Les Empoisonnements
L’empoisonnement aussi contribue à former le cortège de la prostitution et des débauches sexuelles. Déjà dans l’ancienne Eome le quartier de la ville, nommé Suburra était le séjour des empoisonneuses et des marchandes de poison. Et ce n’est pas l’effet du hasard que de fameuses empoisonneuses comme la Brinvilliers et la Voisin furent des femmes dissolues. Grâce à sa connaissance approfondie de la vie sexuelle humaine, Sade a parfaitement saisi cette connexité, et l’a mise en évidence en dépeignant ses types. Il dépeint avec on ne peut plus de clarté les délices et la volupté que procure la pratique des empoisonnements, pratique faisant ressentir de cet acte une immense satisfaction de l’instinct sexuel. (Juliette III, 214.) L’empoisonneuse Durand qui demeure au faubourg Saint-Jacques est un monstre érotique par excellence. (Juliette III, 220 et s.) Sade a dépeint en elle un
0 A. Schmidt 1. c. Tome II. P. 56. — S chmi dt attire l’attention sur la circonstance que les penchants criminels déjà acquis définitivement se sont transmis dans une portion de la population française et notamment dans celle de Paris,, et (levaient par conséquent se faire jour plus tard irrésistiblement et violemment toutes les fois (|ue les liens de l’ordre social se relâchèrent.
personnage typique de dégénérescence pathologique. Il nous décrit une attaque d’hystérie de la Durand, qui, avec sa cruauté froide et calculée, avec son athéisme cynique et son irritabilité sexuelle excessive, représente le type classique de l’empoisonneuse. Elle possède un jardin rempli de plantes vénéneuses et une grande quantité de poisons tous prêts, d’emménagogues, d’aphrodisiaques et d’antiaphrodisiaques. Ses principaux poisons étaient: la „poudre du crapaud verdier,“ avec laquelle une fille est empoisonnée in coitu, afin que ses agitations convulsives provoquent chez l’homme le maximum de volupté possible, la „chair calcinée de l’engri, espèce de tigre d’Ethiopie“, au moyen de laquelle un jeune homme est expédié dans l’autre monde, le „poison royal“, qui servit au dire de Sade sous le règne de Louis XV à empoisonner quantité de membres de la famille royale. Elle possède encore des épingles et des flèches empoisonnées et divers venins de serpents (Cucurucu, „Kokol“, „Polpoch“, „Aimorrhois“). Le ministre Saint-Fond pratique aussi les empoisonnements en grand, de même Noirceuil, qui chante un hymne en l’honneur de la Brinvilliers (Juliette II, 31 et 85).
Juliette empoisonne son mari, le comte de Lorsange avec le „poison royal“ et mêle du stramonium au chocolat du monstre et anthropophage Minski pour l’endormir (Juliette III, 285 et lY, 15). Quand la Durand et Juliette fondent à Venise un bordel, le commerce des poisons leur rapporte des revenus d’extra fort avantageux. (.Juliette VI, 251).
Depuis le 17me siècle, où une vraie „ épidémie d’empoisonnements “ se répandit sous le règne de Louis XIV surtout parmi les femmes de l’aristocratie, l’assassinat par le poison s’était pour ainsi dire, enraciné dans cette
Dühren, Le Marquis de Sade.
contrée. A cette époque c’est le fameux abbé Guibourg, rarrangeur des „messes de satan “ qui pourvoyait toute l’aristocratie de poisons et de philtres. Les empoisonnements gagnèrent du terrain au point que le roi dut instituer le 7 avril 1679 un tribunal spécial, la „cbambre royale de l’Arsénal“ ou „cliambre ardente^ qui eut l’attribution de s’occuper exclusivement des procès d’empoisonneurs. L’empoisonneuse la plus connue fut Marie Madeleine marquise de Brinvilliers, dont Sade fait aussi très-souvent mention. C’est un fait remarquable que cette femme infernale accomplit dès sa plus tendre jeunesse des choses véritablement exorbitantes dan sla sphère des excès sexuels, fait prouvé par une autobiographie qu’on trouva parmi ses papiers. Lhie concupiscence insatiable la remplit toute sa vie. C’était évidemment la qualité primaire. La propre lasciveté et la concupiscence qui ne sont à vrai dire ni plus ni moins qu’un égoïsme outré, rendent d’abord insensible au sort et aux soutfrances des autres. Cette dureté de coeur se change, à mesure que s’accroît la dégénération sexuelle, en cruauté et en soif de sang. C’est ce qui arriva aussi dans le cas présent. Ce n’est qu’après des débauches d’une longue durée que la Brinvilliers apprit de son amant de Sainte-Croix la préparation et l’emploi des poisons, qu’elle pratiqua par la suite avec un véritable délice. Elle empoisonna son père, ses deux frères, ses soeurs et beaucoup d’autres personnes. Quand on découvrit ses méfaits, elle fut décapitée le 16 juillet 1676, son cadavre fut brûlé et la
h G. Herman J. c. P. 111.
A. Kohiit „Les empoisomieii.'^es célèbres et famenscs“ Berlin 18D3. P. 55— (15.
cendre dispersée à tous les vents, de sorte que, comme s’exprime madame de Sévigné dans ses lettres, „tout Paris courut le danger de respirer les atomes de la petite femme. “1) Et effectivement, cette infection s’ensuivit. Les empoisonnements s’accrurent d’nne manière effrayante et donnèrent lieu à l’institution de la chambre mentionnée ci-dessus. La Voisin, de même très active sous le rapport sexuel, la Vigoureux, la Desoeillet, la Delagragne sont les plus fameuses empoisonneuses qui se signalèrent au 17me siècle les unes après les autres dans une rapide série. Au 18me siècle, ces menées furent continuées, bien qu’à un degré un peu moindre. Les empoisonneurs les plus connus sont Desrues et sa femme qui, s’étant mis en *tête de s’enrichir à tout prix, eurent pour cela recours à l’empoisonnement de personnes qui formaient un obstacle à la réalisation de leurs projets. Sade, qui a utilisé tous les modèles qui s’offraient à sa vue, fait aussi figurer ce Desrues de concert avec le grand brigand Cartouche en qualité de bourreaux pendant une orgie, ou laisse plutôt Noirceuil donner ces noms fameux à deux individues (Juliette VI, 322). Eétif de la Bretonne raconte l’affaire Desrues dans 1’,, Année des dames nationales^^ (P. 1166 et s.) de la même manière.
q AV. de Bechterew „s’exprime avec une similitude surprenante (bien que naturellement dans un tout autre sens) dans son livre „La Suggestion et son importance au point de vue social“ Leipzig 1899. P. 82, en parlant de la suggestion en général: „On ne saurait douter que les microbes suggestifs dussent agir dans certains cas tout aussi pernicieusement qu’une infection physique. Le „bacille psychique^ de la suggestion peut selon sa valeur intrinsèque donner des résultats bien faisants mais aussi de nuisibles et de destructifs.
2) „L’Espion anglais^- T. VI Londres 1783. P. 1—15 („Exécution de Desrues et son histoire^).