‹ Le Marquis de SadeChapitre 18 sur 26 · UN HOMAN A CI.IJ' 'M'A · texte numérisé non relu

UN HOMAN A CI.IJ' 'M'A

Il (îxistcût à cc^lto (;|)0(|uo dos {ilioiiôs d'iinci ospcîco particuliôrcî, dos fous d'Ktat, c'fîst-à-diro des gens à qui on attribuait un dérangenuîut d'esprit simplement parce cpTils atta(|uaieni le gouvernement ou le gênaient. Les A oies hislorirjues de Marc-Antoine Baudot, ancien député à TAssemblée législative, publiées par Mme Edgar Ouinet, mentionnent quatre de ces prétendus (bus et les peines dont on les frappa pour leur rendre la raison .

Le poète Désorgues, qui se disait ou se croyait républicain (1), avait composé contre Napoléon une chanson satirique qui se terminait ainsi :

Qui le grand Napoléon Est un grand caméléon.

On aiïecta de voir dans celte appréciation une

odieux qui les mine et qui les atténue. On m'accuse d'être l'auteur du livre infâme de Justine : l'accusation est fausse, je vous le jure au nom de ce que j'ai de plus sacré !... Je suis ou non l'auteur du livre qu'on m'impute. Si l'on peut m'en convaincre, je veux subir mon jugement; dans le cas contraire, je veux être libre.. Quelle est donc cette arbitraire partialité qui brise les fers du coupable pour en écraser l'innocent ! Est-ce pour en arriver là que nous venons de sacrifier pendant deux ans nos vies et nos fortunes?... Je veux être libre ou jugé. J'ai le droit de parler ainsi, mes malheurs et les lois me le donnent... »

(i) 11 n'était pas fou mais il avait des idées bizarres : « Bossu, comme Esope, par devant et par derrière, il avait rempli sa chambre de magots chinois et couchait sur un hamac. » Bibliographie Moderne^ Paris, 1816. Ce n'est pas une raison parce qu'un homme est bossu et couche sur un hamac pour l'enfermer à Gharenton.

marque infaillible de détraquement cérébral et le chansonnier fut expédié à Charenton, où il mourut en 1808.

Un ami du général Moreau, de Laage, s'était signalé par son zèle pour lui, pendant tout le cours de son procès. Cette sympathie persistante pour un suspect et un vaincu- parut une chose tout à fait déraisonnable, et de Laage fut enfermé à Bicêtre. 11 n'en sortit qu'au bout de deux ans.

C'est aussi à Bicêtre qu'on avait enfermé, en 180J , Tabbé Fournier, coupable d'avoir prêché des sermons qui ne plaisaient pas au premier consul. Il ne recouvra sa liberté qu'en 1804 (1).

Après avoir signalé ces trois victimes de l'arbitraire, Baudot arrive à la quatrième, la moins intéressante, de Sade :

« Celui-ci, dit-il, est Fauteur de plusieurs ouvrages d une monstrueuse obscénité et d'une morale diabolique. C'était, sans contredit, un homme pervers en théorie, mais enfin il n'était pas fou, il fallait le faire juger sur ses œuvres.

« Il y avait là germes de dépravation, mais pas de folie ; un pareil travail supposait une cervelle bien ordonnée, mais la composition même de ses ouvrages exigeait beaucoup de recherches dans la

(i) 11 rentra plus tard en grâce, par Tentremise du cardinal Fesch, devint chapelain de l'empereur, et, en i8o6, évêque de Montpellier.

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littérature ancienne et moderne, et avait [lour but (l(i démontrer que les grandes dépravations avaient été autorisées parles Grecs et les llomains. Ce genre d'investigations n'était pas moral, sans doute, mais il fallait une raison et du raisonnement pour l'exécuter ; il fallait une raison droite pour faire ces recherches qu'il met en action sous forme de romans et qui établit sur des faits une sorte de doctrine et de système... »

Le couvent de Charenton où le marquis de Sade venait d'être admis, raisonnable ou fou, sur la demande de sa famille, avait été supprimé en 1795 et, le 15 juin 1797, réorganisé, avec le titre d'hôpital de la Charité, par le Directoire qui Tavait placé sous la dépendance du ministère de l'Intérieur chargé de faire les règlements qu'exigeait cette transformation (1).

L'année suivante, la direction avait été confiée à M. de Coulmier, nommé régisseur général. A la même époque, M. Gastaldi, était nommé médecin en chef, M. Déguise, chirurgien, et M. Dumontier, économe-surveillant.

Simon de Coulmier ouDecoulmier — il préférait

(1) Quelque temps après, l'hôpital de Charenton recouvrait ses anciennes propriétés et on lui accordait, à titre d'indemnité, la concession provisoire de certains immeubles, parmi lesquels ce qui restait des Thermes de Julien. La location de ces immeubles permit de restaurer les bâtiments et de créer un quartier spécial pour les femmes.

tJ16 T^E MARQUIS DE SADE

le premier de ces noms au second — ancien abbé régulier de Notre-Dame d'Abbecourt (ordre des Prémontrés) avait siégé aux Etats Généraux comme député du clergé de la vicomte de Paris. C'était un homme fort habile, toujours empressé, comme bien d'autres, à se mettre du côté du manche, et qui, très servile à Tégard de ses chefs, aimait assez à faire peser sur ses subordonnés une autorité plus brouillonne et naïvement vaniteuse que despotique.

Il se considérait comme un excellent administrateur et n'admettait pas, dans son petit royaume de Charenton, d'autre volonté, d'autre influence que la sienne. Lorsque le médecin Gastaldi mourut, enl805,il essaya d'obtenir qu'on ne lui donnât pas de successeur, et Royer-CoUard (l) ne fut nommé que malgré lui et après une lutte acharnée.

De Coulmier avait sur le traitement des aliénés des théories qui sont un peu celles d'aujourd'hui. 11 préconisait les spectacles, la danse et même les feux d'artifices. Il devait trouver dans le marquis de Sade un collaborateur précieux.

Un fou à demi raisonnable, Villiaume, qui vécut quelque temps à Charenton a tracé de cet établissement un tableau des plus engageants. « Des

(i) Royer-Collard fut nommé médecin en chef de Charenton en janvier 1806.

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secours à toute heure, dit-il, une distribution bien ordonnée dans les diverses classes de maladies ; des corridors parfaitement éclairés et aérés, des chambres proprement tenues ; une nourriture saine et abondante ; une grande quantité d'infirmiers et d'infirmières, sur lesquels l'administration exerce une surveillance sévère ; un immense jardin élevé en forme d'amphithéâtre, d'où l'on découvre un site charmant et un vaste horizon ; des chauffoirs, une bibliothèque, un salon décemment meublé ; des damiers, trictracs, jeux de cartes ou d'échecs pour se récréer ; voilà ce que Charenton offre à ses malades, et ce qu'on ne trouve pas dans les maisons particulières de santé, établies par de cupides spéculateurs et dirigées, la plupart, avec dureté et parla plus sordide lésinerie (1). »

Assurément on devait y être beaucoup mieux qu'à Vincennes ou à la Bastille.

Le marquis de Sade était entré dans cette maison modèle le 27 avril 1803. Le préfet de police avait confié au citoyen Bouchon, officier de paix, la mission de l'y conduire (2) et sa famille, comme le préfet, avaient recommandé à de Coulmier de

(i) M. Villiaiime sommeillant à Charenton... Paris, i8i8, p. 5o.

(2) Archives de la Maison de Charenton. Ordre du préfet de police du 6 floréal an II (26 avril i8o3).

veiller à ce qu'il ne pût pas s'évader ni communiquer avec personne. En homme avisé, le directeur s'était empressé de tirer parti de ces craintes et de demander pour son nouveau pensionnaire (( un prix proportionné aux soins que Ton doit donner et à la vigilence {sic) qu'il faut exercer (1) ».

La police attachait avec raison une grande importance aux papiers du marquis. On s'empara, pour les cacher ou les détruire, des plus compromettants, le 1^^ mai 1804. De nouvelles perquisitions devaient avoir lieu quelques annéesplus tard, le 5 juin 1807.

Quoique le régime imposé à de Sade fût très doux et qu'on affectât de le traiter non pas comme un prisonnier, mais comme un malade, il n'avait pas tardé à entrer en guerre ouverte avec le directeur de Thôpital. Dans une lettre du 20 juillet 1803, deux mois à peine après son arrivée à Charenton, il se plaignait avec une extrême violence des procédés dont usait à son égard M. de Coulmier et terminait ainsi : « Au reste, vous n'ignorez pas que votre conduite avec moi vous

(i) Archives de la Maison de Charenton. Note (3o floréals an II, 2o mai i8o3) de J.-B. Bouchesèche, chef de division à la préfecture de police. Le prix de la pension, payé par la famille, fut fixé à S.ooo livres, qui représenteraient aujourd'hui à peu près le double.

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ravale au rang (l(;s plus vils l{M|uais. » CycHait la première fois sans doute qu'on ti'aitait (J(î la([uais un personnage aussi important ({ue M. de Ojulmier. il en éprouva autant de surprise que d'indignation (1).

Avec des malades tranquilles et résignés à leur sort, vivaient à Charenton des fous, qui avaient la manie de la persécution, et des détenus qui aspiraient à être libres. Ils s'intéressaient également aux événements politiques. La création de l'Empire dut faire naître en eux bien des espérances, que justifiaient d'ailleurs ces quatre articles du sénatus-consulte organique du 28 floréal an XII (18 mai 180/i) :

(( Une commission de sept membres nommés par le Sénat et choisis dans son sein, prend connaissance, sur la communication qui lui en est donnée par les ministres, des arrestations effectuées conformément à l'article 46 de la constitution, lorsque les personnes arrêtées n'ont pas été traduites devant les tribunaux dans les dix jours de leur arrestation ; cette commission est appelée commission sénatoriale de la liberté individuelle

(i) Catalogue d\ine collection d'autographes .vendus le 26 mars 1887. Paris, Et, Charavay, 1887. En marge de cette lettre de Coulmier a écrit : « Correspondance avec M. de Sade le père. On jugera combien il m'a fallu de patience avec lui. »

Toutes ks personnes arrêtées et non mises en jugement après les dix jours de leur arrestation, peuvent recourir directement, par elles, leurs parents, ou leurs représentants, et par voie de pétition, à la commission sénatoriale de la liberté individuelle.

Lorsque la commission estime que la détention prolongée au delà des dix jours de l'arrestation n'est pas justifiée par Tintérêt de l'Etat, elle invite le ministre qui a ordonné l'arrestation à faire mettre en liberté la personne détenue, ou à la renvoyer devant les tribunaux ordinaires.

Si après trois invitations consécutives, renouvelées dans l'espace d'un mais, la personne détenue n'est pas mise en liberté, ou renvoyée devant les tribunaux ordinaires, la commission demande une assemblée du Sénat qui est convoquée par le président et qui rend, s'il y a lieu, la déclaration suivante : « Il y a de fortes présomptions que N... est détenu arbitrairement. »

La commission n'avait commencé à fonctionner que depuis quelques jours, elle existait à peine, lorsqu'elle reçut cette pétition :

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D. A. S, Sade, homme de lell/'cs, aux membres de la Commission sénatoriale de la Liberté individuelle.

« Sénateurs,

« Il y a quarante mois que j(3 gémis dans les fers les plus injustes et les plus cruels.

« Soupçonné, depuis le 15 ventôse an IX, d'être l'auteur d'un livre immoral que je vous proteste n'avoir jamais fait, on n'a cessé, depuis cette époque, de me retenir dans différentes prisons sans jamais vouloir me laisser juger, seule chose que je désirasse, puisqu'elle était la seule qui pût faire éclater mon innocence.

c< iVrefforçant à trouver la cause d'un acte aussi arbitraire, je l'aperçois enfin dans une affreuse coalition de parents dont je n'ai jamais voulu partager, en Révolution, ni les démarches, ni les opinions : furieux de mon attachement constant et soutenu tant à ma patrie qu'à ceux qui la gouvernent, désolés de Tordre que je voulais mettre à à mes affaires en satisfaisant tous mes créanciers à la ruine desquels ces malhonnêtes gens gagnaient, ils ont adroitement profité du faible instant de crédit offert par leur rentrée en France pour perdre celui des leurs qui n'avait pas voulu les suivre. De là l'époque de mes malheurs. De là

leurs mensongères inculpations... et mes chaînes. «Sénateurs, un nouvel ordre de choses vous rend les juges et les arbitres de ma destinée ; de ce moment je vous implore, de ce moment, je suis tranquille, puisque cette destinée, si malheureuse^ se trouve maintenant confiée aux mains sacréesdu génie, delà sagesse, de la justice et de la raison.

((Ce 1^^ messidor an P^ de TEiiipire (20 juin 1804 (1). »

Les mains sacrées du génie, de la sagesse, de la justice et de la raison (ce qui était beaucoup pour des mains de sénateurs, même en 1 804) ne se montrèrent pas aussi secourables pour lui que Tavait espéré le marquis de Sade. Sans doute beaucoup de ces illustres vieillards, qu'il prenait pour arbitres de sa destinée, avaient lu sa Jus-^ Une,

Cependant, la pétition ne fut pas tout à fait inutile. Il y eut probablement une enquête. Dubois rédigea, sous forme de note, le 13 septembre 180/i,. ce rapport qu'avait réclamé Fouché et qui précise et complète certains détails donnés au début de ce chapitre.

(( Son Excellence le sénateur ministre de la police

(i) Cette pétition a été publiée pour la première fois par M. Henry Lecomte dans llnlermédiaire des Chercheurs et des Curieux, n° du 20 octobre 1905.

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généralo do ronipirc, par sa note du 7 du ce mois, me demande un rapport sur le nommé Sade, détenu à Cliarenton.

« Dans lespremiers jours de ventôse an [X, j'avais été informé que le nommé Sade, ex-marquis connu pour être l'auteur de Tinfâme roman de Jusline, se proposait de publier (1) un ouvrage plus affreux encore sous le titre de Juliette, Je le fis arrêter le 15 du même mois (2), chez le libraire-éditeur de cet ouvrage, où je savais qu'il devait se trouver muni de son manuscrit.

« L'auteur et l'éditeur furent amenés à ma préfecture. Lasaisiedu manuscrit était importante ; mais Touvrage était imprimé et il s'agissait de découvrir l'édition. La liberté fut promise à l'éditeur, s'il livrait les exemplaires imprimés.

((Celui-ci conduisit nos agents dans un lieu inhabité que lui seul connaissait, et ils en enlevèrent une quantité assez considérable d'exemplaires pour que l'on put croire que c'était l'édition entière.

(( Sade, dans son interrogatoire, reconnut son manuscrit, mais il déclara qu'il n'était que le copiste et non l'auteur. 11 convint même qu'il avait été payé pour le copier, mais il ne pût faire connaître les personnes de qui il tenait les originaux.

(i) C'est-à-dire de réimprimer.

(2) Le 5 mars 1801.

(( Il eût été difficile de croire qu'un homme qui jouissait d'une fortune assez considérable eût pu devenir copiste d'ouvrages aussi affreux, moyennant un salaire. On ne pouvait douter qu'il n'en fût Fauteur, lui dont le cabinet était tapissé de grandstableaux représentant les principales obscénités du roman de Justine,

(( Le 23 ventôse (1) j'eus l'honneur de rendre compte de toute l'opération à Son Excellence le ministre de la police générale et de lui demander quelle marche j'avais à suivre pour parvenir à la punition d'un homme aussi profondément pervers. Après diverses conférences que j^eus avec Son Excellence, desquelles il résulta qu'une poursuite judiciaire causerait un éclat scandaleux qui ne serait point racheté par une punition assez exemplaire, je le fis déposer à Sainte-Pélagie, le 12 germinal (2) delà même année, pour le punir administrativement.

« Au mois de floréal suivant, Son Excellence le ministre de la justice me demanda les pièces relatives cà cette affaire, pour aviser, m'écrivait-il, aux moyens qu'il serait convenable de prendre, et en référer aux consuls, s'il y avait lieu.

((J*eus l'honneur de rendre compte verbalement à

(i) Le i3 mars. (2) 2 avril 1801.

UN noMAN A ci.i:!' 32r;

Son Excellence qui, connaissant déjàtousles dùlit.s que Sade avait commis avant la révolution, et convaincu que les peines qui pourraient lui être appliquées par un tribunal .seraient insuffisantes, et nullement proportionnées à son délit, fut d'avis qu'il fallait l'oublier pour longtemps dans la maison de Sainte-Pélagie.

« Sade y serait encore, s'il n'eût pas employé tous les moyens qui lui suggère son imagination dépravée pour séduire et corrompre les jeunes gens que de malheureuses circonstances faisaient enfermer à Sainte-Pélagie et que le hasard faisait placer dans le même corridor que lui...

« Les plaintes qui me parvinrent alors me forcèrent de le faire transférer à Bicêtre...

« Cet homme incorrigible était dans un état perpétuel de démence libertine. A la sollicitation de sa famille, j'ordonnai qu'il serait transféré à Charenton, et son transfèrement eut lieu le 7 floréal an XI (1).

« Depuis qu'il est dans cette maison il s'y montre continuellement en opposition avec le directeur, et il justifie par sa conduite toutes les craintes que peut donner son caractère ennemi de toute soumission.

«J'estime qu'il y a lieu de le laisser à Charenton,

(i) 27 mai 1801.

OÙ sa famille paie sa pension, et où, pour son honneur, elle désire qu'il reste.

(( Le conseiller crEtat^ préfet de police, chargé diiqaalrième arrondissement de la police générale^

(( Dubois (1). »

Quatre ans plus tard, dans une supplique qui porte la date du 17 juin 1808, le marquis de Sade s'adressait directement « à Sa Majesté l'Empereur et roi, protecteur de la confédération du Rhin, en sa commission des pétitions au Conseil d'Etat. »

(( Sire,

« Le sieur de Sade, père de famille dans le sein de laquelle il voit pour sa consolation un fils qui se distingue aux armées (2), traîne depuis près de vingt ans dans trois différentes prisons consécutives, la vie du monde la plus malheureuse ; il est

(i) Revue Rétrospective, t. I, ]833, p. 258. Eu marge de ce rapport est écrit : Approuvé.

(2) Louis-Marie de Sade, né en 1767. Lieutenant au régiment de Soubise en 1768, il avait émigré pendant la Révolution et servi dans le corps de Condé. Rentré en France en 1794, il avait été obligé, à cause de la ruine de sa famille, d'exercer la profession de graveur. Il venait en 1808 de reprendre du service et s'était déjà distingué sur plus d'un champ de bataille. Sous-lieutenant du régiment d'Isembourg, il allait, €n 1809, rejoindre son corps lorsqu'il fut assassiné par des brigands. Il laissait inachevé un ouvrage qui n'est pas sans mérite, Histoire de la Nation française.

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septuagénaire, presque aveugler, accablé de gouttes et de rhumatismes dans la poitrine et dans Testomac qui lui font soulFrir d'horribles douleurs ; des certificats de médecins de la maison de Charenton, où il est maintenant, attestent la vérité de ces faits et Tautorisent à réclamer enfin sa liberté, en protestant qu'on n'aura jamais lieu de se repentir de la lui avoir donnée. Il ose se dire de Sa Majesté,

« Sire,

« Avec le plus profond respect, le très humble, très obéissant serviteur et sujet.

(( De Sade. »

Cet incorrigible solliciteur avait trouvé, sans s'en douter, le meilleur moyen d'obtenir qu'on le laissât sortit de Charenton. C'était de s'y rendre impossible. Il remplissait Fhôpital de ses colères furibondes. Il abusait sans cesse de l'indulgence et de la patience de M. de Coulmier, qui n'osait plus lui résister. Cynique et crapuleux sur ses vieux jours, théoricien du vice depuis que la pratique lui devenait impossible, il était pour tous un objet de scandale.

M. de Coulmier s'y résignait, mais le médecin en chef Royer-Collard, se montra de moins bonne composition.il crut qu'il était de son devoir d'avertir le ministre de la police, Fouché, et il lui écrivit, le

2 août 1808, cette lettre qui constitue le document le plus complet que nous ayons sur le séjour du marquis à Charenton :

(c Paris ^2 août i8o8.

(( Le Médecin en chef de l'hospice de Charenton à Son Excellence Monseigneur le Sénateur, Ministre de la police générale de l Empire,

« Monseigneur,

« J'ai rhonneur de recourir à Tautorité de votre Excellence pour un objet qui intéresse essentiellement mes fonctions ainsi que le bon ordre de la maison dont le service médical m'est confié.

« Il existe à Charenton un homme que son audacieuse immoralité a malheureusement rendu trop célèbre, et dont la présence dans cet hospice entraîne les inconvénients les plus graves : je veux parler de Fauteur de l'infâme roman de Justine. Cet homme n'est pas aliéné. Son seul délire est celui du vice, et ce n'est point dans une maison consacrée au traitement médical de l'aliénation que cette espèce de délire peut être réprimé. Il faut que l'individu qui en est atteint soit soumis à la séquestration la plus sévère, soit pour mettre les autres à l'abri de ses fureurs, soit pour Tisoler lui-même de tous les objets qui pourraient exalter

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ou entretenir sa hideuse passion. Or, la maison de Charenton, dans le cas dont il s'agit, ne remplit ni l'une ni l'autre de ces deux conditions. M. de Sade y jouit d'une liberté trop grande. Il peut communiquer avec un assez grand nombre de personnes des deux sexes, encore malades ou à peine convalescentes, les recevoir chez lui, ou aller les visiter dans leurs chambres respectives. Il a la faculté de se promener dans le parc, et il y rencontre souvent des malades auxquels on accorde la même faveur. Il prêche son horrible doctrine à quelques-uns : il prête des livres à d'autres. Enfin le bruit général dans la maison est qu'il vit avec une femme qui passe pour sa fille.

« Ce n'est pas tout encore. On a eu Timprudence de former un théâtre dans cette maison, sous prétexte de faire jouer la comédie par les aliénés, et sans réfléchir aux funestes effets qu'un appareil aussi tumultueux devait nécessairement produire sur leur imagination. M. de Sade est le directeur de ce théâtre. C^est lui qui indique les pièces, distribue les rôles et préside aux répétitions. Il est le maître de déclamation des acteurs et des actrices, et les forme au grand art de la scène. Le jour des représentations publiques, il a toujours un certain nombre de billets d'entrée à sa disposition, et, placé au milieu des assistants, il fait en partie les

honneurs de la salle. 11 est même auteur dans les grandes occasions : à la f(He de M. le Directeur, par exemple, il a toujours soin de composer ou une pièce allégorique en son honneur, ou au moins quelques couplets à sa louange.

Il n'est pas nécessaire, je pense, de faire sentir à Votre Excellence, le scandale d'une pareille existence et de lui représenter les dangers de toute espèce qui y sont attachés. Si ces détails étaient connus du public, quelle idée se formerait-on d'un établissement où Ton tolère d'aussi étranges abus ? Comment veut-on d'ailleurs que la partie morale du traitement de l'aliénation puisse se concilier avec eux ? Les malades qui sont en communication journalière avec cet homme abominable ne reçoivent-ils pas sans cesse Timpressionde sa profonde corruption ; et la seule idée de sa présence dans la maison n'est-elle pas suffisante pour ébranler l'imagination de ceux même qui ne le voient pas?

(( J'espère que Votre Excellence trouvera ces motifs assez puissants pour ordonner qu'il soit assigné à M. de Sade un autre lieu de réclusion que l'hospice de Gharenton. En vain renouvelleraitelle la défense de le laisser communiquer en aucune manière avec les personnes de la maison ; €ette défense ne serait pas mieux exécutée que par le passé et les mêmes abus auraient toujours lieu. Je ne demande point qu'on, le renvoie à Bi-

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cêlre, où il avait été précédemment placé, mais je ne puis m'empôclier de représenter à Votre Excellence qu'une maison de sûreté ou un château-fort lui conviendrait beaucoup mieux qu'un établissement consacré au traitement des malades qui exige la surveillance la plus assidue et les précautions morales les plus délicates.

« J'ai rhonneur d'être, avec un profond respect. Monseigneur, de Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur.

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