‹ Le marquis de Sade et son tempsChapitre 28 sur 82 · La Gastronomie et l’Alcoolisme au IS*"® siècle · texte numérisé non relu

La Gastronomie et l’Alcoolisme au IS*"® siècle

„Sine Baccho et Cerere friget Venus“. Un bon manger et des boissons exquises sont aussi des aphrodisiaques qui ne sont pas à dédaigner. Le marquis de Sade le sait parfaitement. Dans „Juliette“, dès le début du récit, la Delhène s’écrie à la fin d’une orgie: „Déjeunons, mes amies, restaurons nous ; lorsqu’on a beaucoup déchargé, il faut réparer ce qu’on a perdu." (Juliette I, 10.) „L’ahondance des mets prépare bien à l’amour physique", dit Noirceuil (Juliette II, 72). Les „diners énormes" sont donc très fréquents dans les romans de Sade (Juliette II, 268). Clairwil est tout aussi „ capricieuse dans les débauches de table que dans celle du lit, aussi intempérante, .aussi bizarre dans les unes que dans les autres, ne se nourissait que de volaille et de gibier et buvait de l’eau sucrée et à la glace. Elle mangeait excessivement." (Juliette II, 151.)

0 Garnier 1. c. P. 378.

„ Commençons à boire „dit Rodin, je n’aime pas à me mettre en semblable besogne, sans avoir la tête un peu prise “ (Justine I, 332). Ambroise s’exprime d’une manière significative: „Les forces prêtées par Bacclius à la déesse de la lubricité tournent toujours au profit de cette dernière" (Just. III, 126). Les personnes qui participent à riiorrible orgie chez le ministre Saint-Fond s’y préparent au moyen des vins les plus exquis et des mets les plus délicats." (Juliette II, 15), et, pendant les orgies mêmes, on se fait électriser par des vins étrangers pour soutenir les excès de Cornus et de Cypris" (Juliette III, 62). Juliette et la reine Caroline de Naples consomment entre leurs scènes amoureuses deux bouteilles de vin de Champagne (Juliette lY, 18), usage que la tribade Zanetti justifie en disant „ qu’il faut boire après avoir f. . . (Juliette YI, 161). Le comte Gernande est un épouvantable glouton et buveur qui, après avoir déclaré catégoriquement: „d’intempérance est ma divinité; j’en place l’idole dans mon temple, à côté de celle de Yénus“, et s’être montré en parfait accord avec l’exemple qu’il aperçoit dans „Le Festin de Trimalchio‘‘, boit douze bouteilles de vin de différentes sortes, deux bouteilles de liqueur, une bouteille de rhum, deux verres de punch et dix tasses de café (! !), avant de s’abandonner aux plaisirs de l’amour (Justine III, 231 — 232).

Le 18me siècle fut ,,en vérité le siècle de la grande cuisine et des grands cuisiniers“. ^) Tout le monde était „gourmand‘‘ à cette époque, surtout parmi l’aristocratie, où l’on ,, s’entendait si bien ,,à faire de si bons repas. “ Une indigestion était souvent „le châtiment des gros

1) Paul Lacroix ,,X Ville Siècle. Institutions, Usages et Costumes.^ Paris 1875. P. 889.

maiigeurs‘2 La campagne du prince Soiibise en Allemagne se rendit plus fameuse ,,par ses diners opulents que par ses victoires^. Le prince était surtout friand d’une omelette apprêtée avec un raffinement particulier,, et qui coûtait cent écusri) Voltaire se prononça fort sévèrement contre les excès gastronomiques toujours croissants,^) qui suivant son opinion détériorent l’esprit. Les excès d’alcool qui sous la régence se faisaient presque tous les soirs au Palais-Koyal devinrent de nouveau habituels sous le règne de Louis XVL Les vins de tous les pays furent soignés et introduits, et servis dans un ordre régulier pendant le festin, ainsi le madère, qui fut donné le premier, les vins de France, qui séparaient les services les uns des autres, et les vins d’Espagne et du Cap, qui „couronnaient l’oeuvre‘‘. Suivant Brillat- Savarin les chevaliers et les abbés étaient les plus grands gourmets. Les „déjeuners littéraires et philosophiques“ vinrent à la mode, mais ils étaient tout autant consacrés à la gastronomie,^) comme le remarque Paul Lacroix. Rétif dépeint dans les „Nuits de Paris“ un pareil „souper célèbre chez Grimod de la Reynière fils, et donne une relation de plusieurs soupers „piquants“, auquels il assista, entre autres chez le charlatan Guilbert de P ré val, où le poète Robé récita ses poèmes cyniques, chez Mr. de Morfontaine et chez le comte de Gémonville. '') Les viveurs prenaient déjà au 18me siècle, tout comme aujourd’hui, un souper

Ù Paul Lacroix 1. c. P. 390.

Ibid. P. 388.

3) Paul Lacroix 1. c. P. 11.

4) Brillat-Sa V arin „Physiologie du goût“.

P. L. Jacob, Bibliophile 1. c. P. 2Go.

6) ibid. P. 269.

ibid. P. 56.

préparatoire avec leurs „bonnes amies“. Casanova dépeint un pareil souper à Marseille, i)

Eeichardt^) nous dépeint à quel point les débauches alcooliques contribuèrent à la dépravation des masses. Le très-judicieux historien, ennemi de toute exagération, ajoute à son tableau des jours sanglants de septembre la remarque suivante, en parlant des assassins soudoyés, ivres de rage, de sang et d’eau de vie, qui tuaient leurs compatriotes et concitoyens à coup de sabre et de crosse, avec des haches, des piques et des bayonettes, au son de la Marseillaise, comme on tue des ennemis, comme on abat des bêtes féroces: „On a démontré d’une manière irréfutable que les boissons qu’on donna aux assassins soudoyés contenaient un ingrédient particulier qui devait produire une fureur terrible, et ôter à ceux qui l’avaient avalé toute faculté de reflexion raisonnable. Un portefaix, soudoyé pour prendre part aux assassinats au couvent de Saint-Firmin, disait. „lls m’ont donné à boire quelque chose de bon. Mais aussi ai-je fait un fameux ouvrage; à moi seul, j’ai tué plus de vingt prêtres. “ (Histoire de la Eévolution de France par deux amis de la liberté)."

Il est digne de remarque que le marquis de Sade a déjà dépeint dans ses romans le type du végétarien et de l’antialcooliste. Le premier code du vegetarianisme moderne est comme on sait, l’ouvrage de J. Newton „Eeturn to nature or defence of vegetable regime“, paru à Londres en 1811. Sade nous présente dans Bandole un végétarien et antialcooliste typique, qui, il est vrai, observe cette abstinence par des motifs sexuels. Il prend peu de nourriture et rien que des substances végétales. Encore plus, ce Bandole est déjà un précurseur

Casanova T. IV. P. 324.

2) J. F. Eeichardt 1. c. T. III. P. 77—78.

de Léo])old Sclienk. Il est vrai qu’il ne développe point la ,, théorie Sclienk“ complète, mais il pose en principe que la femme ne devient enceinte que si elle jouit d’une nourriture saine et facile à digérer. Dans „Aline et Valcour‘\ Zamé aussi est un végétarien enragé, qui s’abstient de toute viande, „par humanité et par régime^.

Page 1