UN COMBAT SINGULIER
Lorsqu'ils turent un peu sortis de la foule, la tremblante Elisabeth, appuyée sur le bras de son amant, murmura bien bas à son oreille :
— D'Uzès, mon père sera sauvé; il m'a promis de demander ia rémission de ses péchés au pasteur qu'on lui enverrait. Je suis déchargée maintenant de cette terrible responsabilité... Je puis être à toi.
Elisabeth n'avait que cette pensée : l'âme de son père, le salut de l'aytre monde; pour celui-ci, elle savait qu'il n'y avait rien à espérer pour le criminel.
Et d'ailleurs, l'éloignement dans lequel elle avait toujours vécu de cet homme corrompu, ne lui avait pas laissé prendre des habitudes de tendresse qui auraient rendu sa position plus douloureuse.
D Uzès emmena la jeune lille chez elle.
Ils s'occupèrent activement des préparatifs de leur départ ([ui devait avoir lieu le plus tôt possible pour enlevei' Elisabeth à ses cruels souvenirs.
A l'entrée de la nuit, Banières vint rejoindre le colonel au cloître Saint-Étienne-des-Hrés pour se diriger avec lui à l'archevêché, où ils devaient trouver le
prêtre chargé par son supérieur de revenir avec eux à la prison de Damiens.
Elisabeth ne connaissait point ce généreux ami de d'Uzès qui la secourait ainsi dans toutes ses peines; mais elle le bénit du fond de son âme.
A neuf heures du soir, le colonel d'Uzès et Baniêres sortaient de rarchevêché emmenant le curé de l'église Saint-Paul, que le prélat avait choisi pour porter les derniers sacrements à Damiens.
Ils n'avaient avec eux ni domestiques ni flambeaux.
Les gardes de la Conciergerie laisseraient certainement pénétrer auprès du prisonnier un ecclésiastique porteur d'un mandat de l'archevêque, si rien n'éveillait leur attention sur ce fait ; mais si le peupie soupçonnait ce bienfait de l'église, et cherchait à s'y opposer par ses féroces clameurs, les officiers de la prison vouihaient sûrement attendre Icà-dessus la décision du parlement.
Tous trois marchaient donc à *petît bruit et cherchant à éviter les regards des passants ; le piètre au milieu, d'Uzès et le soldat de chaque côté de lui.
La nuit était assez claire.
Un homme à cheval et enveloppé d'un long manteau passa à leur côté sans paraître leur donner aucune attention, et les larges bords de son chapeau empêchèrent de voir si son regard était tombé sur eux...
Dès qu'il se fut éloigné, d'Uzès s'approcha de son compagnon et lui dit tout bas :
272 HEUREISE COMiME V.NE REINE.
— Si cet homme nous a a us, nous sommes morts.
— N'importe ! marchons toujours, dit le comédien.
— J'use bien largement de ta vie, mon pauvre Banières. — A votre service , monseigneur. — Surtout, gardons bien notre prèti'e, car c'est une chose précieuse pour nous, et je ne sais guère où nous pourrions en prendre un autre... Ainsi, quoi qu'il arrive, le plus profond silence ! — Je vous promets de n'avoir d'autre conversation que celle des balles et du poignard, si l'occasion s'en présente. — Dans celle-là, nous pourrions bien ne pas avoir le dernier mot. — Alors on baissera la toile. — 0 ma chère Elisabeth! tu ne sais pas àjquoi ta sainte fantaisie nous expose!...
lis reprirent leur place de chatjue côté de l'ecclésiasti(|ue et marchèrent en silence et lentement, pour se conformer au pas pesant du vieux prêtre.
Ils traversèrent les quais sans encombre ; niais arrivés au pied du Pont-au-Change, à l'endroit où le vaste bâtiment du Palais -de-Justice jetait une ombre épaisse, ils se trouvèrent en face de quatre individus qui se tenaient de front de manière à leur fermer le chemin.
D'Uzèsse jeta devant le prêtre, et voulut forcer cette barrière qui venait les arrêter : ces hommes se serrèrent davantage, tenant ferme comme des rocs; le jeune colonel tira son épée ; deux des adversaires tentèrent de le désarmer, et, dans une lutte inégale, l'entraînèrent à (juelques pas.
Banières, ne voyant que le danger de son chef, de Fon ami, se précipita de ce côté.
Il y eut là un combat étrange, où quatre hommes, luttant au milieu de la nuit, joignaient à son ombre le plus profond silence; d'Uzès et Banières pour ne pas rompre le mystère dont ils avaient besoin, les assaillants pour ne pas appeler sur ce point le poste voisin, qui eût porté assistance au colonel.
La violence du choc, qui ne pouvait s'exhaler par aucun regard et aucun cri, se concentrait su ries coups que les combattants portaient avec plus d'ardeur : ils eussent voulu retenir jusqu'à leur souffle, faire taire les éclats de l'acier, et pourtant en finir avec la vie les uns des autres le plus rapidement possible...
Un seul bruit termina ce meurtrier silence, ce fut celui de deux corps qui tombaient à la rivière...
Puis les flots eux-mêmes se turent de nouveau.
D'Uzès et son ami se dirent en même temps, la voix encore haletante de fatigue :
— Nous en avons fini avec ceux-ci, aux autres maintenant !
Mais en retournant à la place où ils avaient été arrêtés, ils ne trouvèrent que le corps du vieux prêtre gisant sans vie sur le pavé.
27 i HEITREUSE COMME UNE REINE.