DE I03IBAL
et qu'on laisse aujourd'hui couler inutiles entre leurs roseaux.
— J'ai entendu parler, dit le roi, des pèlerinages qu'y faisaient au retour d'Afrique les chevaliers de don Sébastien pour réparer leurs forces épuisées par une campagne désastreuse, et des effets salutaires qu'ils en ressentaient.
— On dit, reprit Paolo, qu'un esprit saint plane sur cette fontaine , et qu'on voit parfois dans Je bassin le reflet de ses ailes blanches et de son écharpe d'azur.
— Je n'ai pas le bonheur d'y croire, dit le roi, mais n'importe, jlrai essayer la vertu de cette onde; je partirai ce soir afin d'être à Quinta da Cima au lever du jour.
— La nuit prochaine sera belle, la lune se trouvera dans son plein.
— Vous avez raison, Paolo, je commanderai ma voiture de voyage pour ce soir et je partirai seul avec vous, mes amis; car je ne veux mettre nul autre dans la confidence de mes faiblesses.
Peu d'instants après, don José s'alFaissa sm' les coussins du sofa placé dans les massifs de feuillage et tomba dans un léger sommeil.
Thérésa le contemplait avec une expression d'ineffable tendresse.
Le marquis de Pombal , qui jusque-là avait paru a )sorbé dans ses pensées, jeta un vif coup d'oeil sur le
toi endormi, puis surThérésa, puis donna à Paolo des ordres qui l'appelaient promptement au palais, et le jeune homme quitta la terrasse.
— Qu^il est beau ainsi ! dit la comtesse, en regardant avec amour don José; cette couronne d'églantine qui est tombée sur son front lui va mieux que celle de roi, car ses traits sont empreints comme elle de pureté et de suave douceur... Et on peut le haïr, grand Dieu ! on peut songer à répandre son sang !
— Nous n'avons plus à redouter, je l'espère, ces atroces complots ; mais d'autres douleurs non moins vives vous attendent, mon enfant.
— 0 don Sébastien ! je puis tout soulfrir maintenant que le roi est en sûreté et que mes parents sont sortis de prison, grâce à votre magnanime protection.
— Oui, le marquis de Tavora et ses complices ont été mis en hberté ; mais sous le serment prêté par eux de quitter le Portugal immédiatement pour se retirer dans ses terres du Brésil.
— Un exil, grand Dieu ! un exil au-delà des mers, où je ne pourrai les suivre, les consoler, respirer le même air qu'eux!... 0 don Sébastien! n'y a-t-il point d'espérance de voir adoucir aé arrêt , point de grâce qu'on puisse obtenir en la demandant à genoux.
■*- Non, car cette punition ne fait qu'en remplacer une plus sévère. Et je ne plains pas les factieux qui voulaient bouleverser un royaume entier pour trouver sur ses ruines de quoi assouvir leur odieuse ambition...
i)E POMBAL. 87
Mais toute ma pitié se porte sur vous, douce et tendre créature, sur vous qui allez rester seule au milieu d© tant de douleurs et de dangers.
■— Je dois peut-être suivre ma famille, dit-elle avec une profonde tristesse.
— Non, chère enfant; car le roi qui n'a que vous de bonheur au monde, ne supporterait pas votre perte. Vous seriez aussi cruelle en lo quittant que ceux qui veulent sa mort. Vous ne pouvez demeurer à Ihôtel de Tavora, ni dans celui de votre mari, puisque l'un et Tautre vont être confisqués selon la loi; vous ne pouvez non plus habiter la demeure royale. Venez dans mon palais, Thérésa; une aile de cette habitation vous sera consacrée, elle prendra vos armes et votre livrée, vous y serez chez vous, mais assez près de moi pour que mon influence puisse vous protéger.
— Vous, don Sébastien, vous dont toute la vie d'honneur, de loyauté, de saintes œuvres a été employée à vous faire une auréole de vertus qui vous distingue entre tous les hommes, vous voudrez recevoir sous votre toit la femme signalée dans tout le royaume pour sa folle conduite.
— Thérésa, avez-vous quelquefois songé à l'alFection d'un père? savez-vous ce qu'il y a de dévouement, de tendresse et de palpitante anxiété, de constante protection? On le prendrait pour l'amour, s'il n'était aussi pur; on le prendrait pour la passion, si on ne savait qu'il doit durer toute la vie. Quand un pèr« regarde sa
fille, cet autre lui-même, mille fois plus charmant, dont la beauté est sa gloire, dont les grâces sont ses trésors, il n'y a rien pour lui au monde qui puisse être mis en balance avec cette tête si chère! Pour elle tous les sacrifices sont des joies, sans quoi il ne les compterait point; pour elle seule il est courageux et fort; pour elle seule il sent sa fortune et sa grandeur; il travaille, il combat, il s'élève, il respire, il meurt pour elle... Eh bien, c'est cet amour de père que je sens pour vous, Thérésa, voulez -vous venir dans mon palais ?
— J'irai, mon père, et vous me protégerez.
— Et, je le jure devant Dieu! jamais le pouvoir ne m'ama été si doux.
Pombal enivrait son âme du bonheift* d'avoir trouvé une fille. Il la sentait bien à lui. Ce teint chaud et éclatant comme les roses d'Olinda, cette taille haute et souple comme les arbres qui n'ont jamais obéi qu'au vent, cette nature pleine à la ibis de vivacité et de mollesse lui rappelaient les bords où il avait aimé. Il avait toujours chéri Thérésa; maintenant il comprenait sa tendresse. Thérésa lui ressemblait par l'expression du visage ; elle avait le même regard que lui, les mêmes mouvements de physionomie ; souvent quand elle parlait, il croyait entendre une inflexion de sa propre voix. Elle avait aussi sa franchise, son courage, la sensibilité élevée de son âme, et elle unissait à ces vertus tant de grâces de femme qu'elle le c faisait adorer.
Cette enfant créait pour lui la famille dont l'absence avait été la plus grande douleur de sa vie ; elle dissipait cet isolement dont il avait tant souffert. En la regardant il ne désirait plus rien. Son besoin le plus ardent était de la soutenir, de Tabriter dans son sein, lui qui, poussé par la fatalité, avait amené son union funeste avec le roi ; lui qui se trouvait en même temps la justice vivante chargée de punir ses parents : toujours et partout l'instrument de ses malheurs.
Tandis qu'il rêvait ainsi en la contemplant avec amour, la jeune femme songeait avec désespoir au bannissement qui frappait sa famille et ceux qui s'étaient dévoués à sa cause. Le noble vieillard qu'elle croyait son père, sa mère pleine d'austérité, mais toujours grande et juste, ses frères qui, par l'âge et le sang du moins, se rapprochaient d'elle, ne lui apparaissaient plus que sous leur face la plus belle. Elle se trouvait égoïste et barbare de garder pour elle l'air, le ciel, les bruits, les parfums de la patrie, tandis qu'ils iraient errer dans un monde à demi sauvage... ; mais en même temps, elle s'était agenouillée près du prince . endormi et lui disait dans son àme que c'était pour lui seul qu'elle restait...
Une larme de Thérésa qui tomba sur la main de don José l'éveilla. Elle se hâta d'essuyer ses pleurs et de sourire ; puis tous trois quittèrent le parc et rentrèrent au palais.
YIl
Le soir même flon José s'occupait de quelques objets qu'il voulait emporter avec lui à Quinta da Cima : les poésies de Camoëns, son luth aimé, un livre d'heures qu'il voulait lire avant d'arriver à la fontaine.
Thérésa, le cœur dévoré de tristesse par la connaissance du coup qui allait frapper ses parents, était encore absorbée par de vagues terreurs.
— Comment pensez-vous à partir ce soir, disaitelle au roi, le ciel s'assombrit et se couvre de nuages orageux.
— Ce n'est point l'orage qui brunit le ciel , mon enfant, c'est la nuit qui s'avance, et ces teintes rouges sont celles du couchant.
— Le treize du mois est un jour funeste pour se mettre en voyage, cher sire.
— Aussi partirai-je la nuit; et la nuit endormie dans ses voiles, ne partage en rien les caprices bons ou mauvais de la journée.
— On a vu des figures suspectes rôder nuitamment sur la route de Bélem.
— Oui, ma douce amie, mais c'étaient des pâtres qui cherchaient à franchir les haies vives pour entrer dans des champs d'orangers.
— Mais, sire, vous êtes bien faible ce soir pour songer à monter en voiture ; vos traits sont altérés et d'une pâleur exh'ême.
— C'est que la fièvre, qui ine donne ces ardentes couleurs, vient de me quitter, et je me trouve, au contraire, moins souffrant que jamais.
Thérésa renferma en elle-même ses tristes pressentiments, et, prenant sa lyre, ne songea plus qu'à rendre agréables au roi le peu d'instants qu'elle avait encore à passer avec lui.
A la nuit close, le duc d'Avéiro, le marquis de Tavora, dona Éléonore, ses deux fils et son gendre, suivis de leur fidèle compagnon, Braz-Roméiro, se rendirent à l'endroit du rivage obscur et peu fréquenté, où ils devaient trouver une barque et un bateher masqué qui les conduirait au Rocher du Trident, afin d'apprendre du prêtre inspiré de Dieu les moyens d'accomplir leur grand dessein. En elfet, arrivés à ce bord, ils aperçu-
r^nt un mouvement sur Teau, et une barque s'approcha d'eux ; elle était montée par un peul rameur couvert d'un masque et d'un manteau, de taille petite et Irèle, qui cependant, quand ils y furent montés, poussa la chaloupe au large avec une force et une rapidité prodigieuses.
Les conjurés étaient silencieux, absorbés dans leurs pensées comme dans ces moments oîi on va jouer sa vie contre un désir à réaliser, et où chaque minute, sombre comme la route du tombeau, ou resplendissante comme les marches du trône, jette votre âme en proie aux émotions les plus diverses et les plus violentes.
Ils voguaient sur la mer calme, mais où la lune, se levant dans une brume épaisse, répandait une teinte morne et livide.
Le comte Luiz de Tavora était placé à la proue du bateau, à quelque distance du reste des passagers. Le pauvre jeune homme, poussé bien malgré lui dans ce tourbillon de complot, révolté par obéissance et factieux à contre-cœur, s'ennuyait profondément. Assis tout à côté du batelier, il cherchait à se distraire un peu dans le trajet par la conversation de cet homme inconnu et mystérieux, mais à qui il pouvait bien se fier puisqu'il leur était envoyé par le père Malagrida lui-même.
Je ne comprends pas, dit-il naïveuïent, quel plaisir oh peut trouver à des conspirations qui vous jettent
tout à coup daus des cachots, menacent de vous envoyer dans des pays perdus ou bien à l'échalaud, et vous font promener la nuit dans un méciiant ;batf'au au milieu d'iin affreux brouillard.
— Dans toutes ces circonstances pénibles, répondit' son conducteur, la pensée vous soutient.
— La, pensée ne me soutient pas du tout, je me trouve très-mal à l'aise sur ce ban,c de bois... Je tiens beaucoup à ne pas découcher de mon hôtel. J'ai un lit du meilleur duvet de cygne, des tapis des Indes partçiut où je pose mon pied, des domestiques intelligents qui m'apportent tout ce que je peux désirer avant que j'aie le temps de le demander.
— Mais là, vous savez que la noblesse à laqjielle vous appartenez est bien déchue, opprimée, dépouillée, et cette pensée empoisonne toute votre vie.
— On le dit. Mais en vérité, puisque cette chute de la noblesse nous est si cruelle, puisque nous regrettons tant les privilèges et les richesses qu'on nous a ùtés, comment pouvons-nous de gaieté de cœur exposer ce qu'il nous en reste? Je vous assure qu'on peut encore très-bien s'en arranger. J'ai à Lisbonne huit chevaux arabes, un train de chasse complet, une garde-robes
qui ferait envie à un pacha. A la campagne, une maison délicieuse, un paradis de fleurs, de femmes, de musique, de nectar, où on passe, je vous assure, des nuits plus agréables qu'ici. Et avec cela, un revenu inépuisable, savoir : le moyen de faire des dettes à
discrétion,.. On m'a déjà fait quitter mes habitudes pour un complot mal bâti, qui nous a procuré vingt- (juatre heures de prison, de iaiin, de fatigue et d'ennui... Tenez, moucher, je suis brave, j'aime la guerre avec toutes ses pompes d'armm'es resplendissantes, de tentes déployées, dç fanfares et de bannières au vent, mais je déteste ces guerres départis avec leurs prisons, leurs tristes oratoires oii on va entendre prêcher, leurs courses nocturnes où il faut porter un manteau de voleur comme celui-ci... qui, par parenthèse, est déjà tout mouillé du brouillard de la mer.
— Comte de Tavora, je suis étonné de vous voir dans de pareils sentiments, car de tous les nobles qu,i ont juré le renversement du pouvoir ennemi, vou^Si êtes celui qui avez le plus d'outrages à venger.
— Vous voulez parler de la liaison du roi avçc la femme qui porte mon nom. Mais, mon cher, ce point n'est pas aussi capital que vous le pensez. Le préjugé qui attache l'honneur d'un homme à la raison, fragile d'une jeune femme, diminue tous les jours et, chez moi, il est entièrement etfacé par une seule réflexion. Si ma femme était la plus vertueuse des créatures, je n'en vaudrais pas mieux, je n'aurais pas un grain de mérite de plus; comment vauilrais-je moins si le contraire existe; il ne saurait être un jeu où l'on puisse perdi'e sans pouvoir gagner. Tous mes amis penseut comme moi, j(; vous le jure, et ils me prouve;çit leur considération tous les jours en venant souper chez
moi... iMais, mon cher batelier, je vous en prie, ne ramez pas si vite : les lames montent dans le bateau et nous voici dans l'eau jusqu'aux genoux.
— D'après ce que vous me dites là, don Luiz, comment se fait-il que vous soyez parmi nous?
— Par faiblesse pour ma belle-mère à qui on ne peut pas plus résister qu'à Satan, et puis parce qu'on me persuade parfois que lorsque le duc d'Avéiro sera sur le trône, Tépée du noble deviendra une baguette magique qui lui soumettra tout sur la terre. Et je me suis soumis à leur volonté quoiqu'il m'en coûte d'amers regrets, je vous le jure... Et vous, mon cher inconnu, vous jouez donc bien gaiement avec votre fortune et votre vie ?
— Oh! ma fortune, ma vie, ce ne serait rien, mais pour venger les victimesdu roi José et de son ministre, j'engloutirais Lisbonne tout entière dans les gouflreâ dont elle a naguère touché le bord aussi volontiers que cette petite barque dans le fond d'une vague.
Enjoignant le geste aux paroles, il frappa si violemment la frêle embarcation, qu'elle se jeta sur les côtés l'un après l'autre et se couvrit d'ondes bouillonnantes. Don Luiz jura de tout son cœur, et comme on était arrivé au rivage, on sauta sur le bord.
— Tudieu, monseigneur l'inconnu, dit-il au rameur, si vous y allez ainsi, quand ce n'est qu'une simple figure, owiement de votre discours, nous devons attendre de bçlles choses de vous au moment de l'action... mais
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lOiiJuisez-noiis vite chez Je père Malagricla où nouà trouverons aii moins un foit et de la lumière.
Les passagers descendirent sur le sable qui servait (le port au Rocher du Trident et gagnèrent sa hauteur. Le batelier masqué entra d'abord seul dans la cabane ' que le père jésuite, sous les habits d^un fiêehettr, s'était formée dans les ruines du monastère. Ils conférèrent longtemps seuls ensemble. Les conjurés attendirent au dehors assis sur des blocs de colonnes et de statues brisées, non moins mornes et non moins brisés que ces marbres, débris comrtie eux d'une grandeur passée.
L^inconnu vint leur ouvrir l'entrée de la chaumière. Ils y trouvèrent Malagrida plus imposant que jamais, portant haut son front d'inspiré, tout rayonnant de lueurs divines. La nuit s'était dégagée de ses brumes, la luné dardait dé toute sa clarté sur cette roche d^une blancheur éblouissante et couverte de ruines ; la lumière jailhssait de toutes les faces des marbres brisés, elle entrait à pleines ondes dans l'intérieur de la cabane, et ces objets rustiques formés avec les reste» d'une ancienne magnificence, ces piliers corinthiens soutenant un toit de chaume, ce mausolée sculpté servant dé couche, ce grand Christ exhumé des décombres étaient éclairés comme par une pâle journée. On voyait aussi des insignes de pêcheur, des voiles de nacelle étendues dans une partie de la pièce et formant un retranchement, des filets semés de toutes
parts sur des tronçons de coloniies.