dont il s'était servi pour l'assassinat, tous les insignes du criminel.

Les gardes fatigués de la longueur du procès avaient pris aussi une figure plus rembrunie; ils ne jouaient plus aux cartes, ils ne sifflaient plus de longs airs; l'un était accablé de sommeil, l'autre se plaignait d'un rhume pris dans cet air humide ; l'un avait cassé sa pipe, l'autre trouvait le vin aigre...

Ils se plaignaient de semblables malheurs devant ce misérable qui allait connaître , pour mourir, toute l'habileté du fer et du leu à tortiu'er la chair humaine.

Depuis trois mois, Elisabeth n'avait vu son père que dans les confrontations des séances, devant un appareil effrayant pour une pauvre fille , devant ces robes rouges qui lui semblaient réfléchir les flammes de la justice, devant ces hommes dont chaque question était une tprture morale pour elle , qui ignorait si sa réponse n'allait point avancer d'un pas la condamnation de son père.

Damiens était toujours étendu sur son lit , couvert d innombrables courroies.

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Ses cheveux, défaits de )a bourse qui les retenait ordinairement, se dressaient noirs et crépus sur son front; ses yeux étaient devenus plus hagards, et, des couleurs habituelles de ses longues joues, il ne restait plus que des taches violettes sur un fond livide.

Elisabeth s'agenouilla devant ce reste du crime et du malheur.

C'était son père ! son père condamné à mort !

Elle baisa sa main , garottée de liens jusqu'au poignet.

Il arrêta les yeux sur elle avec un air de regret indicible.

Ce regard contenait le repentir de toute sa vie, qui s'exprima par ces mots :

— Mon enfant, tu n'as jamais pu m'aimer. — Je vous aime en ce moment plus qu'aucune fille n^aime son père, parce que nul père n'est aussi malheureux que vous. — Si je conservais la vie par une clémence extraordinaire du roi, ma conduite à l'avenir me rendrait digne de toi, mon enfant, je te l'assure. — Je le crois. Mais si vous n'êtes pas destiné à rester plus longtemps dans ce monde, vous allez entrer dans un autre oîi vous n'aurez rien à regretter de cette vie. Seulement pour y pénétrer, il faut recevoir le saint pasteur «jui vous en ouvrira l'entrée et qu'on vous fait la grâce de vous envoyer. — J'avoue que c'est bien la grâce dont je me soucie le moins. — Oh ! n'importé ! la foi entrera dans votre àmo avec t.es paroles, et en

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même temps, je prierai tous les saints protecteurs de vous toucher et de vous préparer une place dans le ciel. — Les saints sont les prêtres de l'antre inonde ; je ne les aime pas mieux que les prêtres de celui ci. — Mon père, dit-elle en frémissant, vous insultez ces divins seigneurs parce que vous savez bien qu'en ce moment vous êtes trop à plaindre pour qu'ils veuillent s armer de leur colère contre vous. — Ils ne peuvent rien pour me sauver ou me perdre. Dans ma position, que puis-je attendre de Dieu même? — La seule chose dont vous avez besoin; le courage. Voyez^ mon père, je ne suis rien qu'une pauvre fille, sans force et sans savoir, hier encore un enfant. Regardez la faiblesse de ces bras plus frêles que des roseaux; mon esprit est plus faible encore. Eh bien ! si ma tâche était de mourir, je la remplirais avec fermeté; je ne reculerais devant aucune souffrance, parce que je saurais qu'au delà Dieu m'attend; le supplice serait le seuil qu'il faudrait franchir pour arriver à lui, je m'y jetterais avec joie... Oh! oui, la foi donne tout, force, grandeur, puissance...

Elle dit encore en joignant les mains et en levant les yeux vers le ciel :

— Mon Dieu! Dieu des malheureux ! regardez avec pitié cet homme, le plus à plaindre de tous!... mon Dieu ! un rayon de votre lumière sur lui ! -^ Ma fille, répondit Damiens avec une triste ironie, il est un peu trop tard maintenant pour que je change de vie. Je

ne verrai de prêtre que sur Téchafaud. Là, un confesseur sera près de moi comme partie de l'appareil, comme acteur indispensable du epectacle : il relèvera le tableau des tortures assemblées par les hommes par le contraste de la miséricorde divine... Affreuse moquerie! un ministre de Dieu au milieu des l>ourreaux î Comme si la bonté céleste pouvait être présente à cet amas de soutTrances sans en adoucir une seule !

Elisabeth essuya de grosses gouttes de sueur qui tombaient du front de son père, et le malheureux continua :

— J'aurai donc un prêtre à mes côtés sur la charrette du dernier voyage, près du bûcher où mes os seront consumés, mais je ne le verrai pas avant ce moment, car je ne crois pas en lui.

— Eh bien, mon père, dit Éhsabeth désolée, puisque vous êtes si éloigné de recevoir ses secours pour votre propre soulagement, daignez y consentir par bonté pour votre famille tout entière, qui est à genoux avec moi pour vous en prier; faites ce sacrifice à votre femme, à votre enfant... Mon père ! mon père! il est doux pour celui qui meurt de laisser aux siens un héritage sacré ; c'est se survivre à soi-même par le bien qu'on fait, c'est laisseï' près de ses descendants une voix qui parle de vous sans cesse, c'est un lien entre les deux mondes, . . Mon père, laissez-nous pour héritage l'exemple d'un pieux repentir, d'un saint adieu à cette terre. — Pauvre enfant, c'est bien peu!

— C'est tout pour moi! Je vous en bénirai toute ma vie. Pour l'obtenir de vous, il n'est rien que je ne fasse. Dites, mon père, exigez ce que vous voudrez, et vous verrez si je marchande cette grâce, si je compte les sacrifices; faut-il renoncer à d'Uzès, dites, je le ferai; faut-il entrer dans un couvent? tenez, voilà mes cheveux, coupez-les vous-même pour gage de ma foi.

Et la pauvre enfant laissait tomber ses longues tresses blondes sur ce lit de douleur, sous les yeux de son père.

Damiens fit un mouvement pour toucher à ces douces nattes; ses liens l'en empêchèrent; mais une larme de pitié et d'amour était dans ses yeux : larmes douces à répandre, dernier bien que cette divine enfant lui faisait encore éprouver dans ce monde.

— Et bien, ma tille chérie, dit-il, je le ferai pour toi; je te le promets...

Elisabeth allait couvrir les mains de son père de baisers et de pleurs pour le remercier mille fois, lorsque d'Uzès entra précipitamment dans la prison, prit la légère jeune fdle dans ses bras, l'enveloppa de son manteau, et, rapide comme le vent qui emporte une feuille, descendit en courant l'escalier.

Depuis l'entrée d'Elisabeth près du détenu , d'Uzès veillait à la porte du cachot, et comptait avec anxiété les minutes.

Une gi-ande rumeur s'était fait entendre à l'étage supérieur; des lueurs répandues de ce point dans le

sombre escalier, précédaient les gens da robe courte, i\m vejiaient, la veille 'lu jugement, prendre possession du prisonnier, en remplacement des gardes-irançaises.

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