Les Couvents de Religieuses
Dans tout ce que nous avons dit plus haut, tant d’échappées de lumière sont tombées sur la vie des nonnes au 18 me siècle, que nous pouvons être plus brefs à présent. Le couvent de nonnes Panthémont à Paris, décrit chez Sade (Juliette I, et 1. s.), existait réellement l „Le grand couvent du dix-huitième siècle, après le couvent de Fontevrault, la maison d’éducation ordinaire des „Filles de France^, est le couvent de Panthémont, le couvent princier de la rue de Grenelle où s’élèvent les princesses,, où la plus haute noblesse met ses filles. “i) — Panthémont était le couvent le plus cher de tous. La pension ordinaire des jeunes filles s’élevait à 600 livres, la pension exceptionelle était de 800 jusqu’à 1000 livres; cette dernière somme était payée par les pensionnaires qui prenaient les repas en compagnie de l’abbesse.
Au 18”^® siècle tous les couvents s’étaient de plus en plus sécularisés. „La parole inscrite au fronton des Nouvelles Catholiques, Vincit mundumfidesnostra^ n’était plus guère qu’une lettre morte: le monde avait
1) E. et J. de Goncoiirt „La femme au dix-huitième siècle." Paris 1898. p. 17.
pris pied dans le cloître. “ Bien que les pensionnaires séculières eussent une demeure séparée de celle des véritables religieuses, certaines relations avaient tout de même lieu entre les unes et les autres ; les soeurs laies tenaient les nonnes au courant des évènements en dehors du couvent. Les cancans et le scandai ne demeurèrent pas étrangérs au couvent, de même que le commerce avec les. confesseurs jésuites et la vie intime en commun de tant de jeunes et de vieilles femmes n’étaient, certes, pas aptes: à faire cesser les égarements sexuels, connus déjà aux; siècles précédents. Tandis que les frères de Goncourt s’étonnent qu’un livre comme celui de mademoiselle d’Albert, intitulé „ Confidences d’une jolie femme avec ses révélations peu morales, ait pu être écrit au couvent Panthémont, nous nous étonnons, à notre tour, de ce que les Goncourt, dans leur prédilection notoire pour le 18"^® siècle, pour le „bon vieux temps “ ne veulent pas reconnaître l’immoralité dans les couvents religieux. Il est vrai que justement sur les couvents de religieuses en France nous ne possédons que fort peu de relations authentiques. P. ex. sur le compte du couvent Panthémont, nous n’avons pu trouver qu’une seule histoire scandaleuse^). Mais qu’est ce que cela prouve? La corruption générale du clergé sautait aux yeux. C’est contre cette corruption que les esprits clairvoyants avaient dirigé leurs plus violentes attaques dès le commencement du siècle jusqu’à la révolution française. Qu’on lise p. ex. l’exposé de cet état des choses chez Buckle, auteur appuyant ses déductions sur des rapports authentiques, mais, il est vrai, assez mal disposé pour l’ancien régime^). Qu’on songe à
L „La chronique scandaleuse.^ Paris 1789. T. IV, p. 110.
2) H. Th. Buckle: „Histoire de la Civilisation en Angleterre" trad. par A. Ruge. Leipsic et Heidelberg 1874, T. I, p. 227 et 1. s.
ce qui a été dit plus haut, à la suppression de l’ordre des jésuites, au comnaerce sexuel des confesseurs avec les nonnes, attesté historiquement. Même Tocqueville, adversaire déclaré des aspirations libérales du 18“^® siècle, dit: „Le clergé prêchait une morale qu’il compromettait par sa conduite^, sentence que Buckle fait ressortir comme particulièrement remarquable^). Mais ce qui a encore échappé aux Goncourt, c’est la circonstance décisive que les menées dans les couvents ont prêté aux railleries dans des comédies, ainsi que p. ex. „Le Couvenk^, ,,La Papesse Jeanne^, ,,Le Dragon et les Bénédictines“ de Lanjon^) le démontrent. Cela est prouvé, en outre, par l’énorme propagation en France au 18"^® siècle de la tribadie, que nous examinerons plus tard, et qui trouva précisément dans les couvents de religieuses le terrain le mieux préparé pour déployer son activité. Enfin, une autre preuve nous est donnée par le roman de Diderot „La Eeligieuse“, et par les nombreuses peintures de la corruption dans les couvents de nonnes chez les autres auteurs érotiques du 18^® siècle^).
Nous pouvons donc ajouter foi à Sade, lorsqu’il nous assure (Juliette I, 1) que, déjà depuis nombre d’années, les plus jolies et les plus impudiques femmes de tout Paris étaient sorties du couvent Panthémont, lorsqu’il fait
1) Buckle, ailleurs, p. 229.
F. Lotheissen „Contribution à PHistoire des moeurs en France.^ Leipsic 1885. P. 135.
3) P. ex. „Les Nonnes galantes^ du Marquis d’Argens. La Haye 1740. — „Les délices du cloître ou la nonne éclairée." 1700. — A quel point l’amour d’une femme dévote était
recherchée au 18me siècle, les frères Goncourt nous le dépeignent fort clairement, ailleurs. P. 455 et 1. s. Comjn finalement encore „Lettres galantes et philosophiques de deux Nonnes, publiées par un apôtre du libertinage." Au Paraclet 1777.
'dire à la tribade Zanetti (Juliette VI, 156): „Les églises nous servent de bordels“, et lorsqu’il qualifie un instrument de volupté, fort usité parmi les femmes, de jjbijou de religieuse^^ (Juliette III, 56).
En tout cas, dans la contrée voisine, l’Italie, dans les couvents de religieuses l’immoralité s’était accrue au 18”^® siècle d’une manière démesurée. G o r a n i , dont l’autbenticité devient de plus en plus évidente, nous raconte les orgies dissolues, habituelles dans les couvents napolitains^). La découverte des débauches sexuelles des nonnes de Prato (près Florence) a mis au jour iin des scandais ecclésiastiques les plus fameux du 18”^® siècle. De Eeumont nous donne là-dessus les renseignements suivants^): ,,A Pistoie comme à Prato, depuis bon nombre d’années, s’étaient introduits des désordres de la pire façon, un mélange de piétisme et d’égarements charnels, mélange qui approchait, en quelque sorte, de la folie et qui depuis longtemps n’était plus un secret pour les supérieurs religieux. A Pistoie l’ordre fut tant soit peu rétabli, mais à Prato, où les nonnes les plus compromises avaient été transférées, à Pâques 1781 le scandai éclata. Averti par l’évêque, le grand duc intervint; il donna l’ordre au chancelier du tribunal criminel de faire une information, il fit enfermer ■deux des principales coupables d’abord à Prato, ensuite transporter à Florence à l’hôpital de Bonifazio et instruire contre eux un procès réglé. En même temps, il fit défendre à tous les dominicains de communiquer
1) Joseph Gorani ^Mémoires secrets et critiques des -cours et des moeurs des principaux états de l’Italie. “ Paris 1794. t. Il, p. 86.
2) Alfred de Reumont „Histoire de Toscane depuis la fin de la République florentine.^ Gotha 1877. tome II, p. 173 et 1. s.
avec les couvents de nonnes de leur ordre, et menaça le provincial, en cas de désobéissance, de bannissement général. L’affaire fit un éclat d’autant plus grand, que les nonnes incriminées appartenaient, à des familles considérées, et que le scandai fut effectivement épouvantable. On trouve une description détaillée de toutes les formes variées de l’hideuse impudicité qui régnait entre les dominicaines de Prato et les moines du même ordre, impudicité où le sacré Coeur de -Jésus joua un rôle, dans la biographie du noble évêque antipapiste de Prato, Scipione de Eicci (point à confondre avec le général des jésuites Lorenzo Ricci), écrite par Potter^)