‹ Le Marquis de SadeChapitre 12 sur 26 · LE CITOYEN SADI!. L KCIUVAIN · texte numérisé non relu

LE CITOYEN SADI!. L KCIUVAIN

écrivain aussi déclamatoire et aussi insipide suffit à juger un lionime.

Parce que Louis XV et Louis XVI, monarques assez débonnaires, avaient signé contre lui des lettres de cachet qui n'avaient que trop leur raison d'être, le marquis de Sade, devenu républicain, attaquait tous les rois, môme les meilleurs. Il se montraitparticulièrement sévère pour saint Louis, (( ce roi cruel et imbécile... un fou, un fanatique, qui, non content de faire des lois absurdes et intolérables, abandonna le soin de diriger ses Etats, pour aller conquérir sur les Turcs, au prix du sang de ses sujets, un tombeau qu'il faudrait se presser de faire abattre s'il était malheureusement dans notre pays (1) ».

Comme on en peut juger par cet extrait, Tantimonarchiste se complétait par le libre-penseur. Hostile au Christianisme, ou plutôt à toute religion, parce qu'il avait souffert de l'obstacle qu'opposent la plupart des religions au déchaînement des sens, il affectait de faire des prêtres les auxiliaires des rois. C'est une théorie qui lui semblait commode, puisqu'elle s'accordait avec ses vices, et dans aucun passage de son roman philosophique il ne Ta aussi clairement exprimée que dans celuici, qui paraît inspiré par V Essai sur les Mœurs :

(i) Aline et Valcour, t. II, p. 269.

« Les rigueurs théocratiques étayent toujours Faristocratie ; la religion n'est que le moyen de la tyrannie ; elle la soutient, elle lui prête des forces. Le premier devoir d'un gouvernement libre ou qui recouvre sa liberté doit être incontestablement le brisement de tous les freins religieux. Bannir les rois, sans détruire le culte religieux, c'est ne couper qu'une des têtes de l'hydre ; la retraite du despotisme est le parvis des temples ; persécuté dans un État, c'est là qu'il se réfugie, et c'est de là qu'il reparaît pour enchaîner les hommes quand on a été assez maladroit pour ne pas l'y poursuivre en détruisant et son perfide asile et les scélérats qui le lui donnent(l). »

Naturellement le catholicisme était Tobjet da ses attaques les plus véhémentes. Dans une note de son livre, il en demandait, au nom delà liberté, l'entière suppression, que les sectateurs de la Raison allaient bientôt entreprendre : « Français, pénétrez-vous de cette idée. Sentez donc que votre culte catholique, plein de ridicules et d'absurdités, que C9 culte atroce dont vos ennemis profitent avec tant d'art contre vous, ne peut être celui d'un peuple libre ; non jamais les adorateurs d'un esclave crucifié n'atteindront aux vertus de Brutus (2). » L'éloge des vertus de Brutus ne manque pas de sa-

(i) Aline eî Valcour^ t. II, p. 125.

(2) Aline et Valcour^ t. II, p. 271.

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veurnid'imprévusousla{)lume dumarquis de; Sade.

Cet ennemi des prêtres et des rois était, on le pense bien, tout imprègne d'idées liumanitaires. Sur bien des points, il a devancé son temps et se rapproche du nôtre. Les bons juges, ceux (jui remplaceront les arrêts par des homélies civiques, il les réclame, il les prévoit, et il flétrit les autres, ceux qui le condamnèrent, ceux à qui le crime n'inspirait pas une indulgente sympathie : « C'est une affreuse habitude, dit-il, où sont les juges de ne jamais regarder qu'un coupable dans Taccusé, qui leur fait commettre de si sanglantes méprises : tint de causes pourtant peuvent avoir attiré des ennemis à un homme; la médisance, la calomnie sont si fort en usage qu'il paraîtrait que, dans toute âme honnête, le premier mouvement devrait toujours être à la décharge de l'accusé ; mais où y a-t-il aujourd'hui des juges de cette vertu (1). » Combien ces réflexions, excellentes par ellesmêmes, prendraient plus de force si un autre que le marquis de Sade les exprimait !

Cet ancien officier, qui avait montré pendant ses campagnes beaucoup de courage, était devenu, par amour de Thumanité, passionnément antimilitariste. Il disait à ces Français trop belliqueux qu'il avait pris à tâche de réformer :

(i) Aline et Valcour, t. II, p. 3^9.

« Renoncez à Tesprit de conquêtes et, n'ayant jamais d'ennemis, ne devant vous occuper qu'à garantir vos limites, vous n'aurez pas besoin de soudoyer une si grande quantité d'iiommes en tout temps; vous rendrez en les réformant cent mille bras à la charrue... Vous n'enlèverez plus au père de famille des enfants qui lui sont nécessaires, vous n^introduirez pas l'esprit de licence et de débauche parmi Télite de vos concitoyens (par la vie de garnison), et tout cela pour le luxe imbécile d'avoir toujours une armée formidable (1). »

Ces théories humanitaires, fortement teintées de matérialisme, et qui lui permettaient de trouver le militarisme moins naturel et moins excusable que l'anthropophagie (2), devaient l'entraîner vers les idées nouvelles. Dès sa sortie de prison, il afficha son amour pour le peuple, pour ce peuple qui, en 1790, pillait et brûlait son château de la Coste (3). Révolutionnaire, il le fut, par tempéra-

(i) Aline et Valcour, t. II, p. 3o5.

(2) « Tout est affaire de goût et d'organisation ». Aline et Valcour^ t. II, p. 58. « L'anthropophagie n'est certainement pas un crime; elle peut en occasionner sans doute, mais elle est indilîérente par elle-même ». M., t. II, p. 72.

(3) (( Dans le sac du château, on découvrit, dit-on — mais n'est-ce pas un racontar ? — des instruments de torture qui servaient à ses débauches. En tout cas on n'épargna même pas la célèbre salle des Clystères dans laquelle un peintre de talent avait couvert les murailles des peintures les plus bouffonnes. C'étaient des seringues de toute grosseur, à

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ment et par représailles, dans ses écrits comme dans ses actions.

Sa femme s'était pour toujours séparée de lui. Ses fils avaient émigré. Sa fille vivait enfermée et cachée dans le couvent de Sainte-Aure. A peu près privé de ressources, il n'avait d'autre appui — un a})pui qui allait bientôt lui échapper — que Tamitié du comte de Clermont-Tonnerre,avec qui il s'était intimement lié. Il se voyait par suite dans l'obligation, à cinquante ans, de vivre de sa plume. Heureusement pour lui, il avait eu le temps, à Vincennes et à la Bastille, d'écrire beaucoup, et ses manuscrits ou du moins ses romans étaient de ceux qui peuvent plaire à un nombreux public et dont le placement ne rencontre pas trop de difficultés.

Sa vanité littéraire, dont celle de quelques écrivains de notre temps, d'ailleurs médiocres, donne seule ridée, devait l'aider beaucoup. 11 se prenait pour un penseur très original et pour un très remarquable écrivain. A la plus insignifiante de ses phrases, à la plus médiocre de ses inventions, il attachait une extrême importance (I). Cet érotomane était aussi un graphomane.

figures humaines, poursuivant dans une espèce de ronde de sabbat, une foule de... dos, à qui elle rendaient les armes. » Cabanes, Cabinet secret de VHisloire^ III, 343.

(i) En voici un exemple. La trente-cinquième lettre de son roman, Aline et Valcour, a pour titre particulier, Histoire de Sainville et de Léonore. Une astérique, à côté du titre, ren-

Il se tourna d'abord vers le théâtre, qui, alors comme aujourd'hui, rapportait en général beaucoup plus que le livre.

Le bibliophile Jacob, souvent très aventureux dans ses suppositions, croit qu'il composa quelques-unes de ces pièces obscènes qui parurent de 1789 à 1793 contre Marie-Antoinette, la princesse de Lamballe, Mme de Polignac, etc., et qui furent jouées sur des scènes clandestines (1). C'est possible, mais nous n'en avons trouvé aucune preuve. Permettons au divin marquis de bénéficier du doute. Ses fautes trop réelles sont assez nombreuses pour qu'on ne lui en attribue pas d'imaginaires.

Il débuta publiquement, comme auteur dramatique, en 1791. Cette année-là, il eut une pièce refusée au Théâtre-Français — Jeanne Laisné oit le Siège de Beauvais (2) — et une pièce jouée au Théâtre-Molière — Oxtiern ou les Effets du Libertinage, La compensation lui parut-elle suffisante ? Je n'oserai pas Taffirmer.

Un personnage très curieux, et qui mériterait une étude spéciale, Boursault-Malherbe, directeur

voie à cette note : « Le lecteur qui prendrait ceci pour un de ces épisodes placés sans motif et qu'on peut lire ou passer à volonté, commettrait une faute bien lourde. »

(i) V. Catalogue Soleinne, i844, t. III, p. 190.

(2) Cette pièce fut refusée, nous lavons vu, parce que l'auteur y fait l'éloge de Louis XI.

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du Thoâtro de Marseille on 1780, lit construire en 1790, rue Saint-Martin, vis.-à-vis la cour du Maure et dans une ancienne maison où avait logé Gabrielle d'Estrées (1), le Théâlre-Molière^ ({ui ouvrit le 8 juin 1791 et ferma un an après « lors de Tévénement du 10 août », (*i) mais pour reprendre quelques mois plus tard, sans grand succès, le cours de ses représentations civiques (3). Ce fut une des scènes les plus révolutionnaires de Paris, et ce fut aussi une de celles où se succédèrent le plus de faillites et qui changèrent le plus souvent de directeurs et de titres sans désarmer le destin (4).

Oxliern ou les Effets du Libertinage^ drame

(i) Cette maison appartenait, dans les dernières années du dix-huitième siècle, à la Compagnie des Indes occidenlalesqui y recevait les engagements des émigrants

(2) Notice sur la vie publique et privée de J.-F. Boursault- Malherbe et réponse à quelques pamphlets. Paris, 1819, p. 6.

(3) En 1791 : la Ligue des fanatiques et des tyrans^ par Ronsin ; la France régénérée^ par Cliaussard, mus. de Scio ; Louis XIV et le Masque de fer, par Legrand. En 1798 : V Aînée des papesses Jeanne, par de Fauconpret. En 1794 : l'Heureuse Nouvelle ou la Reprise de Toulon, par Fabre d'Olivet, etc.

(4) D'après M. Henry Lecomte, ce théâtre malchanceux s'appela tour à tour : Molière (1791-1793), des Sans-Culottes (1793-1794), de la Rue Martin [l'jçjô], Molière pour la seconde fois (1797), des Amis des Arts et des Elèves de l'Opéra Comique (1798-1800), des Variétés Ncdionales et Etrangères (1802), Molière pour la troisième fois (1802), des Variétés Etrangères (1806-1807) {Histoire des Théâtres de Paris, 1905, p. 4o.) — 11 fut fermé par le décret de 1807. Il avait été occupé, pendant quelques mois, en 1799, par le Théâtre des Troubadours.

en trois actes et en prose, fut joué au Théâtre- Molière dans les premiers jours de novembre 1791. La pièce eut du succès. Le marquis de Sade était plein de son sujet et il racontait un peu son histoire. Il avait mis en action une des douze nouvelles historiques des Crimes de V Amour ^ composées pendant son séjour à la Bastille et qu'il ne devait publier qu'en 1800. Le Moniteur du 6 novembre 1791 constata qu'il y avait dans ce drame très noir « de Tintérêt et de Ténergie », mais que le principal personnage était d'une atrocité révoltante. Le principal personnage, Oxtiern, l'auteur, pour donner quelque satisfaction au public, le traitait de scélérat et même de monstre^ mais c'était vers lui qu'allaient d'instinct toutes ses sympathies. Il se reconnaissait dans ce scélérat et ce monstre. Les théories qu'il plaçait dans sa bouche étaient ses propres théories, d'une immoralité pédantesque et déclamatoire, ses éternels panégyriques du crime considéré comme la marque d'un esprit supérieur. Ce n'était pas Oxtiern, mais le père de Justine, l'homme de la petite maison d'Arcueil, qui accablait de son hautain mépris de philosophe les pauvres hères, les coquins médiocres, capables de scrupules et asservis à de misérables préjugés : « Ces imbéciles-là, disait-il dédaigneusement, n'ont point de principes : tout ce qui sort de la

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règle ordinaire du vice et d(i la friponnerie les étonne, le remords les effraie. »

La phraséologie empliati([ue et le ton prêcheur de ce drame contribuèrent beaucoup à son succès, qui se prolongea pendant toute la période révolutionnaire. Oxliern n'était pas encore oublié, huit ans après sa première représentation. Il parut, le 13 décembre 1799, sur le Théâtre de Versailles, avec ce sous-titre un peu modifié : les Malheurs du Libertinage^ et il y fit assez bonne figure.

Comme beaucoup d'auteurs dramatiques, ou plutôt comme tous les auteurs dramatiques, le marquis de Sade avait eu plusieurs pièces reçues, que les directeurs ensevelirent dans leurs cartons funéraires et que le public, qui les aurait peutêtre applaudies, peut-être sifflées, ne connut pas. Le Théâtre-Français accueillit très favorablement, en 1790, le Misanthrope par amour ou Sophie et Desfrancs (1) et donna ses entrées à Fauteur pendant cinq ans — mais il ne donna pas, malgré les engagements qu'il avait pris, ses entrées à la pièce. Si V Homme dangereux ou le Suborneur ["i)^ reçu au Théâtre-Favart en 1791, fut joué en 1792,

(i) Comédie en cinq actes et en vers.

(2) Comédie en un acte et en vers de dix syllabes. Cette pièce déplut tellement au public qu'il refusa de l'entendre jusqu'à la fin. De même que la précédente elle n'a jamais été imprimée.

r Ecole du Jaloux ou le Boudoir^ reçue également ou Théâtre-Favart en 1791, resta à l'état de manuscrit inutilisé. Déjà à cette époque les directeurs promettaient beaucoup et tenaient peu.

Ces déboires dramatiques n'affectèrent que médiocrement le marquis de Sade. Il comptait sur ses romans pour le consoler de la triste destinée de ses pièces, dont une seule, comme on vient de le voir, avait réussi. Depuis sa mise en liberté, il s'occupait d'achever, de revoir, de rendre plus révolutionnaire, en la farcissant de lieux communs démocratiques, de diatribes contre les rois et les prêtres, cette Justine dont on a tant parlé sans la connaître et sur laquelle couraient tant d'absurdes légendes.

On a dit que l'auteur l'imprima lui-même dans une cave. On a dit que Robespierre, Couthon et Saint-Just la lisaient assiduement pour y chercher des leçons de cruauté. On a dit que Napoléon faisait passer en conseil de guerre et impitoyablement fusiller les officiers ou soldats qui étaient convaincus d'aA^oir en leur possession ce terrible livre (1). Tout cela est faux et absurde.

Un écrivain très oublié, Charles Villers (2), a

(i) Voir un curieux article de M. Alcide Bonneau sur Jus- Une dans la Curiosité littéraire et bibliographique^ Paris ^ Liseux, i88o, i"^^ série.

(2) Charles Villers, né en 1767, officier d'artillerie, ancien aide-de-camp du marquis de Puységur (le disciple de Mes-

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raconté eu 1797, clans uikî lettre Ibrt intéressante publiée parle Speclalcnr du 7Vorrf(l), qu'il voulut lire entièrement ce volumineux roman et ([U(i jamais soldat condamné à passer sous les bacruettes ne fut plus heureux de voir se terminer l'exécution que lui d'arriver à la dernière page. J'ai éprouvé à peu près la même impression. Rien n'est aussi répugnant et en même temps rien n'est aussi ennuyeux que cette littérature où l'érotisme, et un érotisme de maniaque (2), disserte perpétuellement, dogmatise sans trêve, où le vice, pédantesque et poncif, monte en chaire, fait la classe, où Pamour n'est qu'un ignoble cuistre détraqué et intarissable. Je n'irai pas jusqu'à prétendre

mer), passa une grande partie de sa vie en Allemagne, où il mourut (à Heidelberg) le 26 février i8i5. Ses ennemis disaient que l'étude de la langue allemande lui avait désappris le français. On a réimprimé en 1877 sa Lettre sur te roman intitiité « Justine ou tes MatJieurs de ta Vertu ».

(1) Ce journal parut à Hambourg de janvier 1797 à décembre 1802. Réimprimé numéro par numéro en France jusqu'au 18 fructidor, il y fat interdit à partir de cette époque. Ses principaux collaborateurs étaient Baudus, Villers, Rivarol, de Pradt, Delille, Joseph de Maistre.

(2) « Ces récits de l'érotisme le plus noir, pleins de flagellations, d'orgies, de sang et de vin, de cadavres poignardés et violés, d'enfants mutilés, ces abominables romans ayant leur morale particulière, leur philosophie et leur doctrine propres, ces manuels compliqués de la débauche et de la cruauté, auprès desquels des petits livres polissons du dixhuitième siècle sont innocents... » Anatole France, notice placée en tête de Dorci ou ta Bizarrerie du sort^ conte inédit par le marquis de Sade. Paris, 1881, p. 16.

qu'on devrait introduire dans les écoles les livres de ce genre, mais j'estime que la peinture des passions coupables y dégage une telle horreur et un si formidable ennui qu'ils pourraient, au moins par ce côté-là, ramener bien des âmes à la vertu. D'ailleurs, à en croire le marquis de Sade, c'est le but qu'il se proposait (1).

Deux éditions de Justine ou les Malheurs de la Vertu, Tune in-8% l'autre in-12, et formant également deux volumes, parurent presque en même temps, en 1791, « en Hollande, chez les Libraires associés », c'est-à-dire, croyons-nous, à Paris, chez le libraire qui fut le principal éditeur du marquis de Sade, Girouard (2).

L'éditionin-8^ est généralement considéré comme la première. C'est celle à laquelle il convient de se

(i) « J'ignore l'art de peindre sans couleur; quand la vue est sous mon pinceau, je l'esquisse avec toutes ses teintes, tant mieux si elles révoltent; les offrir sous de jolis dessins est le moyen de les faire aimer, et ce projet est loin de ma tête. » Aline et Valcour, t. I, p. i63.

(2) Ce Girouard était un zélé royaliste qui fut arrêté pour avoir imprimé, au moment du procès de Louis XVI, plusieurs pamphlets en sa faveur. « Sa sœur, religieuse, se rendit à l'audience le jour où il devait être jugé, et ayant entendu prononcer sa condamnation à mort, elle se leva avec courage pour accuser les juges et demanda le même sort. On voulait la forcer à se retirer, et elle éleva la voix encore plus fortement en criant : Vive le roi. Fouquier la fit alors mettre en jugement et aussitôt elle fut condamnée et exécutée avec son frère, ainsi que Mme Fruscher, amie de Durosoy ». Biographe moderne. Leipzig, 1807.

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reporter pour avoii* le texte original, souvent modifié depuis, et pas toujours par Fauteur fl).

Le nom du marquis de Sade n'est pas indiqué sur la page de titre, qui porte, avec un pseudoécusson d'éditeur dans lequel on Vd Eternité^ cette éjûgraphe sentencieuse :

« 0 mon ami, la prospérité du Crime est comme la foudre, dont les feux trompeurs n'embelissent [sic] un moment Tatmosphère que pour précipiter dans les abîmes de la mort les malheureux qu'ils ont éblouis. »

Un frontispice, finement dessiné (par Chéry) représente une jeune femme éplorée entre un jeune homme à moitié nu et une vieille matrone d'aspect assez désagréable. Dans le fond on aperçoit des arbres tordus par le vent et un ciel orageux.

Cette jeune femme, d'après « l'explication de la gravure » donnée par de Sade, c'est la Vertu — une Vertu qui paraît bien ennuyée — entre la Luxure et l'Irréligion. Elle lève les yeux vers Dieu, comme pour le prendre à témoin de ses infortunes, et elle prononce sans doute les vers

(i) Le marquis de Sade se défendit toujours d'avoir écrit Justine. Ce qui est hors de doute c'est qu'il parut de ce roman des éditions clandestines dans lesquelles le texte, sans Taveu de l'auteur, subit des remaniements.

inscrits nu-dossous de ce groupe emblématique :

« Qui sait, lorsque le Ciel nous frappe de ses coups,

Si le plus grand malheur n'est pas un bien pour nous (1). »

La note explicative du frontispice est précédée d'un avis de Védileur (2) et de cette préface, qui n'existe que dans les premières éditions :

(i) Ces vers sont tirés de VOEcUpe chez Admèîe de Duels. Cette tragédie avait été représentée au Théâtre-Français, le 4 décembre 1778.

(2) « Nos aïeux, pour intéresser, faisaient jadis usage de magiciens, de mauvais génies, de tous personnages fabuleux, auxquels ils se croyaient permis, d'après cela, de prêter tous les vices dont ils avaient besoin pour le ressort de leurs romans. Mais puisque, malheureusement pour Thumanité, il existe une classe d'homme chez laquelle le dangereux penchant au libertinage détermine des forfaits aussi effrayants que ceux dont les anciens auteurs noircissaient fabuleusement leurs Ogres et leurs Géants, pourquoi ne pas préférer la Nature à la Fable? Et pourquoi se refuser les plus beaux effets dramatiques dans la crainte de n'oser souiller cette carrière? Redoutera-t-on de dévoiler des crimes qui paraisssent faits pour ne jamais sortir des ténèbres? Hélas! Hélas! qui les ignore de nos jours? Les Bonnes les content aux enfants, les filles de mauvaise vie en embrasent l'imagination de leurs Sectateurs et par une bien plus coupable imprudence, les Magistrats, alléguant un très faux amour de Tordre, osaient en souiller les annales de Thémis. Qui retiendrait donc le Romancier ? Toutes les espèces de vices imaginables, tous les crimes possibles ne sont-ils pas à sa disposition? N'a-t-il pas le droit de les peindre tous pour les faire détester aux hommes ?

« Malheur à ceux que les tableaux de Justine pourraient corrompre! mais qu'on ne nous accuse pas; quelque voie que nous eussions prise, ils n'en seraient pas devenus meilleurs : il est une sorte de gens pour qui la vertu même est un poison. »

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(( A ma bonne Amie,

(( Oui, Constance (1), c'est à toi que j'adresse cet ouvrage. A la fois l'exemple et Tiionneur de ton sexe, réunissant à Tàme la plus sensible Tesprit le plus juste et le mieux éclairé, ce n'est qu'à toi qu'il appartient de connaître la douceur des larmes qu'arrache la vertu malheureuse. Détestant les sophismes du libertinage et de l'irréligion, les combattant sans cesse par tes actions et par tes discours, je ne crains point pour toi ceux qu'a nécessités dans ces mémoires le genre des personnages établis ; le cynisme de certains crayons (adoucis néanmoins autant qu'on Ta pu) ne t'effrayera pas davantage ; c'est le vice qui, gémissant d'être dévoilé, crie au scandale aussitôt qu'on l'attaque. Le procès de Tartuffe fut fait par des bigots ; celui de Justine sera l'ouvrage des libertins ; je les redoute peu : mes motifs dévoilés par toi n'en seront point désavoués ; ton opinion suffit à ma gloire, et je dois, après t'avoirplu, ou plaire universellement, ou me consoler de toutes les censures.

(c Le dessein de ce roman (pas si roman qu'on le croirait) est nouveau sans doute ; l'ascendant de

(i) Quelle est cette Constance ? Probablemer.t la femme avec qui vivait à cette époque le marquis et dont nous parlerons plus loin.

la vertu sur le vice, la récompense du bien, la punition du mal, voilà la marche ordinaire de tous les ouvrages de cette espèce. Ne devrait-on pas en être rebattu ?

« Mais offrir partout le vice triomphant et la v^ertu victime de ses sacrifices ; montrer une infortunée errante de malheurs en malheurs, jouet de la scélératesse, plastron de toutes les débauches, en butte aux goûts les plus barbares et les plus monstrueux, étourdie des sophismes les plus hardis, les plus spécieux; en proie aux séductions les plus adroites, aux subornations les plus irrésistibles ; n'ayant pour opposer à tant de revers, à tant de fléaux, pour repousser tant de corruptions, qu'une âme sensible, un esprit naturel et beaucoup de courage; hasarder en un mot les peintures les plus hardies, les situations les plus extraordinaires, les maximes les plus effrayantes, les coups de pinceaux les plus énergiques, dans la seule vue d'obtenir de tout cela Tune des plus sublimes leçons de morale que l'homme ait encore reçues : c'était, on en conviendra, parvenir au but par une route peu frayée jusqu'à présent.

(c Aurai-je réussi. Constance ?Une larme de tes yeux déterminera-t-elle mon triomphe ? Après avoir lu Justine^ en un mot, diras-tu : « Oh ! com- (( bien ces tableaux du crime me rendent fière « d'aimer la vertu ! Gomme elle est sublime dans

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les larmes ! Gomme les malheurs rembellissenl ! » « 0 Constance! que ces mots t'échappent, et mes travaux sont couronnés. »

Pénétrons maintenant dans ce livre. Il faut bien que je me résigne à en donner une analyse, aussi exacte que possible.

Les deux filles d'un banquier parisien, Justine et Juliette, la première âgée de douze ans, l'autre de dix-huit, se trouvent, à la mort de leur père — elles avaient déjà perdu leur mère — complètement ruinées et livrées à elles-mêmes. Le couvent (de Panthémontj, où elles faisaient leur éducation, s'empresse de les mettre à la porte avec quelques écus et un paquet de vêtements.

L'aînée, Juliette, a vite pris son parti. Elle va chez une « appareilleuse », réussit très bien dans Fhospitalière maison qui Ta abritée et épouse un de ses amants de passage, le comte de Lorsange. Après s'être assurée qu'il l'a inscrite dans son testament, elle l'empoisonne, ruine un certain nombre de hauts personnages et devient la maîtresse d'un des hommes les plus importants du royaume, M. de Corville,avec qui elle se retire dans sa terre de Montargis.

Justine, la cadette, est une charmante personne, comme vous pourrez en juger par le portrait flatteur, tracé avec une légèreté de pinceau

qui ne lui est pas habituelle, par le marquis de Sade :

« Douée d'une tendresse, d^une sensibilité surprenante, au lieu de l'art et de la finesse de sa sœur, elle n'avait qu'une ingénuité, une candeur qui devaient la faire tomber dans des pièges. Cette jeune lîUe à tant de qualités joignait une physionomie douce, absolument différente de celle dont la nature avait embelli Juliette ; autant on voyait d'artifice, de manège, de coquetterie, dans les traits à l'une, autant on admirait de pudeur, de décence et de timidité dans l'autre. Un air de vierge, de grands yeux bleus, pleins d'âme et d'intérêt, une peau éblouissante, une taille souple et flexible, un organe touchant, des dents d'ivoire et les plus beaux cheveux blonds, voilà l'esquisse de cette cadette charmante dont les grâces naïves et les traits délicats sont au-dessus de nos pinceaux. »

, Justine se destine à la vertu, carrière assez ingrate. Elle cherche du travail chez une couturière et n'en trouve pas. Elle entre, fatiguée par une longue route et mourant de faim dans un presbytère. Le curé, irrité de ce qu'elle résiste à se& avances, lâchasse.

Douze ans après, Juliette, devenue Mme de Lorsange, et fixée à Montargis où elle vit en châ-

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telaine, va voir arriver pour se distraire, la diligence qui vient de Lyon et se dirige vers Paris. Une jeune fille en descend. Condamnée à Lyon pour vol, incendie, meurtre dans une auberge, on la conduit à Paris où Tattendent de nouveaux juges. M. de Corville obtient de l'interroger. Sous le nom de Thérèse qu'elle a pris, on ne sait trop pourquoi, la pauvre Justine, réduite à cette triste situation, raconte son histoire, depuis son départ de chez le curé.

Un aubergiste à qui elle ne peut payer sa note, l'envoie chez un certain Dubourg qui la reçoit bien mais lui demande, en retour de l'argent et de Tasile qu'il lui promet, de ne pas se montrer cruelle : <i On est revenu, dit ce philanthrope, de cette manie d'obliger gratuitement les autres ; on a reconnu que les plaisirs de la charité n'étaient que les jouissances de Torgueil, et comme rien n'est aussitôt dissipé, on a voulu des sensations plus réelles. On a vu qu'avec une enfant comme vous, par exemple, il valait infiniment mieux retirer pour prix de ses avances tous les plaisirs que peut offrir la luxure que ceux très froids et très futiles de la soulager gratuitement. »

Justine (nous lui conserverons ce nom pour plus de clarté) ne goûte pas ce raisonnement. Elle part sans vouloir rien entendre. M. du Harpin, prêteur sur gages, la prend comme servante. -Elle

était chez lui depuis deux ans lorsqu'il Tengage à voler, chez un locataire de la maison qu'ils habitent, une montre en or. Elle refuse, malgré ses tirades contre le droit de propriété, et il se venge en la faisant arrêter pour vol d'un diamant de mille écus qu'on découvre dans ses hardes d^autant plus facilement qu'il l'y amis.

Enfermée pour un crime qu'elle n'a pas commis, Justine se lie avec une autre détenue, Mme Dubois, qui lui annonce très tranquillement qu'elle va mettre le feu à la prison et qu'elles pourront ainsi s'échapper. En eflet, l'opération s'exécute. Vingt et une personnes sont brûlées, mais Mme Dubois et son amie redeviennent libres.

Des bandits, anciens associés de cette femme énergique et qu'elle avait avertis de ses projets, les attendaient. Ils les conduisent dans la forêt de Bondy. Là ces quatre gredins, un peu ivres, font à la malheureuse Justine les propositions les plus outrageantes, et la menacent, si elle essaie de résister, de la poignarder et de l'enterrer au pied d'un arbre. 11 y avait là de quoi ébranler la vertu la plus solide. La jeune fille se préparait déjà à sacrifier avec désespoir mais avec résolution son honneur à sa vie, lorsque, heureusement, une alerte se produit, une alerte qu'on peut qualifier de providentielle. Les bandits, qui ont entendu des bruits de pas, sortent et reviennent bientôt, après

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avoir tiiô trois hommes. Ils en ramènent un quatrième, nommé Saint-Florent, et s'apprêtent à le tuer. Justine demande sa grâce et l'obtient, à condition qu'il s'enrôlera dans la bande. Pendant que les brigands sont endormis, elle lui fait signe de prendre son portefeuille qu'ils ont oublié de cacher, et à s'enfuir. Elle part avec lui. Ils entrent dans les profondeurs de la forêt, où ils n'ont plus rien à craindre, et Saint-Florent offre à celle qui l'a sauvé son cœur et sa fortune ;mais, quelques pas plus loin, au détour d'un sentier, il lui applique un grand coup de bâton sur la tête et, pendant qu'elle est évanouie, il la viole et la vole, puis il s'en va tranquillement. Cette pauvre femme n'a vraiment pas de chance. Tous ceux qu'elle rencontre sur sa route sont d'abominables coquins. A peine revenue de son évanouissement, l'infortunée Justine aperçoit un laquais et son maître, le comte de Bressac, qui se livrent ensemble à des divertissements hétérodoxes. Ils Tentendent remuer dans les feuilles, se précipitent sur elle et l'attachent par les bras et les jambes à quatre arbres très rapprochés. Elle s'attend à être écartelée ou polir le moins égorgée, mais le comte de Bressac lui propose simplement d'entrer au service de sa tante comme femme de chambre, ce qu'elle accepte sans hésiter. Jamais, je crois, femme de chambre nefutengagée dans dépareilles conditions.

Ce n'est pas sans raison que ce Bressac a placé Justine près de sa tante. Il veut en faire l'instrument de ses crimes. Abusant de l'amour qu'elle a pour lui, il propose à la malheureuse d'empoisonner la parente à héritage qui ne meurt pas assez vite, et pour l'y décider il lui tient le discours suivant, qui est du de Sade tout pur :

(( Ecoute, Thérèse (i), je me suis bien douté de tes répugnances, mais comme tu as de l'esprit, je me suis flatté de les vaincre, de te prouver que ce crime, qui te parait si énorme, n'est au fond qu'une chose toute simple.

« Deux forfaits s'offrent ici, Thérèse, à tes ^eux peu philosophiques : la destruction d'une créature qui nous ressemble, et le mal dont cette destruction s'augmente quand cette créature nous appartient de près. A l'égard du crime de la destruction de son semblable, sois-en certaine, chère iille, il est purement chimérique ; le pouvoir de détruire n'est pas accordé à l'homme : il a tout au plus celui de varier les formes, mais il n'a pas celui de les anéantir. Or toute forme est égale aux yeux de la Nature, rien ne se perd dans le creuset immense où ses variations s'exécutent ; toutes les portions de matière qui y tombent en rejaillissent incessamment sous d'autres figures, et quels que

(i) Nous rappelons que c'est le nom qu'avait pris Justine.

Li: ciTOYKN SA ni:, i/kchivain ^^î^

soient nos procodés sur cela, aucun no Toutragc sans doute, aucun ne saurait l'offenser. Nos destructions raniment son pouvoir, elles entretiennent son énergie, mais aucune ne Tatténue, elle n'est contrariée par aucune. Eh! qu'importe à sa main toujours créatrice que cette masse de chair conformant aujourd'hui un individu bipède se reproduise demain sous la forme de mille insectes différents ? Osera-t-on dire que la construction de cet animal à deux pieds lui coûte plus que celle d'un vermisseau et qu'elle y doit prendre un plus grand intérêt?... Quand on m'aura convaincu de la sublimité de notre espèce, quand on m'aura démontré qu'elle est tellement importante à la nature que nécessairement ses lois s'irritent de cette transformation, je pourrai croire alors que le meurtre est un crime ; mais quand l'étude la plus réfléchie m'aura prouvé que tout ce qui végète sur ce globe, le plus imparfait des ouvrages de la Nature est d'un égal prix à ses yeux, je n'admettrai jamais que le changement d'un de ces êtres en mille autres puisse en rien déranger ses vues... »

Justine né se laisse pas convaincre, mais elle feint d'accepter de commettre le crime dans le but de l'empêcher plus facilement. Elle avertit la tante qui se hâte d'expédier un courrier à Paris pour réclamer l'arrestation de son neveu, mais

celui-ci, qui se défiait, intercepte la lettre, attire Justine dans la clairière où ils s'étaient connus pour la première fois, Tattache, avec l'aide de son valet, aux quatre arbres où elle avait déjà été liée, et lance sur elle des dogues furieux qui, en quelques minutes, la couvrent de sang.

Ses bourreaux la détachent et le comte de Bressac lui apprend qu'il a empoisonné sa tante, qui se meurt en ce moment, et qu'il Ta dénoncée comme coupable de cet empoisonnement.

Elle se réfugie chez un chirurgien, nommé Rodin (1), qui a une pension des deux sexes. Ce Rodin est affligé d'une petite manie, celle de disséquer des personnes vivantes (c pour éclaircir certains points douteux d'anatomie » et il choisit ses victimes dans sa pension. 11 n'épargne même pas sa propie fille qui, enfermée dans une cave attend (sans impatience) son tour d'être disséquée.

Un ami du chirurgien, Rambeau, le félicite de ne pas se laisser influencer par de pareils scrupules.

(( Je suis ravi, lui dit-il, que tu te sois enfin déterminé (à disséquer ta fille).

— Assurément, je le suis, répond Rodin ; il est odieux que de futiles considérations arrêtent ainsi le progrès des sciences. Les grands hommes se

(i) Eugène Sue a pris ce nom dans le roman de Justine ainsi que celui de Cardoville.

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sont-ils laisse'; captiver ])ar (raiissi iiH'prisahles chaînes ?

(hiand Michel-Ange voulut rendicun Christ au naturel, se lit-il un cas de conscience de crucifier un jeune homme et de le copier dans les angoisses (1). Mais quand il s'agit des progrès de notre art, de quelle nécessité ne doivent pas être ces mêmes moyens, et combien y a-t-il un moindre mal à se les permettre ? C'est un sujet de sacritié pour en sauver un million ; doit-on balancer à ce prix ? Le meurtre opéré par les lois est-il d'une autre espèce que celui que nous allons faire, et l'objet de ces lois qu'on trouve si sages, n'est-il pas le sacrifice d'un pour en sauver mille ?

(( C'est, remarque Rambeau, la seule façon de s'instruire, et dans les hôpitaux, où j'ai travaillé toute ma jeunesse, j'ai vu faire mille semblables expériences. A cause des liens qui t'enchaînent à cette créature, je craignais^ je l'avoue, que tu ne balançasses ».

Rodin s'indigne de la faiblesse que lui suppose son ami.

« Quoi ! s'écrie-t-il, parce qu'elle est ma fille? Belle raison! Et quel rang t'imagines-tu donc que ce titre doive avoir dans mon cœur ? On est le maître de reprendre ce qu'on a doniié ; jamais le

(i) Est-il besoin de dire que le fait est absolument faux?

droit de disposer de ses enfants ne fut v ' par aucun peuple de la terre. » Et pour le pr il cite les Perses, les Mèdes, les Grecs, el

Justine essaie de sauver la fille du chiru. Rosalie ; mais au moment où elle est sur le de réussir arrivent Rodin et Rambeau. Ils n quent Justine à l'épaule avec un fer rouge, < chassent, et entraînent Rosalie pour la disséqu;

Nous retrouvons notre héroïne, de plus en p malheureuse, dans un couvent, près d'Auxen.> ou trois ou quatre moines lui font subir d'odie traitements. Ils la confient ensuite à une de leu. ^mies, Omphale, directrice d'une maison d'amou soumise à des règlements très compliqués.

Justine parvient à s'échapper ; mais dès le lendemain, pendant qu'elle marche tranquillement le long d'un bois, deux cavaliers se précipitent sur elle et l'emportent chez une espèce d'ogre erotique, M. de Germande, colosse extrêmement gros, qui s. pour principal divertissement de saigner ses femmes avec une lancette jusqu'à ce qu'elles ^n meurent. 11 en a déjà tué trois et il est en train d'achever la quatrième.

Après être restée un an chez ce Barbe-Bleue apothicaire, Justine rencontre à Lyon Saint-Florent, devenu fort riche et qui lui propose d'être sa procureuse. Elle refuse avec indignation. Toujours -en quête d'un pays où elle puisse sans danger

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e son goût pour la vertu, elle aperçoit sur

' de Lyon à Grenoble un homme étendu au

m champ et que deux bandits viennent de

' à moitié mort. Elle cède une fois encore à

soin d'obliger son prochain qui lui a déjà

si cher. Elle s'approche du blessé, le soigne,

s reconnaissant en apparence, cet inconnu,

appelle Roland et qui se donne pour un cha-

du voisinage, Temmène avec lui. Elle espère

j sera pour Tépouser.

ce Roland est un bandit de la pire espèce^ ime tous ceux qui traversent les romans du rquis de Sade, à pied ou à cheval. Il conduit sa ictime dans un souterrain, l'attache à une sorte de meule autour de laquelle elle tourne du matin lu soir et ne lui donne chaque jour pour sa nourriture que six onces de pain et un plat de fèves. Pour Pempêcher de se plaindre de ce régime et lui apprendre à obéir, il la pend et la dépend plusieurs fois. Heureusement ce misérable cède, après fortune faite, son fonds de faux monnayeur — car ce prétendu châtelain n'était qu'un faux monnayeur — et il se retire à Venise pour y vivre de ses rentes. Ses successeurs sont dénoncés à la police, arrêtés, condamnés, et Justine sort enfin de son souterrain.

La Dubois qui tient à Grenoble une table d'hôte et qui se fait appeler Mme la Baronne lui promet

de s'occuper d'elle. En effet, elle la conduit chez un maniaque qui a la spécialité de trancher d'un coup de sabre la tête des femmes. 11 pratique devant elle cette délicate opération, ce qui a pour résultat de lui inspirer immédiatement le plus vif désir de quitter cette maison trop dangereuse. Pendant que le coupeur de têtes dîne avec la Dubois elle se sauve ; mais bientôt après, la police la saisit ; les juges, la considérant comme complice des crimes dont elle ne fut que la victime, la condamnent à mort. Et c'est pourquoi nous Favons trouvée, dans la première partie du roman, à Montargis, sur le chemin de Paris où doit être confirmée la sentence.

M. de Corville obtient sa grâce et une pension de mille écus sur l'argent saisi dans Tantre des faux monnayeurs. Va-t-elle enfin être heureuse? Non. Elle a à peine obtenu quelque répit qu'un terrible orage éclate dans le château où elle vit avec sa sœur et la foudroie. Juliette efl'ravée — on le serait à moins — convaincue peut-être que le tonnerre s'est trompé d'adresse, quitte M. de Corville et va s'ensevelir dans un couvent de Carmélites.

La suite de Justine on les Malheurs de la Vertu, Juliette ou les Prospérités du Vice^ ne parut que cinq ans plus tard, en 1796, mais comme ces deux romans se complètent ou plutôt n'en

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forment eu rùalitù qu'iui s(mi1, il me paraît logique de donner ici, après l'analyse de la première partie, celle de la seconde.

Je dois d'abord noter que cette seconde partie est encore plus révolutionnaire que la précédente, plus teintée de politique jacobine, plus antiroyaliste et plus anticléricale. L'intérêt n'en est pas d'ailleurs augmenté. Il s'en faut do beaucoup.

Juliette sort du couvent de Panthemont, dont la Supérieure Ta initiée à tous les vices, ce qui est, il me semble, beaucoup dire. Dans la maison close de Mlle Duvergier, où elle débute, elle devient la maîtresse d'un certain Noirceuil qui a ruiné son père et qui ne lui en paraît pas plus odieux. Ce Noriceuil la présente au ministre d'Etat Saint-Fond qui, amant riche et généreux, lui procure tout le luxe qu'elle désirait et qu'elle s'était juré d'avoir : hôtel rue Saint-Honoré, terre dans les environs de Sceaux, petite maison à la Barrière Blanche, sans compter chevaux, voitures, nombreux domestiques, une lectrice, un coiffeur à la mode. Tout cela ne lui suffit pas, et comme elle s'ennuie, pour s'amuser un peu, elle met le feu à la cabane d'un brave homme de paysan dont les enfants sont brûlés vifs. Une de ses amies, lady Clairwil, la fait admettre dans une société qui s'intitule la Société des Amis du Crime et dont lesprincipauxmembressont Noirceuil et le ministre

Saint-Fond. On y est résolument anticlirétien (ce qui fournit au marquis de Sade l'occasion de louer le culte de la Raison et de la Philosophie) et on n'y recule devant aucune forme du plaisir^ quelque répugnante qu'elle puisse paraître.

Saint-Fond prépare un projet de dépopulation de la France. Juliette, à qui il le communique, ne cache pas son horreur. Ses jours sont désormais menacés. Elle est obligée de fuir à Angers et de se cacher dans une maison de tolérance où elle se lie avec le comte de Lorsange qui l'épouse et que le confesseur du comte, l'abbé Ghabert, l'aide bientôt après à empoisonner.

Elle part pour l'Italie^ s'arrête à Turin, passe plusieurs années à Florence, Rome, Naples, et,, chemin faisant, s'associe avec un aventurier nommé Sbrigani. En allant à Florence, ils rencontrent un ogre, haut de sept pieds trois pouces,, qui leur sert le lendemain un salmis de femme de chambre. Ils l'empoisonnent, lui prennent son argent, arrivent à Rome — où Juliette appelle le pape Pie VII « vieux singe » et essaie de le convertir au culte de la Raison — puis à Naples où elle vole, avec la complicité de la reine Marie- Caroline, plusieurs millions au roi Ferdinand P'. Cette brillante opération achevée, elle dénonce la reine, pour garder seule l'argent, rentre eu France... et le roman est fini.

Plan de la Bastille.

(XV11I« siècle.)

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Toutes ces histoires (h; bandits mélodramatiques, de coquins à tirades, d'hommes cjui tranchent des têtes, percent des veines, assîtssinent avec la lancette, le bistoui'i ou le poignard, ces femmes violées, mutilées, disséquées, pondues, dévorées par des chiens, ces bois infestés de brigands, ces souterrains et ces caves ne peuvent inspirer, ce me semble, qu'un ennui mortel accompagné d'un profond dégoût. Il n'y a au fond de tout cela que des paradoxes maniés lourdement par un écrivain qui vise à Thorrible, pour étonner ses lecteurs, et qui touche beaucoup plus souvent au ridicule. On dirait les conversations trop fidèlement reproduites d'un Diderot ivre ou d'un Holbach atteint de fièvre chaude.

Ce n'est pas au hasard que je cite ces deux noms. Le marquis de Sade est un fils, un fils dégénéré, de la philosophie du dix-huitième siècle, de cette philosophie qui semblait se donner comme but de tout discuter, de tout nier, et qui, se grisant de ses succès, également incapable, dans la fièvre du combat, de mesurer ses coups et à choisir ses victimes, détruisit en définitive beaucoup plus d'idées morales, fécondes etnécessaires, qued'abus et de préjugés.

Justine, livre antireligieux, antiautoritaire, est l'aboutissement de toutes ces meurtrières théories, l'ignoble dépôt où elles ont été recueillies, classées,

OÙ elles apparaissent exagérées, caricaturales^ poussées jusqu'à leurs dernières conséquences, mais faciles cependant à reconnaître.

(i) « On sait que c'est une production {Justine) où l'auteur ne s'est pas borné à décrire les scènes les plus dégoûtantes d'obscénitéSj mais où il a pris à tâche d'insinuer et d'étaler à plaisir tous les lieux communs les plus révoltants que la corruption de son siècle a fait éclore contre la religion et contre la morale. » Biographie universelle el portative des Contemporains^ Paris, i834.

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