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Son Incarcération à Vincennes et à la Bastille

Après un court séjour dans la Provence, Sade fut arrêté, conduit à Paris et incarcéré dans la tour principale du fort de Vincennes. Dans une lettre adressée au gouverneur de Vincennes, il le supplie de lui permettre de revoir sa femme ^). Il se mit dans tous les cas de nouveau en relation avec elle, comme le fait voir la correspondance

M Mar ciat 1. c. P. 195.

2) Lacroix 1. c. P. 144.

3) Eulenburg 1. c. P. 50L

4) P. Ginisty 1. c. P. 2—3’.

„Les crimes de l’amour^ P. 181 — 182.

publiée par Giuisty^), et ils réussirent en réunissant leurs efforts, à obtenir une révision du procès. Sade fut transféré à Aix; où l’avocat Siméon le défendit brillamment, et obtint le 30 juin 1778 l’annullation du jugement. Mais par l’influence de la présidente de Montreuil, qui redoutait avec raison la liberté de Sade plus que sa captivité, la résolution du tribunal fut regardée comme nulle et non avenue, et il fut transféré de nouveau à Vincennes. Le transport fut exécuté sous le contrôle de l’inspecteur de police Marais que nous connaissons déjà. Pendant un arrêt à Lambesc, le marquis réussit de nouveau à s’échapper avec le secours de sa femme le 5 juillet 1778. Ginisty fait part du rapport de police fort intéressant sur cette évasion des plus romanesques.^) Mais il fut découvert bientôt après (le 7 septembre) par Marais dans son château La Coste et conduit cette fois sans incident à Vincennes, d’où il fut transféré à la Bastille en 1784. Mené à Charenton la veille du 14 juillet 1789, il fut, suivant Lacroix, mis en liberté le jour même de la prise de la Bastille, mais suivant l’opinion probablement plus juste énoncée dans la ,, Biographie universelle^ cela n’eut lieu que le 29 mars 1790, en vertu d’un décret de l’assemblée constituante.

Ainsi, les années de 1777 jusqu’à 1790, c’est à dire la période de l’âge viril dans toute sa force, le marquis de Sade les passa en prison. Il n’est pas douteux que c’est là que furent composées les premières ébauches de ses fameux ouvrages, et une description un peu plus détaillée de cette période sera donc de quelque utilité.

0 1. c. P. 3 ftV

‘h „Les Crimes de Tamour etc.“ P. 182.

A Vincennes, il fut enfermé les premières années dans une chambre froide et humide, qui ne contenait d’autres meubles que son lit, qu’il devait faire lui-même. Il recevait sa nourriture à travers un judas. On lui refusait un écritoire et des livres. C’est de cette privation Là qu’il se ressentait particulièrement, comme le prouvent trois petits autographes, vendus en 1861 sous le No. 1003 à la vente publique de Fossé d’Ar cosse; nous y trouvons la remarque; „sans air, ni lettre, ni encre, ni quoi que ce soit au monde“, et à un autre passage; „une heure de promenade et permission d’écrire, une seule fois par semaine^ ^).

Sa femme qui lui gardait un attachement inébranlable, lui envoyait des livres, tout ce qu’il faut pour écrire et divers autres objets exigés par lui, même de l’eau de Cologne^). Plus tard, elle obtint aussi la permission de venir le voir. Mais chg.que visite dégénérait en scandale. On était obligé de protéger la marquise contre l’irascibilité et les accès de colère de son époux. Le 25 septembre 1782, le lieutenant de police Le Noir finit par interdire pour cela ces entrevues. Ce n’est que le 13 juillet 1786 qu’elle put reprendre son commerce personnel avec le marquis. Mais la présence de personnes étrangères à chaque entrevue fut jugée nécessaire pour préserver la marquise des violences de son cynique et brutal époux ^). Sade affectait alors de l’amitié, tout en accablant ensuite sa fidèle épouse dans ses lettres de reproches immérités et d’ignobles insultes.

Marciat constate dans la vie du marquis de Sade jusqu’à son incarcération un penchant pour la cruauté.

9 P. Ginisty 1. c. P. 14.

2) ibidem P. 24; 27.

le mépris de la femme, un instinct sexuel indomptable,, et il conclut de là fort justement qu’une captivité de treize années, de la 38me jusqu’à la 51 me année de sa vie, captivité qui lui ôtait toute possibilité de satisfaire ses violents appétits sensuels, devait exercer sur un pareil individu, qui en outre était pour l’intelligence bien supérieur à ses compagnons de débauches,, un dérangement psychique des plus graves. Ceci expliquerait l’irritabilité d’une intensité maladive, l’invincible défiance qui se manifestent dans les lettres à sa femme, publiées par Ginisty. Le fait suivant est intéressant; le marquis écrivait à la marge des lettres de sa femme les remarques les plus sales, flairant dans toutes les actions de cette dernière la concupiscencecomme motif.

Ses brutaux accès de colère, lorsqu’elle venait le voir, sont également caractéristiques. Schüle dépeint d’une main de maître l’influence de la captivité comme „facteur j)uissant dans la genèse des aliénations mentales“.^) Sous l’influence pernicieuse de l’emprisonnement cellulaire, la transition de l’état psychique normal à l’état d’imbécillité s’effectue beaucoup plus rapidement que dans les conditions d’une existence libre. Dans l’isolement de la cellule, l’imagination de Sade pouvait se donner librement carrière dans des images de volupté et de cruauté. Il ne pouvait trouver une compensation de l’assouvissement naturel da son instinct sexuel développé outre mesure, assouvissement supprimé d’un coup pour une longue série d’années, qu’en s’abandonnant à des rêveries monstrueuses, dépassant da beaucoup la réalité. Et aussitôt qu’il obtint la permission

h H. Schüle „Manuel des Aliénations mentales. “ 2® édit. Leipzig 1880. P. 221—225.

de lire des livres, il cherclia, suivant un juste jugement de la „BiograpMe universelle^, dans les temps passés et modernes des exemples et des modèles à l’appui de ses opinions vicieuses, qu’il se mit à exposer alors dans d’innombrables manuscrits. Cette graphomanie nous semble aussi compléter le tableau d’un certain affaiblissement des facultés psychiques, qui se manifesta chez Sade pendant cette période de temps. Il devint en prison l’écrivain fécond à outrance que nous découvrirons en lui plus tard. Il lisait une infinité de livres, sans digérer convenablement ce qu’ils contenaient. Il ne s’en appropriait qu’un raisonnement superficiel, bien qu’il faille dire qu’une multitude d’observations isolées dénotent une perspicacité plus qu’ordinaire. Il fut, comme tant de natures richement douées sous le rapport sexuel, grand dans l’analyse de toutes les choses relatives à la vie sexuelle, mais inférieur, quand il s’agissait de faire une synthèse générale, de produire des idées véritablement philosophiques. Malheureusement, les j ournaux composés par Sade pendant sa captivité de 1777 à 1778 en treize cahiers, dont on avait encore trouvé onze intacts, ont été brûlés, de sorte qu’une source importante, pouvant servir à déterminer son état mental, a été par là perdue pour nous. Il avait noté dans ces journaux tout ce qu’il avait dit, fait, entendu, lu, écrit, éprouvé ou pensé pendant ces treize années‘^ (Biographie universelle). Ainsi, pour juger sa personnalité psychique, il ne nous est resté que ses oeuvres.

Chose digne d’intérêt, le marquis de Sade entretenait aussi, à ce qui paraît, en prison une correspondance avec ses maîtresses. En avril 1864, à la vente publique des trésors littéraires du comte H. de M., effectuée par

€haravay, on exhiba une lettre de deux pages, écrite uu marquis de Sade par une de ses maîtresses le 18 septembre 1778, et pourvue par lui de notes marginales.^)

Le fait que la captivité détourne souvent les fonctions intellectuelles vers la sphère des sensations sexuelles nous est démontré aussi par l’exemple du grand Mirabeau, interné à Vincennes en même temps que Sade, et qui y •écrivit ses livres obscènes.

Une lettre remarquable de Mirabeau au sujet de sa vie côte à côte avec le marquis de Sade s’est conservée ; elle ne parle guère en faveur d’un commerce amical entre les deux hommes^). „Monsieur de Sade“, tels sont les termes de cette lettre: „M. de Sade a mis hier en combustion le donjon et m’a fait l’honneur, en se nommant, sans la moindre provocation de ma part, comme vous croyez bien, de me dire les plus infâmes horreurs; j’étais, disait-il moins décemment, le favori de M. d e E 0 U g e m 0 n t (le gouverneur du château) et c’était pour me donner la promenade qu’on la lui ôtait; enfin, il m’a demandé mon nom afin d’avoir le plaisir de me couper les oreilles à sa liberté. La patience m’échappe et je lui dis: Mon nom est celui d’un homme d’honneur qui n’a jamais disséqué ni empoisonnée de femmes, qui vous l’écrira sur le dos à coups de canne, si vous n’êtes roué auparavant, et qui n’a de crainte que d’être mis par vous en deuil sur la Grève. Il s’est tû et n’a pas osé ouvrir la bouche depuis. Si vous me grondez, vous me gronderez, mais pardieu ! il est aisé de patienter de loin et assez iriste d’habiter la même maison qu’un iel monstre habite. “

y Marciat 1. c. P. 197.

2) Revue rétrospective Paris 1833. T. I. P. 256.

6. La Participation de Sade à la Révolution et son Activité littéraire.

Les premières scènes de la révolution se passèrent devant la prison du marquis de Sade, qui, de prime abord, manifesta une grande sympathie pour le mouvement révolutionnaire. Deux jours avant la prise de la Bastille, il entra en communication avec les passants de la rue Saint-Antoine au moyen d’un porte-voix, et attira par ses' horribles injures à l’adresse du gouverneur de la Bastille de Launay une grande populace, qui ne manqua pas de lui prodiguer les témoignages de son approbation. Cet incident eut pour conséquence que le marquis de Sade fut conduit le jour suivant à Charenton, et ne vit donc pas l’attaque de la Bastille, faite le 14 juillet 1789. A Charenton il fut mis en liberté le 29 mars 1790 par suite d’une résolution de l’assemblée constituante. Sa première action fut de faire les démarches nécessaires pour amener une séparation entre lui et sa femme ^). Il s’aliéna en général sa famille, ses fils ayant émigré au commencement de la révolution. Suivant Lacroix, il prit une maîtresse, qui faisait les honneurs de sa maison, n demeura d’abord dans la rue Pot-de-Fer, près de Saint- Sulpice, plus tard rue Neuve-des-Mathurins, Chausséed’Antin Nr. 20.^) On raconte qu’il y donnait aux politiques des diners et des soupers somptueux et qu’il s’était surtout lié intimement avec le comte Clermont Tonnerre,, viveur du même calibre que lui. Ceci est d’autant moins probable que le marquis de Sade avait perdu tous ses biens par la révolution, et était tombé dans une triste

q P. Ginisty P. 31. — Elle mourut dans une retraite solitaire le 7 juillet 1810 à Echauffour.

2) O. Uzanne 1. c. P. XLVIII.

situation matérielle. Parmi les objets ^jui figuraient h la vente aux enchères effectuée en 1864 par Cliaravay, vente que nous avons mentionnée ci-dessus, il y avait une lettre du 8 ventôse de l’an III, adressée au représentant Kaba ut Saint-Etienne et accompagnée d’une recommandation de la part d’Antoine de Bernard-Saint- A fri que S; dans cette lettre le marquis de Sade sollicitait une place de bibliotbéquaire ou de conservateur de musée, se déclarant dénué de tous moyens, sa propriété littéraire s’étant perdue lors de la prise de la Bastille, et ses biens ayant été confisqués par les brigands de Marseille^). L’„ Isographie des hommes célèbres ou Collection de facsimile“ (1823 — 1824, 4 tomes) renferme une lettre de Sade du 10 pluviôse de l’an VI, qui se trouve en possession de monsieur de la Porte. Sade prie dans cette lettre de lui faire parvenir dans le plus court délai ses honoraires pour une poésie, et fait part de l’envoi d’une comédie composée par lui, dans laquelle il prétend avoir joué lui-même le rôle de Fabricius et se propose de le jouer encore.^) Bientôt après avoir quitté Charenton, il se mit à écrire de nombreuses comédies, les vendant à divers théâtres, qui se multipliaient alors comme des champignons, et acceptant lui-même pour quelques louis un rôle dans ces pièces^). Dans les archives du Théâtre-Français se trouvent plusieurs lettres du marquis de Sade à la direction de la Comédie-Française datées de 1790 à 1793, sur lesquelles François Coppée et Georges Monval ont attiré l’attention de 0. U z a n n e , qui les publia ensuite dans son livre sur Sade^). Le

0 „Les crimes de l’amour etc.“ P, 183.

2) Ibidem P. 173.

3) J. J an in 1. c. P. 353.

•») 0. üzanne 1. c. P. XLV— XIATII.

marquis y prie d’accepter pour la représentation diverses pièces de théâtre, composées par lui. Une seule de ces nombreuses compositions dramatiques fut approuvée. Ce fut „Oxtiern ou les Malheurs du libertinage qui fut joué avec succès au théâtre de Molière les premiers jours de novembre 1791. En tout cas, Sade appartenait aussi suivant U z an ne à la nombreuse classe d’„auteurs dramatiques monomanes“ de l’epoque révolutionnaire. i)

C’est donc pendant la révolution que parurent successivement les fameux ouvrages principaux du marquis de Sade, ses romans obscènes qui ont établi sa lenommée bérostratique. Un an après son élargissement, en 1791, parut „ Justine “, ouvrage qui a été évidemment rédigé pour la plus grande partie déjà en prison, et qui n’estque cynique dans cette première édition, sans les détails sanglants des éditions ultérieures, surtout de la dernière, celle de 1797. C’est avec raison que Marciat suppose que l’influence du milieu, des événements grandioses de l’époque révolutionnaire produisit ces modifications ultérieures’^). Encore un roman esquissé à la Bastille, et dont le titre porte la remarque formelle: écrit à la Bastille un an avant la révolution, c’est „Aline et Valcour“, qui parut en 1793. Puis vinrent en 1795 la „Philosopbie dans le Boudoir“ et en 1797, comme l’apogée et le couronnement, l’édition simultanée de „Justine“ et de „Juliette“. L’activité littéraire très-productive du marquis de Sade dura jusqu’en 1801, qui fut l’année de sa nouvelle arrestation; nous en ferons plus tard l’appréciation. On peut dire que ses ouvrages furent conçus en prison,

1) üzanne. P. XXVI.

2) Marciat 1. c. P. 202.

composés pendant la révolution et modifiés suivant les impressions produites par les circonstances extérieures.

On a attaché beaucoup d’importance au fait que le marquis de Sade a temporairement renié ses ouvrages. iVinsi, il écrit dans une lettre du 24 fructidor 1795 (vente publique Font .... 1861): „ Il circule dans Paris un ouvrage informe ayant pour titre: Justine ou les malheurs de la vertu; plus de deux ans auparavant j’avais fait paraître un roman d e m o i intitulé: Aline et Valconr ou le Koman philosophique. Malheureusement pour moi, il a plu à l’exécrable auteur de Justine de me voler une situation, mais qu’il a obscenisée, luxuriosée de la plus dégoûtante manière. Il proteste également dans son „Idée sur les romans “ contre l’imputation d’être l’auteur de „ Justine “ et de „ Julie tte De même dans un écrit polémique contre un certain Villeterque.^) Mar cia t fait remarquer que ce dernier écrit tombe dans l’an 1800, lorsque Sade se sentait déjà exposé au danger d’une nouvelle arrestation, et que par conséquent, ses déclarations que ce n’était pas lui qui avait composé de pareils ouvrages étaient fort plausibles. D’ailleurs, de semblables dénégations étaient, suivant Marciat, une chose fort commune parmi les écrivains du 18me siècle, p. ex. chez Voltaire et chez Mirabeau. Et l’on ne saurait en faire trop un reproche à Sade. En tout cas, dans ses entretiens particuliers il n’aura assurément pas nié la vérité, et c’est un f ait avéré qu’il fit présent à chacun des cinq directeurs d’uii exemplaire de l’édition de luxe de „ Justine" et de

0 O. ITzanne 1. c. P. XXIX,

2) Uzanne, ibid. P. 47 et 49.

3) „Les crimes de l’Amour etc. P. 138 et s.

„ Juliette “ en dix volumes, livres qu’on a découverts de nouveau en plusieurs exemplaires selon les renseignements de r„Tntermédiaire des Chercheurs et des Curieux^^. ^)

En résumé, nous n’avons sur la vie privée du marquis de Sade pendant la révolution que des infor-’ mations fort imparfaites. Ce n’est qu’en se fondant sur sa conduite antérieure, qu’on peut conclure qu’il aura recommencé son ancien genre de vie vicieux. Quand le marquis de Sade fut arrêté de nouveau en 1801, on trouva sa chambre à coucher ornée de grands tableaux,, qui illustraient les „principales obscénités‘‘ du romani „Justine“. Eétif de la Bretonne, qui laisse' accomplir l’affaire K e lier et le scandale de Marseille à, Paris pendant l’époque révolutionnaire, raconte encore plusieurs autres histoires du même genre, dont l’authenticité n’est aucunement prouvée, quand même un grain de vérité peut y avoir servi de fondement. Ainsi, il raconte dans les „Nuits de Paris“ (155me nuit „Néfanda“): „Le même soir, je vis une autre noce. Le comte de S . . ., libertin crue], le même dont on a déjà vu un trait, voulait se venger de la fille d’un sellier, qu’il n’avait pu séduire. Il avait tout disposé, sans se compromettre. Lorsqu’il eut réussi . . . Virum trium luparum connuhio adjungere coëgit, coram alligata uxore, quae quandoque virgis caedehatur“.

Une autre anecdote de Kétif, où Sade joue un rôle sous le nom de Bénavent, raconte que le marquis eut recours, pour satisfaire ses passions lubriques, à trois soeurs dont il enferma deux dans une cage, où elles devaient

q Marciat 1. c. P. 203.

2) „Les Crimes de l’Amour etc." P. 163.

q ^Bibliographie etc." P. 421.

Dühren, Le Marquis de Sade.

chanter, et dont il força la troisième à entrer nue dans un bain qui se trouvait dans une chambre dont les murs étaient recouverts de miroirs, pendant que lui-même s’abandonnait à la volupté avec sa maîtresse.^) Le bibliophile Jacob est convaincu que Kétif avait connu le marquis d e S a d e personnellement, et qu’il eut probablement un démêlé avec lui, chose qui expliquerait sa haine.

Mais c’est surtout l’activité politique du marquis de Sade pendant la révolution française qui nous paraît remarquable. Il avait prévu, avec la sagacité qui lui était propre, l’imminence de cette révolution. Ainsi, il dit dans „Aline et Valcour“ (II, p. 448), roman écrit en 1788 à la Bastille: „Une grande révolution se prépare dans la patrie ; les crimes de vos souverains, leurs cruelles exactions, leurs débauches et leurs inepties ont lassé la France ; elle est excédée du despotisme ; elle est à la veille de briser ses fers.‘‘ Dans l’isolement de sa cellule il était arrivé, pour son propre compte, à développer systématiquement les principes révolutionnaires, surtout ceux de la lutte contre Dieu, la royauté et le clergé. La „ victime de la Bastille" prit ensuite avec vivacité part aux événements de la révolution, et se comporta en adhérent enthousiaste des terroristes. Nous avons déjà parlé de son intimité avec Clermont- Tonnerre. Il devint secrétaire de la „ section des Piques", nommée aussi section de la Place Vendôme ou section de Robespierre. „Dans les troubles du 2 septembre, dans ce jour où tout le monde se tenait chez soi, il jugea, non sans raison, qu’il y avait plus de sûreté pour un ci-devant au sein même de la section. Il quitta sa rue, la rue

1) Ibid. 422—423.

Neuve-des-Mathurins, et vint le soir aux Capucines, près de la place Vendôme. Les amis de Robespierre n’y étaient pas, s’étant portés aux Jacobins. Il n’y avait pas grand monde, et personne qui sût bien écrire. De Sade n’était connu que comme un homme qui avait été en prison sous l’ancien régime. Il avait l’air doux et fin, était blond, un peu chauve et grisonnant. „Youlezvous être secrétaire ? — Volontiers.‘‘ Il prend la plume. Mais il observa en mémoire de son passé une discrète retenue et joua dans sa section le rôle de philanthrope, employant tout son temps à étudier l’état des hôpitaux, sur lesquels il fit d’utiles rapports.

Sade se montra admirateur enthousiaste du sanguinaire Marat, dont il prononça après son assassinat par Charlotte Corday, le panégyrique qui nous a été conservé, et qui est rempli de phrases révolutionnaires, avec lesquelles il célèbre la „sainte et divine liberté^, comme la seule déesse des Français (le 29 septembre 1793).^)

Du vrai républicain unique et chère idole.

De ta perte, Marat, ton image console.

Qui chérit un grand homme adopte ses vertus.

Les cendres de Scévole ont fait naître Brutus.^)

Mais on s’accorde pour dire qu’en secret le marquis de Sade était méprisé et haï des membres de la section, ainsi que des autres révolutionnaires. Dans la fameuse

9 Jules Michelet ^Histoire de la révolution francaise‘‘ Paris 1869. T. VI. P. 220.

2) „ Discours prononcé à la fête décernée par la Section des Piques, aux mânes de Marat et de Le Pelletier, par Sade, citoyen, de cette section, et membre de la Société pO' pulaire." (Les crimes de l’Amour etc.“ P. 265 — 272.)

3) „ Revue rétrospective. Paris 1833. T. I. P. 257*

„Liste des ci-devant nobles‘‘ par Jacques Dulaure, qui parut en 1791, se trouve un violent article dirigé contre le marquis de Sade (Biographie universelle). i) Celui-ci n’était point, peut-être, un républicain par conviction politique, et combattait la justice et la loi seulement sous l’influence de la „théorie du libertinage^ inventée par lui. Il fut le philosophe du vice et non uu politique passionné. Scélérat consommé en théorie, il était en réalité fort doux, prudent et farci de phrases vertueuses.^) Cette manière d’être ne pouvait à la longue guère convenir aux grands terroristes. Une belle action,, qui nous montre le marquis de Sade comme homme sous un jour plus favorable, leur fournit le prétexte de se tourner contre lui. Par son intervention, il avait sauvé ses beaux-parents de réchafaud'"^) quoiqu’ils eussent toujours montré de l’animosité contre lui: pour cela, il fut déclaré suspect de „modérantisme“, arrêté le 6 décembre 1793 par ordre du „Comité de Sûreté générale‘‘, et conduit, successivement aux prisons des Madelonnettes, des Carmes et Picpus; il recouvra la liberté le 9 thermidor, grâce à Rovère, auquel il vendit son bien La Coste, se procurant quelques moyens par cette transaction.

Dès lors, Sade vécut retiré entièrement, absorbé par son activité littéraire, qui, sous le directoire, ne trouva guère d’obstacles sur la voie qu’elle poursuivait. Nous avons déjà mentionné qu’il fît présent à chacun des cinq directeurs d’un exemplaire de l’édition de luxe de sa „Justiue“; on sait au juste ce qu’ils sont devenus, surtout

1) Au sujet de cette liste du plus haut intérêt, comparez P. L. Jacob, Bibliophile ^Curiosités de Pbistoire de France". Pari^ 1858. („La liste des nobles de Dulaure". P. 265 — 348..

2) J. J an in 1. c. P. 352.

3) Biogr. universelle. P. 222.

l’exemplaire de B a r r a s .i) En général, les fameux ouvrages principaux du marquis de Sade se vendaient alors en pleine publicité. On pouvait se les procurer dans toutes les librairies, qui les citaient dans leurs catalogues. Un grand capitaliste en favorisait le débit, qui se faisait partout à l’intérieur de la France et à l’étranger; et il recevait une partie du profit. Cela dura jusqu’en 1801 (Biographie universelle). Au thermidor de l’année précédente (l’an VIII) le marquis de Sade avait publié un roman intitulé „Zoloë et ses deux acolytes “, qui n’est rien qu’un violent pamphlet contre Joséphine de Beauharnais (Zoloë) les dames Tallien (Laureda) et Visconti (Volsange), contre Bonaparte (Baron d’Orsec), Barras (Vicomte de Sabar), un sénateur (Fessinot) etc., personnages qui se livrent dans une „petite maison “ au libertinage le plus immonde.

Pour ce libelle, Sade fut arrêté le 15 ventôse de l’an IX (le 5 mars 1801). Un rapport du préfet de police au ministre de la police du 21 fructidor de l’an XII nous renseigne sur cette arrestation.^) Il contient beaucoup de déclarations fausses p. ex., dès l’abord, celle comme quoi le marquis se serait proposé de publier sa „ Juliette qui notoirement avait déjà paru depuis plusieurs années. Suivant ce rapport, Sade fut écroué d’abord à Sainte- Pélagie sans jugement valide; un acte judiciaire aurait occasionné trop de scandale. Puis, le préfet raconte encore que Sade avait induit les jeunes gens à Sainte-Pélagie à commettre des actions immorales, et que, par suite, il avait été transféré à Bicêtre. „Cet homme incorrigible était dans un état perpétuel de démence libertine “. Plus tard, en 1803, il fut enfermé à la requête de sa famille

„Ijes Crimes de l’Amour etc.“ P. 263.

2) „Les crimes de l’amour etc.“ P. 161.

à Chareiiton. Tous ses livres et manuscrits avaient été confisqués plusieurs fois.

Aulard a fait observer dans son article „La Liberté individuelle sous Napoléon 1er (Revue du Palais, août 1897) la fréquence des arrestations et des emprisonnements arbitraires, sans jugement valide, sous le consulat et sous le premier empire. Il paraît qu’alors on déclarait souvent folles les personnes gênantes, et qu’on les expédiait à Charentoii. Ainsi, le poète Tb. Desorgues qui avait composé sur Napoléon une chanson avec le refrain:

Oui, le grand Napoléon Est un grand caméléon

fut interné à Charenton, où il mourut en 1808. Pour Sade, on avait encore sous la main le prétexte commode qu’on devait rendre inoffensif l’auteur de tant de livres obscènes, quoique Mar cia t ait remarqué avec raison que, sans le pamphlet contre Bonaparte, ces livres n’auraient certes pas fourni un motif suffisant pour son arrestation. Sade qui protesta à diverses reprises contre cette mesure, crut pour cette raison qu’il était prudent de nier sa qualité d’auteur de la „Justine‘‘ dans ses diverses lettres écrites à Sainte-Pélagie A)

Nous possédons divers renseignements intéressants sur le séjour du marquis de Sade dans la maison d’aliénés de Charenton. Surtout remarquable est l’expertise du célèbre aliéniste Royer- Collard^) concernant le marquis, faite en 1808; nous la donnons ci-jointe in extenso.

0 „Les crimes de ramour etc.“ P. 172 sq."

2) Antoine A tb an a s e R oy e r -C o 1 1 ard, né le 7 février 17G8, depuis 1806 médecin de la maison d’aliénés à Charenton mort le 27 nov. 1825..

Paris, 2. août 1808.

Le médecin en chef de l’hospice de Charenton à son Excellence le Sénateur, ministre de la police générale.

Monseigneur,

J’ai l’honneur de recourir à l’autorité de Votre Excellence pour un objet qui intéresse essentiellement mes fonctions ainsi que le bon ordre de la maison dont le service médical m’est confié.

Il existe à Charenton un homme que son audacieuse immoralité a malheureusement rendu trop célèbre et dont la présence dans cet hospice entraîne les inconvénients les plus graves: je veux parler de l’auteur de l’infâme roman de „Justine“. Cet homme n’est point aliéné. Son seul délire est celui du vice et ce n’est point dans une maison consacrée au traitement médical de l’aliénation que cette espèce de délire peut être réprimée. Il faut que l’individu qui en est atteint soit soumis à la séquestration la plus sévère, soit pour mettre les autres à l’abri de ses fureurs, soit pour l’isoler lui-même de tous les objets qui pourraient entretenir et exalter sa hideuse passion. Or, la maison de Charenton, dans le cas dont il s’agit, ne remplit ni l’une ni l’autre de ces deux conditions. M. de Sade y jouit d’une liberté trop grande. Il peut communiquer avec un assez grand nombre de personnes des deux sexes encore malades ou à peine convalescentes, les recevoir chez lui ou les visiter dans leurs chambres respectives. Il a la faculté de se promener dans le parc et il y rencontre souvent des malades auxquels on accorde la même faveur. Il prêche son horrible doctrine à quelques-uns, il prête des livres

à d’autres ; enfin le bruit général dans la maison est qu’il est avec une femme qui passe pour sa fille.

Ce n’est pas tout encore. On a eu l’imprudence de former un théâtre dans cette maison, sous prétexte de faire jouer la comédie par les aliénés, et sans réfléchir aux funestes effets qu’un appareil aussi tumultueux devait nécessairement produire sur leur imagination. M. de Sade est le directeur de ce théâtre. C’est lui qui indique les pièces, distribue les rôles et préside aux répétitions. Il est le maître de déclamation des acteurs et des actrices et il les forme au grand art de la scène. Le jour des représentationspubliques, il a toujours un certain nombre de billets d’entrée à sa disposition et, placé au milieu des assistants, il fait en partie les honneurs de la salle.

Il est en même temps auteur dans les grands occasions; à la fête du directeur, par exemple, il a toujours soin de composer ou une pièce allégorique en son honneur, ou au moins quelques couplets à sa louange.

Il n’est pas nécesaire de faire sentir à Votre Excellence le scandale d’une pareille existence et de lui représenter les dangers de toute espèce qui y sont attachés. Si ces détails étaient connus du public, quelle idée se formerait-on d’un établissement où l’on tolère d’aussi étranges abus? Comment veut-on que la partie moral du traitement de l’aliénation puisse se concilier avec eux ? Les malades, qui sont en communication journalière avec cet homme abominable, ne reçoivent-ils pas sans cesse l’impression de sa profonde

«oiTuption et la seule id ée de sa présence dans la maison n’est-elle pas suffisante pour ébranler l’imagination de ceux mêmes qui ne le voient pas?

J’espère que Votre Excellence trouvera ces motifs assez puissants pour ordonner qu’il soit assigné à M. de Sade un autre lieu de réclusion que l’hospice de Oharenton. En vain renouvellerait-elle la défence de le laisser communiquer en aucune manière avec les personnes de la maison ; cette défence ne serait pas mieux exécutée que par le passé, et les mêmes abus auraient toujours lieu. Je ne demande point qu’on le renvoie à Bicêtre, où il avait été précédemment placé, mais je ne puis m’empêcher de représenter à Votre Excellence qu’une maison de santé ou un château fort, pour lui conviendrait beaucoup mieux qu’un établissement consacré au traitement des malades qui exige la surveillance la plus assidue et les précautions morales les plus délicates.

Royer Collard, D. M.“i)

Ce rapport n’eut aucun succès. Le marquis de

Sade resta à Charenton. On pourrait même supposer qu’il préférait ce séjour à celui de la prison, peut-être même à la liberté. Suivant la „ Biographie universelle^, il était le favori déclaré du directeur de Charenton, l’abbé Culmier. On pourrait expliquer par là la grande liberté d’action dont il y jouissait, le rôle de directeur de théâtre qu’il y exerçait etc. Il avait donc de puissants motifs pour déjouer les efforts du Dr. Royer- Collard, •qui tendaient à son éloignement de l’établissement, comme le prouve l’adresse remarquable suivante. „Mme Delphine de T ... a l’honneur d’envoyer à Son Excellence M. Fouché les pétitions dont elle a eu l’honneur de lui parler Ù «Les crimes de l’amour etc.“ P. 165—169.

ce matin. La première pour M. de Sade afin qu’il veuille bien donner les ordres les plus prompts afin que M. de Sade reste indéfiniment à Charenton, où il est depuis huit ans, où il reçoit les soins que sa santé exige; ses supérieurs sont parfaitement contents de sa conduite.

Mme de T . . . joint à sa pétition un certificat de médecin qui prouve que l’état de M. de Sade demande qu’il reste à Charenton. “

Il se peut bien que ce soit Sade lui-même qui fut l’instigateur de cette pétition, comme le présume Marciat,‘^) et peut-être, une certaine portion des accusations de Eoyer-Collard s’expliquent-elles comme la conséquence d’une divergence d’opinions, sinon de la rivalité entre le médecin et le directeur de l’établissement. Celuici, l’abbé Culmier, était, suivant la „Biographie universelle^^, un homme de moeurs fort dissolues. Les plaintes réitérées de Eoyer-Collard au sujet des représentations théâtrales à Charenton en amenèrent à la fin du compte^ la prohibition. Mais des concerts et des bals vinrent les remplacer! Enfin, le 6 mai 1813, Eoyer-Collard parvint à faire interdire formellement à Charenton de^ pareils amusements, peu appropriés à un hospice d’aliénés.^)

La „Eevue anecdotique^ a publié deux documents ayant rapport à l’activité de Sade comme régisseur de théâtre.'^)

La graphomanie de Sade le stimulait à se livrer à des épanchements poétiques à toute occasion. Il avait surtout une prédilection pour le couplet laudatif. Ainsi

1) „Revue rétrospective." Paris 1833. T. 1. P. 263.

2) Marciat 1. c. P. 214.

3) „Les crimes de l’amour etc." P. 170.

Ù Reproduits chez Marciat, 1. c. P. 215.

il composa de nombreux couplets anonymes en riionneur du cardinal Maury, archevêque de Paris, qui furent chantés le 6 octobre 1812 dans la „maison de santé‘‘ à Charenton; nous en citons un comme preuve de leur insignifiance.

Semblable au fils de PEternel Par une bonté peu commune,

Sous Pappai'ence d’un mortel,

Venant consoler l’infortune.

Votre âme, pleine de grandeur.

Toujours ferme, toujours égale.

Sous la pourpre pontificale Ne dédaigne point le malheur, i)

Il existe plusieurs relations, bien que d’une authenticité douteuse sur l’impression que faisait le marquis de Sade pendant son séjour à Charenton. Janin dépeint avec beaucoup de vivacité l’influence corrompante qu’exerçait Sade dans la maison d’aliénés, ainsi que la tendre sympathie qu’il inspirait aux „ jeunes et jolies femmes‘2^) Lacroix raconte:^) „J’ai souvent interrogé des personnes respectables, dont quelques-unes vivent encore plus qu’octogénaires; je leur ai demandé, avec une indiscrète curiosité, d’étranges révélations sur le marquis de Sade, et je n’ai pas été peu étonné que ces personnes, que leur moralité, leur position et leurs honorables antécédents mettent à l’abri de toute espèce de honteux soupçons ,,n éprouvassent aucune répugnance à se souvenir de l’auteur de Justine et à en parler comme d’un aimable mauvais sujet. “

1) „ReYue rétrospective, “ Paris 1833. T. I. P. 262.

2) J. Janin 1. c. P. 357.

3) P. Lacroix 1. c. P. 136.

Charles Nodier, qui vit une fois superficiellement le marquis d e S a d e, se souvient seulement qu’il était „poli jusqu’à la soumission, solennel jusqu’à l’onction, et qu’il parlait avec respect de tout ce qui en est digne. “ Avec cela, il était „énormement gras‘^, de sorte que ses mouvements étaient embarassés par son embonpoint, et qu’un reste de „grâce et d’élégance“, qui se dégageait de tout son être, ne pouvait entièrement se faire valoir. Ses yeux atones brillaient soudain.^) Suivant la ,, Biographie universelle^, Sade conserva jusqu’à sa fin ses sales liabitudes. Quand il se promenait dans la cour, il traçait des figures obscènes dans le sable. Venait-on le voir, son premier mot était une cochonnerie; avec cela sa voix était douce. Il avait de beaux cheveux blancs, une mine affable, et il observait une scrupuleuse politesse. C’était un vieillard encore robuste et ne souffrant d’aucune infirmité.

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