L£ MARQUIS
ourdir des complots et d'aller traitreusement attendre sur la route un homme désarmé pour le massacrer!... Et quel homme, Dieu puissant! un être tout débouté, tout de miséricorde, qui n'a jamais mérité un ennemi, et a pardonné à tous ceux qui le sont devenus.
— Cessez un tel langage, madame, lui dit un de ses frères, la louange dans votre bouche est une audacieuse impudeur, car cet homme est votre amant.
— Mais cet amant est un roi ! et vous qui projetiez sa mort, vous ne savez donc pas que la personne des rois est inviolable; que le sacre dont ils sont revêtus est l'empreinte de Dieu même; qu'on ne peut y porter la main sans être sacrilège, et que jamais le meurtrier d'un roi n'a trouvé de longs jours sur cette terre.
— Madame, s'écria le duc d'Avéiro, gardez-vous de juger ceux qui sont au-dessus de vous! et ne les outragez plus par votre présence : sortez !
— Faites-moi donc jeter à la mer, car si je sors d'ici vivante, j'irai vous dénoncer. ,,
— Vous ! ma fille ! s'écria le marquis de Tavora.
— Oh non! non! mon père! doua Éléonore! mes frères, je ne vous ferai pas de mal...; mais ayez pitié de moi! sauvez votre fille dans celui qu'elle aime; et elle se précipita de nouveau à leurs pieds.
Elle pleurait à genoux, implorant et maudissant à Ja fois, mêlant la prière et l'imprécation, ivre de douleur, touchante et terrible en même temps , belle t:omme l'ange du désespoir.
Les assistants étaient en proie à un trouble violent battu de toutes les tempêtes de rame; leur silence agité et palpitant disait le supplice que la vue de cette femme leur faisait endurer.
Le prêtre intervint.
— Assez, assez de faiblesse humaine! s'écria-t-il, l'heure du départ qui est venue dit que le sacrifice commence et que tout le reste doit cesser. Alors il releva violemment Thérésa et la tint fixée à ses côtés de son bras nerveux , et surtout de son regard dont rien ne pouvait braver la puissante fascination. Elle demeura là^ pâle, froide, raide, silencieuse comme la mort. Puis le moine , montrant le crucifix aux assistants, leur dit avec un geste impérieux :
— Vous ! prêtez serment au Dieu qui vous entend d'accomplir sa vengeance. Et partez.
Alors le marquis de Tavora leva sa main armée de l'épée nue devant le Christ, et dit :
— Mort au roi qui a renversé l'Église sainte et dispersé ses ministres.
Et il sortit.
— Mort au roi qui a dépossédé l'antique noblesse et et brisé son épée, dit d'Avéiro.
— Mort au roi qui s'est emparé de nos richesses, abreuvé de notre sang et de nos larmes , dirent les fils de Tavora.
— Mort au roi qui a déshonoré ma fille, dit d'une voix plus sourde dona Éléonore.
Les autres conjurés passèrent à leur tour en répétant la même imprécation.
Et Thérésa les vit tous l'un après l'autre passer devant elle dans la clarté blanchissante de la lune comme des fantômes menaçants et sortir de l'enceinte; et lorsqu'ils furent dehors^ toutes ces voix ne formèrent plus qu'un son, toutes ces haines diverses, plus qu'une malédiction, et elle entendit répéter encore : 7nort au roi.
Cependant l'inconnu restait toujours appuyé contre le pilastre dans une douleur que trahissaient sa pose accablée , le tremblement de tout son corps et parfois des mouvements éperdus pour s'élancer en avant.
Malagrida posa une main sur son épaule, de l'autre il lui fit signe de sortir, et le jeune homme sortit. Le père jésuite disparut en même temps.
Thérésa , demeurée seule , reprit l'usage de ses membres glacés ; elle passa plusieurs fois la main sur son front comme pour en arracher l'égarement, la folie qu'elle sentait s'emparer d'elle. Puis, quand elle se vit bien seule, et pensant que chaque minute approchait les assassins du roi qu'ils allaient massacrer, elle voulut courir sur leurs traces pour les retenir, elle se précipita vers la porte... elle était fermée... elle courut à l'autre entrée, elle était également clause, et elle essaya vainement de l'ébranler. Elle chercha avidement des fenêtres, la lune ne tombait que par des ogives inaccessibles. Alors elle courut en tout sens au
milieu d« ces ruines, se heurtant, se brisant à toutes leurs faces, poussant ces panneaux de marbre de ses frêles mains, comme si elle eût pu les renverser.
— Non ! non ! s'écria-t-elle enfin , point d'espou', point de secours, je ne peux sortir d'ici... le roi est perdu ! il n'est plus rien qui puisse le sauver... plus rien que Dieu seul !
Alors elle se jeta à genoux, et dans une de ces prières qui embrasent l'être , l'exaltent au-dessus de lui-même, emportent l'âme tout enti^^re vers le ciel, elle dit :
— Mon Dieu! ay^z piti^ de lui !
MU
' Le 14- septembre 1759, au matin, les haliitants de Lisbonne accouraient en ibule clans les mes, aux portes, aux fenêtres et sur les balcons : Thomnie du peuple en bonnet bleu, en veste rouge, le seigneur en manteau paillette, la villageoise avec sa corbeille sur la tète, ses boucles d'oreilles et son collier de grains d'ambre, la grande dame se cachant ù demi sous sa mantille et son éventail. Toute la Ibule bigarrée se pressait pour écouter avec une curiosité avide un manifeste du roi José h^, que le crieur public, accompa-
1 Tout ce récit est parfaitement exact pour le fond et les détails. 11 existe des mémoires contemporains très-volumineux sur l'aKcnlat commis contre José \^^ et le procès qui suivit ; c'est à ces sources que tous les fait": rapportés ici ont été puisés.
HO LE MABons
gné de quatre trompettes , lirait .-i voix reteiitispante dans Jes carreibiirs de la ville.
Il était ainsi conçu :
« Sa Majesté très-chrétienne le roi lie Portugal à ses aimés et iîdèles sujets.
« Un Larliai'e et saci'ilége outrage a été commis contre notre personne royale dans la nuit du 13 septembre. Des hommes perdus par d'alFroux conseils ont osé tirer sur la voiture qui nous conduisait, sans escorte , et accompagné seulemeiît de notre ministre le marquis de Pombal, à notre maison royale de Qtiwta da Ciina. Les assassins étaient embusqués derrière les fermes abandonnées qui se trouvent sur la route de Bélem. Un coup de mousquet a percé notre ^oiture et nous a blessé légèrement à l'épaule. Tout nous lait croire qu'il y avait derrière les bâtiments suivants d'autres assassins sous les coups desquels nous aurions infailliblement succombé si , guidé par une inspiration céleste , nous n'avions voulu revenir sur nos pas et rentrer de suite à notre palais de Lisbonne.
« Les assassins étant coupables du criiiie de lèzemajesté au premier chef, de haute trahison, homicides et régicides, agresseurs notoires delà personne du roi, de ses états, de la paix publique, du royaume, du bien général, des sujets, avons ordonné ce qui suit :
«Quiconijue osera leur donner asile, ou connaissant leur asibî ne le déclarera pas , encourra la peine de moi't. Quiconcpu^ arrètei'a un des assassins recevra
une somme de quatre cents criîzados; il recevra en outre des lettres de noblesse s'il est roturier, et, s'il est noble déjà, les titres de chevalier et de monço hidalgo.
« Les pères jésuites, demeurés en Portugal sous divers déguisements, depuis rexpulsion de leur ordre, ayant souvent abusé de leur sacré ministère pour corrompre les consciences, sont fortement accusés d'avoir pris part au complot et conseillé ce crime atroce. En consé(iuence des recherches seront faites dans tous les lieux qu'ils onthahités pour découvrir les papiers ou autres indices de conspirations qui pourraient s'y trouver. L'autorité sera tenue do \isiter entièrement ces maisons, de fouiller dans les cellules, les églises et jusque dans les tombeaux \ »
Fait en notre château royal de Bélem , le 14 septembre 1759. Le Roi.
Pendant cette proclamation , une femme, le front collé contre le store d'un pavillon qui donnait sur la place du palais, écoutait avec ardeur cliaque parole qui sortait de la bouche du crieur public; la respiration retenue, l'œil fixe, les lèvres entr'ouvertes, l'àme avide, elle aspirait ardemment cette nouvelle de la délivrance miraculeuse du prince de Portugal. C'était Thérésa.
' Bi'cueil des manifestes du roi do Portiiaai.
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Au point du jour, la porte rie la ruine où elle avait forcément passé la nuit s'était ouverte et elle avait trouvé à l'entrée une voiture dans laquelle elle était revenue à Lisbonne, sans pouvoir rien apprendre des gens qui la conduisaient.
Tout entière à l'amour de don José, son cœur s'était entièrement détaché de ses parents depuis qu'elle avait vu entre leurs mains le fer des assassins : il ne lui semblait plus être du môme sang que ces barbares, et elle voulait rompre tout lien avec eux... En ce moment elle revenait à la vie. Les clameurs de joie et d'amour que faisait éclater le peuple au nom de José I^^ retentissaient dans son âme pour l'enivrer de bonheur. Tout autour d'elle semblait lui attester l'existence de son amant; un rayon de soleil, glissant sur le portrait de don José, l'animait et le montrait souriant; la même clarté faisait resplendir de mille feux un bouquet de fleurs en pierreries que le prince lui avait donné ; un sablier d'or, qui venait également de lui, n'avait point cessé de marcher, et enfin im beau chien aimé du roi était près d'elle, lui léchait les pieds et faisait éclate)' mille signes de joie... tout lui disait que José était .sauvé! bien sauvé... peut-être par ses prières!
La foule se portait sur la place oîi on avait exposé la voiture du roi, déchirée en divers endroits par la grosse mitraille dont étaient chargés les mousquets. Ces faibles vestiges attiraient des milliers de regards, parce qu'ils étaient la trace du régiciile, ce crime -ilétesté de
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tous les temps, et en faisaient surgir l'hiorreur. Parmi tous ces hommes pleins d une attention béante, plusieurs roulaient dans leur esprit la pensée de découvrir quelques-uns des coupables et d'obtenir ainsi les belles récompenses promises.
Ces poursuites étaient faites avec trop d'ardeur et trop faciles à diriger pour n'avoir pas bientôt un plein succès.
Les conjurés, après avoir vu échouer leur entreprise nocturne parla pensée étrange qu'avait eue le roi de retourner de suite sur ses pas au lieu de continuer sa route, où tant d'autres coups l'eussent atteint; les conjurés, désespérés par ce revers, n'avaient eu d'autres ressources que de rentrer le plus secrètement possible à leurs demeures, où ils feignaient de se livrer aux préparatifs de leur tlépart.
Le duc d'Avéiro était sur la terrasse de son hôtel, entouré d'un grand nombre de partisans; car depuis quelque temps il voyait autour de lui, attentifs à lui faire la cour, tous ceux qui pensaient qu'une révolution allait le placer à la tête de l'état, et s'empressaient de se tourner vers ce soleil non encore levé.
D'Avéiro apprenait à ses partisans déjà découragés l'exil auquel il était condamné. 11 leur peignait sous les traits les plus odieux la conduite du ministre envers lui , l'arrestation qu'on avait osé faire de sa personne sur quelques légers soupçons, le prix exorbitant auquel on lui rendait la liberté ; il leur montrait