‹ Le marquis de PombalChapitre 9 sur 23 · AU LE MARQUIS · texte numérisé non relu

AU LE MARQUIS

le large et sombre bâtiment qui devait le déporter avec ses compagnons d'infortune au-delà de l'Océan. Et le vent déroulait à leuri^yeus !e pavillon noir du navire.

— Ce drnpoan, dit un des flatteurs de son excellence, doit être désormais celui de tout le Portugal. Quelle autre coultiur ({ue celle du deuil pourrait convenir à un pays où sont morts la loi et Thonneur.

— La loi et l'honneur sont morts sur le trône, répondit le duc, mais ils vivront dans les nobles Portugais tant que le sang coulera pur et chaud dans leurs veines, {ant(jue le vent courra libre sur l'iJcéan.

— Vous ne partirez pas, seigneur, dit un autre des courtisans; tous vos preux et fidèles alliés se feraient plutôt tuer pour vous défendre d'une odieuse tyrannie, et le Portugal vous réserve encore de belles destinées.

— Vous ne partirez pas, seigneur, dit un homme qui se trouvait de l'autre côté du duc, car les j ugcs du tribunal suprême vous attendent pour vous faire rendre compte de vos actions, et la tferre de Portugal ne réserve pas de longues destinées aux régicides. Duc d'Avéiro, rendezmoi votre épée.

A ces mots, l'intiirlocuteur jeta le manteau (jui l'enveloppait, et fit voir l'uniforme de capitaine de la Barre-Bkmcb(^ '. Un des domestiques du seigneur l'avait dénoncé, et introduit cet ollicier dans le nombre

' Gendarmerie. . .

DE POMHAL, il5

• le ceux qui venaient enlourei" le duc de leurs hommages.

En se voyant interpelle ainsi, d'Avéin» jetle un cri sourd (!e colôfc, il se redresse, lire S(ui épée , au lieu de la rendre, la porte contre la poitrine de celui qui !a d-cmande, et comme elle a rencontré la plaque du ceinturon de l'oHicier et s'est brisée en éclats , lui en jette violemment les tronçons au visage. Pendant l'étourdissement causé à celui-ci [lar les éclats de l'acier, d'Avéiro s élance au-delà de la terrasse, i'ranchit d'un bond les appartements^, les galeries, les escaliers, et arrive à une porte dérobée qui va le conduire dans la campagne. L'endroit est isolé, un seul passant se trouve là; mais ce passant est Jacques le pécheur, hardi compagnon et partisan populaire du ministre. En voyant un seigneur [ireu.lro la clef des champs, la tète nue et Vm\ égaré, il l'arrête à tout hasard, la lutte qui s'engage entre eux donne le temps aux soldats de la Barre-Blauche, qui cernaient l'hôtel, d'arriver jusquelà, et on arrête le duc d'Avéiro. Le chef des conjurés se dirige vers la prison (jui doit être son dernier asile, et Jacques le pécheur va recevoir la somme d'argent et les lettres de nobless(î qui lui sont dues. Cette seigneurie improvisée amusa beaucoup les compagnons de Jacques, qui voulurent lui voir un écusson armoirié de la rame et du filet > ; ce fut longtemps l'objet des

1 Des lamilles portugaises ont encore cet écusson.

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[thusantei'ie» de la taverne de Sainte-Appoline, où on lui dit souvent qu'il avait péché sa noblesse en eau trouble.

Les conjurés lurent tous aussi promptement arrêtés et on les lit partir pour les prisons de Bélem.

Réunis tous ensemble dans la longue voiture grillée qui ,servait aux prisonniers, ils se regardaient avec étonnement et avaient peine à croire à l'horreur de leur sort.

Le marquis de Tavora était Je seul qui portât une noble résignation d^ns ces revers, son beau front île vieillard gardait cette double empreinte du calme et de la souffrance qui révèle une âme éprouvée par le malheur et soutenu par la religion.

— Nous vivons dans un temps affreux, dit-il. La postérité aura peine à croire qu'un règne qui a vu le tremblement de terre de Lisbonne ait encore été déchiré par les plus cruelles factions, que des hommes frappés par le plus épouvantable cataclysme qui ait jamais éclaté sur la terre, aient pris plaisir ensuite à se plonger dans les haines politiques, à s' entredétruire dans les guerres intestines : elle ne saura décider qui des hommes ou des éléments ont été les plus cruels. Siècle infortuné dont on ne lira l'histoire que dans des ruines, des procès et des échafauds.

— Je voudrais, s'écria d'Avéù'o, que les Angljiis, les Français, les Kspagnols , les peuples ligués des quatre coins de l'Europe vinssent fondre sur ce misé-

DE POMBAL. in

rable pays, le partager en lambeaux, le dévorer entre eux et lui montrer ainsi ce qu'un peuple gagne à se priver de sa noblesse, à briser l'épée qui le défend...

— Mais où allons-nous donc? demanda l'aîné des fils de Tavora, la tour de Bélem qui jusqu'à ce moment a servi de prison d'état, a tellement souffert du tremblement, qu'elle ne peut plus contenir des prisonniers dans ses murailles lézardées.

Braz-Roméiro dit alors avec la rude franchise d'un soldat :

— On dit que les fosses de la ménagerie, qui sont restées vides depuis qu'au jour du tremblement de terre on a tué à coups de pistolet les animaux qu'elles contenaient, craignant que des secousses ne vinssent leur ouvrir passage, seront destinées maintenant à faire des prisons. C'est peut-être là qu'on nous envoie* et nous allons les premiers remplacer les bètes féroces.

— Nous y avons droit, reprit en souriant amèrement Bernard de Tavora; les prisonniers d'état sont semblables aux animaux de grandes chasses : c'est la force surprise et condamnée.

— J'espère alors, observa le duc d'Avéiro, qu'on me mettra, moi, dans la fosse du lion. C'est peut-être cela que les prophéties ont voulu dire en annonçant que je

- prendrais la place du roi.

Le pauvre jeune Luiz de Tavora, qui en était plus que jamais au regret d'avoir abandonné son tlélicieux

hôtel pour courir les aventures de la conspiration, soupirait amèrement.

— Nous nous trompons peut-être, dit-il, eu croyant que la noblesse, comme le vin, gagne toujours en vieillissant. Elle va peut-être en se détériorant avec le temps, comme toute chose de la nature, et c'est pour le démontrer que les premiers hidalgos de Portugal vont être à peu près changés en ours et en loup.

Des regards sévères lui imposèrent promptement silence. '^

On arriva à Bélem. Quel l'ut l'horreur de ces malheureux en voyant que ce qu'ils avaient admis comme une cruelle plaisanterie était la vérité même.

Les loges de la ménagerie venaient en elFet d'être destinées à former des prisons d'état. Le marquis de l'avora, à cause de son grand âge et du respect qu'il inspirait, fut seul enfermé à la tour de Bélem. Ses compagnons d'infortune furent jetés dans les étroites et profondes loges des animaux. Quand les prisonniers y entrèrent, les cris du tigre et du lion semblèrent se réveiller dans ces murailles, on crut entendre de nouveau les mugissements des bêtes féroces, dont la doujeur s'exhale en colère, derrière ces barreaux encore rayés de l'empreinte des . dents fui'ieuses. Les gardes eux-mêmes , en conduisant les condamnés dans ces fosses, semblèrent rougir de leur cruel oUice.

Le duc d'Avéiro secriaen se tournant vers eux :

— Les païens, exécrés parmi nous, les tyi'ans de

Rome, allâmes de sang et de larmes, ne faisaient que jeter les chrétiens aux bêtes J'éroces ; mais vous, vous les ravalez au ranij; de ces animaux inèmes; la mort la plus aft'reuse était une grâce auprès de ce traitement.

[1 avait raison, le Portugal était encore bien barbare !

Les arrestations se faisaient partout en même temps avec une rapidité prodigieuse.

Des dénonciations arrivaient de toutes parts : on saisissait avidement ce moment rapide et honteux où la délation était non-seulement récompensée, mais honorée. Tout ce qui fut supposé appartenir d'opinion ou de cœur au parti nobiliaire et jésuitique alla remplir les prisons.

La malheureuse marquise de Tavora avait assez souffert, assez aimé, assez haï, trop espéré; son âme avait enfin épuisé tous ces philtres violents que la nature verse avec tant d'abondance à ([uelques-uns de nous. Pour la première fois depuis bien longtemps, Éléonore reposait. Elle dormait sous des rideaux blasonnés d'antiques armoiries, tandis que ses fidèles serviteurs veillaient à sa porte... Mais quelques minutes de paix et de quiétude, c'était trop de douceur pour une destinée comme la sienne ! Elle entendit du bruit dans les cours de l'hôtel, se leva et s'enveloppa à la hâte des vêtements qui étaient sous sa main. Des otficiersdu roi entrèrent arrogamment dans cette chambre à coucher comme dans un lieu public, et lui dirent

qu'elle était prisonnière au nom de la loi. Elle demanda son mari, il était arrêté; elle demanda ses fils, ses amis ; tous étaient arrêtés, prisonniers, condamnés, destinés à Féchafaud... Dans l'état même où elle s'était levée, demi-vêtue et les cheveux dénoués, on l'emmena au Couvent des Grilles^ situé à une lieue de Lisbonne.

Ce monastère élevé à l'entrée d'un sombre bois de chênes, était connu entre tous par l'austérité de sa règle ; le bien-être introduit peu à peu dans les autres communautés n'avait point approché de celui-ci : les voûtes en étaient sombres et nues, les vases de terre du réfectoire ne contenaient jamais que des légumes sans sel, la bure la plus grossière formait seule les vêtements, les chants de l'église n'étaient que de sourdes et monotones psalmodies, l'épaisseur et l'humidité des murailles étaient parvenues à créer une atmosphère froide et brumeuse au milieu du plus beau climat ; les pensées y étaient sombres et abattues, car il n'y avait là, pour accepter ce séjour de pénitence, que des femmes portant dans leur sein le remords de quelque grande faute et la terreur religieuse qui les engageait à l'expier.

Éléonore est à peine arrivée dans cette lugubre enceinte, qu'en levant les yeux elle rencontre l'image du marquis de Pombal. Voilà bien cette beauté imposante, ce front élevé où ne [)asse aucun nuage, ces traits immobiles, ce regard toujours froid et sévère pour elle... C'est la sœur de Sébastien de Carvalho, du plus

puissant ministre d'Euro[ie qui, par un excès d'humilité et de zèle, a voulu prendre la place d'abbesse dans ce cloître pauvre et désolé. -

— Oui , pensa Éléonore en la regardant, le père Malagrida avait raison; je trouve le nom et l'image de Sébastien Carvalho partout ! partout où il faut soufTrir î sur le rivage oii j'ai perdu en un jour toute une jeunesse de bonheur, dans la prison où j'ai vu enfermer ignominieusement toute ma famille, dans la prison plus cruelle de ce cloître, où son aspect m'annonce toute la rigueur qui pn 'attend... Puissé-je ne pas le retrouver encore aux portes de la vie éternelle, qui me sera peut-être fermée à jamais au nom de la haine que j'ai pour lui et des crimes qu'il m'a fait commettre...

Dans cette même matinée , un vieillard île l'aspect le plus imposant, dont le vêtement sombre et uni ne désignait aucune profession, demanda à être conduit en présence du roi.

On refusa d'abord de l'introduire auprès de Sa Majesté. Don Jopé, moins souffrant de Ja légère blessure qu'il avait reçue que de la douleur de trouver sans cesse la liai ne de sa personne et la soif de son sang dans quelques-uns de ses sujets, demeurait faible et accablé sur un lit de repos. Le bonheur de son peuple avait été le vœu le plus ardent de sa vie ; il avait tant fait pour ce peuple, et il aurait eu tant besoin de pouvoir l'aimer!... mais le ciel avait voulu qu'il ne pût aimer que Thérésa au monde, qu'il ne trouvât qu'en

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