‹ Le Marquis de SadeChapitre 3 sur 26 · L. P. Griffet · texte numérisé non relu

L. P. Griffet

« 4 novembre 1763.

m: MAïuAr;!-: nu ma non s f)i, s\r»i: 37

<I('^|)ons, ne devant pas rester à la charge de Sa Majesté.

(( Je suis, etc.. (1). »

Cette lettre est du A novembre. Quelques jours après, un ordre du roi, arraché par de pressantes démarches, ouvrait au marquis les portes de sa prison. Il était mis en liberté, mais on l'obligeait à aller se faire un peu oublier en province (2). 11 partit pour Echauflbur (3), où résidait pendant une grande partie de Tannée la famille de sa femme et où il retrouva Louise de ]\Iontreuil. On espérait qu'assagi par le mariage et aussi par la prison, il avait renoncé à son amour. C'était bien mal le connaître.

La résistance de sa jeune belle-sœur et son indifférence plus apparente que réelle rendirent bientôt intolérable au marquis de Sade ce château d'aspect peu engageant, où, sous la surveillance de Mme Cordierde Montreuil, plus déflante encore que les geôliers de Vincennes, il était obligé de vivre comme un reclus. Paris lui manquait et il aspirait

(1) Arch. Nat. o'4o5.

(2) M. Paul Ginisly assure qu'on Tobligea à rejoindre son régiment. Son dossier militaire n'en fait aucune mention.

(3) Echaufîour, ainsi nommé des fours à chaux qui y abondaient, est un village de l'Orne, arrondissement d'Argentan.

à y revenir. Il avait su persuader à sa femme que son plus ardent désir était de venir vivre près d^elle. Avec des phrases émues, il évoquait cette existence familiale et ces joies de Tintimité dont le privait un cruel exil. En réalité, ce n'était pas sa maison qu'il regrettait, mais sa petite maison.

La marquise de Sade s'obstinait à ne voir dans son mari qu'une victime. 11 était jeune et elle l'aimait. Elle croyait aux protestations dont il se montrait prodigue. Son éloignement la désespérait. Elle remuait ciel et terre pour faire cesser son exil. Poussé par ses plaintes continuelles, le président Gordier de Montreuil, qui était un bon homme, réclama, en invoquant je ne sais quel prétexte, le retour de Fenfant prodigue, du mari in parlibiis. Le gouvernement hésitait, il se défiait du prétendu repentir du marquis de Sade. Il n'avait que trop raison. Ce qu^on lui demandait, il ne l'accordait qu'à la dernière extrémité et le moins possible. Le 3 avril 1764, le ministre de la Maison du roi écrivait à M. de Montreuil :

« Jay, Monsieur, reçu les ordres du Roy, par rapport à M. le comte de Sades et des motifs qui vous font désirer qu'il puisse venir passer quelque tems à Paris, où vous jugés que sa présence est nécessaire. Sa Majesté a bien voulu lui permettre d'y venir et d'y rester trois mois, mais seu-

[,i: MARIAGE 1)1) MAR(JUIS l)i: SADH 39

lement à partir du 15 do celui-ci, a[)rrs lr'([U(d tems il retournera où il est, conformément aux premiers oi'dres de Sa Majesté. Ainsi vous voudrès bien lui dire (ju'il peut partir quand il le jugera à propos... » (l).

On faisait intervenir Mme de Marsan, dont les sollicitations n'obtenaient qu'un très médiocre résultat, comme on pourra en juger par cette lettre du ministre de la Maison du roi à la marquise de Sade (le W mai) ;

« Mme de Marsan a déjà, Madame, présenté plusieurs mémoires par lesquels elle demande le rapel à Paris de son mary. Il faut qu'il commence par prouver qui il est, ce qu'il n'a point fait jusqu'à présent, n'étant connu que par des traits qui conviennent très peu aux qualités qu'il prend et au nom sous lequel il s'annonce... (2). »

(i) Arch. Nal. o'^/JoG. Le 4 mai, le marquis obtenait l'autorisation d'aller à Dijon : « Sur ce que vous me faites l'honneur, Monsieur, de me communiquer qu'il est indispensable que M. de Sade se rende à Dijon pour s'y faire recevoir au Parlement dans la charge de lieutenant général du département de Bresse, Bagey, etc., il pourra s'y rendre quand il voudra et revenir tout de suite, en ne restant à Dijon que le temps indispensable pour sa réception. Ce n'est même qu'avec beaucoup de peine que Sa Majesté se porte à lui accorder cette permission... » Lettre du Ministre de la Maison du roi au président de Montreml.

(2) Arch. Nat. 0^406.

Enfin le roi se laissa fléchir. Il comprit qu'il ne pouvait continuer à se montrer rigoureux pour un homme que réclamait à cor et à cri sa femme, et dont sa belle-mère elle-même plaidait la cause. Le 11 septembre 176/i, la présidente de Montreuil qu'on avait fait donner à la fin, comme dans les batailles de l'Empire la vieille garde, reçut du ministre ce billet qui combla de joie, d'une joie qui ne devait pas durer longtemps, toute la famille : (( J'ay, Madame, l'honneur devons envoyer l'ordre du Roy qui révoque entièrement celui que Sa Majesté avait donné à M. de Sades de se retirer au château de Ghauffour (1)... »

Le marquis, déporté pendant un an dans un château de Normandie, était libre désormais de venir vivre, comme il l'avait demandé, près de sa femme. Quel usage fit-il de cette liberté réclamée avec tant d'obstination et si difficilement obtenue? C'est un rapport de l'inspecteur de police Marais qui va nous répondre :

« 30 novembre 1674. M. le comte de Sade que j'ai conduit à Vincennes, de l'ordre du Roi, il y a un an, a obtenu la permission de venir cet été à Paris où il est encore. J'ai très fort recommandé à la Brissaut (2), sans m'expliquer davantage^ de

(i) Arch. Nat. Oi4o6.

(2) « Les Brissault (ou Brissaut) eurent, vers 1760, une grande vogue dans le monde galant : car ils étaient mari

lAZ MARIA(iE DU MAMQUIS DK SADIC 41

iKî pas lui Iburiiir do lilles pour allor avec lui eu petites maisons (1). » Si le bon Marais, ce jour-la, ne s'expli(jua pas davantage, c'est tout simplement parce que son ancien client avait repris ses habitudes d'autrefois. Il continuait à ensanglanter ses amours.

Les dix ou douze mois qu'il venait de passer en province lui avaient permis de faire des économies ou plutôt l'y avaient obligé. Il les dépensait, suivant les jours et les occasions, en parties fines ou en grossières orgies.

L'opinion publique, qui s'occupait de ses faits et gestes plus qu'il n'aurait voulu, lui attribuait

et femme pour diriger deux maisons : Tune à la Barrière- Blanche et l'autre d'abord rue Tire-Boudin, puis rue Française. Erissault avait la réputation d'être insinuant et d'une éloquence pers-uasive auprès des jolies femmes ; il veillait aussi avec soin à la santé de ses pensionnaires, même de passage, qu'il faisait toujours visiter par un médecin attaché à l'établissement. Sa femme lui faisait honneur, puisqu'elle avait reçu de ses clientes le surnom de présidente et qu'elle était, au dire de Marais, une des femmes les plus déliées et qui mit dans son métier le plus de décence. Très apprécié parmi les viveurs de Tépoque, le ménage Brissault donnait fréquemment des petits soupers, auxquels assistaient le baron de Wangen, M. de Villemur, M. de Bauze, M. de Clauzel, le comte de Charollais, le duc de Grammont, la fleur de la noblesse. » Raoul Vèze, La Galanterie parisienne au XVIII'' siècle. Paris, Daragon, 1905, p. 272. (1) V. L. de Rochefort, Souvenirs et Mélanges, Paris, 1826, t. II, p. 333. Les rapports de police de l'inspecteur Marais ont été publiés par M. Paul d'Estrée dans la Revue (numéro du 1" juillet 1900).

comme maîtresse Mlle Colette, vaguement attachée à la Comédie Italienne pour avoir un titre un peu moins humiliant que celui de courtisane. Il eut sans doute à cette époque une intrigue passagère avec cette demi-actrice, mais sa maîtresse en titre était une danseuse de l'Opéra, la Beauvoisin, célèbre par le cynisme de sa vie amoureuse. Il Tavait choisie comme professeur de vice, quoique, dans cet ordre d'idées, il fut beaucoup plus capable de donner des leçons que d'en recevoir.

La Beauvoisin a été souvent citée dans la chronique galante du dix-huitième siècle. Les Mémoires secrets la représentent comme assez jolie <( mais sans taillé, courte et ramassée ». Elle commençait à ne plus être très jeune, en i76/i, et quelques années plus tard un libelle dirigé, sous ce titre anodin Annonces ^lif fiches et Avis divers^ contre les principales courtisanes du temps et soigneusement recueilli par les continuateurs de Bachaumont lui consacrera cet article peu flatteur : <( Modèle d'antique d'après MlleB. (Beauvoisin)... Cette figure a pu représenter autrefois une assez jolie nymphe, mais les outrages du temps et les plâtres l'ont presque défigurée. ))

La Beauvoisin qui connaissait les hommes, pour les avoir beaucoup fréquentés, remplaçait avantageusement son défaut de jeunesse par un excès de dépravation.

i.i: M\\\i\(',\: DU MAïujuis i)i: sadi: 43

Ello avait été lancée ot peut-être découverte par un amateur ti'ès délicat, le mar([uis du lîarry, du Barry le roué. Puis, tombée dans le domaine public, elle avait eu de nombreux amants, traitants ou gentilshommes, princes ou commis, auxquels elle ne demandait, en femme bien avisée, que d'être riches.

Le rêve de toutes ces marchandes d'amour était d'entrer au théâtre, pour mieux achalander leur commerce. La Beauvoisin avait pris des leçons du danseur Lany (1) et peu de temps après elle avait réussi, grâce à de hautes protections, à se faire admettre comme danseuse surnuméraire à l'Opéra. C'est ainsi qu'elle put figurer en même temps, mais avec des titres bien inégaux, sur le Calendrier des spectacles et sur celui de Cythère. Elle dansait quelquefois, mais elle aimait beaucoup plus souvent.

On se lasse de tout, même d'être danseuse surnuméraire à TOpéra. Un peu alourdie par l'âge et dégoûtée des jetés-battus et des entrechats, l'actrice intermittente changea de goûts et de passions. Elle joua ou plutôt elle fit jouer. Elle eut deux tripots dans ses deux maisons de la rue

(1) Jean -Barthélémy Lany « Maître et compositeur des Ballets de l'Académie Royale de Musique et l'un des grands danseurs de Fopéra pour la danse forte et légère. » Anecdotes dramatiques, 1775, t. III.

Saint-Honoré et de la rue des Deux-Ecus ou apparaissaient parfois, visiteurs importuns qu'on accueillait avec politesse et qu'on voyait partir avec plaisir, les inspecteurs de police de M. de Sartino. Il convient d'ajouter que dans ces tripots on ne se bornait pas à jouer. L'hôtesse, là, fournissait de Tamour tout pnêt, à tous les prix. Secourable aux vices d'autrui, la catin vieillie se faisait entremetteuse.

La Beauvoisin pouvait être utile au marquis de Sade, et, par l'exagération de ses débauches, par son goût très connu pour les raffinements erotiques, elle lui plaisait, s'imposait à sa sympathie. Ces deux âmes choisies étaient destinées, de toute éternité, à s'entendre et à s'accoupler.

Le marquis ne se contente pas d'exhiber à Paris cette maîtresse un peu mûre mais encore très cotée. Il l'emmena en Provence et lui fit les honneurs de son château de la Coste, près de Marseille. Invités par lui, la plupart •des hobereaux de la région vinrent avec empressement. Ils furent vite conquis par Tenjouement et le bagout de cette Parisienne, qui apportait dans ce coin de province les modes de la veille et celles du lendemain. Ils la trouvèrent un peu évaporée, mais elle n'en avait à leurs yeux que plus de charme.

Le marquis recevait très aimablement. Il donnait des bals et des spectacles. Sous sa direction

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uii(j troupe (J'aïualL'Lirs, où le inoiiidro bout de rôle était fort recherché, jouait hi comédie d'après les bonnes traditions. Cet érotonianc était, faiblesses passionnelles à part, un gentilhomme très élégant, plein de goût, plein d'esprit, et ses brillantes ([ualités ne le rendaient que plus redoutable.

Sa vie, entièrement consacrée au plaisir, se passait tantôt en Provence, tantôt à Paris, où Mme de Sade l'accueillait toujours avec la môme ardente affection, avec la même indulgence. La présidente de Montreuil se montrait de moins bonne composition. Elle trouvait ce gendre un peu trop compromettant et regrettait sans doute de ravoir fait sortir de Vincennes. Pour la seconde fois elle se décida à intervenir, et à la suite de ses démarches le marquis fut réintégré dans Tarmée. Le 16 avril 1767, il reçut, avec Tordre de partir sans délai, le grade de capitaine commandant de la compagnie du ]Mestre de camp (1).

Les officiers, au dix-huitième siècle, abusaient des congés. Ils passaient hors de leur garnison

(i) Archives adminislr. du Ministère de la Guerre. Il y avait deux régiments du Mestre de camp général, un de cavalerie, fondé en i635, l'autre de dragons, corps mixte comme on sait, fondé en 1674. Le régiment Mestre de camp cavalerie (celui dont fit partie le marquis de Sade) avait été formé lors du premier essai d'organisation de la cavalerie, sous Richelieu. Son premier chef fut le marquis de Sourdis, à cause de sa charge de mestre de camp général de la cavalerie légère. Il eut pour successeur le marquis de

quatre ou cinq mois par an. Le marquis de Sade venait très souvent à Paris. Dans un de ces voyages, entre deux parades, il fît à sa femme un cadeau auquel elle dut être très sensible. Il lui donna un fils, qui ne fut pas, on peut le croire, un enfant de Tamour partagé. Le 27 août 1767 naquit Louis-Marie de Sade, qui eut un illustre parrain et une non moins illustre marraine, le prince de Condé et la princesse de Conti.

L'ancien amant de la Beauvoisin, très sujet à caution, vivait, sans s'en douter, sous la surveillance de la police. Marais écrivait dans son rapport du 16 octobre 1767 : « On ne tardera pas à entendre encore parler des horreurs de M. le comte de Sades. Il fait l'impossible pour déterminer la demoiselle Rivière, de TOpéra, à vivre avec lui et lui a offert vingt-cinq louis par mois, à condition que les jours qu'elle ne serait pas au spectacle, elle irait les passer avec lui à sa petite maison d'Arcueil. Cette demoiselle là refuse. »

Marais ne se trompait pas. On entendit bientôt parler, comme nous allons le voir dans le chapitre suivant, des horreurs du marquis de Sade.

Praslin, qui prit le commandement de ce corps, lorsqu'on Torganisa définitivement en i638. Le grade de capitaine commandant d'une compagnie du Mestre de camp général équivalait au grade de colonel. C'était un joli avanconent, et aussi flatteur que peu mérité, pour un officier de vingtsept ans.

IJI

LA PETITE MAISON d'aRCUEIL

l'affaire rose KELLER

« ARAMINTE

Bonjour, mon cher ; n'est-ce pas ici ce qu'on appelle une Petite Maison ?

MATHURIN

C'est une maison qui n'est pas bien grande.

ARAMINTE

Oh ! non, je m'entends bien... Je me sens dans une joie d'être dans une Petite Maison, et puis en même temps j'ai une frayeur... On dit...

MATHURIN

Et de quoi, diantre, avez-vous peur ?

ARAMINTE

Enfin donc, m'y voilà... J'avais tant entendu parler de cela à M. de la Grivoisière... Mais je regarde de tous côtés, il me paraît que cela ressemble à tout ce que je connais : j'avais imaginé...

MATHURIN

Quoi ? qu'on y entrait par les fenêtres ?

ARAMINTE

Je ne sais, mais je me figurais que ce devait être toutes choses singulières, de ces inventions galantes; là, des devises, des emblèmes, des nains, comme dans l'ancienne chevalerie, des fausses portes, des trapes, des guirlandes.

MATHURIN

Eh! mon Dieu, miséricorde! Et où est-ce que tout cela tiendrait ?

ARAMINTE

Enfin, tout ce qui annonce la galanterie amoureuse.

MATHURIN

Je ne sais pas comme cela était du temps de feu M. de la Grivoisière; mais pour ce qui est quant à présent, je puis vous assurer qu'il n'y a pas plus de galanterie ici que dans moH œil.

F..\ l'i: i"n !•: maison d arcueii. u>

ARAMINTE

Gomment ! ce n'est point l'amour qui conduit ici de j(Hines amants, ([ue les recherclics importunes des jaloux...

MATHUniN

Si c'est Tamour ([ui les y conduit, il faut apparemment qu'il les laisse à la porte.

ARAMINTE

Vous m'étonnez. Et pourquoi donc y venir?

MATHURIN

Pour voir si le changement de lieu ne remettra pas quelque petit grain d'amitié ; et je ne sais comment cela se fait, mais il arrive toujours tout le contraire. Tenez, Madame, depuis que je suis ici, je n'ai pas passé un jour sans entendre des cris et des querelles, comme si on s'égorgeait. Moi, j'étais comme vous d'abord et j'avais même peur que cela ne donnât mauvais exemple à notre ménagère ; mais, tatigué, que j'ai été bien rassuré ; je pourrions y envoyer Javotte à Técole. On prépare un bon souper et on n'y mange rien ; quelquefois même le souper reste, et il n'en vient qu'un qui s'arrache les cheveux de ce que l'autre y manque. Ordinairement c'est la dame qui arrive la première. Voyez quel contre-pied. Et puis, quand le

monsieur arrive, quelquefois je les éclaire ; je m'imaginais qu'ils s'allaient sauter au col. Bon! Ah ! Monsieur^ vous voilà ? Je ne croyais pas que vous vinssiez. — Madame^ voilà vos fantaisies ; si f arrive mal à propos^ il n'y a qu'à dire, je m'en irai. — Vous êtes bien le maître. — Bolà, ho! que Ion n'hâte point mes chevaux ! — Non^ Monsieur^ vous resterez pour enrager. Puis, après cela, ils entrent dans la chambre, ils marchent, ils marchent, ils marchent tous deux jusqu'à ce qu'on apporte le souper ; c'est moi pour l'ordinaire qui sers ; ils sont plus tristes, plus tristes ; ils m'adressions toujours la parole tous deux, comme si c'était pour moi qu'ils fussions venus... (1) ».

Cette scène de comédie nous fait connaître ce qu'on pourrait appeler l'envers des Petites Maisons. Il est certain que plus d'une fois un jeune seig*neur, très épris de changement, se vit obligé d y recevoir une maîtresse dont il était excédé et qui ne l'en aimait que davantage. Cependant le tableau que nous en fait le jardinier Mathurin me semble un peu poussé au noir. Cet honnête serviteur n'a pas tout vu et ne dit pas tout.

L'Amour vint souvent s'abriter et replier ses

(0 La Petite Maison^ comédie en trois actes, i^ar le président Hénault, 1770. Je ne crois pas que cette pièce ait jamais été représentée sur un théâtre public.

\.\ i»i:thi: maison DAncuKiL 61

iiilos dans ces asiles discrets où rien n'avait été négligé de ce qui pouvait, ne fût-ce qu'unr; nuit, ne fut-ce ({u'une heure, l'attirer et le retenir. On construisait pour lui, à l'ombre des charmilles, des nids de verdure et de marbre. 11 dut en ])roflter largement.

Les Petites Maisons sont nées de la corruption raffinée et élégante du dix-huitième siècle. Sous le grand roi, amants et amantes du beau monde, quand ils avaient envie de s'encanailler, allaient tout simplement dans quelque guinguette côtoyée par la Seine et éloignée du centre, au ^^loulin de Javelle, au Port à l'Anglais ou au Gros-Caillou. Ils trouvaient là de vrais paysans, des cabaretiers sans façon, des cabinets rustiques, le vin du cru et d'excellentes fritures. Le voisinage, le savoureux argot d'un garde française, d'une grisette ou d'un clerc de procureur, les amusaient, les changeaient agréablement des attitude^ gourmées et des exigences de l'étiquette. Ils s'évertuaient euxmêmes, bien déguisés, à paraître naïfs et simples et à parler la langue du peuple. On affectait de les prendre pour de petits bourgeois en bonne fortune, mais sous leur costume d'emprunt tout le monde les devinait.

Pour plus de sûreté, un grand seigneur, un riche financier, louait parfois à l'extrémité de la ville ou dans les faubourgs, à la Grange-Batelière, à la

Ville-rÉveque, une maison de paysan, dont on meublait tant bien que mal deux ou trois pièces. Tant que durait leur passion pour la femme, titrée ou non, riche ou pauvre, qu'ils voulaient avoir sans trop la compromettre, ils gardaient cette maison cachée aux regards profanes. Il leur arrivait rarement de la garder plus de six mois.

Ces logis provisoires manquaient d'élégance et de confortable, [j'amour, au dix-huitième siècle, voulut être chez lui. Ceux qui payaient très cher d'incommodes cabanes, pour ne les avoir que peu de temps, comprirent qu'ils auraient intérêt à faire bâtir ou à acheter toutes prêtes de jolies maisons qui seraient bien à eux. Quelques grands seigneurs, le comte d'Evreux, le duc de Richelieu, le prince de Soubise,le comte de Noce, donnèrent l'exemple. Il fut bientôt suivi par tout ce qui avait un nom ou de l'argent. Nobles, financiers et robins adoptèrent cette mode si favorable à leurs intrigues amoureuses.

Un peu partout, dans les quartiers peu fréquentés et qui avaient conservé l'aspect de la campagne, s'élevèrent des Folies. On les désigna d'abord ainsi parce qu'elles se cachaient sous les arbres, sab foliis^ ou plutôt parce que le luxe qui y était déployé ruina plus d'une fois leur propriétaire. Plus tard on les appela des Petites Maisons.

On avait des Petites Maisons pour y donner

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