‹ Le marquis de PombalChapitre 4 sur 23 · I.K MARQUIS · texte numérisé non relu

I.K MARQUIS

tombait une belle couronne de cheveux blanc?. C'était le célèbre Gabriel Malagrida.

Ce jésuite était connu de tout le monde catholique par le don de sainteté extraordinaire qui le mettait en rapport direct avec le ciel. Tl avait composé plusieurs livres mystiques , et entre autres une vie de Sainte- Anne mère de la vierge Marie, dans laquelle il parlait de ses visions, de ses entreliens à haute voix avec les trois personnes de la Trinité, de ses communications avec la Vierge, et on n'avait point douté de ces faits de la part d'un aussi saint personnage. Lorsque quelques années auparavant il arrivait du Maragon, le vaisseau qui le portait se trouvant sur le point de périr en vue des côtes, on eut recours à ses prières qui sauvèrent immédiatement le navire. En l'honneur de ce miracle, le roi Jean V avait baisé la main de ce moine. Malagrida conservait à soixante-douze ans toutes ses facultés morales et physiques, ce qui affermissait encore sa réputation d'être surnaturel; le feu sacré de l'amour conservait à son regard cette force magnétique qui disparait ordinairement de la prunelle terne de la vieillesse; les vibrations de sa voix donnaient à sa parole une extrême puissance '.

Ce vieillard était l'^me de la société de Jésus, dispersée et abattue sous les proscriptions foudroyantes

» Voyez les Manifestes du roi de Pm-lw/id Jo<:é /•='• , et h^ Relotions ilit Uintii<!\^ei}ient d^f .li'fvUps.

du marquis de Pombal. Il était demeuré caché en Por tiigal sous les habif^; d'un pêcheur ; il était le point central des sourdes intrigues de ses frères, et il fanatisait avec une facilité extrême les femmes et les jeunes hommes , qu'il amenait à un culte idolâtre pour les illustres proscrits.

Cet homme avait toujours été le confesseur de la marquise de Tavora.

Lorsqu'il entra, Éléonore, à genoux sur la pierre devant le prie-dieu, tourna vers lui, sans se lever, un visage où les larmes sillonnaient ses joues pâles.

Il fixa sur elle son regard de flamme...

— Que demandez-vous à Dieu ? dit-i I impérieusement.

— Je lui rendais grâce d'avoir sauvé les miens des suites de notre conjuration échouée, comme les tristes débris de ce naufrage.

— Vous lui demandiez encore de bénir votre voyage dans le fond du Brésil.

— Je lui demandais seulement la grâce de me résigner à Taccomplir.

— Tl n'y a point d'autre grâce à demandera Dieu, que de vous prêter force et courage pour l'extermination des ennemis de la foi.

— Il nous a abandonnés dans la tentative que nous en avons faite, et de toute la richesse de nos espérances, il ne nous laisse qu'une misérable vie.

— Vous êtes tombée bien bas, ma tille, pendant le peu de jours que je n'ai pu vous soutenir. Au premier

revers, vous abandonnez vos projets et vos plus saints devoirs; vous pensez à la vie de votre mari, de vos fils, de tous vos alliés; vous songez aux domaines d'Olinda qui vous donneront encore un abri et des champs où recueillir le pain de la journée. Vous avez oublié que le sang de votre famille jusqu'à la dernière goutte, que les produits de vos domaines jusqu'au dernier épi, appartiennent à la défense de la bonne cause.

— Mon Dieu ! j'ai donc été bien coupable d'acheter le salut des miens au prix de l'exil.

— Non, car cette pensée n'est pas de vous, c'est moi qui vous l'ai envoyée.

— Vous, mon père !

— N'avez-vous pas rêvé, pendant votre nuit de prison, que vous étiez au Brésil, au bord de la Linez , qu'après avoir cueilli le fruit d'un dattier vous y portiez vos lèvres, et que ce jus savoureux vous donnait une vie nouvelle toute d'oubli et de paix ?

— Oui, mon père.

— N'est-ce pas en vous éveillant que vous avez conçu le projet d'offrir au ministre la suspension de toute hostilité s'il voulait vous laisser fuir dans ce lieu d'asile ?

— Cela est vrai.

— C'est moi qui ai envoyé un des anges, auxquels je commande, vous porter ce rêve et cette inspiration; car cette condition offerte au ministre était le seul moyen de faire cesser votre emprisonnement, et

comme je savais que votre orgueil vous empêcherait de recourir à mie feinte, il a fallu vous en donner un moment la pensée réelle, quelque coupable qu'elle fût, pour vous porter à faire cette proposition. Mais maintenant il y aurait un péché mortel à y persévérer davantage.

— Et quelle autre la remplacera, juste ciel! Après cette retraite humiliante, mais secourable, je ne vois que guerre et déchirement.

— Ne faut-il pas la guerre et ses déchirements pour terminer le règne d'un ministre impie!... Je croyais que vous le haïssiez davantage. Que vous faut-il donc d'outrages pour éveiller votre vengeance, grand Dieu ! L'image odieuse de cet homme doit vous poursuivre partout... Sébastien Carval/io, ce nom est écrit sur les rochers des rivages où vous avez laissé toute l'innocence, tout le bonheur de votre jeunesse, ce nom est écrit sur le palais royal des Indes, d'où vous avez été indignement chassée, ce nom est écrit sur la prison où l'on vous a traînée avec ignominie ; sur toutes les armes qui vous frappent, ce nom odieux est écrit! N'aimeriez- vous donc pas à le voir enfin tracé sur un tombeau.

— Et bien ! que faut-il ! dit la malheureuse femme, toute brisée et palpitante sous ce despotisme cruel. Oue faut-il encore? des complots, des crimes, du sang à verser?

— Oui, des complots, du sang a er&e ! Mais ensuitB

le règne de Jaiuière et de vie, où la noblesse portugaise sortira de son esclavage, secouera la poussière dont on a cliar^ù sacouroïme, verra renaître ses jours de gloire et de richesse; ce règne où l'Église sainte, relevée par vous, sortira de ses ruines... ou bien les revers et le martyre; le martyre! qui vous donnera plus de joie dans le ciel en un instant que vous n'en auriez éprouvé dans toute une vie ici-bas.

— Eh bien soit, le martyre! car je ne vois que lui dans les clartés de mes pressentiments.... mais avant d'y marcher, je veux me confesser de mes dernières fautes. Mon père, écoutez-moi.

Le père Malagrida s'assit prèsd'Éléonore agenouillée, et se recueillit. Nul son ne ,se fit plus entendre que celui du soulfle égal qui sortait de sa puissante poitrine.

Au bout de quel([ues instants la pénitente reprit :

-— Je suis tombée bien des fois dans ces péchés d'orgueil et d'intérêt personnel auxquels je ne puis arracher mon àme. Quand j'ai assemblé les conjurés sur la montagne de Sainte-Appoline, j'ai été saisie d'une pensée de vengeance individuelle. J'ai demandé que le marquis de Tavora, que mon mari lut seul investi des titres, dignités, emplois du marquis de Pom- ' bal, pour me repaître tout à mon aise de sa ruine, pour savourer à toute minute, autour de moi, l'aspect de ses dépouilles arrachées. Je ne devais cependant songer qu'à l'intérêt général de la noblessCj en voyant

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à mes côtés tant de douleurs et d^huniiliations peintes sur le front de mes frères... Et peu après, dans la prison où j'ai été obligée de révéler la vérité au marquis de Pombal, de lui faire connaître que Thérésa était sa fille, parce que ce n'était qu'au nom de cet enfant que je pouvais obtenir son adhésion à mes projets, j'ai senti que ce ennemi de toute ma famille, de toute ma race, m'était odieux surtout à cause de Tamour qu'il m'avait autrefois inspiré... 0 mon père! la baine que je lui porte es,t bien assez grande, ne l'accusez pas de faillir jamais; mais, hélas! c'est une haine de femme... et là même je me laisse égarer dans de vains regrets, dans de vaines colères; je déteste moins Sébastien pour la faute qu'il m'a fait commettre que pour l'abandon qui l'a suivie, que parce qu'il venait ici se faire riche, heureux, tandis qu'il me laissait dans une hutte sauvage, moi, pauvre enfant et pauvre mère ! . . . J'ai trouvé plus de poison dans le cahce de cette fleur de jeunesse que dans toutes les coupes d'humiliations, d'injustices, qui nous ont été versées depuis... 0 Dieu puissant! c'est trop de haïr l'oppresseur comme femme, comme abandonnée ! il ne reste plus de place pour cette sainte indignation qui ne verrait en lui que l'ennemi de votre nom!... Et vous, mon père, qui avez si souvent entendu l'aveu de ces fautes, pourrezvous m'en absoudre encore !

Et la malheureuse femme était prosternée jusqu'à terre; ses longs cheveux noir& tombaient £ur la dalle

et sur les pieds nus du moine ; et elle répétait à celui qui était pour elle le Dieu invisible :

— Mon père, quelle pénitence m'ordonnez-vous ? 11 dit, du ton de l'interprète de la divinité :

— Je vous ordonne, au nom de votre salut éternel, , de rester à genoux sur cette pierre jusqu'à ce que vous

ayez pris la ferme résolution de consacrer toutes les puissances qui sont en vous^ à renouer la sainte entreprise de délivrance universelle.

— Nous devons être embarqués dians quarante-huit heures.

— Il n'en i'aut qu'une, il ne l'aut qu'une minute pour délivrer le Portugal du joug qui l'opprime.

— Mes forces sont brisées.

Malagrida déchira un jnorceau de la ceinture qui retenait, sa robe monacale.

— Prenez cette relique, dit-il à sa pénitente, et (ju'ellevous pénètre d'une partie de l'espiit saint (|ui est répandu en moi. Je vais prier pour vous.

Le moine se releva, et se dressant de toute la hauteur de sa taille majestueuse, les yeux levés au ciel, les bras croisés sur sa poitrine, il pria Dieu à haute voix d'envoyer de nouvelles forces à la créature anéantie devant lui. L'extase rayonnait sur son front; comme l'aiguille électrique attire le feu de l'orage, ses yeux attiraient l'esprit divin et resplendissaient de son éclat surnaturel; le son do sa parole ressortait tout entier

dans le silence du sanctuaire et dans l'immobilité palpitante qui régnait autour de lui. De cette tigure grandiose ruisselaient la lui, l'enthoui^iasuie et;^l ardeur du sacritice.

Et la malheureuse iemnie demeurait abattue, torturée, foudroyée sous cette pinssance terrible.

— Maintenant, faible créature^ dit-il, reste là jusqu'à ce qu'une grâce divine soit descendue en toi, et ne te relève que pour jurer la mort du j'oi tyran.

Eléonore pressa sur son sein la relique qui venait de lui être donnée et resta prosternée sur la dalle, dans une prière extatique et profonde. Elle n'en fut pas même tirée par le bruit de la porte h coulisse qui s'ouvrit de nouveau et laissa entrer les conjurés qui venaient comme elle de sortir de leur prison, sous parole de quitter le Portugal dans un court délai.

C'était le marquis de Tavora, vieillard de haute vertu et de sainte loyauté, ses deux fils dignes de lui, Luiz de Tavora son gendre, homme de plaisir à la tète légère; puis le duc d'Avéiro, capitaine vaillant et ambitieux, aspii-ant à régner par Fépée, et Braz-Roméiro, conspirateur aveugle et inintelligent, dont une force athlétique était le seul avantage.

— Le bâtiment qui doit nous éloigner de Lisbonne prépare ses voiles, dit le marquis de Tavora, et nous venons ici, père Malagiida, pour que vous bénissiez, avant leur départ, ceux qui vont, sous un pavillon noir, prendre la roule de l'exil.

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— Voub ao.eptez donc les conditions qui vous sont laites, dit le moine.

— il n'y a pas d'autre parti à prendre pour le moment, dit le duc d'Avéiro; nous allons sur la terre étrangère attendre que l'armée soit assez forte et assez instruite de ses vrais intérêts pour proclamer roi de Portugal celui qui en a été jugé le premier capitaine.

— Il faut bien que nous allions vivre du fruit des palmiers et du miel des savanes, dit Luiz de Tavora, puisque le Portugal ne nous olFre plus que les murs de la prison et son pain de mais.

— On tjouve, sur la terre du Brésil, un arbre dont le feuillage endort, dit Braz-Roméiro; nous irons nous coucher à son ombre pour ne plus sentir l'ardeur de la vie.

— Ainsi, vous voulez tous partu-, mes seigneurs ? demanda encore le moine.

— Nous partirons puisque nous l'avons juré, dit le marquis de Tavora.

— Nous partirons puisqu'il le faut, dirent les auti'es. Alors une apparition se dressa devant eux.

— Vous êtes tous des lâches ! dit sa voix creuse et profonde.

C'était la marquise de Tavora qui, enveloppée de ses longs cheveux noirs épars, se levait du prie-dieu, pâle comme celui qui est en proie aux révélations divines.

•^ Vous êtes des lâches de vous laisi^ser abattre par

un revers^ et d'abandonner le dessein que vous devez suivre jusqu'à la niolt, (Qu'importe que vos partisans se retirent de vous, qu'importe qu'il vous reste à peine quelques heures à voir le soleil de cette terre, il ne faut qu'un bras quand Dieu le soutient; il ne faut qu'un instant quand Dieu l'a marqué... Vous vouliez emmener une partie de la nation aveiî vous et combattre parti contre parti; laissez-là ces moyens vulgaires qui vous font traîner au bout de votre manteau tout un peuple imbécile ; ne prenez qu'un seul d'entre vous, ime heure favorable, et un endroit- bien choisi — le cœur ou la tête du roi — pour y enfoncer une lance ou une balle... — Oui, je vois ce moment ! il fait nuit... tout est tranquille... le roi rêve dans l'indolence..., son orgueilleux ministre croit tout ennemi vaincu par un de ses ordres, par un mot de sa bouche... vous frappez, une goutte de sang coule... c'est du sang royal... et tout est changé, le règne de la justice est venu, l'antique noblesse brille de tout son éclat, et le Portugal tout entier resplendit du rellet de sa lumière.

Cette femme, sa voix, son regard n'étaient plus de ce monde; il était impossible de ne pas fléchir sous sa volonté counne sous un ordre céleste. Cette forme si blanche et si éthérée n'était plus qu'une urne diaphane renfermant le fanatisme embrasé, où la haine et l'amour bouillonnent ensemble et s'exhalent en vapeur dévorante. Ces hommes, quelle que fût la dit-

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léreiice de leur nature, en furent tous pénétres jusqu'à la moelle des os; tous en même temps entraînés par la même puissance, portèrent la main sur leurs armes.

— Tirez vos épées, dit-elle, et jurez d'accomplir le grand sacrifice.

Et comme ils hésitaient encore, elle ajouta d'une voix haletante :

— Si vous refusez, vous sortirez seuls d'ici; je vais me coucher sur cette dalle jusqu'à ce que la mort vienne m'y atteindre, et mon ombre vous poursuivra partout pour vous maudire.

Entraînés par une force au-dessus de leur volonté, les conjurés tirèrent leurs épées.

Us étaient rangés en demi-cercle en face du grand Christ d'ivoire, et leurs fers se touchaient à l'extrémité pour recevoir la bénédiction du moine. La marquise de Tavora tendit au milieu des lames son bras si frêle et si blanc, qui méritait, par sa puissance, d'être joint à ces glaives les plus terribles. 11 y avait une solennité profonde dans cette scène placée au fond d'un oratoire austère, daus une teinte sombre qui éclairait à peine les traits des assistants, et semblait mettre la figure du Christ au nombre de ces personnages vivants.

— Saint des saints, dit le père Malagrida en s'adressant au crucifix, bénis le fer de ces hommes qui vont venger ton nom profané, tes autels détruits, tes plus fidèles serviteurs dispersés : qu'ils sortent triomphants de ce péril pour te servir longtemps sur la terre...

Les conjurés pi'ononcèrent le serment qui leur était dicté.

En ce moment le sol trembla, une de. ces secousses qui suivirent longtemps le tremblement de terre se fit sentir... Ces hommes pâlirent, vm frisson courut dans leurs veines.

— Voyez! s'écria le prêtre, la volonté du ciel se déclare, la terre s'agite d'elle-même sous vos pieds pour vous inviter à marcher en avant!... Obéissez !

Il y eut un long et pénible silence après lequel le duc d'Avéiro dit au moine :

— Mon père, notre foi profonde et l'ardeur rie notre courage pour la bonne cause vous sont connus, il ne nous manque que de pouvoir les mettre à l'épreuve dans le court laps de temps qui nous est donné. Voyez l'aiguille marcher sur ce cadran , quand elle en aura fait deux fois le tour, nous n'aurons plus d'autre démarche à accomplir qu'à nous rendre sur le navire qui nous attend. D'ici là pourrons-nous trouver des moyens d'exécution pour nos projets?

— Oui, car le Seigneur vous les révélera. Demain, à la première heure de la nuit, vous vous rendrez à l'extrémité du port, vous y trouverez une barque montée par un seul batelier masqué qui vous amènera au Rocher du Trident, et je vous communiquerai les instructions que j'aurai reçues du ciel.

Les conjurés sortirent lentement et absorbés par la gravité de leurs engagements. Ils défilèrent dans les

mes les pins sombres de Lisbonne; ce ne fut qn'arrivés (levnnt l'bAtel du dnc d'Av^iro, situé sur le quai nu fond de la rnde, qu'ils purent s'arrêter, reprendre Jeui'S esprits, et envisa,2;er ensemble la position où ils se trouvaient.

Le duc d'Avéiro qui avait le plus à gagnei- dans le renversement du roi José I", puisqu'il était désigné pour lui succéder, était celui des coopératenrs qui avait repris le plus de confiance et de courage. D'ailleurs, sa nature et sa profession le rendaient hardi h tous les dangers. D'Avéiro, ancien favori de Jean V, et sous son règne lieutenant-général de toute l'armée, était homme de guerre s'il en fût jamais; ses traits, parés du courage militaire, n'avaient pas d'autre expression; sa taille haute et effacée semblait faite pour l'uniforme; il ne comprenait la nation que dans l'armée et ne voyait dans, un homme qu'une épée ; il mettait toute civilisation dans le pouvoir de la force armée, portait dans toutes les parties du gouvernement le commandement militaire , et voulait faire marcher les idées au pas de charge. Dépossédé, sous le nouveau règne, du marquisat de Gouréa, de la charge de grand-maître de la maison du roi , son audace et son arrogance l'avaient porté à ne vouloir rien moins que le trône pour dédommagement.

Le marquis de Tavora , comme nous l'avons dit, avait l'estime et le respect de toute la nation. 11 appartenait à cette noblesse du Portugal, vieille comme les

roches qui le portent sur les oncles : incapable d'intérèf personnel, il s'était laissé enlever sans murmurer la vice-royauté deslnrles, mais sa nature généreuse lui faisait embrasser avec ardeur la cause de toutes les infortunes; il n'avait vu dans les réformes du ministre de José Ipr que l'humiliation des plus nobles familles, la ruine de quelques-unes, le malheureux état des jésuites errants de royaume en royaume , et trouvant partout Tanathème parce que Pombal les avait frappés du sien, et il était entré dans les idées de révolte, dont sa fenime avait d'ailleurs placé le foyer dans sa demeure et imprégné tout l'air qu'il respirait. Près de lui étaient ses deux fils. L'aîné, BernfCrd de Tavora, hautain, présomptueux, téméraire, avait cet orgueil extravagant de la noblesse pour elle-même , lorsqu'elle cesse d'être appuyée sur des titres réels et devient préjugé. Le plus jeune, Joseph-Marie de Tavora, âme grande, noble et belle, ne s'était lié à la conjuration que pour partager le sort de sa famille.

Leur cousin, le jeune comte de Luiz de Tavora, était léger, vain, frivole et, quelquefois, vil et criminel par défaut d'intelligence. Tousses torts innocents venaient de ce qu'il avait le front trop étroit pour contenir une pensée. Il voyait la noblesse dans le panache blanc, le cor ion d'honneur, l'habit brodé, le droit inné sur les plus jolies femmes et les meilleurs vins. ïl s'était un moment attaché au roi de Portugal et avait vu, sans peine, sa femme devenir la maîtresse en titre de ce

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prince, parce qu'il trouvait à sa cour plaisirs et mctiesses ; puis il était revenu à l'opposition parce qu'on lui avait promis, sous le futur règne, plus de plaisirs et de richesses encore. 11 ne voyait que les choses matérielles, parce que son esprit était trop faible pour arriver à la pensée philosophique ou religieuse qui les dominait; il s'amusait aux mousses et aux coquillages du rivage, parce qu'il ne pouvait atteindre la perle au fond des mers^

Ces seigneurs avaient avec eux plusieurs partisans dévoués. Le plus connu de l'histoire est Braz- Roméiro, capitaine au régiment de Tavora, créature de ses chefs, mettant à leur service ses bonnes armes., ses membres athlétiques et la prépondérance que lui donnait sa force physique dans le peuple, toujours prêt à considérer cet avantage , parce que chez lui il ?ert à résoudre presque toutes les discussions.

Les conjurés s'entretenaient devant la porte de l'hôtel d'Avéiro. En face d'eux, était la rade chargée de navires de toutes nations; la nuit était entièrement close et l'horizon n'offrait qu'une masse d'ombre, où chacun des édifices flottants jetait seulement la faible lumière du fallot qu'il portait à la proue. Comme les seigneurs de l'avora et leurs compagnons avaient les yeux fixés sur le port, ils virent un des plus vastes bâtiments s éclairer soudain , à l'intérieur, d'une lumière éclatante. Un grand mouvement semblait se faire dans ses cabines; puis la clarté arriva sur le pont.

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et beaucoup de monde s'y répandit. Des dorures d'habits de cour brillèrent à la lueur des flambeaux. Au pied du grand mât, une figure s'éclaira plus distinctetement : on reconnut le marquis de Pombal , que les officiers de l'équipage entouraient avec respect. Il ne fut pas difficile aux chefs de la conjuratiori de l'çconnaître que ce grand Mtimeni qu'ils voyaient là était le navire destiné à les emmener tous en exil, et que le ministre le visitait lui-môme pour s'assurer que tout y était eu bon ordre et disposé pour le départ. On apporta devant le marquis de l'onibal les pavillons différents que le vaisseau fiissait dans les diverses circonstances; il désigna du doigt un drapeau noir.

RientOtt il descendit du bâtiment et traversa le quai avec ses officiers à peu de distance de Vliùtel d'Avéiro. Les flambeaux de sa suite formaient une ligne de lumière sur son passage, mais l'endroit où était le groupe des conjurés restait entièrement dans l'ombre. Une personne se détacha du cortège et vint passer tout près d'eux; c'était une figure aérienne de femme ou de jeune homme, on n'en savait rien^, car une demilueur éclairait à peine sa forme suave et angélique. Elle chanta ce couplet d'un vieux poète portugais en passant devant les conjurés, et en tournant gracieusement la tète de leur côté.

Déjà, dans Toinbre qui le voile , Le navire apprête ses mâts;

76 LE MARQUIS DE POMBiL.

Mais quand vient à changer IV'toile, Le vent du départ dans ia voile Ne souffle pas.

Et la figure s'évanouit.

— Nous avons des amis dans la suite du ministre, dit le marquis de Tavora ; le ciel nous protège.

— Nous sommes sûrs du succès, dit le duc d'Avéiro.

— Diable ! dit Luiz de Tavora, qui avait seulement aperçu l'ovale délicat, et la grâce de cette jolie tête penchée vers eux , si les anges que le père Maiagrida nous envoie ont cette figure-là, on peut bien se vouer à eux.

Aux premières heures du matin , la jeune comtesse de Tavora parcourait le paie du palais souverain. Elle aimait à aller dès le lever du jour s'enfoncer sous ces ombrages et voir de là s'ouvrir les fenêtres de son royal amant. Elle attachait son àme pleine d'une tendresse inquiète sur ces stores de soie qui, en s'ouvrant, allaient lui parler du prince, de cetcHre cher et souffrant à qui une maladie de langueur donnait des sommeils fiévreux et trop tôt iaterrompus.

Ce matin là elle se reposait aussi , dans un air où les aromates répandaient un léger enivrement, des cruelles agitations de la veille. Le calme que sa mère lui avait montré dans son arrestation , la certitude manifestée par elle d'être délivrée le lendemain, et

qui s'était si bien réalisée , la facilité avec laquelle le ministre avait reuclu la liberté aux accusés, lui faisait penser que ses parents avaient été victimes de quelque erreur, et que, quoique ennemis déclarés du roi, ils étaient cependant étrangers aux complots formés contre lui. La veille au soir, à la nouvelle de leur élargissement, elle avait couru à leur hôtel pour les serrer dans ses bras; mais sa mère était enfermée dans son oratoire où nul ne pouvait pénétrer; le marquis de Tavora et ses fils Jetaient chez le duc d'Avéiro; elle ignorait donc à quel prix la liberté leur avait été donnée ; et que l'exil dût promptement succéder à la prison. Elle était rassurée sur leur compte et, à vingt ans, sous un beau ciel, dès que le chagrin a cessé, le bonheur est revenu.

Paolo, le jeune secrétaire du marquis de Pombal, était en ce même temps descendu dans ce jardin. Rêveur, il s'appuyait contre le tronc d'un haut citronnier et de tristes pensées murmuraient dans son âme.

— Maintenant, disait-il, recommençons ma tâche de chaque jour, allons où le devoir m appelle...; le devoir, non. Le devoir est une tâche sainte, accomplie au grand jour, sous les regards de tous; et ma tâche, à moi, s'accomplit dans les ténèbres. Chaque homme choisit plus ou moins sa carrière, et lu mienne me fut imposée Ai^s l'enfance, avant que je pusse la connaître et la juger. Le plus pauvre des pêcheurs de nos bords

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a sun nom qu'il porte hautement; et moi, j'ai plusieurs noms, plusieurs titres, chacun nie nomme selon Taspect sous lequel je me montre à ses yeux; moimême je sais â peine comment me nommer!... Et flans cette destinée, frappée de mystère et de douleur, un amour ardent, immense, impétueux, s'est emparé de mon iexistence; un cœur jeune, passionné, palpite et bouillonne sous ces glaces de vieillesse , que la politique, les intrigues et des devoirs terribles ont amassé sur moi... Insensé! j'aime comme si je pouvais, ainsi que tous les hommes, aiJner, être aimé ! . . .

Thérésa s'était approchée du jeune homme sans qu'il raperçût. Il était arrêté devant une volière des oiseaux des Indes les plus précieux.

— Seigneur don Paolo, dit-elle, peUt-on se mêler à votre entretien avec les colibris?

Il tressaillit légèrement au son de cette voix si douce, et tarda à répondre, comme s'il en eût été troublé.

— Vous aviez l'air d'être en affaire très-sérieuse avec les oiseaux des Antilles , monseigneur le secrétaire particulier, continua-t-elle en souriant.

— J'examinais, dit-il, un de ces charmants phénomènes que la nature met sans cesse sous nos yeux ; c'est le plumage de ces papegais et de ces bingalis, offrant, dans la même minute, 1 "éclat et la nuance de de la topaze, de l'émeraude ou du saphir, rhangi^ant de couleur sous cha({ue onde de lumière.

— Vous examiniez ces transformations, dites- vous, je crois que étudier serait mieux le mot.

— Comment cela?

— C'est qu'il parait que vous prétendez à égaler cette variété d^aspect, à revêtir comme ces oiseaux les couleurs les plus opposées. Ainsi, dans les cercles delà cour, nous vous voyons sous la forme du jeune homme le mieux fait pour le monde. On assure que dans le cabinet du ministre la gravité de votre physionomie , la profondeur et l'austérité de votre regard imposent aux diplomates barbons ; on vous voit quelquefois faire éclater la hardiesse du plus intrépide marin en conduisant une barque sur la mer orageuse; dans d'autres moments , prier au fond d'une église le front prosterné dans la poussière comme le novice le plus fervent; et on dit aussi que lorsque vous allez boire et fumer dans les tavernes, vous ne le cédez en rien pour les allures effrontées et tapageuses à l'étudiant le plus mal appris.

— Quand on veut connaître les classes de la société, il faut se fondre avec elles; car la présence d'un étranger les gênerait dans leurs démonstrations et les empêcherait de se révéler.

Dona Thérésa s'assit devant la façade du petit temple de marbre à jour qui servait de volière; le jeune homme se tint debout près d'elle, appuyé sur le cordon d'acanthe de l'édifice transparent.

— Et, c'est dans ces observations pénibles et souvent

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attristantes, dit-elle, que vous consumez votre jeunesse, tandis qu'on ne vous connait aucune passion, aucun amour de votre âge.

— Madame, dit vivement Paolo, n'avez-vous jamais pensé en voyant ces oiseaux des tropiques , ces créatures si merveilleusement belles, qu'un gjand nombre d'entre elles naissent et meurent dans le sein d'une forêt vierge , sans qu'un seul regard humain ait jamais connu leur beauté , qui semble avoir été un chef-d'œuvre inutile? C'est ainsi que, quelquefois, les sentiments les plus vifs, les plus animés, les plus beaux naissent et vivent à jamais enfermés au fond d'une àme, sans que nul connaisse leur existence.

— Vous êtes trop adonné aux froides spéculations de Tintelligence , Paolo , pour que l'amour ait beaucoup d'empire sur vous.

— Il y a place pour tout dans une âme ardente, développée sous le ciel du Midi : place pour la politique qui observe et conduit les hommes, pour la foi reh' gieuse qui embrasse toute l'essence des sphères célestes, et pour un sentiment, ajouta-t-il en baissant la voix, plus fort et plus envahissant que tout le reste...

Le jeune homme s'arrêta pâle et oppressé.

— Vous m'étonnez , dit Thérésa, en le regardant avec une curiosité naïve; je ne vous avais jamais connu ce regard et cette voix.

— Parce que je dois toujours enfermer au dedans <!e moi ce que je sens avec le plus de violence ; la loi mystérieuse et terrible de ma destinée le veut ainsi. Le voile froid du tombeau doit menvelopper dès cette vie. Je dois montrer un visage impassible, dévorer mes soupirs, mes larmes, cacher toutes les tourmentes de mon sein, quand tous les jours, et quelquefois tout le jour, je suis près d'une femme dont le moindre mouvement fait vibrer mon être tout entier, dont la contemplation appelle mon âme rampante à ses pieds, dont le souffle recueiUi avec ardeur dans l'espace , m'apporte seul l'existence, dont un baiser me coûterait la vie éternelle, et dont je voudrais peut-être avoir un baiser à ce prix...

Peu à peu, tandis qu'il parlait, les yeux de Thérésa s'étaient baissés sous les regards embrasés de Paolo; elle avait courbé la tête sous cette parole passionnée comme sous un vent trop ardent, et elle se tenait penchée, intimidée et tremblante...

— Le soleil devient brûlant, don Paolo, dit-elle, vous devriez gagner le quinconce... et moi, je vais rentrer.

— Vous n'avez [3ns le droit de me chasser, madame, vous n'avez pas le droit île me fuir, dit-il avec une amertume hautaine, je n'ai nommé personne.

En ce moment, le front de Thérésa, obscurci par une pénible émotion, s'éclaira tout à coup de la plus douce joie : c'était le roi ijui urriAait par l'avenue du

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palaiS) appuyé sur le bras du marquis de Poinbal. Les sourcils de Paolo se rapprochèrent par une contraction violente , il passa sur son front un éclair de haine et de colère, qui fit place, aussi rapidement, à une expression de calme et de douceur.

Don José venait prendre le repas du matin sur une terrasse située entre le parc et la mer, et couverte d'une tente de soie. Le rivage envoyait réfléchir dans les eaux des cimes de fleurs et de ^ erdure, tandis que les ondes lumineuses lui jetaient leurs reflets en lames argentées ; le vent faible et silencieux paraissait atteint de la molle langueur qui régnait sur l'horizon, et apportait doucement des parfums sous les rideaux de soie qu'il dérangeait à peine. Le prince engagea la comtesse Thérésa à s'asseoir à ses côtés, ainsi que son ministre , et le jeune secrétaire qui ne quittait guère ce dernier.

— Restez près de moi, Thérésa, dit-il , restez, mes amis, j'ai besoin de reposer mes yeux sur de douces ligures, éclairées par de tendres âmes, pour oublier les visions elTrayantes de la nuit< Les ombres de mes ancêtres, celle du malheureux Alphonse VI, celle du coupable Pedro, celle de mon père, m'apparaissent toujours sombres et murmurantes, comme si les rois emportaient assez de tristesses et d'ennuis de leur règne pour remphr toute leur éternité... mais que me veulent à moi, ces princes trépassés avec Itur couronne d'épines ?

— Ne vous laissez pas émouvoir par ces vaines apparitions, sire, dit Thérésa, un roi chevalier ne saurait-il vaincre des fantômes ?

— Non , car je ne sais avec quelle arme les combattre. J'ignore si la fièvre lente qui me consume enfante ces visions, ou si la venue de ces spectres, présage de funestes événements , allume dans mon sang cette ardeur maladive. Vous le voyez, mon cher ange, je ne puis même savoir si je suis malade ou malheureux.

Vous n'êtes plus ni l'un ni l'autre auprès de nous, dit encore Thérésa au prince avec un sourire qui semblait appeler le sien.

Le jeune Paolo s'acquittait du soin de verser le café fumant dans les coupes de vermeil avec une grâce respectueuse ; rien n'indiquait de l'agitation dans son âme, seulement son visage était tantôt empourpré comme les rayons du jour, tantôt pâle comme les lueurs de la mer. Il prit alors la parole.

— Sire, j'oserai dire que de nos jours on se borne trop au moyen de la science pour la guérison des maux de l'âme et du corps, on oublie les secours offerts par les plus simples parties de la nature dont nos pères faisaient usage et se trouvaient quelquefois si bien.

Il y a, non loin de la résidence royale de Quinta da Cima, une source dont les eaux prises au lever du jour guérissaient autrefois les fièvres les plus malicieuses.

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