M LE MARQUIS
Les membres de la famille de Tavora, le due d'Avéiro, le capitaine Braz-RomtMro^ se tenaient respectueusement debout devant le père jésuite ; le batelier, toujours enveloppé de son manteau, toujours masqué, «tait placé derrière lui.
Le prêtre prit la parole.
— Béni soit ce moment, dit-il, qui va terminer de déchirants combats et nous mener à un but si saintement poursuivi. Le ciel montre par les plus frappantes manifestations qu'il approuve nos desseins. Tout s'arrange de soi-même pour favoriser l'acte qui doit amener votre délivrance et celle du Portugal. Don José I»^' partira cette nuit pour sa résidence royale de Quinta da Cima, près de laquelle est une source bénie par le Seigneur, dont il veut essayer la vertu pour trancher le mal qui le consume... Mais les lèvres de l'impie ne toucheront pas à ces ondes qui lui donneraient de nouvelles années d'existence et de tyrannie; il faut qu'il trouve la fin de ses jours à la place même où il allait chercher à les ranimer. Don José sera seul avec îson ministre et deux de ses confidents dans une voiture sans escorte, il passera peu d'heures avant le jour sur la route de Bélem. Là, sont de distance en distance des fermes ruinées par le tremblement de terre, et maintenant abandonnées , qui serviront à vous dérober aux regards. Duc d'Avéiro, vous que la voix des fidèles Portugais nomme pour remplacer le roi condamné, il vous appartient de porter le coup dé-
cisif; vous serez retranché derrière le premier de ces bâtiments, et lorsque la voiture passera, vous tirerez sur le roi. Mais comme la main de l'homme n'est pas infaillible, Braz-Roméiro et les fils de la maison de Tavora seront placés derrière les autres bâtiments avec les mêmes armes à la main, pour accomplir votre ouvrage s'il était manqué ou incomplet; l'auguste vieillard qui est à notre tête, le marquis de Tavora et moi nous serons près de vous, afin de vous soutenir par nos prières et de partager vos dangers. Le prêtre se tourna vers l'inconnu placé derrière lui.
— Vous, mon fils, lui dit-il, votre tâche sera plus difficile si vous avez le courage de la remplir. Pour ne pas éveiller les soupçons, vous devez garder votre place habituelle dans la voiture du roi, et la mort viendra sans doute vous y atteindre.
— J'y serai, répondit le jeune homme avec un accent de résolution profonde, de tranquillité sublime. Ce mot fit tout tressaillir autour de lui.
— Maintenant, ducd'Avéiro, reprit le jésuite, jurez qu'en ceignant la couronne de Portugal, le premier usage que vous ferez de la toute-puissance sera de porter secours à la sainte Eglise, de relever les communautés de jésuites , de leur rendre leurs terres, leurs revenus, de rappeler les membres de la société de Jésus dispersés dans toutes les contrées de l'Europe, d'employer votre pouvoir et vos armes, s'il le faut, pour les délivrer des lieux où on voudrait les retenir
lOi) LE MARQUIS
prisonniers, de donner de plus à la maison patronale des jésuites de Cintra , la moitié des fonds qui se trouveront au trésor public à votre avènement, et la moitié des diamants de la couronne.
— Je le jure.
— Vous, marquis de Tavora, qui allez reprendre la viee-royauté des Indes, jurez de protéger également les enfants de Jésus dans votre territoire. Vous, dona Éléonore, de continuer à leur coiisdcrer vos prières, vos secours, votre sang et celui de votre famille s il le faut.
— Nous le jurons, dirent-ils tous deux.
Et moi, reprit le prêtre, je m'engage devant Dieu à fonder des messes et des services dans toutes les églises de l'ordre pour le soutien de la monarchie nouvelle : je jure au nom de mes i'rères qu'ils emploieront toute l'autorité qui leur est donnée par les prunes, toute l'influence qui leur est donnée par la confession à servir, favoriser la puissance souveraine et nobiliaire, à faire accepter tous les actes qui émanent d'elle.
On entendit une cloche dans le lointain.
— Écoutez, dit Malagrida, onze heures sonnent, don José partira à une heure de Lisbonne, il sera à quatre heures du matin sur la route de Bélem, dans l'endroit où les bâtiments isolés protégeront votre présence; d'ici il ne vous l'autque trois heures pour arriver à ce lieu. Vous pouvez l'y attendre. Vous trou-
verez des armes et de cheveanx à la sortie de ces ruines.
En ce moment, on entendit quelque bruit derrière les voiles de nacelle qui dérobaient une partie de la pièce; les conjurés se regardèrent fixement et pâlirent, mais le prêtre parlait encore, ils n'osèrent l'interrompre.
— Oui! disait Malagrida avec un enthousiasme prophétique, avec des regards dont les éclairs semblaient illuminer l'avenir, avec des vibrations de voix qui faisaient tout palpiter autour de lui. Oui ! demain quand le jour descendant du ciel apportera le regard de Dieu sur la terre dans des torrents de flamme, ce regard éternel verra le triomphe de ses fidèles servieurs, et les anges diront : « Nous l'attendions , Seigneur, car vous l'aviez voulu. » Demain, nobles défenseurs de la foi, demain, vous deviez suivre le pavillon noir qui vous emmenait en exil, vous deviez voir à jamais fuir sous vos pas et sous vos regards les rives chéries du Portugal, demain vous en prendrez l'empire ! demain vous ressaisirez ces terres que le créateur à faites pour vous, que vous avez arrachées il y a plus d'un siècle aux Espagnols, comme votre bien usurpé; demain vous prendrez la couronne, le sceptre, vous aurez autour de vous les drapeaux de l'armée, les chœurs du peuple reconnaissant, vous poserez votre main sur le livre de la loi, et votre pied sur la tombe du roi José !...