‹ Le Marquis de SadeChapitre 11 sur 26 · DE LA VERTU · texte numérisé non relu

DE LA VERTU

Comme moyen d'améliorer le caractère et d'épurer le sens moral, l'emprisonnement, il faut en convenir, laisse beaucoup à désirer. Pendant les heures de captivité, c'est-à-dire de recueillement et de méditation, que leur imposent les juges, les condamnés ne passent pas le temps, comme on pourrait le croire, à déplorer leurs crimes et à s'en repentir. Pleins d'indulgence pour eux-mêmes, ils accusent la société, et ils ont quelquefois raison. La loi qui les a frappés, ils n'hésitent jamais à la trouver inique. Ils attribuent à une misère imméritée — quêtant d'autres supportent vaillamment, sans se plaindre — au droit qu'a tout homme de

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vivre, même aux dépens d'autrui, ou encore aux exigences aussi naturelles qu'invincibles de la passion, et à Tabsence de préjugés, ce qui fut uniquement provoqué par la grossièreté de leurs instincts.

Sans cesse occupés à se défendre, à s'excuser, à s'admirer, les plus incontestables coquins ne tardent pas à se poser en victimes. Ils jugent ceux qui les ont jugés. Entre leurs vices et les vertus des honnêtes gens, ils établissent des rapprochements où se complaît leur orgueil. Ainsi, presque inévitablement, l'homme que la société a rejeté de son sein et qui porte avec une rage sourde le poids de la réprobation publique, devient le révolté^ le complice dévoué, ardent, fanatique, de ceux qui, pour d'obscurs desseins, agitent la foule, rirréconciliable adversaire du soldat, du magistrat, du prêtre, de tout ce qui représente la Discipline, la Loi, la Règle et le Devoir.

Cet état d'âme était exactement celui du marquis de Sade quand le couvent pénitentiaire de Charenton, en 1790, lui ouvrit ses portes. De ces prisons, d'ailleurs si douces et on pourrait presque dire si confortables, où était entré un aristocrate, un libertin sortait, aigri, exaspéré, plein de haine et de fiel, un révolutionnaire, un anarchiste.

Ses nouvelles théories — que nous exposerons

d'après le roman a philosophique » Aline el Valcour^ qu'il écrivit à la Bastille et remania sans doute plus tard (1) — il les met au service de ses rancunes.

L'ancien régime l'avait frappé — nous savons avec quelle indulgence — il se déclara l'ennemi de l'ancien régime, à qui sa famille et lui devaient tant d'abusives faveurs. Il salua de ses vœux l'aurore de la Révolution, comme il en salua, pendant la Terreur, avec moins de conviction, je suppose, le sanglant crépuscule.

(( 0 France ! s'écriait-il dans cette première période où l'enthousiasme coulait à pleins bords, tu t'éclaireras un jour, je l'espère : l'énergie de tes citoyens brisera bientôt le sceptre du despotisme et de la tyrannie, en foulant à tes pieds les scélérats qui servent l'un et l'autre ; tu sentiras qu'un peuple libre par la nature et le génie ne doit être gouverné que par lui-même (2). »

Un bâtard littéraire de Rousseau, l'ennuyeux Rajmal, àoniV Histoire philosophique el politique des deux Indes avait eu un si retentissant succès, était à cette époque son maître préféré : « 0 Raynal, disait-il, ton siècle et ta patrie ne te méritaient pas )) (3). Cet excès d'admiration pour un

(i) La première édition parut en 1798.

(2) Aline et Valcoar, éd. de i883, t. II, p. 33.

(3) Aline el Valcour, t. II, p. 54.

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