‹ Le Marquis de SadeChapitre 10 sur 26 · LIQUEURS DU SIEUR GILET · texte numérisé non relu

LIQUEURS DU SIEUR GILET

Eau de vie de Bayomie. Bonne.

Eau des Barbades façon d'Angleterre. . Mauvaise.

Ratafia de Turquie . . Détestable.

Eau d'Angélique de

Bohème Ne vaut rien.

Huile de Vénus . . . Médiocre (3).

(i) Bibl. de V Arsenal, M^ 12456.

(2) Répertoire de M. de Losnie.

(3) Bibl. de F Arsenal, M^ 1257.

Une autre note, de sa main également, est intitulée : Mémoires des dépenses faites par la 2® liberté pendant le mois d'octobre 1787 :

Du 1®'". Envoyé chercher une demi-bouteille de fleurs d'oranger 3liv. 2 sols

Du 2. Pa3^é à Jean. . . 1 » 6 »

Du 3. Une lettre à la petite poste 0 » 2 »

Du 3. Quatre livres de

bougies et une petite. 15 » 15 »

Du 3. Neuf plumes taillées 0 » 9 »

Du/i. Un panier de fraises. 2 » 9 » — Des fleurs ... 1 » 5 » (1).

Comme à Vincennes, il recevait beaucoup de livres. Sa femme lui apportait, le 7 juin 178/i, <( deux comédies brochées et trois volumes reliés de relations de voyages au Maroc et de voyages pour la rédemption des captifs (2) ». On lui remettait par ordre du lieutenant de police, le 29 août 1786, des brochures qu'elle lui envoyait, et le 17 mars 1788, un paquet de livres énumérés dans ce billet de M. de Crosne (3) :

(1) Id.

(2) Répertoire de M. de Losme.

(3) Louis Thiroux de Crosne avait succédé à M. Le Noir comme lieutenant de police, le 11 août 1780.

lAZ MAHOl'IS DE SAOK A l.\ IJASIII.I.i: VOJ

I T) nuu's I 7S(S.

1 (lict. (le snnto, :] volumes in-8", l)rocli(';.

1 Anna, ^ volumes in-l'2'\ broché.

1 Délia, 3 volumes in- 12°, broché.

1 Histoire de la comtesse deRochau, 3 volumes.

1 Emma, 2 vol. volume (.s/c), broché.

1 Clara, 2 volumes in- 12'', broché.

l Louise, 2 volumes in-12'*, broché.

« i\I. Decrosne prie M. le gouverneur de la Bastille de faire remettre à M. le comte de Sades les livres dont la note est ci-dessus.

« Ce samedy 15 mars (1). »

Quelques mois après, le 30 octobre 1788, le lieutenant de police écrivait à M. de Launay : « Mme de Sade demande, Monsieur, que son mari puisse prendre lecture des Gazettes et journaux. Je ne vois aucun inconvénient à lui procurer cet adoucissement et je vous prie de Ten faire jouir. »

En lui imposant Tamour de la lecture, la détention avait fait naître chez le marquis de Sade une vocation d'homme de lettres. 11 s'était découvert, en lisant les œuvres des autres, de l'imagination

(i) Bibl. de r Arsenal, M^ 12517, fol. 260. On lit au-dessous de ce billet : « Remis le 17 à M. de Sade. » Il m'a été impossible d'identifier les romans indiqués dans la note.

et du style. Il écrivait pour se distraire et aussi pour se venger, pour échapper à l'ennui et pour transformer ses rancunes en théories anarchistes.

Presque tout ce qu'il devait publier plus tard, il le composa à la Bastille, à commencer par ses romans de Justine, de Juliette^ etc., remaniés d'ailleurs, mis à la mode du jour, pendant la Révolution. Plusieurs de ces pièces de théâtre datent aussi de cette époque. Ce qu'il produisit de 1784 à 1790 est énorme (i). Tout n'a pas été imprimé, heureusement.

Il avait deux sortes de littérature, celle qu'il montrait volontiers et qui n'était qu'ennuyeuse, sans rien présenter de choquant, et celle qu'il cachait avec le plus grand soin et sur laquelle il comptait le plus.

A sa femme, plus capable de lui donner des éloges exagérés que des conseils utiles — mais il ne lui demandait pas autre chose — il envoyait en 1787 le manuscrit d'une de ses pièces, Henriette et Saint-Clair (2), et, très heureuse de cette marque de confiance, elle répondait aussitôt :

(i) Il existe à la Bibliothèque nationale (M^ Fr. nouv. acquis. 4oio) un gros volume in-4% qui contient vingt cahiers recouvert de papier de tapisserie et sur lesquels le marquis de Sade écrivait le brouillon ou le canevas de ses contes et nouvelles. Voir Bibliographie (Manuscrits).

(2) Henriette et Saint-Clair ou ta Force du sanÇy drame en cinq actes (ne fut ni joué ni imprimé).

m: marquis m-: sadi: a la iusiiilk 205

(( J'ai lu llenriellc et j'y al reconnu raut(Mir (1(î VEcjaremcnl de rfn/orUine (1). J(î la trouve bonne foncièrement et faite [)Our faire le plus grand elfet vis-à-vis ceux qui ont de Tame. Elle ne révoltera que les âmes pusillanimes qui ne sentiront pas la position et la situation. Elle est assez dilférente du Père de famille (2) pour n'être pas crue calquée dessus. En général, elle a de grandes beautés. Voilà tout mon avis sur une simple lecture. Je la relirai encore plus d'une fois parce que j'aime à la folie tout ce qui vient de toi, étant trop partiale pour en juger sévèrement. »

Il avait composé une autre pièce, dont nous aurons l'occasion de reparler, une pièce patriotique, Jeanne Laisné ou le Siège de Beauvais (3) et il réussit à en imposer la lecture aux officiers de Fétat-major, comme le prouve cette lettre (non datée, mais probablement de 1787 ou 1788), qu'il écrivait au lieutenant du roi, le chevalier du Puget :

(i) LEgaremenl de VInforlane, drame en trois actes. Cette pièce, comme la précédente, ne fut ni représentée ni imprimée.

(2) Comédie en cinq actes, en prose, par Diderot, jouée au Théâtre-Français, en 1761.

(3) Cette tragédie, que l'auteur prenait pour un chef-d'œuvre, fut refusée au Théâtre-Français en 1791, parce qu'on y faisait l'éloge de Louis XI.

« Par une complaisance beaucoup trop grande on veut bien écouter demain à la visite cette tragédie de Beauvais dont il fut question l'autre jour» 'M. le chevalier du Puget y refusera-t-il son avis? Il serait bien précieux à l'auteur, mais la demande est importune, on le sait... Sacrifier une journée amusante pour de Tennui ! Je ne conçois pas comment ces choses-là se proposent et je me souviens au mieux que dans le monde je regardais ces invitations comme des guets-à-pends {sic) — auxquels mon médecin répondait pour moi (1). »

Faire avaler à ses geôliers une tragédie, c'était pour un détenu, on en conviendra, un moyen assez imprévu de se venger.

Le travail, nouveau pour lai, auquel il se livrait fatiguait ses yeux — il reçut à plusieurs reprises les soins de l'oculiste Grandjean — et ne l'empêchait pas de supporter chaque jour avec plus d'irritation son séjour à la Bastille. Il s'obstinait à en rendre responsable sa femme. Il s'était montré si dur pour elle (2) qu^on avait supprimé les visites.

(i) BibL de V Arsenal, M^ 12456.

(2) Un des moyens qu'il avait imaginés pour la torturer était de lui demander des nouvelles de sa sœur. Elle lui écrivait à ce propos : « Le silence que je mettais, mon ami, à ne point te parler de ma sœur était bien raisonnable. Puisque de l'avoir rompu par envie de te satisfaire ne sert qu'à te faire tirer de fausses conséquences, c'est pour la dernière fois que je te parle d'elle. Tu exiges que je réponde à tes questions, me jurant de ne plus en ouvrir la

LE MARQUIS DIC SADi: A I,\ nASTM.LK 207

Elles ne furent de nouveau autorisées, une fois par mois, que le 13 juillet 178G; mais le lieutenant depolice,de Crosne, avant de les permettre, voulut avoir l'approbation du baron de Breteuil, ministre de la maison du roi. « J'ai reçu, lui écrivait celui-ci, la lettre que vous m'avez écrite au sujet du marquis de Sade. Je ne vois point d'inconvénient à ce que vous permettiez à Mme de Sade de voir son mari, une fois par mois seulement, sauf, si le prisonnier n'en abuse pas, à autoriser Mme de Sade à la remise des visites plus fréquentes. »

Sa détention avait fini par agir sur son cerveau. Dans l'état d'exaltation où il se trouvait, il marchait rapidement à la folie. Il s'était mis à Vincennes et il continuait à la Bastille, avec plus de passion, avec un acharnement de maniaque, à multiplier les calculs mystiques, les combinaisons de chiffres. Il épelait pour ainsi dire toutes les lettres qu'on lui envoyait et dans le nombre des mots, des syllabes, il cherchait et croyait trouver le secret de sou avenir, l'espoir et Tindication de

bouche et de te calmer ! C'est donc pour te calmer que j'écris.

« Quelle est la raison qui la fait sortir de chez ma mère ? Rien qui te regarde et qui la déshonore.

« Est-elle mon ennemie ? Non.

« Quel est le genre de son logement ? Je ne peux désigner ni rue ni quartier. Quel qu'il soit, cela ne peut te nuire. Cette réponse est inutile à faire. »

sa mise en liberté. Chacune de ces lettres portait, de son écriture fine et aiguë, des annotations à peu près incompréhensibles et qui se rapportent toutes à cette délivrance devenue une idée fixe. Ainsi, au-dessous de la phrase finale d'une lettre de son fils (1) : « Permettez, mon cher papa, que ma bonne ait l'honneur de vous présenter ses respects, ))il écrivait, après avoir compté le nombre des syllabes : « 22 sillabes [sic) et encore 22 semaines jusqu'au 30 mai. » C'était donc le 30 mai 1779 qu'on devait lui rendre sa liberté. Il attendit, de calcul en calcul, jusqu'en 1790.

Cependant, le temps marchait. La réunion des États Généraux portait à l'ancien régime le premier coup, réveillait tous les enthousiasmes, déchaînait toutes les rancunes. Autour de la Bastille, menacée par cinq siècles de haine, l'émeute, avant de livrer son formidable assaut, commençait à gronder. Avertis par les journaux, par les indiscrétions des porte-clefs, les prisonniers étaient au courant de ce qui se préparait. L'attente d'une liberté qu'ils savaient certaine et prochaine les rendait désormais incapables de se résigner à leurs dernières heures de détention. Ils frémissaient d'impatience et bravaient leurs geôliers. Ce mouvement de révolte alla si loin, prit de telles pro-

(i) Du 20 décembre 1779.

Le Carquois épuisé.

Beaudouin.)

portions quo M. de f^auiiay crut (i(3voir interdire aux prisonniers les promenades sur les plat(îsformes d'où ils essayaient, par leurs cris, par hîurn gestes, d'ameuter le peuple. Aucun des détenus^ d'ailleurs peu nombreux en 1 789, ne fut, plus que le marquis de Sade, irrité par cette mesure (1). Elle venait à peine d'être prise, lorsqu^il réussit, un jour, à s'échapper de sa chambre et essaya, mais en vain, d'écarter les sentinelles qui gardaient l'entrée des tours. On ne put le ramener d'où il était parti « qu'en lui montrant le bout d'un fusil d'un peu près (2) ».

Quelques jours plus tard, le 2 juillet, exaspéré du refus que persistait à lui opposer le gouverneur,, il eut l'idée de se servir en guise de porte-voix d'un long tuyau en fer blanc, terminé à une de ses extrémités par un entonnoir et qu'on lui avait donné pour vider ses eaux dans le fossé (3). A Taide de cet ustensile qui lui permettait de se faire entendre do plus loin, il cria à plusieurs reprises par la fenêtre de sa chambre, qui s'ouvrait sur la rue Saint-Antoine, « qu'on égorgeait les prisonniers de la Bastille et qu'il fallait venir les

(i) Il avait obtenu, en 178S, l'autorisation de se promener tous les jours une heure le matin sur les plates-formes et une heure le soir dans les cours.

(2) Répertoire de M. de Losme.

(3) Ce détail est donné par Manuel dans la Bastille dévoilée.

délivrer (1) ». Un rassemblement se forma bientôt, attiré par ces furieux appels, et M. de Launay, qui n'ignorait pas à quel point étaient excités les esprits, éprouva des craintes assez sérieuses. Il dépêcha sans retard un courrier à M. de Villedeuil, pour lui rendre compte de ce qui venait de se passer et prendre ses instructions (2).

Dans la nuit du 3 au k juillet^ à une heure, l'inspecteur de police Quidor conduisit le prisonnier récalcitrant de la Bastille à Charenton, et le commissaire Chénon mit les scellés sur sa chambre.

La levée des scellés qui se fit, une quinzaine de jours plus tard, donna lieu à un curieux échange de lettres entre le marquis de Sade, sa femme et le commissaire Chénon.

En même temps que le pouvoir nécessaire, Mme de Sade adressait au commissaire (3) cette lettre de son mari qui est datée du 9 juillet :

(( J'ai l'honneur de vous envoyer, Monsieur, par

(i) Répertoire de M. de Losme.

(2) « Le miaistère de ce temps-là. qu'on n'accusera pas d'avoir été sévère et cruel, répondit au message de M. de Launay qu'il le laissait libre de faire ce qu'il jugerait à propos, et qu'il pouvait même, si les circonstances l'exigeaient, disposer de la vie du prisonnier. Il l'envoya dans une prison moins étroite. '- Note de la Biographie Michaud. — Il y a là une erreur. Ce fut un ordre royal daté du 3 juillet qui envoya le marquis de Sade à Charenton.

(3) « Voilà, monsieur, le pouvoir que vous avez demandés. vue les sirconstances je vous otorise par ce billet à faire

]a: maijouis di: s\i>i: \ i \ i;\-iiiii. 211

Mme do Sadi^ lo pouvoir ([ikî vous dcMnan(l(.*z pour l'ouvortuie du scolli' de ma cliaml)i'(; (h; la Hastille. Je me suis conformé mot à mot à votre modèle, vous observant seulement que le mot description (pie vous employez me paraît déplacé, h; scellé n'ayant point été mis sur chaque caisse, meuble ou effets particuliers, mais seulement sur la chambre ; la description ou nomenclature particulière de chacun de ces effets devient parfaitement inutile et d'autant plus que Mme de Sade, chargée seule par moi de la vérification recette desdits

pour le mieux et redemander ccst eHait et quelle ne soit point exposé o pillage et a la vue de tout le monde.

J'ai riionneur d'être, monsieur

Votre très humble et très obéissante servante,

^lONTREUIL DE SaDE.

Je part pour la campagne juscace qu'il y est une décision qui ramène la tranquilité... » Arch. Nal. 0^596.

Ce billet, non daté — et auquel nous avons conservé son orthographe— doit être du i4 ou du i5 juillet. Lorsque Chénon le reçut, l'émeute avait envahi la Bastille. « Le pillage des papiers continua pendant deux jours (le i4 et le i5). Lorsque, le jeudi 16, mes collègues et moi (c'est Dusaulx, commissaire de la Bastille, qui parle) nous descendîmes dans l'espèce de cachot où étaient les archives, nous trouvâmes sur des tablettes les cartons très bien rangés ; mais ils étaient déjà vides. On en avait tiré les pièces les plus importantes : le reste était répandu sur le plancher, dispersé dans la cour et jusque dans les fossés. Cependant les curieux y trouvaient encore de quoi glaner. » Dusaulx, De l'insurrection parisienne et de la prise de la Bastille. Paris, 1790, p. 99.

effets, doit en brûler quelqu'un, qu'il est, d'après cela, superflu de décrire — il ne s'agit pas d'un inventaire, il n'est question que d'une remise.

<( Au reste, vous êtes bon et sage, Monsieur, et je suis bien sûr que vous vous conduirez sur cet objet avec toute la prudence qu'exige votre place, et les recommandations particulières faites par ceux pour lesquels vous allez opérer.

(( Je joins à cette lettre, Monsieur, un écrit important de ma part, qui trouvera sa place en temps et lieu et que je vous prie de conserver, attendu qu'il viendra une époque où je le réclamerai dans vos mains, et où je relsiierai juridiquement l'instant où il fut consigné.

(( J'ai l'honneur d'être très sincèrement. Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

(( LE COMTE DE SaDE. »

Ce 9 juillet 178 (9).

(( Je vous donne également avis, Monsieur, et porte plainte envers vous qu'un des alguasils envoyés pour l'exécution de la violence qui venait de m^être faite à la Bastille quand vous parûtes dans la nuit du 3 au 4 juillet 1789 m'a volé deux louis dans ma poche ; vous voudrez bien les faire rendre à Mme de Sade et assurer

LE MARQUIS DK SADi: A LA BASTILLE 2i:i

ledit exempt (jif il sera poursuivi })ar moi au criminel aussitôt que je serai lil)re.

(( Dl: Sade (Ij. »

La marquise de Sade dut probablement craindre de déplaire à son mari, ou de se compromettre, ou de faire quelque pénible découverte, en se chargeant de ces papiers, car elle écrivit, le 19 juillet, au commissaire Chénon :

(( J'ai réfléchi, Monsieur, à la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire dans un moment où j'étais trop troublée pour en peser les conséquences. Si vous n'avez pas encore fait usage de ma lettre pour retirer delà Bastille les effets de M. de Sade, sans observer les formalités usitées en pareil cas, je vous prie de disposer les choses de manière que je ne puisse pas être regardée comme responsable des papiers et effets de M. de Sade, ayant des raisons personnelles pour désirer de n'en être pas chargée.

(( J'entends trop peu les affaires pour vous proposer à cet égard un parti que votre prudence vous suggérera mieux qu'à moy, mais il me semble qu'un moyen qui concilierait tout, et qui en même

(i) Arch. Nat.^o^b^Q. — Au dos de cette lettre le marquis a écrit : « Mme de Sade voudra bien faire remettre les papiers ci-joints à M. le commissaire Chénon. »

temps s'accorderait avec le désir de mon mary, serait que vous voulussiez bien en retirant ces elFets sans description, puisqu'il le souhaite, les déposer sous cachet dans un autre dépôt sûr, où il resterait jusqu'à ce qu'il ait déterminé l'usage qu'il en veut faire.

(( Tout ce que je demande encore une fois est de n'en pas demeurer chargée, et c'est pour cela^ INIonsieur, que je vous demande vos bons offices. Je suis, Monsieur, avec autant de considération que de confiance, votre très humble et très obéissante servante.

« MONTREUIL DE SaDE.

« Ce 19 juillet 1789,

à la Communauté des Dames de Sainte- Aure^ rue Neuve-Sainte-Geneviève (1). »

Les vainqueurs de la Bastille avaient été très surpris d'y trouver si peu de détenus (2). Le peuple^ qui aime à se sentir ému, supposait qu'il en restait plusieurs enfermés dans de mystérieux cachots^

(i) Arch. A^a/.,o'596. En tète cette annotation : « 19 juillet 1789. Rep. le 27. »

(2) Ces prisonniers étaient au nombre de sept : La Barte^ Bernard Laroche, Jean La Corrèze et Jean Antoine Pujade, enfermés en 1787, pour avoir fabriqué de fausses lettres de change ; — Claude Tavernier, pour complot contre la vie du roi. Devenu fou, il fut conduit à Charenton ; —le comte de Withe de Maleville, fou également : — le comte de Solange, emprisonné sur la demande de son père pour dissipation.

\a: MAnoiiis i)i: sadi; a i.a has'ulli-: 2ir>

lins [)ar (J(îs chaîiKiS de l\iv^ ('.oiidauiiiùs à d'airrouso.s torlurcs. Le polit iiombr(3 du oos protcuducs victimes riiumiliait ot le déroutait. Il ne voulait pas y croire. NcuC habitants du district de Saint-Louisen-lMsle, à la tête desquels s'était mis un certain M. Lamarre, résolurent de tirer la chose au clair. Ils se déléguèrent eux-mémcîs auprès du comité du district (1) et lui exposèrent leurs soupçons. Certainement, des malheureux restaient emprisonnes à la Bastille dans des oubliettes que seuls connaissaient les geôliers. Avec quelle impatience et quelle angoisse ils devaient attendre qu'on les délivrât ! Il fallait, pour ne pas les exposer à mourir de faim ou de désespoir, se hâter, ne pas perdre un instant. Ainsi parla la délégation des neuf citoyens, conduits par M. Lamarre, et elle se retira, aussi gravement qu'elle était venue, convaincue qu'une fois de plus, elle avait sauvé la patrie.

Le comité euA^oya un de ses membres, escorté de quelques notables du district, pour visiter, très soigneusement, toutes les chambres et tous les cachots. On ne trouva rien.

Pour plus de sûreté, le comité manda les quatre

(i) Les comités de district, qui siégâient jour et nuit, recevraient les plaintes ou les dénonciations des citoyens, faisaient la police du quartier, ouvraient les ordres adressés par le maire ou le commandant général de la garde nationale et veillaient à leur exécution.

porte-clefs delà Bastille, Trécourt, Lossinote (1), Guyon et Fanfart. Ils se présentèrent le 17 juillet à onze heures du matin.

Interrogés séparément, ils donnèrent, après avoir juré de dire toute la vérité, les renseignements les plus précis sur les tours, les chambres, les cachots et les prisonniers qui y avaient été enfermés.

Trécourt déclai*a qu'il y avait un cachot à la Basinière, un à la Comté, un à la Bertaudière, deux à la Liberté, un au Coin, un au Puits ; mais que depuis plus de quinze ans aucun détenu n'y avait été mis.

Lossinote, qu'on interrogea sur les deux tours dont il avait la garde, répondit entre autres choses <( que le dernier prisonnier qui a été dans la tour de la Liberté a été le comte de Sade, transféré depuis environ trois semaines dans la maison des religieux de Charenton; que lors de la translation, il a été apposé des scellés par le commissaire Chénon, sur la porte de la chambre, pour la conservation des différents objets qui y ont été laissés (2) ».

(i) Pierre Lossinote, porte-clefs depuis 1781, était chargé de la tour de la Liberté et de celle de la Chapelle. Il logeait, en 1789, après la prise de la Bastile, rue Saint-Antoine, chez le sieur Postien, marchand papetier.

(2) Arch. Nat.^ C. i34, doss. 5. Ce procès-verbal fut imprimé et envoyé à tous les districts de Paris.

Li: MARQUIS I)K SADi: A LA HASIlIIi; 217

'l'aiidis (|ii\)ii s'occupait ainsi de lui, indirectement, le niar(iuis de Sade faisait ses (l(';l)uls dans cet asile-prison de CJiarcinton où sa ]A'dcit était tout indiquée. Malgré les immenses caves, le vaste jardin et la charmante vue, signalés et admirés par tous les guides de Paris (1), il n'appréciait pas à sa valeur cette nouvelle résidence dont le régime et la discipline étaient cependant bien plus faciles à supporter que ceux de la Bastille. Latude qui y avait vécu quelques années auparavant n'hésite pas à en convenir. Il raconte dans ses Mémoires (2) qu'il y avait à Charenton, vers 1775, plusieurs salles communes dans lesquelles se réunissaient les pensionnaires. Ils jouaient au billard, au trictrac, aux cartes, lisaient des livres ou des journaux. Aucune surveillance, ou une surveillance si bénigne, si tolérante, qu'elle n'existait pour

(i) « Les religieux de le Charité ont un établissement considérable à Charenton-Saint-Maurice : leur maison est destinée aux malades d'esprit qui ont besoin d'être renfermés. Ils ont aussi une maison de force. Toute leur maison est en très bel air, et jouit d'une charmante vue : leur enclos est immense. On trouve dans la maison de ces Religieux un morceau de maçonnerie fort hardi ; ce sont quatre nefs de caves bâties à cent pieds au-dessous du sol du jardin. Autant de lanternes en forme de puits les éclairent, et en rendent la disposition très saine. Chaque cave a soixante quatre toises de long (120 mètres emiron), quatorze pieds de largeur et douze de hauteur. Elles peuvent contenir quinze cents muids de vin. » Thiéry, Guide des voyageurs à Paris, 1787, p. 527.

(2) Ed. Bertin, p. igS.

ainsi dire pas. Sauf dans quelques cas exceptionnels, les prisonniers jouissaient d'une très grande liberté. Ils pouvaient assister ou ne pas assister à la messe qui se disait à heure fixe dans la chapelle de Tasile. Ils pouvaient faire gras ou faire maigre^ à leur choix, le vendredi et le samedi. Ils n'étaient tenus qu'à obéir à la cloche qui réglait leur vie. A huit heures du matin, h onze heures, à six heures^ à huit heures en hiver et à neuf heures en été, cette cloche leur annonçait le moment des repas — servis dans leurs chambres — et celui du couvre-feu. Ce régime, qui était un peu celui d'une pension de famille, n'avait pas changé depuis 1775.

Le marquis de Sade semblait, au début, assez résigné à son internement dans cette maison de fous, peut-être parce qu'il espérait bien ne pas y séjourner longtemps. « Il avait fait décorer sa prison (c'est-à-dire sa chambre), et y conservait plusieurs habits brodés, galonnés et même des habits de caractère qu'il avait apportés avec lui de Vincennes (1). » Très autoritaire et très vaniteux, il régnait sur un petit groupe d'admirateurs, un peu plus fous que lui, et prenait des attitudes de grand homme méconnu.

(i) DuLAURE, Liste des noms des ci-devant nobles..., p. 9/i. Je n ai trouvé ce détail que dans l'ouvrage de Dulaure. Je le reproduis à cause de sa précision, mais l'authenticité m'en paraît douteuse.

Li-: isiAH(juis i)i: sADi: a la hasiim.i: 2I!>

Mine de Sade continuait à s'occuper, j);ir nccjuit de conscience, de sa mise en iihei'tr, mais elle n'avait plus grande conliance. l*eut-etr(î même ne tenait-elle plus beaucoup à réussir. Elle commençait à connaître enlinson mari. Elle y avait mis le temps. Elle écrivait, le 16 août 1789, au commissaire Chénon (1) :

v< Vous voudrai bien, jMonsieur, marquer dans votre réponce que vous este instruit que Ton fait des démarche pour le tirer de Tendrait des fol où il ce trouve, comme de vrai je vai voir le ministre pour voir à ce qu'il soit mieux.

« Vous voudrai bien^ Monsieur, observer dans lettre les terme pour qu'il ne croye pas que ce soit pour avouer sa liberté, ou plus to qu'il nentir pas cette conséquence, parce qu'il partirait delà pour dir que l'on le trompe. Le but est le bien-estre et sa sûreté. Ceci est pour vous seul, Monsieur, c'est une marque de confiance que je dois à votre probité et à la réputation que vous méritée à si juste titre. Je suis très parfaitement, Monsieur,

(( Votre très humble et très obéissante servante.

« MONTREUIL DE SaDE (2). »

(i) Je suppose que c'est à lui que cette lettre est adressée mais elle ne porte pas de suscription.

(2) Arch. Nat., o^ 596.

Un mois plus tard, le 16 septembre, (( en exécution des ordonnances, arrêts et règlements, » Louis le Peletier de Rosambo, président au Parlement, le conseiller Dupuis de Marcé, Le Breton, avocat et commis au greffe criminel du Parlement, et Pierre Delaurencet, un des substituts du procureur général du roi, vinrent visiter la maison de Charenton. Ils se firent présenter par le prieur et le procureur les registres et les documents relatifs à chaque prisonnier. Un procès-verbal contient une nomenclature de tous ces prisonniers (150 environ). Voici l'article qui concerne de Sade :

« M. Louis-Alphonse-Donatien, comte de Salde (szc), âgé de quarante-huit ans, entré le !i juillet dernier par ordre du roi de la veille, contresigné de même. Sorti ledit jour de la Bastille, pour inconduite. Sa famille paie la pension (1). »

Cette visite à Charenton et celles qui furent faites, vers la même époque, dans la plupart des prisons, avaient surtout pour but de se rendre compte des arrestations arbitraires que l'opinion publique reprochait, en les exagérant beaucoup, à Tancien régime. Le 13 mars 1790, après une discussion très mouvementée, dans laquelle d'Epremesnil prononça un discours qui excita une vive émotion,

(i) Arch. Nal., X*Bi335.

LK MAnQuis i)i: SAi)i<: A r.A nAsrn.r.i: 221

rAssembléo constituante a(loj)ta un projet de décret sur les lettres de cachet, présenté par M. de Castellane (1), et dont le principal article était ainsi formulé :

« Dans l'espace de six semaines, après la publication du présent décret, toutes les personnes détenues dans les châteaux, maisons religieuses, maisons de force, maisons de policé, ou autres prisons quelconques par lettres de cachet ou par ordre des agents du pouvoir exécutif, à moins qu'elles ne soient légalement condamnées, décrétées de prise de corps, ou qu'il n'y ait eu contre elles une plainte en justice à l'occasion d'un crime emportant peine afflictive, ou renfermées pour cause de folie, seront mises en liberté. »

Le marquis de Sade eut connaissance, le 17 mars, de ce décret qui allait lui ouvrir les portes de sa prison, et le lendemain ses fils, qu'il n'avait pas vus depuis 1773, vinrent lui apprendre, à Charenton, que sa mise en liberté était prochaine. Ils n'avaient pas annoncé cette visite à leur mère,

(i) Député de la noblesse du baillagede Ghàteau-Neuf aux États Généraux. Le 12 octobre 1789,11 se plaignit qu'il existât encore des prisons d'État : « Des citoyens, dit-il, gémissent sous le despotisme ministériel, quoique le despotisme n'existe plus. » Le 2 janvier 1790 il fit décréter que tous les agents de détention arbitraires seraient tenus de donner l'état de leurs prisonniers.

mais la présidente de Montreuil les avait encouragés à la faire, tout en se montrant très sceptique sur les résultats qu'aurait pour son gendre la mesure dont il était sur le point de bénéficier : « Je souhaite, avait- elle dit, qu'il soit heureux, mais je doute qu'il sache l'être. »

Quelque triste opinion qu'on aie de l'âme du marquis, on peut, je crois, supposer qu'il revit ses fils avec émotion. 11 les invita à diner et, pendant deux heures, se promena avec eux dans le jardin de Charentt)n (1). Us revinrent le 23 mars et lui apportèrent le décret de l'Assemblée constituante. Six jours après, le 23 mars, il était libre.

Une de ses premières visites fut pour le couvent de Saint- Aure. Sa femme refusa de le recevoir. Elle était guérie et pour toujours de toute affection pour le misérable qui l'avait si longtemps méconnue et torturée. Elle ne demandait qu'à vivre loin de lui et à l'oublier. Le mépris avait tué Tamour. Cette âme enfin apaisée, délivrée de ses illusions et de ses faiblesses, se réfugiait en Dieu.

Une sentence du Châtelet, le 9 juin 1790^ prononça, entre les deux époux, la séparation « de corps et d'habitation ». Chacun désormais suivit Savoie. Le marquis prit pour maîtresse la présidente de Fleurieu. Mme de Sade, religieuse laïque,

(i) Biographie Michaad.

Li: MARQUIS DK SADi: A I.A HASTILU: 223

s'adonna de plus on plus aux prali([U(\s (I(î [)i(Ho. Elle expia pour son mari, qui avait tant à c;xpier. Elle vécut ses dernières années dans son château d'Echaulfour, et c'est là que la mort la [)rit, hî 7 juillet 1810.

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