‹ Le Marquis de SadeChapitre 14 sur 26 · DE SADE ET RETIF DE LA BRETONNE · texte numérisé non relu

DE SADE ET RETIF DE LA BRETONNE

Bien des gens, à Tépoque où parurent Jasline et Juliette^ affectèrent de s'indigner de ce grossier érotisme, si bête, si peu dangereux. Un écrivain s'efforça de le flétrir. Cet écrivain, comme le marquis de Sade d'ailleurs, se croyait moral. Il se proposait volontiers pour but Tamélioration des masses, qui ont en effet grandement besoin d'être améliorées. Il se préoccupait surtout de donner à ses livres, pour augmenter leur vente, l'attrait de Tactualité.

Rétif de la Bretonne — c'est de lui qu'il s'agit — connaissait certainement le marquis de Sade (1). Il avait dû le rencontrer dans un de ces mauvais

(i) Sans cesse il cherchait, en hon romancier, des types, des exemplaires curieux d'humanité. Celui-là l'attira sans nul doute. Il voyait en lui le spécimen le plus complet de ja débauche maladive, tandis que le marquis de Tilly,à qui il alla demander de lui raconter sa vie (V. Mémoires de Tilly), représentait pour lui la corruption élégante et raffinée

DE SAHE ET UM'llV DE l.X liRETONNE 2<;r>

lieux qu'il fréquentait pour y chercher des documents humains. Il a souvent parlé de lui dans ses œuvres. Paul Lacroix, dans sa bibliographie de Rétif, a cité les principaux passages où il est question de Fauteur de Justine. C'est une sorte de table des matières partielles que je reproduis, pour plus de clarté, sous la même forme.

Les Nuits a Paris, publiées de 1788 à 179/4. (il Vy appelle quelquefois Benavent, parce que le roi de Sicile, Louis II, avait donné le titre de duc au gouverneur àBenevent, à un de Sade).

118% 119% 157' nuits. (Il lui attribue des aventures insignifiantes.)

1 55^ (Il raconte que pour se venger de la fille d'un sellier qu'il n'avait pu séduire, il obligea le mari de cette femme à se livrer à trois prostituées, tandis qu'elle était attachée devant lui et de temps en temps battue de verges. Cette histoire est évidemment inventée de toutes pièces.)

194^ (II raconte à sa manière l'histoire de Rose Keller. Nous connaissons déjà son récit qui est plein d'invraisemblance.)

28/^^ (Il transporte à Paris la scène de la maison publique de Marseille et en y ajoutant des détails dramatiques mais erronés.)

Dans la seizième partie, qui parut en novembre 1794, il parle de trois sœurs, brossières au Palais Royal, qui furent envoyées chez M. Benavent u aux

arcades du Palais Royal, près le passage Penthièvre, n^ 16 ». L'une d'elle, entourée tout à coup de fils de fer, formant une cage, fut enlevée au plancher par une poulie. Survint alors une jeune fille qui se mit à jouer un air sur une serinette, air que la brossière fut obligée de chanter pendant que M. Benavent s'efforçait de lui prouver à quel point il appréciait ses charmes. Les aventures des deux autres sœurs sont dans le même genre, aussi absurdes, aussi impossibles.

Le Pied de Fanchette, nouvelle édition de 1794 (1), portant la fausse date de 1786..

T. II, p. 20/i. « Tous les sacripants dont le scélérat auteur de Justine a décrit les atroces et les dégoûtants plaisirs ».

Monsieur Nicolas, publié de 1794 à 1797.

T. XI. « J'ai tâché de découvrir la cause des goûts atroces des vieillards et je l'ai trouvée dans leur impuissance... J'y ai trouvé la source de la cruauté des exécrables ouvrages composés depuis la Révolution, Justine^ Aline^ le Boudoir (2), la Théorie du Libertinage, Et si j'ai Tair d'en indiquer Tauteur dans la huitième partie (ou le tome VIII) de cet ouvrage, c'est que j'ai voulu prévenir, enlui

(i) La première édition du Pied de Fanchette ou VOrpheline française, histoire intéressante et morale, est de 1769.

(2) Le Philosoplie dans le Boudoir ou les Instituteurs libertins, dialogue, 1795. Cet ouvrage a été attribué au marquis «de Sade, mais n'est probablement pas de lui.

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montrant qu'il est connu, la publication de la Théorie qui ne paraît pas encore et que j'ai lue on manuscrit... » Il donne ensuite une sorte de résumé analytique de cet ouvrage, probablement supposé et qui en tout cas ne parut jamais, du moins sous le titre qu'il lui attribue.

T. XVI, dans un passage daté de 1796 : « Est-ce un bien que la Presse soit absolument libre ou doit-on la restreindre? Par exemple premièrement pour des ouvrages comme Justine^ Aline, le Boudoir, la Théorie du Libertinage, et autres du même homme dont il est parlé dans les Nuits de Paris et qui allait disséquer une femme vivante... Le premier (genre d'ouvrages à interdire) est certainement très nuisible, car, non seulement Justine [Aline, etc.), sont du plus imprudent érotisme, mais leur auteur dénature la volupté, en la changeant en une exprimable cruauté... Le scélérat a rêvé ses horreurs dans la Bastille où il fut mis pour la femme disséquée vivante. » Il lui reproche tout particulièrement la Théorie du Libertinage : « C'est là que le monstre auteur propose à Fimitation duPornographe (1), l'établissement d'un lieu

(i) Le Pornographe ou Idées d'un honnête homme sur un projet de règlement pour les prostituées, propre à prévenir les malheurs qu'occasionne le publicisme des femmes; avec des notes historiques et justificatives, 1769. A Londres chez Jean Nourse, Hbraire dans le Shand. A la Flaye, chez Gosse junior et Pinel^ libraires de S. A. S,

de débauche. J'avais travaillé pour arrêter la dégradation de la nature : le but de Finfâme disséqueur à vif, en parodiant un ouvrage de ma jeunesse, a été d'outrer à Texcès cette odieuse, cette infernale dégradation... Quel monstre qu'un homme à pareilles idées ! Et c'est un noble ! un noble delà famille delà célèbre Laure de Pétrarque! C'est un homme à longue barbe blanche qu'on porta en triomphe en le tirant de la Bastille (1). O peuple aveugle, il fallait rétouffer... »

En 1798, pour combattre les théories du marquis de Sade, ou peut-être pour tirer parti de la vogue scandaleuse du livre qu'il était censé flétrir, Rétif de la Bretonne publia un roman pamphlet qui est le plus rare et un des plus répugnants de tous ses ouvrages, (( V Anti-Justine ou les Délices de r Amour ^ par M. Linguet (2) av. au et en Parlem, Avec soixante figures. Au Palais Royal; chez feue la veuve Girouard. »

(i) Cet homme à longue barbe blanche n'était pas le marquis de Sade, mais, d'après les Révolutions de Paris (n° du 12 au 17 juillet 1789), « un vieillard respectable qui y était enfermé depuis quarante ans ». Le journal de Prudhomme ajoute :«0n croit que c'est l'ancien comte de Lorge ». Il n'y avait de vieillard, respectable ou non,à Ja Bastille, le i4 juillet 1789, qu'un fou, Tavernier, détenu le 4 août 1709, et que Ton fut obligé de conduire à Charenton, quelques jours après sa mise en liberté. Carra dans ses Mémoires sur la Bastille (t. II, p. 357) donne à ce Tavernier le nom de comte de Lorges. (2) Linguet avait de sérieuses raisons pour ne pas pro- \ tester. Il avait été guillotiné le 27 juillet 179^.

IM-: SADK ET U{'/Vll' DIC F. A lUMilONM': 2(V.)

Un vers arrangé par Kétif servait criîpigraplio et in(Ji(juait l'esprit du livre :

Casla placent superis. Mauihus puris sumite (cunnos).

Cet ouvrage, tiré à un très petit nombre d'exemplaires et vendu sous le manteau, n'était destin('3 qu'à quelques amateurs capables de le payer fort cher. Monselet, dans son étude sur Rétif de la Bretonne, prétend que l'/l/i/Z-Ji/s/m^, ne fut pas mis en vente (1). C'est une erreur qui a été justifiée par le bibliophile Jacob : « Il faut constater, dit-il, que les trois exemplaires incomplets qui sont conservés dans Y Enfer de la Bibliothèque Nationale proviennent de la saisie opérée en 1803 chez les libraires du Palais Royal et dans les maisons de prostitution, par ordre exprès du premier Consul qui décida que deux exemplaires de chaque ouvrage libre resteraient déposés et sous clef à la Bibliothèque Nationale et que tous les autres seraient détruits et mis au pilon (2). »

Au verso du titre on lit cet avertissement du pseudo Linguet : « Quelle excuse peut se donner à lui-même l'homme qui publie un ouvrage tel que

(i) « On ne doit pas trop tenir compte à Rétif de cette production trouvée chez lui en paquets et destinée à demeurer enfouie dans le cabinet d'un collectionneur. »

(2) Bibliographie de Rétif de la Bretonne, Il a paru une réimpression de VAnli-Jastine, en 1904. On ne connaissait que six exemplaires de l'édition originale.

celui qu'on va lire. J'en ai cent pour une. Un auteur doit avoir pour but le bonheur de ses lecteurs. Il n'est rien qui contribue autant au bonheur qu'une lecture agréable. Fontenelle disait : « 11 n'est point de chagrin qui tienne contre une heure de lecture (l). » Or, de toutes les lectures, la plus entraînante est celle des ouvrages erotiques, surtout lorsqu'ils sont accompagnés de ligures expressives. Blasé sur la fomuie depuis longtemps, la Justine de Dsds me tomba sous la main; elle mo mit en feu... Personne n'a été plus indigné que moi des ouvrages de Tinfâme de Sades que je lis {sic) dans ma prison. Ce scélérat ne présente les délices de Tamour qu'accompagnés de tourments,, de la mort même. Mon but est de faire un livre plus savoureux que les siens, et que les épouses puissent faire lire à leurs maris; un livre où les sens parleront au cœur ; où le libertinage n'ait rien de cruel pour le sexe des Grâces; où l'amour ramené à la nature, exempt de scrupules et de préjugés, ne présente que des images riantes et voluptueuses. »

A la fin de la première partie, Rétif ajoute de nouvelles explications qu'il attribue cette fois non pas à Fauteur supposé du livre, mais à rimprimeur: « J'ai longtemps hésité, dit-il, pour savoir si je publierais cet ouvrage posthume du trop fameux

(i) Ce mot n'est pas de Fontenelle, mais de Montesquieu.

\)\z SADi: i:r kciii di: i.\ r.iu h>n.m, 271

Lin<4'iiet, avocat considéré. Lo cascnient déjà commoncé, je résolus de n'en tirer que ({uel(jues exemplaires pourmettrc deux ou trois amis éclairés et autant de femmes d'esprit à portée de jug-er sainement de son ellet, et s'il ne fera pas autant de mal que l'œuvre infernale à laquelle on veut le faire servir de contre-poison. Je ne suis pas assez dépourvu de sens pour ne pas sentir que VAnli- Jusline est un poison, mais ce n'est pas de ce dont il s'agit. Sera-ce le contre-poison de la fatale Justine? Voilà ce que je veux consulter près des hommes et des femmes désintéressés, qui jugeront de l'effet que le livre imprimé produira sur eux et sur elles.

(( L'auteur a prétendu éloigner de la cruauté, de la soif du sang et de la mort de la femme possédée; a-t-il réussi? Il a prétendu ranimer les maris blasés pour les faire jouir de leurs femmes avec goût, à Taide de la lecture d'un demi-chapitre de son ouvrage ; a-t-il atteint ce but ? C'est ce que la lecture décidera.

« On a vu, par la table seule, combien cet ouvrage est salace : mais il le fallait pour produire l'effet attendu. Jugez donc, mes amis, et craignez de m'induire en erreur. »

11 serait difficile de juger ce livre plus sévèrement que ne le fait Pauteur, sans s'en douter, dans cette cynique préface. Rétif de la Bretonne, ce Balzac

plébéien du dix-huitième siècle, a publié des livres qui sont, tout au moins dans certaines parties, presque géniaux. Celui-là est un des plus mauvais, un des plus complètement mauvais qu'il ait écrits. Il ne vaut pas grand'chose au point de vue littéraire et au point de vue moral, il vaut un peu moins que rien. Gomme le remarque très justement J.-J. Assezat : « Ce n'était pas la lubricité, que Rétif reprochait à l'ouvrage du marquis de Sades, mais la cruauté. Il a cherché à son tour un assaisonnement moins répugnant et il n'a trouvé que rinceste (1). » Ce n'était pas la peine, pour un aussi piètre résultat, de ressusciter Linguet.

(i) Bibliographie raisonnée des œuvres de Resiif de la Bretonne (en tête du 3^ volume de la réimpression des Contemporaines^ publiée chez Flammarion).

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