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« C/iarenlon, le 12 septembre iSocj.
« A Son Excellence, le Ministre de In Police,
« Monseigneur,
« Je suis prévenu que Votre Excellence avait décidé, dans sa sagesse, de faire transférer M. de Sade, envoyé par le gouvernement à Gharenton, le 7 floréal an II, au château de Ham. Je vous prie, Monseigneur, d'accorder, avant la translation de ce prisonnier dans sa nouvelle destination, le temps de recevoir des nouvelles d'Arles où sont situés ses biens, et de faire des arrangements avec sa famille pour que les arrérages dus à la maison, qui montent à environ 5.470 francs, soient payés ou assurés, autrement la maison, qui a besoin de toutes ses ressources, serait exposée à perdre cette créance sacrée, puisqu'elle est pour pension, bois et lumière.
« Désirant faire de la maison de Charenton un établissement qui annonce les bontés paternelles du Gouvernement pour les infortunés en démence et ménager en même temps les charges du trésor public, j'ai consacré pour des constructions indispensables pour le traitement des malades, les arrérages des pensions dues, dont je connaissais à peu près le montant, pour faire ces dépenses extraordinaires.
« Los bâtiments sont faits et parfaits. Si l'arrière de M. de Sade restait en souffrance, la perte pourrait retomber sur les entrepreneurs, gens parfaitement honnêtes, dont les bénéfices sont très minces, pour la sévérité de la surveillance qu'on y a mise. Je ne m'appesantirai pas davantage, Monseigneur, sur cet objet qui ne peut échapper à la sagacité de Votre Excellence. J'ajouterai seulement que je serais bien malheureux d'avoir compromis mon crédit pour des objets dont l'avantage est au profit des infortunés, et pour honorer le gouvernement par un établissement utile.
« J'ai l'honneur d'être avec respect,
« De GOULMIER (1). »
A la suite de toutes ces sollicitations, de toutes ces lettres, amicales ou administratives. Tordre de transfert fut ajourné indéfiniment et on n'en parla plus.
J'ai groupé par ordre de date dans les quelques pages qui précèdent les documents qui se rapportent aux efforts très iafructueux du marquis de Sade pour sortir de Gharenton. Il reste à examiner plus spécialement comment il y fut traité et comment il y vécut.
(i) Archives de la Maison de Charenton.
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Sur les égards toul particuliors ([ii'ori lui prodigua, sur la liberté — rcdativci hiou entendu — dont il jouit, une lettre très caractéristiqu(i du préfet de police peut déjà nous éclairer. I.e 17 mai 18()r> — nous revenons sur nos pas pour la deuxième partie de ce chapitre — Dubois écrivait à M. du Coulmier :
. « Je suis informé, Monsieur, que vous avez permis au sieur Desade, détenu par ordre du Gouvernement dans votre maison, de rendre le pain béni et de faire la quête dans Téglise paroissiale de Charenton, le jour de Pâques dernier.
(( Cet individu n'a été transféré de Bicetreoii il devait rester toute sa vie que pour donner à sa famille la facilité de régler ses affaires. Il est prisonnier chez vous et vous ne devez ni ne pouvez, en aucun cas, ni sous quelque prétexte que ce soit, lui permettre de sortir, sans une autorisation expresse et formelle de ma part, et, comment encore, n'avez-vous pas pensé que la présence d'un pareil homme ne pouvait inspirer que de rhorreur et exciter des troubles en public.
« Votre extrême complaisance pour le sieur Desade a d'autant plus droit de me surprendre que, plus d'une fois, vous vous êtes plaint vivement de sa conduite et surtout de son insubordination.
« Je vous rappelle, Monsieur, les ordres donnés
à son égard et je vous invite à les exécuter désormais à la lettre (1). »
Cette excessive indulgence de M. de Goulmier pour le marquis de Sade venait de leur conformité d'opinions sur le traitement des aliénés.
Le directeur de Charenton, nous Tavons vu, préconisait la danse et les spectacles comme remèdes de la folie, quoiqu'ils l'aient sans doute moins souvent guérie que provoquée. Cette théorie, raisonnable ou non, il s'efforçait de l'appliquer à ses malades.
Au-dessus d'une salle qui était affectée aux folles, il avait fait disposer un théâtre avec orchestre, parterre, coulisses, etc. En face de la scène, une vaste loge, en saillie sur le parterre, était réservée au directeur et à ses invités. De chaque coté, quinze ou vingt aliénés, les femmes à droite, les hommes à gauche, occupaient les gradins, et participaient aux bienfaits de l'art dramatique. Le reste de la salle était réservé à des étrangers et à quelques personnes de la maison, autorisées à assister au spectacle (2).
M. de Coulmier avait de grandes idées, mais il
(i) Archives de la Maison de Charenton.
(2) Ces détails sont extraits du livre d'EsguiROL, des Maladies mentales, Paris, i838, t. II, p. 562.
Quand il publia cet ouvrage, Esquirol était médecin en chef de Thôpital de Charenton.
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ne daignait pas entrer dans les détails. L'organisateur de ces représentations thérapeutiques — auxquelles prenaient part des actrices et des danseuses des petits théâtres de Paris — Tinfatigahle imprésario, c'était le marrjuis de Sade.
11 choisissait les pièces — il dut en faire jouer plus d'une de lui — il recrutait les acteurs, il réglait la mise en scène, il dirigeait les répétitions. 11 se réservait les rôles les plus importants, mais^ il savait être au besoin machiniste ou souffleur. Aucune besogne ne l'arrêtait et ne lui paraissait indigne de son talent.
Directeur et acteur principal du théâtre de Charenton, il revivait ses succès d'autrefois. L'ancien élève de Mole, quoiqu'il eût beaucoup vieilli et grossi démesurément, pouvait se croire encore au château de la Goste, avec la Beauvoisin, ou devant son public de la rue du Pot-de-Fer.
Ce n'était pas d'ailleurs un directeur commode. La lettre qu'on va lire, adressée à M. de Goulmier par un certain Thierry, employé ou pensionnaire de Charenton, nous en fournit la preuve :
« Monsieur, « Permettez-moi de me justifier, comme je vous
(i) Cette lettre (non datée et sans suscription) a fait partie de la collection Vattemare. Elle a été publiée pour la première fois par V Amateur d Autographes, i865, p. 284.
Tai promis, au sujet de la scène que j'ai eue avec M. de Sade.
(( Il me dit devant M. Veillet de faire quelque chose nécessaire pour la décoration; et comme je lui tournais le dos pour aller chercher ce qu'il me demandait, il me prit brusquement par les épaules en me disant : M. le polisson, ayez la bonté de m'écouler; je lui répondis tranquillement qu'il avait tort de me parler ainsi, puisque je me disposais à exécuter sa volonté ; il me répondit que cela n'était pas vrai, que je lui avais tourné le dos par impertinence et que j'étais un drôle à qui il ferait donner cent coups de bâton. Alors, monsieur, la patience m'est échappée, et je n'ai pas pu m'empécher de lui répondre sur le même ton dont il ma parlé.
(( Je dois vous instruire que depuis quelques jours je n'allais plus chez M. de Sade, parce que j^étais las de ses brutalités ; il a eu des bontés pour moi, j'en conviens ; mais, monsieur, je les ai bien payées par mon zèle à faire tout ce qui pouvait lui plaire et lui être utile.
« La Société est un échange de bienfaits et j'ose dire hautement que j'ai fait autant pour M. de Sade ' qu'il a fait pour moi ; car après tout il ne m'a jamais donné que quelquefois à dîner. Je suis las de passer pour son valet et d'être traité comme tel ; ce n'était qu'à titre d'amitié que je lui ai rendu service.