AS LE MARQUIS
tagne Sainte-Appoliiie, et portant Je seing qui vous désigfie, vous marquise de Tavora, parmi les conjurés. La marquise pâlit légèrement; on put voir qu'elle était atteinte mais non abattue par cet incident contraire.
— Oui, madame, ce pli de papier contient toute Taccusation qui va s'élever contre vous. La famille de Tavora est dépossédée dans le Brésil des provinces qu'elle usurpait depuis longtemps; cependant, donnant à ce larcin héréditaire quelque chose des saints droits de la propriété, on laisse aux ravisseurs des terres qui feraient encore l'apanage d'un prince; on reçoit cette famille à la cour de Portugal, on la comble de grâces, on donne à son vieil écusson rouillé et inutile, le rang qu'il veut s'arroger , on l'honore comme relique du passé... Et cette lettre nous dit que la famille de Tavora conspire contre le maître le plus clément; qu'une femme... une femme qui devrait être l'ange de paix et de miséricorde du foyer ! excite les siens au dernier degré de la révolte. Cette lettre nous dit que dona Éléonore elle-même, annonce que les temps sont mûrs pour qu'un coup détat décisif vienne ôter au roi José le trône et la vie.
— Elle dit encore que tel est le vœu le plus ardent de celle qui l'a tracée.
— Vous vous trompez, madame, vous ne désirez rien pour vous-même, vous êtes l'instrument d'un prêtre fanatique, d'un de ces jésuites, chassés d'Europe,
qui s'est soustrait au bannissement, qui est denieuié caché à Lisbonne, et qui, au tribunal de la pénitence, exalte votre esprit jusqu'aux plus criminelles pensées. Vous croyez proclamer le duc d'Avéiro à la place de don José 1er, vous croyez mettre sur le trône, à la place du roi du peuple, le roi de la noblesse, vous y mettriez le jésuite qui rampe aujourd'hui dans Tombre, le roi du monastère!...
— Écoutez , marquis de Pombal, une lutte à mort existe maintenant entre notre parti et le vôtre; vaincus aujourd'hui, nous pouvons être vainqueurs demain, si le tribunal, où nous avons de nombreux partisans, nous absout, ou s'il nous condamne et que des vengeurs s'élèvent de notre tombe : c'est pourquoi, du sein même de cette prison, je peux vous proposer des conditions de paix, et nous vous jurons, si vous les acceptez, de nous retirer au-delà de l'Océan, dans le cercle étroit des domaines qui nous ont été laissés. Là, nous saurons nous faire à l'obscurité, mourir en paix, et laisser à nos descendants le soin de relever une tribu aujourd'hui frappée de désolation.
— Est-ce bien vous, madame, qui pourriez jamais arriver à la résignation ? Non , vous emporteriez dans les terres transatlantiques tous les éléments de haine, de discorde , qu'un orgueil et une dévotion également insensés ont mis en vous. Vous sentiriez sans cesse le besoin de mettre en œuvre les ardeurs ambitieuses qui vous dévorent, et vous regarderiez du côté de Lis-
bonne... Non, toute la paix de cette douce contrée ne pounait éteindre la passion brûlante de votre àme.
— Vous savez pourtant qu'on peut vivre heureux sur la terre d'Olinda et se contenter des biens qu'elle donne ; vous y avez passé quelques années de votre jeunesse, et vous dites parfois qu'elles ont été les plus belles de votre vie.
— Oui, madame, quand on arrive à la fin de sa carrière et qu'on regarde derrière soi, les jours de paix et de quiétude semblent préférables à ceux des plus éclatants succès.
— Vous étiez alors le jeune Sébastien Carvalho, habitant d'une demeure splendide située entre la rivière de Linez et la campagne boisée qui se déroule jusqu'à la mer. De l'autre côté de la rivière , était l'habitation d'une des plus nobles familles portugaises, établie là depuis la conquête du Brésil.
Pombal parut se livrer avec douceur au souvenir qu'on évoquait devant lui, "^jt toute son àme fut attachée aux paroles de la marquise.
Elle continua :
— Une jeune fille était née dans cette maison, il y avait à peine quatorze ans; cependant elle en était déjà l'orgueil et l'amour. Elle avait le développement et la beauté d'un âge plus avancé. Elle aimait à parcourir à cheval ces majestueuses campagnes, qui lui avaietit été données pour horizon , à naviguer dans les
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passages dangereux où la Linez se gonflait eu torrent. Sur une barque fragile, conduite par deux rameurs noirs, elle se hasardait dans ces endroits oii la rivière, courant sur des rochers en pentes, s'élançait de l'un à Tautre, légère et bondissante, et emportait la barque, comme une feuille morte, sur l'écume de son onde. Et vous, vous la regardiez passer du haut de votre terrasse de marbre, ombragée par des palmiers. La première fois, vous jetâtes un faible cri d'eifroi, et vous revîntes les jours suivants voir encore dans ses courses la nef aventureuse. Vous crûtes d'abord que la jeune lille se livrait à cette fantaisie dangereuse par un orgueil d'enfant et pour le plaisir d'exercer son jeune courage, mais vous vous aperçûtes que si elle jouait ainsi à ce jeu de mort, c'est que vous la regardiez, et qu'elle aimait à attirer vos regards... Alors, vous descendîtes sur le rivage et vous voulûtes conduire seul sa barque hasardeuse. Ce ne fut plus sur des courants difficiles et bouillonnants que vous la menâtes, ce fut dans des parages où la Linez repose unie et limpide parmi des champs d'épis dorés, comme une glace dans son cadre d'or, ou bien coule tout bas sous des touffes de verdure fleurie; puis vous faisiez mouiller la banjue dans quelque anse solitaire , où la jemie fille et vous, V ous reposiez à l'ombre de la grotte, à côté des cygnes dormant dans les roseaux.
Les traits de don Sébastien exprimaient avec une égale vivacité la surprise de voir la marquise si
bien instruite de celte circonstance de sa jeunesse et le charme tout puissant qui y était attaché pour lui.
Dona Éléonore, en voyant ce rayonnement de bonheur, dit encore :
— Vous vous en souvenez, Sébastien; mais vous rappelez-vous aussi bien la fin de cette lointaine histoire? Dans ces solitudes enchantées ofi vous vous reposiez tous deux, la jeune tille s'appuyait sur votre épaule. Comme l'iris qui s'ouvrait près d'elle au bord de l'eau , en ignorant l'amour, elle se livrait à lui , et aussi ignorante que la faible plante , elle n'était pas plus coupable... Elle fut bien punie cependant ! Peu de temps après, elle errait loin de la demeure de ses parents, se dérobant à leurs regards. Elle n'avait plus d'autre asile que la case d'une pauvre négresse, qui avait recueilli l'enfant prête à devenir mère... Dans ce réduit de chaume, situé au bord de la mer, vous alliez la voir souvent et la consoler en pleurant avec elle... mais vous reçûtes, du roi de Portugal, l'ordre de venir prendre à la cour le grade de secrétaire d'état... et vous ne revîntes plus! Quand la noble fille n'avait que vous au monde dans cette hutte c'e terre, où elle se cachait, dépouillée à la fois de tant de couronnes, vous l'avez laissée prèle à mourir ou à devenir mère... ej, les premiers cris de son enfant s'exhalaient sur le rivage au moment où le vaisseau qui vous emportait disparaissait de l'horizon.
Ponibal ne put plus tenir à son agitatiou, il dit avec une espèce de terreur :
— Comment pouvez-vuus connaitre ces tristes détails, mon Dieu, et pourijuoi les rappelez-vous ici : il y a vingt ans de cela.
— Oui, car Thérésa de Tavora a vingt ans.
— Thérésa!...
— Thérésa est votre lille, et vous ne le devinez pas même dans ce moment! mon Dieii^, je suis donc bien changée!...
Pombal était en proie à une émotion si violente, qu'elle oppressait sa poitrine et glaçait toute parole sur ses lèvres.
Éléonore continua :
— Oh! j'avais peine à le croire... Quoi! jamais un vestige de mes traits d'autrefois conservé au milieu de ces traits vieillis par la douleur ! jamais un accent de ma voix passée n'ont éveillé en vous un souvenir ! La couronne de marquise cachait donc bien ces cheveux que vous aviez tant aimés ! Cette robe de cour voilait donc bien ma taille d'autrefois!... Quoi! pas un doute, rien!... rien que l'oubli!... Il en est ainsi, mais c'est affreux! Quand deux êtres qui s'étaient chéris se revoient après un temps écoulé , d'où sort donc cette indifférence , cette froideur , cette haine que voilà entre eux!... Dieu d'amour ! ce moment où ils se retrouvaient n'aurait-il pas dû faire circuler autour d'eux la brise du pays d'Olinda, n'aurait-il pas dû
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répandre clans l'espace le murmure de la Linez et le frémissement de ses roseaux!... Mais, non, pas un écho des jours lointains ! rien cjue l'oubli ! la haine !..
— filléonore., ne me calomniez pas; non, jamais je n'ai oublié la noble enfant du nouveau monde, ce trésor de pureté et d'amour; jamais son image n'a pâli devant mes yeux; et quand la vie que je menais au milieu des tourbillons du monde emportait chaque jour tant d'amours loin de moi, elle seule est restée à mes côtés, toujours vivante et toujours chère.
— Vous l'aimiez pour vous, pour avoir toujours une douce pensée à évoquer, mais pour elle, non! vous n'avez jamais demandé s'il restait encore quelque chose d'elle, ou si vous l'aviez tuée tout-à-fait... Tel devait être mon sort. Mais il s'est trouvé un homme aussi grand que vous aviez été méprisable, aussi généreux que vous aviez été égoïste.
Un ami de mon père, qui avait toujours eu pour moi une affection grave comme son âge, tendre et sublime comme son cœur, apprit l'état atfreux où je me trouvais; il vint me chercher dans ma retraite désolée, pour me rendre la vie et l'honneur. Il m'a donné sa main, son nom, grâce auquel j'ai pu rentrer dans ma famille, dans le monde; et , pour comble de bienfaits, il s'est fait le père de ma pauvre petite Mlle, pour que je pusse toujourb la garder près de moi. Thérésa a été son premier enfant.
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Un ardent mouvement de tendresse et de joie se tit sentir dans Je cœur de Pombal.
— Ainsi, dit-il, Thérésa, cette belle, cette touchante ïhérésa, le charjne de notre cour, la fleur de nos beautés, Thérésa m'appartient.
— Oui, car sa mère était la jeune fille d'Olinda. En voici pour preuve l'anneau gravé de vos armes , que vous avez autrefois donné à celle-ci.
— Oh! je n'en veux pour assurance que Tamour instinctif et paternel que j'ai toujours senti pour Thérésa.
— Oui, dit-elle, avec l'ironie la plus amère; vous avez eu pour elle un amour de père bien heureux et bien inspiré. C'est par vous que Thérésa a été rapprochée de don José ; par vous , qu'elle s'est trouvée fatalement poussée à un amour qui déshonore ses parents, son époux, qui l'unit à un prince ennemi de tous les siens, la met en lutte continuelle et déchirante avec tout ce que la nature lui a donné de plus sacré. Et non content de ce service signalé que vous lui avez rendu, c'est vous qui faites aujourd'hui arrêter, emprisonner, et peut-être tuer sa mère.
— Non! s'écria-t-il , non, je ne le voudrai jamais.
— Sa mère, qui n'a reçu qu'opprobre et souffrance depuis les jours de malédiction où elle \ous a connu.
-- Éléonore, les jours de notre passé sont des morts couchés aux rives cju Brésil dans leur tombe de fleurs :
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ils oui (Iroit, cuiiiiiiu tuut ue qui u'csl plii:?, au respect et au silence.
— En efïet, ces temps n'existeat plus, même en souvenir! il ne reste ici que le ministre persécuteur delà caste des hidalgos, et la femme qui, par son courage et sa haine, représente cette caste révoltée.
A ces mots, le regard que don Sébastien rencontra dans les yeux d'Éléonore était si froid et si acéré, qu'il glaça toute expansion dans son âme; il ne vit plus devant lui que la marquise de Tavora.
— N'accusez donc, madame , de l'état où vous êtes maintenant tombée, et des malheurs qui pourront suivre, que la folie et l'iniquité de votre parti.
— Quelle que soit la cause de notre situation, Thérésa qui a dans le cœur l'instinct de tous les nobles dévouements, voudra la partager, j'en suis sûre, dùlelle la conduire à la mort ! C'est là que je vous attends, père tendre et généreux.
Pombal tressaillit, se leva et se mit à parcourir à grands pas la sombre enceinte.
Il pressait son front de sa main , comme lorsqu'on cherche en vain une pensée salutaire à laquelle s'arrêter. H La marquise répondit à cette cruelle anxiété :
— Laissez-nous, pauvres vaincus que nous sommes, nous retirer dans les campagnes du Brésil, peuplées d'esclaves ignorants. Là , nous serons aust^i incapables de réveiller les discordei* civiles que dans le cachot ou
dans la tombe... Marquis de Pomhal, mettez l'Océan entre nous deux, afin que nous puissions nous oublier aussi comme ennemis!
Il fixa dona Éléonore comme pour lui demander si cela était possible... Puis sa figure prit l'expression d'une résolution soudaine; il déchira en pièces la lettre qui contenait les preuves les plus authentiques du complot, et les jetant aux pieds d'h'lléonore :
— Vous et vos complices, vous serez libres, dit-il, sous la condition de partir dans quarante-huit heures pour les Indes... mais rendez grâce à Thérésa!
En effet, peu d'instants après les portes de la prison furent ouvertes aux conspirateurs, après qu'ils eurent fait serment de quitter le Portugal dans le délai indiqué. Le ministre était maître de suspendre le procès des détenus qui consentaient T» s'expatrier.
Dès qu'Éléonore rentra dans l'hôtel, son premier soin fut d aller s'enfermer dans son oratoire et s'agenouiller devant le Christ. L'histoire a dit : que Voratoire de la marquise de Tavora était le réceptacle de complots et de trahisons oh les chefs de la faction venaient retremper leur fanatisme. Rien ne le prouve n\ieux que la scène funeste et décisive qui allait s'y passer.
La marquise de Tavora était agenouillée clans son oratoire. C'était une étroite enceinte, aux murailles nues, aux ogives avares de lumière, à la voûte perdue dans sa sombre hauteur. 11 y avait un prie-dieu de hois noii", un groupe d'ivoire jauni où la Madeleine pleurait aux pieds d'un Chri^^t au front sévère, aux flancs percés de coups. Là, la religion n'exhalait que l'austérité, le sani; et les larmes,
Éléonore priait avec ferveur lorsiju'une petite porte dérobée glissa sur ses coulisses et un homme entra.
C'était le vieux pêcheur du Rocher du Trident, portant maintenant la longue robe noire des jésuites sur sa taille haute et majestueuse; le chapeau noir à bord relevé des deux côtés, couvrait son chef;, d'où