I.E CITOYEN SADE. LE POLITICIEN
rôt, on me tracera un plan, je l'exécuterai, et j*ose croire que Ton sera satisfait. Mais je vous en conjure, citoyen représentant, qu'une affreuse injustict} cesse d'attiédir en moi les sentiments dont je suis embrasé ; pourquoi veut-on que j'aie à me plaindre d'un gouvernement pour lequel je donnerais mille vies, si je les avais? Pourquoi prend-on mon bien depuis deux ans, et pourquoi depuis cette époque me réduit-on à l'aumône sans que j'aie mérité cet horrible traitement? N'est-on pas convaincu qu'au lieu d'émigrer, je n'ai cessé d être employé à tout, dans les plus terribles années de la Révolution? N'en possédé-je pas les certificats les plus authentiques ? Si donc on est persuadé de nion innocence, pourquoi me traitet-on comme coupable ? Pourquoi cherche-t-on a placer au rang des ennemis de la chose publique le plus chaud et le plus zélé de ses partisans ? Il y a, ce me semblera ce procédé autant d'injustice que d'impolitique.
n Quoi qu'il en soit, citoyen représentant, j'offre donc au gouvernement ma plume et mes moyens, mais que l'iniquité, que l'infortune et la misère ne pèsent plus longtemps sur ma tête, et faitesmoi rayer, je vous en supplie ; noble ou non, qu'importe ; me suis-je conduit comme un noble? m'a-t-on jamais vu partager leur conduite et leurs sentiments? Mes actions ont effacé les torts de
ma naissance (1), et c'est à cette manière d'être que j'ai dû tous les traits dont m'ont écrasé les royalistes et notamment Poultier, dans sa feuille du 12 fructidor dernier (2). ]\Iais je les brave comme je les hais, et quelque tort qu'ait avec moi le gouvernement, il aura jusqu'au dernier moment de ma vie, mon choix, ma plume et tous les sentiments de mon cœur; je serai avec lui, pardonnes macomparaison^ commel'amant leplus tendre pleurant l'infidélité d'une maîtresse aux pieds de laquelle il soupire toujours.
(( En un mot, citoyen représentant, pour premier essai de mes offres, je vous propose une tragédie en cinq actes, l'ouvrage le plus capable d'échaulfer dans tous les cœurs l'amour de la patrie, et c'est, vous en conviendras, bien plus au théâtre qu'ailleurs où il faut rallumer le feu presque éteint de Tamour que tout Français doit à son pays ; c'est là qu'il se convaincra des dangers qui doivent exister pour lui, s'il retombe sous la main des tyrans ; renthr)usiasme né là dans son cœar, il le rapporte
(i) On a dit que, suivant un exemple fameux, il s'était vanté d'être le fils d'un laquais. C'est là, croyons-nous, une calomnie.
(2;^ Poultier d'Elmotte qui avait été soldat, acteur, commis, bénédictin, député — Brissot l'appela un jour le moine jaseur, — rédigeait en 1799 VAmi des Lois, journal royaliste qui fut supprimé après le 18 brumaire, sur un rapport de Fouché Poultier a raconté certains épisodes de sa vie dans un bien curieux roman, Victoire ou les Confessions d'un BénédicUn.
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dans SCS foyers, il rins[)ii*e à sa fainille, et les effets en sont bien autrtîment durables, bien autrement ardents que ceux qu'allument un instant en lui des articles de journaux ou des proclamations, parce qu'au théâtre ce sont par des exemples que la leçon lui est donnée et il la retient.
« Le sujet de ma tragédie n'est point pris dans les événements du jour. Trop près de nous le spectateur n'apporte jamais à ces événements cet espèce [sic] d'intérêt que lui inspire ceux de l'histoire ancienne ; d'ailleurs il craint la surprise, il redoute le désir qu'on peut avoir de le tromper et la scène est déserte à la seconde représentation, nous l'avons vu. Mon texte est choisi dans l'Histoire de France, c'est le moyen d'intéresser plus vivement des Français ; il est pris dans le règne de Louis XI, à l'époque où Charles, duc de Bourgogne, voulut assiéger la ville de Beauvais que Jeanne Laîné, à la tête de toutes les femmes de la ville, défendit avec tant de courage et ravit aux desseins de l'oppresseur. Le seul amour de la patrie inspira ces braves citoyennes et, pendant mes cinq actes, je ne leur prête que ce seul sentiment. Etaient-elles susceptibles d'un autre sous un tyran tel que Louis XI ? J*ai soin de le dire, de le prouver, et mon ouvrage devient par là l'école du patriotisme le plus pur et le plus désintéressé. Le républicain, le royaliste, tous n'y verront que
cela, tous diront : le patriotisme a toujours été la première vertu des Français, ne démentons point le caractère national. On a aussi aimé la patrie sous les tyrans ; aimons-la donc quand nous en craignons, dira le républicain, aimons-la même en en désirant, dira le royaliste, mais apprenons là quel est le danger qu'ils nous préparent ; aussi ma pièce est essentielle... elle est bonne... elle est utile sous tous les rapports, à tous les individus, et, comme je viens de le dire, elle a, de plus que les ouvrages de situation, le grand intérêt de Tantique, et la certitude que, ce n'est pas un de ces véhicules payés dont le républicain sourit, et que le royaliste bafoue.
(( Tel est, citoyen représentant, l'ouvrage que je désire vous soumettre. Si la lecture que je vous demande la permission de vous en faire vous plaît, si vous trouvés que mes intentions soient bonnes, je crois essentiel alors d'en hâter la représentation, c'est l'instant... absolument Tinstant, et vous voudriez bien en ce cas faire ordonner par qui de droit, au Théâtre-Français, de rapprendre et de la jouer tout de suite. Cet ordre est indispensable pour prévenir les langueurs des comédiens, qui^ si Touvrage ne leur plaît pas, ou le refusent, ou désespèrent Tauteur par leurs insoutenables délais.
« Pardbn d'une aussi longue lettre, citoyen repré-
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sentant, mais je crois que les détails qu'elle contient, ne déplairont pas à quelqu'un qui, comme vous, aime autant la République et les arts. Permettes que je termine en vous offrant Thommage de ma plus respectueuse reconnaissance.
« Salut et vénération.
« Sade. »
Goupilleau fut très flatté de ce qu'on le supposait capable de bien juger une tragédie et son zèle s'en accrut. Nous n'avons aucune de ses réponses, mais elles durent être très aimables pour son protégé, si nous en jugeons par cette seconde lettre que lui écrivit celui-ci, le 30 octobre :
(( Sade a l'honneur d'assurer le citoyen Goupilleau de son respect; il le supplie d'avoir la complaisance de se charger de ces deux pétitions, l'une pour la commission chargée des radiations, l'autre pour le Ministre de la Police.
« Il attend le jour que le citoyen Goupilleau voudra bien lui indiquer pour la lecture du Siège de Beauvais ; il faut que la pièce soit lue par l'auteur lui-même. Sade sera fort aise que le citoyen Goupilleau réunisse chez lui, ce jour-là, quelques personnes aussi en état d'en juger que le citoyen représentant. Si elle plaît, il faut que le gouvernement la fasse jouer d'autorité^ comme
pièce patriotique. Sans cela, rien ne finira, et le moment où il est bon de la donner passera : vos victoires la vieillissent déjà un peu.
« Salut et respect.
<( Sade. »
Pendant que Tex-marquis, patronné par un ex-terroriste, s'occupait ainsi de forcer la main au Théâtre-Français, sous prétexte de patriotisme, il essayait plus secrètement de faire jouer sur une scène plus modeste une pièce qu'il s'était bien gardé de signer, mais qu'on peut, jusqu'à preuve du contraire, lui attribuer.
Un certain Jacques-Augustin Prévost, après avoir été entrepreneur de spectacles forains et, en 1788, instructeur géographe des Enfants de France, était devenu d'abord acteur et décorateur, puis directeur de l'ancien Théâtre des Associés (1) auquel il avait donné le nom aussi peu ambitieux que possible de Théâtre sans prétention.
Ce Prévost, au mois de septembre 1799, fit annoncer un drame iniiiuïé Justine ou lesMatheurs
(i) « Théâtre des Associés, installé en 1784, boulevard du Temple, dans une salle qui n'avait jusque-là abrité que des marionnettes; il devint Théâtre, des Amusements Comiques^ en 1787, Théâtre Patriotique^ en 1790, Théâtre Sans Prétention, en 1797, et fut comme bien d'autres supprimé en 1807. ** Leconte, Histoire des Théâtres de Paris, i9o5, p. 14. Prévost avait succédé en 1797 comme directeur à Salle.
ri: ciTOYKN SADi:. \a: imx.i iiciicn 29î)
(le la Verlii. 11 avait compté sans la [)oli('('. r|ui so liàta d'interdire la pièce.
Par bonheur pour le fécond écrivain, si ses œuvres dramatiques arrivaient difficilement jusqu'au public, les manuscrits de romans ou de nouvelles ne lui manquaient pas. vSes tiroirs en étaient pleins. Il avait eu le temps de les accumuler. Il publia, en 1800, chez le libraire Massé, les Crimes de l Amour ou le Délire des Passions^ nouvelles héroïques et tragiques précédées d'une Idée sur les Romans (1).
L^introduction seule dans cet insipide recueil p3ut encore supporter la lecture. Il n'est pas sans intérêt de savoir ce que pensait du roman Tauteur de Justine.
Les trois questions qu'il se pose sont celles-ci :
« Pourquoi ce genre d'ouvrage porte-t-il le nom de roman?
« Chez quel peuple devons-nous en chercher la source, quels sont les plus célèbres ?
« Et quelles sont enfin les règles qu'il faut suivre pour arriver à la perfection de Tart d'écrire ? »
Sur l'origine du roman sa théorie est bizarre et singulièrement bornée : « L'homme, dit-il, est sujet à deux faiblesses qui tiennent à son exis-
(i) L'Idée sur les Romans a été réimprimée en 1878. Voir Bibliographie.
tence, qui la caractérisent. Partout il faut qail prie, partout il faut qu'il aime ; et voilà la base de tous les romans ; il en a fait pour peindre les êtres qu'il implorait^ il en a fait pour célébrer ceux qu'il aimait, »
Suit rénumération, avec quelques mots d'analyse vague et banale, des principaux romans antiques et modernes, depuis les Milésiaques jusqu'à C/ar/s5^iyar/oa;e et au 7l/o/ne(l), de Lewis. En parlant de la Princesse de C lèves, de Mlle de Lafayette, il défend les femmes de lettres (voilà un défenseur bien imprévu et un peu compromettant !) et il assure que « ce sexe, naturellement plus délicat, plus fait pour écrire le roman (il ne nous le prouve que trop depuis dix ou quinze ans ) , peut, en ce genre, prétendre à bien plus de lauriers que nous ». Il loue Marivaux, qui « captiva Tàme et fit pleurer ». Voltaire et Rousseau, (( Lorsque Momus dictait Candide à Voltaire, Tamour lui-même traçait de son flambeau toutes les pages brûlantes de Julie » (c'est la première fois qu'on écrit avec un flambeau). En revanche il se montre sévère, jusqu'à l'injustice, pour Marmontel
(i) Publié en Angleterre en 1795, le Moine avait paru en France, en 1797 (chez Maradan), traduit par Deschamps, Desprez, Benoit, Lamarre, etc. Lewis, par le mélange d'horreur et de volupté qui caractérise certaines de ses œuvres, se rapproche du marquis de Sade. Aussi celui-ci l'admirait-il beaucoup.
Li-: CITOYEN sADi:. m: poi.nn ii;n :^)[
dont il appelle les contes « dos puérilités » et {)our Rétif de la Bretonne, auquel il consacre un passage où se devinent ses rancunes : « R... inond(î le public, il lui faut une presse au chevet de son lit ; heureusement que celle-là toute seule gémira de ses terribles prodaclions ; un style bas et rampant, des aventures dégoûtantes, toujours puisées dans la plus mauvaise compagnie ; nul autre mérite enfin que celui d'une prolixité... dont les seuls marchands de poivre le remercieront (1).»
Ce traité passablement pédantesque se termine par des règles qu'on peut résumer ainsi.
Le romancier est « Thomme de la nature ». Il doit éprouver « la soif ardente de tout peindre » et, tout en embellissant ce qu'il peint, ne pas s'écarter du vraisemblable. Sans s'imposer d'autre joug que celui de ce demi-réalisme, qu'il se laisse entraîner par son imagination et se garde surtout de s'asservir à un plan, « ce n'est qu'en travaillant que les idées viennent ». Si les personnages <( sont quelquefois contraints à raisonner », qu'ils n'aient pas l'air de n'être que les porte-paroles de l'auteur. On sait comment le marquis de Sade a observé cette règle. Il faut surtout, dit-il pour
(i) Il revient sur Rétif quelques pages plus loin : « On n'a jamais le droit de mal dire, quand on peut dire tout ce qu'on veut; si tu n'écris comme R... que ce que tout le monde sait, dusses-tu, comme lui, nous donner quatre volumes par mois, ce n*est pas la peine de prendre la plume. »
conclure (et c'est là sa théorie préférée), que les héros criminels le soient à un tel point qu'ils n'inspirent « ni pitié ni amour ».
L'ouvrage auquel Vidée sur les Romans servait d'introduction eut un succès des plus médiocres. Villeterque en parla très peu élogieusement dans le Journal de Paris et rappela, dans son article, les livras précédents de l'auteur, y compris /«s/me.
De Sade fut indigné de l'outrecuidance de ce journaliste qui prétendait le juger et qui ne s'inclinait pas, avec toute l'humilité désirable, devant son talent. 11 appartenait à cette variété d'écrivains — la plus nombreuse — qui ne supportent que la louange et qui la trouvent toujours, lorsque par hasard ils Tobtiennent, insuffisante. Pour répondre à cet article irrévérencieux, dans lequel on ne l'admirait pas autant qu'il s'admirait luimême, il fît paraître chez son éditeur Massé un mémoire très violent qui a pour titre : V Auteur des Crimes de V Amour à Villeterque folliculaire. Un journaliste qui dit du mal d'un littérateur n'est qu'un folliculaire, s'il en dit du bien, c'est un fin critique.
Le romancier atrabilaire se plaignait surtout que Villeterque osât lui attribuer Justine : « Je te somme, s'écriait-il, de prouver que je suisl'autei r de ce livre. . . 11 n'y a qu'un calomniateur qui jette ainsi sans preuve aucune des soupçons sur la
IJ-: CITOYKN SADi:. F,i: l'OI.iriCIFCN 'Mi'A
probilù (ruii individu... Quoi ([u'il (;n soit, j\n (JiL et afllriuù ([ue jo n'avais [)oint fait de livres immoraux et que je n'en ferais jamais. »
Il Tavait en efiet affirmé à plusieurs reprises (1 ), mais personne n'en croyait rien et il n'en croyait rien lui-même.
(i) Quelque temps api'ès la mise en vente de la première édition, il publiait une lettre dans laquelle il disait : " il circule dans Paris un ouvrage infAnie ayant pour titre Justine ou les Malheurs de la verlu... Malheureusement pour moi, il a plu à l'exécrable auteur de Justine de me voler une situalion, mais ([u'il a obscénisée, luxuriosée de la plus dégoûtante manière. » En i8oî?„ de sa prison de Sainte-Pélagie, comme nous le verrons, il protestait encore avec la même indignation artificielle.
UN ROMAN A CLEF : ZOLOÉ ET SES DEUX ACO- LYTES. — DE SAINTE-PÉLAGIE A CHAREN- TON. — LES DERNIÈRES ANNÉES DU MARQUIS DE SADE.
Il avait paru, au mois de juillet 1800, sans nom d'auteur — et pour cause — un roman à clef, qui se vendait sous le manteau, et qui, transmis avec précaution de main en main, lu et commenté dans les milieux officiels, recherché par la curiosité et colporté par la médisance, avait bientôt provoqué un énorme scandale, dont se réjouissaient, au fond de Tâme, tous ceux qu'il n'éclaboussait pas.
Dans ce roman, intitulé Zoloé et ses deux acolytes^ et où étaient complaisamment décrites les plus répugnantes orgies, figuraient sous des noms d'emprunt qui ne pouvaient tromper aucun lec-
UN ROMAN A CLKI' 306.
teur, Bonaparte (JY>/\s'6'c — anagramme de Corse), Joséphine [Zoloé)^ Mme Tallien {Laureda), Mme Viseonti {Volsa/uje), Barras {Sabar^ encore un anagramme), etc.
L'exactitude des portraits et la minutie des détails permettaient d'identifier, sans erreur possible, les principaux personnages (1).
Dès les premières pages du livre l'auteur écrivait : « Qu'avez-vous, ma chère Zoloé ? Votre front sourcilleux n'annonce que la triste mélancolie. La fortune n'a-t-elle pas assez souri à vos vœux ? Que manque-t-il à votre gloire, à votre puissance ? Votre immortel époux n'est-il pas le soleil de la patrie ? »
Dans cet immortel époux, dans ce soleil de la patrie, qui n'aurait reconnu, en 1800, Bonaparte? Et pouvait-on songer à d'autres femmes qu'à Joséphine et Mme ïallien, en lisant ces portraits à peine ébauchés mais d'une ressemblance parfaite :
« Zoloé a TAmérique pour origine. Sur les limites de la quarantaine (2), elle n'en a pas moins la
(i) L'auleur essayait très inutilement de donner le change en reculant son sujet de dix ou quinze ans : « Qu'on se rappelle, disait-il, que nous parlons en historiens. Ce n'est pas notre faute si nos tableaux sont chargés des couleurs de l'immoralité, de la perfidie et de l'intrigue. Nous avons peint les hommes d'un siècle qui n'est plus. Puisse celui-ci en produire de meilleurs et prêter à nos pinceaux les charmes de la vertu. »
(2) Joséphine était née le 24 mai lyoS,
prétention de plaire comme à vingt-cinq. A un ton insinuant, une dissimulation hypocrite consommée, à tout ce qui peut séduire et captiver, elle joint l'ardeur la plus vive pour les plaisirs, une avidité d'usurier pour l'argent, qu'elle dissipe avec la promptitude d'un joueur, un luxe effréné, qui engloutirait le revenu de dix provinces.
« Elle n'a jamais été belle, mais à quinze ans sa coquetterie déjà raffinée avait attaché à son char un essaim d'adorateurs. Loin de se disperser par son mariage avec le comte de Barmont (le comte de Beauharnais);, ils jurèrent tous de ne pas être malheureux, et Zoloé, la sensible Zoloé, ne put consentir à leur faire violer leur serment. De cette union sont nés un fils et une fille, aujourd'hui attachés à la fortune de leur illustre beau-père.
« Laureda justifie l'opinion que Ton a conçue de la nation espagnole (1) : elle est tout feu et tout amour. Fille d'un comte de nouvelle date, mais extrêmement riche. Sa fortune lui permet de satisfaire tous ses goûts. »
D'autres personnages étaient mis en scène, avec des rôles plus épisodiques, le sénateur D..., pourri
(i) Fille de François Cabarrus (plus tard anobli) et de Marie-Antoinette Galabert, Mme Tallien était née le 3i juillet 1773 à Saint-Pierre de Caravenchel de Arriba, près de Madrid. La duchesse d'Abrantès assure qu'elle « était à douze ans la plus ravissante de toutes les jeunes filles de Cadix ».
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de vices, 1(3 joiuMir S — cl le r(3[)résGntaiit du peuple C... (1), ([ue le lil)ellisl(3 nous représente dans Texercice de ses fonctions :
« En traversant le Carrousel, dit-il, je rencontre; deux forts qui portaient sur un brancard une espèce d'homme couché et enveloppé de la tête aux pieds dans un manteau bleu. Je m'imagine d'abord que quelque affaire d'honneur avait envoyé le personnage dans l'autre monde et qu'on allait le remettre à sa famille pour en disposer. Je demande à Tun des porleurs, avec un air d'intérêt, de quoi il s'agissait : Suivez-nous, me répondit-il, vous en jugerez. Le brancard s'arrête à la maison du citoyen C..., car c'était lui-même qu'on promenait dans cet équipage. Sa figure couperosée, des yeux qu'il roulait pleins de vin, des paroles sans suite, des gestes d'insensé, des restes impurs, qui sortaient de sa bouche, et dont ses habits étaient tout dégouttants, me firent bientôt connaître la cause de l'état où je trouvais un des représentants de la France.
« Comme ce spectacle paraissait m'affecter,run des porteurs me dit : Vous êtes bien bon de plaindre le citoyen C... Cinq fois par décade notre ministère lui est nécessaire. Que diable voulezvous qu'il fasse ? C'est aujourd'hui un entrepre-
(i) Les véritables noms sont difficiles à trouver pour nous, mais ils ne l'étaient pas pour des contemporains.
neur, demain un fournisseur, une autre fois un chef de bureau ou tel autre avec lequel il a quelque intérêt à démêler qui l'entraîne chez un traiteur. Ce n'est que là, en vérité, qu'on peut parler affaire.
« Il n'y a que la première bouteille qui coûte à avaler. Trente et quarante la suivent, et il n'en faut pas moins du tiers pour mettre l'officieux G... en belle humeur. »
Quel était l'auteur de ce roman-pamphlet, dont des exemplaires de luxe, imprimés sur papier velin, avaient été envoyés à quelques-uns de ceux qui y figuraient ? Presque tout le monde désigna le marquis de Sade. On le savait très capable de l'avoir écrit, et le style, les détails obscènes, le trahissaient.
Son arrestation fut décidée ; mais il importait, en voulant étouffer le scandale, denepas l'augmenter, et de ne pas signaler davantage au public, par une répression maladroite, un livre qui n'était déjà que trop connu. La police feignit donc d'ignorer Zoloé et ses deux acolytes^ et de ne se préoccuper que de Juliette dont on annonçait, presque ouvertement, une réimpression (1).
Le 5 mars 1801 , de Sade fut arrêté chez son éditeur, Bertrandet, à qui il devait ce jour-là remet-
(i) Voir le rapport du préfet de police Dubois (i3 septembre i8o3), cité plus loin.
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tre son manuscrit (1j. Ca manuscrit fut saisi ot on s'empara également d'un assez grand nombre d'exemplaires des anciennes éditions.
Interrogé, le marquis déclare qu'il n'était pas l'auteur de Julielte, mais que le véritable auteur l'avait chargé de copier l'ouvrage.
Le gouvernement, à cette époque, pour éviter l'intervention de l'opinion publique qui aurait pu le gêner et qu'il jugeait inutile, procédait volontiers à l'égard de ceux dont il avait besoin de se débarrasser, par voie administrative^ sans bruit, sans éclat, et le plus rapidement possible. Des criminels, parfois même des innocents, disparaissaient ainsiun beaumatin, et on n'en entendait plus parler. Les juges continuaient à juger et les avocats à plaider; maison ne leur laissait que les accusés de droit commun, dont la condamnation ou l'acquittement n'intéressait en rien le salut de l'État.
Conformément à cette théorie, qui a ses avantages, le marquis de Sade fut enfermé à Sainte- Pélagie, le 5 mars 1801.
Dans ses Souvenirs et Portraits de la Revotation (2), Charles Nodier raconte qu'emprisonné en 1802 à Sainte-Pélagie (3) il eut l'occasion d'y voir
(i) Un manuscrit qui devait contenir quelques parties ajo^ltées ou remaniées.
(2) Publiés pour la première fois en 182G.
(3) Charles Nodier, dont les livres sont plems d'erreurs, assura qu'il vit de Sade au Temple et en i8o3. Il se tron^pe.
le 27 avril, le lendemain de son arrivée, l'auteur de Justine^ qui se disposait à en partir. « Un de ces messieurs (de ces messieurs les détenus), dit-il, se leva de bonne heure parce qu'il allait être transféré (à Bicêtre) et qu'il en était prévenu. Je ne remarquai d'abord en lui qu'une obésité énorme qui gênait ses mouvements pour l'empêcher de déployer un reste de grâce et d'élégance, dont on retrouvait des traces dans l'ensemble de ses manières et de son langage. Ses yeux fatigués conservaient cependant je ne sais quoi de brillant et de fin qui s'y ranimait de temps à autre comme une étincelle. Le prisonnier ne fit que passer sous mes yeux. Je me souviens seulement qu'il était poli jusqu'à l'obséquiosité, affable jusqu'à l'onction, et qu'il parlait respectueusement de tout ce qu'on respecte. »
Cet embonpoint, après un an de captivité, semblerait prouver que de Sade ne s'était pas trop mal trouvé de sa nouvelle prison. En réalité, depuis qu'on l'y avait déposé^ suivant le mot charmant
c'est en 1802 qu'il le vit et à Sainte-Pélagie, où il avait été emprisonné lui-même quelque temps pour son ode satirique, la Napoléone. Dans un autre passage de ses Souvenirs il dit du marquis : « Ce n'était pas un conspirateur et personne ne pouvait l'accuser d'avoir pris part aux affaires publiques (Nodier a dû ignorer Texistenee du roman de Zoloé)... Ce de Sade est le prototype des victimes extrajudiciaires de la haute police du Consulat et de l'Empire... ))
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du préfet Dubois (1), il n'avait pas cessé dr. se plaindre. A plusieurs reprises et avec une irritation croissante, il avait réclamé sa mise en liberté en affirmant devant Dieu et devant les hommes — les serments ne lui coûtaient guère — qu'il n'était pas Tauteur de cette Justine (2) pour laquelle il se croyait frappé : « Détenu depuis neuf mois à Pélagie, écrivait-il le 20 décembre 1801 au Ministre de la Justice, Abrial, comme prévenu d'avoir fait le livre de Justine, ({m pourtantn émana jamais de moi, je souffre et ne dis mot, comptant chaque jour sur la justice du gouvernement; mais lorsque les méchants, désespérés de mon silence et de ma résignation, cherchent à me nuire par tous les moyens possibles, je les démasque. »
C/est pour répondre à ses récriminations et à ses plaintes qu'on l'envoya à Bicêtre.
Bicétre qu'on avait appelé, sous l'ancien régime, la Bastille de la canaille, était, en 1801, un hôpital-prison, peuplé de trois mille individus, jeunes ou vieux, honnêtes ou criminels, malades ou bien portants. Les malades surtout y abondaient. Paralytiques, épileptiques, gâteux, fous furieux, vénériens, etc., ils offraient le triste spectacle des plus répugnantes infirmités.
(i) Voir son rapport du i3 septembre i8o3. (2) Chaque fois que de Sade désavoue Justine il sous-entend Juliette^ les deux romans pour lui n'en faisant qu'un.
Loger de Sade dans cet hôpital, où se. donnaient rendez-vous toutes les variétés d'aliénation, c'était le traiter comme un fou. Quelques-uns de ses actes ne démentaient pas cette opinion. On a raconté qu'il passait une partie de son temps, à Bicêtre, à traîner dans la boue des ruisseaux des roses qu'il achetait fort cher (1).
Jouissant, à titre de malade, d'une liberté relative, il en profitait pour se faire, dans ce milieu très propre à cet enseignement, professeur d'immoralité. On fut obligé de l'enlever à ses élèves, que ses leçons intéressaient un peu trop, et un ordre du préfet de police, signé le 26 avril 1803 et exécuté le lendemain, le transféra à Charenton(2).
(i) « En i855, j'allais quelquefois à rhôpital de Bicêtre, où deux de mes amis étaient internes, et je me promenais avec eux dans l'élablissement. Un vieux jardinier, qui avait connu le marquis lors de sa détention, nous contait que l'une de ses distractions était de se faire apporter de pleines corbeilles de roses, les plus belles et les plus chères que Ton pût découvrir dans les environs. Assis sur un tabouret, près d'un ruisseau fangeux qui traversait la cour, il prenait chaque rose l'une après l'autre, la contemplait, la flairait voluptueusement... puis la trempait dans la bourbe du ruisseau et la jetait au loin, souillée et puante, en éclatant de rire. » Extrait d'une lettre de Victorien Sardou au docteur Cabanes, publiée dans la Chronique Médicale du i5 décembre 1902.
(2) De Bicêtre il avait envoyé (le 20 mai 1802) au ministre de la Justice (ce n'était plus Abrial, mais le Grand Juge Régnier) une nouvelle lettre pour protester de son innocence : « C'est à vous seul, lui disait-il, qu'il appartient de faire exécuter les lois et d'écarter loin d'elles Tarbitraire