‹ Le Marquis de SadeChapitre 4 sur 26 · I.A PKTITK MAISON D ARCL'KII · texte numérisé non relu

I.A PKTITK MAISON D ARCL'KII

asile îi (les maîti'esses cruii jour, pour se dérober aux curiosités iudiscrètes d'un mari jaloux, on en avait aussi par vanité et elles étaient alors aussi peu mystérieuses que possible. Dans la comédie que je citais tout à Theure, le laquais La Montagne, valet de confiance de Valère, explique à la soubrette Frozine le rôle joué par Tamour-propre bien plus que par Tamour dans Tachât de ces voluptueuses retraites très coûteuses, mais qui créaient ou maintenaient une réputation d'aimable roué :

(( FROZINE (à LA MONTAGNE)

Il est vrai que ton métier exige une grande discrétion ; que tu as beaucoup à t'observer, et que cela ne laisse pas de gêner. Par exenlple, quand tu viens dans cette Petite Maison, il faut prendre garde qu'on ne t'y voie entrer, pour qu'on ne sache pas dans le quartier qu'elle appartient à ton maître.

LA MONTAGNE

Que veux-tu donc dire avec ta discrétion ? Je croîs que tu te moques de nous. Ah ! ma pauvre Frozine, tu t'es bien rouillée pendant deux ans de province. Et pourquoi du mystère?

FROZINE

Apparemment que ton maître en met à ses bonnes fortunes ?

54 LE MAFîQUIS DE SADE

LA MONTAGNE

Lui ? Point du tout.

FROZINE

Et à quoi lui sert-il donc d'avoir une Petite Maison? Il me semble qu'elles n'ont été inventées que pour y venir à la dérobée et y attendre les personnes que Ton ne pourrait voir chez elles sans conséquence.

LA MONTAGNE

Cela était bon du temps du roi Guillemot. Aujourd'hui une Petite Maison n'est qu'une indiscrétion de plus : on sait à qui elle appartient, ce qui s'y passe, les personnes qui y viennent, comme dans une maison de ville ; et excepté qu'il n'y a pas sur la porte, en lettres d'or, Hôtel de Valère^ d'ailleurs c'est tout la même chose. Encore je ne désespère point que la mode n'en vienne (1). »

Consacrées aux vices coûteux d'un grand seigneur, d'un traitant de haut « vol )>, beaucoup de ces Petites Maisons, modestes et rustiques, quand on les voyait du dehors, étaient à l'intérieur des merveilles de luxe et d'élégance.

Une barrière à claire voie, une porte vermoulue, donnait accès à une allée, entre deux murs mal

(i) La Petite Maison^ scène I.

LA l'irnrM maison d aijci i:ir. 55

crépis. Au-dessus de ces murs on apercevait un bâtiment qui avait l'aspect d'une ferme propr(î habitée par des paysans bien à leur aise. On entrait et on se trouvait transporte dans un de ces palais de rêve que la baguette d'un enchanteur faisait sortir du sol.

Ces palais minuscules, les plus célèbres architectes les avaient construits ou aménagés. Pour les orner, on s'adressait aux artistes les plus connus. Boucher, Halle, Pierre, Doyen ou Fragonard y dessinaient des nymphes et des amours. Pirot, sur les lambris, variait à l'infini le caprice de ses arabesques. Sur les corniches du plafond. Bachelier semait ses bouquets et ses guirlandes de fleurs.

Les pièces étaient petites, mais admirablement proportionnées. Intimes, confortables, elles disaient le plaisir de Aâvre et invitaient à Tamour. Elles semblaient faites pour les mystérieuses confidences, pour les émois passionnés. Elles les provoquaient et les rendaient plus durables et plus doux.

Les sujets erotiques sôus toutes les formes, tableaux, bronzes ou porcelaines, abondaient dans le salon circulaire tendu d'étoffes fraîches, lumineuses, lilas, bleu turquoise, souffre tendre ou jonquille. Sur le jardin, par de larges fenêtres, s'ouvrait la salle à manger, avec ses murs rêvé-

tus de stuc par Clérici, ornées de toiles d'Oudry ou de tableaux qui représentaient des fruits, des ileurs, des parties de chasse. Elle était soig-neusement interdite à la curiosité des valets qui aurait pti gêner les épanchements prévus, inscrits dans le prog-ranime de ces fêtes galantes. Par une ouverture pratiquée dans le plancher descendait •dans les cuisines et remontait la table chargée d'argenterie. Le boudoir, avec son parquet en bois de rose, était tapissé de glaces, dans une fine bordure d'or. Une large ottomane en occupait tout un côté. Un revêtement de marbre augmentait la fraîcheur de la salle de bain, où, dans la baignoire, conque d'onyx posée sur un rocher factice, des robinets à tête de cygne versaient une eau inépuisable. La chambre drapée d'une étoffe de soie rose glacée d'argent cachait^ dans une alcôve, le lit monumental entouré de glaces mouvantes.

Fauteuils dorés, tables d'aventurine ou vernies par Martin, marquetteries, consoles sur lesquelles reposaient un bronze de Caffieri ou une terre cuite de Clodion, toilettes d'argent ciselées par Germain, cadres délicatement contournés avec une estampe de Gravelot ou de Cochin, clavecin peint par Watteau, lustres de cristal ou de cuivre, pendules sur lesquelles jouaient des satyres et des dryades et qui sonnèrent si souvent l'heure du berger, girandoles et guéridons, chiffonniers ou

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chaises volantes, tous les iTiciil)les, h'^f^ers, clini"mants, semblaient sourire, avaient de la grâce et de Tesprlt.

Un petit jardin ombrageait la maison d'amour. On y avait prodigué les bosquets, les berceaux et les grottes. Des statues de marbre, nymphes qui portaient des corbeilles de fleurs, Cupidons armés de carquois, s'érigeaient toutes blanches sur le vertdes pelouses, répétaient éternellement le même geste et ne s'animaient qu'à la nuit tombante sous un rayon de lune. Une eau limpide jaillissait du bassin que dominait un Apollon. D'une cascade tapissée de lierre s'échappait un ruisseau qui, au bruit des baisers, mêlait son murmure ironique.

Le marquis de Sade n'était pas assez riche, même après son mariage, pour entourer de tout ce luxe ses amours passagères. Sur sa petite maison les renseignements nous manquent. On sait simplement qu'elle était située à Arcueil et s'appelait VAiimônerie. Rien, sauf le nom. n'en a survécu. Elle devait être très simple et dissimulée le plus possible aux regards, car celui qui en faisait le théâtre de ses orgies n'avait aucun intérêt à éveiller l'attention.

Très éclectique dans ses goûts, le marquis de Sade y amenait des grandes dames, des actrices et de vulgaires courtisanes, ramassées au hasard

(les rencontres, sur le pavé de Paris. 11 était de ceux qui ne se laissentpas éblouir, dans leurs poursuites amoureuses, par Timportance d'un titre ou Péclat d'une toilette, et pour qui toute femme est femme. 11 aimait à brusquer le dénouement, ce à quoi la plupart de ses conquêtes se prêtaient de la meilleure grâce du monde, et ne demandait à celles qu'il avait remarquées et choisies que la jeunesse, la beauté, et un caractère très accommodant.

Tous les gibiers étaient bons à ce chasseur, qui passait une grande partie de son temps à poursuivre, avec une bourse bien pleine en guise de fusil, quelque grisette à la taille fine et au frais minois. Le 3 avril 1768, qui était le samedi saint, il se trouvait sur la place des Victoires, dans la soirée, lorsqu'une femme lui demanda Taumône. Elle était jeune, jolie. 11 l'interrogea. Elle lui apprit qu'elle s'appelait Rose Keller et qu'elle était la veuve d'un garçon pâtissier, nommé Valentin, qui l'avait laissée sans un sou.

L'histoire était banale, mais la femme était charmante. Son émotion, sa voix douce et un peu plaintive, pour un blasé et un roué comme le marquis de Sade, lui donnaient plus de piquant. On aurait pu croire que sa pudeur, soumise à de trop rudes épreuves, et qui avait d'abord hésité devant une profession déshonorante mais lucrative, com-

i.A l'iynri: maison d ahcui-il 5î>

mençait à se lasser. La misère, seml)lait-il, \'a mettait sur le chemin du vice oii d'autres étaient allées tout naturellement, et, poussée par la nécessité,elle se résignait à faire de Tamour, tantôt olFcrt, tantôt subi, son gagne-pain.

Tout cela, le marquis de Sade le crut ou feignit de le croire. Cette comédie l'amusait. Apitoyé et souriant,ilalTectades'étonner qu'avec de sibeauxyeux unefemme qui n'avait qu'à le vouloir pour être heureuse fit un aussi triste métier. 11 lui parlait avec douceur, avec tendresse. Elle l'écoutait, convaincue d'avance. Quand il lui parla de sa petite maison d'Arcueil, où elle trouverait un bon souper, un peu d'amour et quelques louis, dont elle avait si grand besoin, quand il lui offrit de Ty conduire, elle accepta sans hésiter. Un fiacre qui les guettait s'approcha sur un signe du marquis, et ils partirent.

Voilà, je crois, comment les choses durent se passer, parce que le plus souvent elles se passaient ainsi; mais, avant de continuer notre récit, il faut recueillir les bruits qui coururent sur cet épisode grossi démesurément de bouche en bouche.

Écoutons d'abord la marquise du Deffant. Elle écrivait le 12 avril à Horace Walpole, en racontant à sa manière l'histoire de Rose Keller, dont s'entretenaient les salons du beau monde émoustilles par un scandale retentissant : « 11 (le mar-

quis de Sade) la conduisit d'abord dans toutes les chambres de la maison, puis il la mena dans le grenier. Arrivé là, il s'enferma avec elle, lui ordonna, le pistolet sur la gorge, de se mettre toute nue, lui lia les mains et la fustigea cruellement. Quand elle fut toute en sang, il tira un pot d'onguent de sa poche, en pansa ses plaies et la laissa. Je ne sais s'il la fit boire et manger ; mais il ne la revit que le lendemain. » Ce jour-là, ajoute la marquise du Deffant, après avoir donné, quelques détails manifestement erronés, a cette femme désespérée se démena tellement qu'elle rompit ses liens et se jeta par la fenêtre qui donnait sur la rue... Tout le peuple s'attroupa autour d'elle. Le lieutenant de police (1) a été informé de ce fait. On a arrêté M. de Sade. Il est, dit-on, dans le château de Saumur. On ne sait ce que deviendra cette affaire, et si l'on se bornera à cette punition ; ce qui pourrait être parce qu'il appartient à des gens assez considérables en crédit. »

Dans une lettre écrite le lendemain, la marquise du Deffant envoyait à Horace Walpole de nouveaux renseignements : « Depuis hier j'ai appris la suite de M. de Sade. Le village où est sa petite maison est Arcueil ; il fouetta et déchiqueta la malheureuse le même jour (le 3 avril) et tout de

(i) De Sartine.

L\ i'KTut: maison d'auci i:il 61

suite il lui versa du baunin dans sos plaies et sur ses écorchures ; il lui délia his mains, Tenvclopf);! dans beaucoup de linges et la coucha dans un bon lit. A peine fut-elle seule qu'elle se servit de ses bas et de ses couvertures pour se sauver par la fenêtre ; le juge d'Arcueil lui dit de porter plainte au procureur général et au lieutenant de police. Ce dernier envoya chercher M. de Sade, qui, loin de désavouer et de rougir de son crime, prétendit avoir fait une très belle action et avoir rendu un grand service au public par la découverte d'un baume qui guérissait sur le champ les blessures ; il est vrai qu'il a produit cet effet sur cette femme. Elle s'est désistée de poursuivre son assassin, apparemment moyennant quelque argent ; ainsi il y a tout lieu de croire qu'il en sera quitte pour la prison. »

Restif de la Bretonne, un des témoins à charge du marquis de Sade dans cette affaire, était un de ses ennemis personnels. Tout ce qui pouvait lui nuire, il devait, à ce titre, raccueillir sans examen et i'exagérer de son mieux. Sa relation, donnée dans la 194^ des Nuits de Paris , fourmille d'erreurs, qui sont probablement des erreurs volontaires. Il raconte que le marquis avait proposé à Rose Keller de devenir concierge de sa maison d'Arcueil. Elle avait accepté avec reconnaissance. C'était pour la pauvre femme, sur laquelle

s'apitoie le vertueux romancier, la vie assurée. A peine arrivés à destination, de Sade avait conduit sa victime dans une «salle d'anatomie », comme on ne devait pas en trouver souvent dans les Petites Maisons. Là se tenaient plusieurs personnes qui paraissaient attendre le marquis. 11 leur avait présenté la jeune femme^ louant sa benuté, la finesse de ses traits, la perfection de ses formes, et, très sérieusement, au nom de la science à laquelle, sans hésitation, il sacrifiait l'amour, il avait manifesté l'intention de la disséquer vivante. Les assistants l'approuvaient. Rose Keller, terrifiée par la grande table de marbre blanc, par les instruments de chirurgie étalés devant elle, tremblait comme une feuille. Heureusement le marquis de Sade n'avait voulu sans doute que l'effrayer. Il se contenta de la taillader à coups de canif.

Un récit du temps, reproduit (et arrangé) par Brierre de Boismont, mais dont il n'indique pas l'origine (1), est particulièrement dramatique. Il émane d'un metteur en scène de premier ordre : « Peu d'années avant la Révolution, raconte ce

(i) Gazette médicale de Paris, numéro du 21 juillet 1849. « Il est fâcheux, remarque dans son Cabinet secret de Ihistoire (étude sur le marquis de Sade) le docteur Cabanes, que l'auteur de ce récit ne nous dise pas d'où il l'a tiré ; il nous paraît bien romanesque pour être vrai. »

LA i»i:titi: maison i)Aiu:ui:il O.j

chroni([ueur anonyme, plusieurs personnes rpil passaient dans une; v\w. isolée de Paris [sic) entendirent de faibles gémissements qui partaient d'une pièce située au rez-de-chaussée. Elles s'apj)rochèrent et, après avoir fait le tour delà maison, elles découvrirent une petite porte, qui céda à leurs efforts. Elles traversèrent plusieurs pièces et arrivèrent à une pièce au fond; là, sur une table, qui occupait le milieu de la pièce, était étendue une jeune femme, absolument nue, blanche comme de la cire, pouvant à peine se faire entendre; ses membres et son corps étaient fixés par des liens : le sang lui coulait de deux saignées faites au bras ; le sein, légèrement tailladé, laissait échapper ce liquide ; enfin les parties sexuelles, également incisées, étaient baignées de sang. Lorsque les premiers secours lui eurent été prodigués et qu'elle fut revenue de l'espèce d'anéantissement dans lequel elle se trouvait, elle raconta à ses libérateurs qu'elle avait été entraînée dans cette maison par le fameux marquis de Sade; le* souper terminé, il l'avait fait saisir par ses gens, dépouiller de ses vêtements, coucher sur la table et attacher. Sur ces ordres, un homme lui avait ouvert les veines avec une lancette et pratiqué un grand nombre d'incisions sur le corps. Immédiatement tout le monde s'était retiré, et le marquis, se déshabillant, s'était livré sur elle à ses dé-

bauches habituelles. Son intention, disait-il, n'était point de lui faire du mal, mais comme elle ne cessait de crier et qu'on entendit du bruit dans les environs de la maison, le marquis se leva brusquement et disparut avec ses gens. »

Nous sommes là en plein roman. Cette page émouvante, où la médecine descend jusqu'au feuilleton populaire, devrait être signée Purgon du Terrail.

On pourrait encore citer une autre relation contemporaine qui a été publiée dans l Espion anglais (1), mais elle ne renferme que quelques détails nouveaux (2) qui trouveront plus loin leur place. Nous terminerons cette sorte d'enquête par la reproduction d'un passage de Dulaure, passage dans lequel le marquis de Sade est présenté comme un véritable vampire. « Le scélérat, après avoir assouvi sa monstrueuse brutalité, laissa cette femme (Rose Keller) comme expirante, et s'occuj)a lui-même à creuser dans son jardin une fosse pour l'enterrer ; mais cette malheureuse ayant rassemblé ses forces parvint à s'échapper toute nue et tout ensanglantée par une croisée. Des personnes

(i) L Espion Anglais, 1779, t. II, p. 059.

(2) Dans cette relation, le baume avec lequel le marquis de Sade pansa les plaies de Rose Keller est remplacé par de *a cire d'Espagne, qui évidemment ne devait pas produire le même effet.

Chevau-légers de la Maison du Roi.

(Sous le règne de Louis XV.)

LA i>i:i 1 1 r: maison d akchkil or,

charitables la reconnurent et la sauvèrent de la tannière de ce tijçre enraj^n^ (I). »

De toutes ces exagérations, de toutes ces légendes, il n'est certes pas facile de dégager la vérité. Essayons-le, en reprenant notre récit là ou nous Tavons laissé.

Le marquis de Sade était à la fois un blasé, qui cherchait à se procurer des sensations rares, et un mystificateur qui avait trop de goût pour les plaisanteries lugubres. Lorsque Rose Keller fut arrivée dans la petite maison d'Arcueil, il voulut sans nul doute se donner le plaisir de provoquer chez cette jeune femme un peu niaise une terreur tragi-comique. Il prit l'attitude d'un tortionnaire, là où elle s'attendait à ne trouver qu'un amant sentimental. Il la menaça. Il exhiba devant elle des instruments de chirurgie, des lames aiguës qu'il brandissait d'un air terrible. La pauvre créature crut avoir affaire à un fou, et, dans une certaine mesure, elle ne se trompait pas. Ce fou lui disait, son bistouri à la main, qu'il alkit la découper comme une volaille. Elle se débattit, elle cria, elle appela au secours.

Dans un accès de fureur, ou peut-être de sadisme, le marquis se jeta sur elle. Avec le bistouri

(1) Lisle des ci-devant nobles. Paris, Garnery^ Van second de la Liberté 1790), 2-^ partie, n° XVIïI (consacré entièrement au marquis de Sade), p. 91.

qu'il tenait à la main ou, d'après la plupart des témoignages contemporains, avec un canif, il la blessa, très légèrement. Le sang jaillit. Comme la malheureuse, au comble de l'épouvante, n^en criait que davantage, il la bâillonna et partit en la laissant étendue sur le lit, mais non sans avoir pansé les plaies avec un de ces merveilleux onguents dont on gardait précieusement, dans les familles, la recette, transmise de génération en génération.

La nuit dut lui inspirer de salutaires réflexions. Il comprit qu'il s'était mis dans un fort mauvais cas et que sonérotisme chirurgical poavait le mener loin. 11 revint, le lendemain^ bien ennuyé, tout penaud, à la petite maison d'Arcueil, où Rose Keller, sur son lit, geignait, se plaignait, et calculait déjà les bénéfices que lui rapporteraient, si elle savait manœuvrer habilement, les quelques entailles qu'on lui avait infligées.

La mettre en liberté, de Sade y songea probablement — mais n'allait-elle pas ameuter le village par ses cris? N'était-il pas à craindre qu'à peine délivrée elle courut chez le bailli d'Arcueil, pour déposer une plainte ? Mieux valait la garder encore un ou deux jours, pour permettre à sa colère de se calmer et pour laisser cicatriser ses l)]essures. Ce fut le parti auquel il se décida. 11 ne songeait qu'à gagner du temps, parce que le

LA pi.n ri: maison d \i{r.(:i;ii, (;7

leiiips arrange hicii des ('li()S(\s. lin scand.ilj^ ajoiirnn (îst souvent un scandale évité.

De son côt('', Rose Kelhu* ii'avaiL qu'nn (l(\sir: quitter le plus tôt ])ossil)le cette maison maudite où sa vie était menacée, s'éloigner à tout |)rix de ce dangereux maniaque, dont elle i)révoyait et redoutait le ret(mr. L'instinct de la conservation décuplant ses forces, elle parvint à détacher ses liens. Elle courut à la fenêtre et, au risque de se casser une jambe, sauta dans la rue.

Les passants virent une femme à moitié nue, échevelée, ensanglantée, car les plaies, dans Leffort qu'elle Amenait de faire, s'étaient rouvertes. On Tentoura, on Linterrogea. Avec des larmes, aA^ec des cris de douleur et de colère, avec des mots entrecoupés, elle raconta sa douloureuse histoire. Soit pour se rendre plus intéressante, soit pour se pi'éparer une plus forte indemnité, elle exagéra les périls auxquels elle avait été exposée et le traitement qu'on lui avait fait subir. Elle désigna la maison et la maison révéla le coupable.

Vingt ans dcA^aient encore s'écouler avant qu'éclatât la Révolution, mais déjî et depuis longtemps, autour des nobles, la haine, lentement, accomplissait. son œuvre. Tous ces paysans d'Arcueil, courbés sur leurs humbles besognes, détestaient ces grands seigneurs hautains, méprisants et riches, dont la A^e inutile n'était qu'une longue

partie de plaisir. La cabane misérable, où trimait du matin au soir la ménagère flanquée d'une ribambelle d'enfants, jalousait le château et plus encore la petite maison où tant d'argent se dépensait à côté de tant de misère» Et voilà que, pour ces paysans d'Arcueil, une occasion s'offrait de manifester, sans courir aucun risque, leur envie et leur haine ! En quelques minutes le village fut en feu. L'indignation menaçait de finir en émeute. Les femmes se montraient les plus excitées. Même laides ou vieilles, elles se voyaient à la place de Rose Keller, attachées sur un lit, en face d'un homme qui brandissait des petits couteaux, et elles en frémissaient. Les notables allaient de groupe en groupe, recommandaient à la population le calme, et promettaient, sans en être bien sûrs, que justice serait rendue.

On escorta la « victime » jusque chez le bailli, et sa plainte fut déposée. Des gens qui n'avaient rien vu s'offrirent à servir de témoins, et le magistrat dut entendre, sans parler de la déposition de la plaignante, vingt récits contradictoires, mais également dramatiques.

Ce bailli était un brave homme, qui tenait beaucoup à conserver sa place, à vivre en paix avec tout le monde, et à ne pas s'attirer de trop puissantes inimitiés. L'affaire qui venait de surgir si inopinément dans ce petit village d'Arcueil l'éton-

I A iM/nri: maison n aikui: il iv.}

nait et ronimyait. Avait-oii essaye de r(.'irray('r par (les menaces, de le séduire par des promesses, ou même de racheter à beaux deniers comptants ? On ne le saura jamais. Ce qui est certain, c'est qu'il aurait bien voulu faire traîner les choses en longueur et, Tapaisement produit, mettre Taccusé hors de cause. Malheureusement pour lui, et encore plus pour le marquis de Sade, les lamentations de Rose Keller avaient valu à cette jeune femme, qui comptait bien demander de ses plaies un bon prix, des protecteurs très influents, très dévoués, et entre autres le président Pinon, qui possédait une maison à Arcueil et qui intervint très énergiquement. Il fallut se résigner à agir. L'enquête fut sérieusement engagée. Le procès put paraître inévitable (1).

En réalité, il y avait disproportion évidente entre la faute commise et le scandale qui en résultait. Je n'essayerai pas d'excuser complètement un homme qui ne se bornait pas à donner, comme tant d'autres, des coups de canif dans le contrat, et qui en donnait, par-dessus le marché, à ses maîtresses, mais cette affaire Rose Keller, à tous

(i) « On prétend que la famille très accréditée de M. de Sade avait intimidé ou gagné ce juge (le bailli , mais que le président Pinon, qui a une maison au même lieu, lui ayant reproché son indolence, l'affaire est en train. » L'Espion Anglais, 1779, t. II, p. Sog.

ceux qui rexamineroiit de près, ue tardera pas, je crois, à preudre les apparences d'un chantage. Il semble incontestable que la veuve Valentin avait intérêt à exagérer le dommage souflei-t, pour pouvoir réclamer une plus sérieuse compensation, qu'elle réclama, en elFet, et qu'elle obtint. 11 paraît non moins certain que bien des gens profitèrent de ce scandale, démesurément enflé, pour soulager des hiines de caste ou de famille. C'est toujours à ces heures-là que se révèlent les âmes basses -et perfides qu'on ne connaissait pas encore, qu'on n'aurait pas osé soupçonner, que la prospérité d'autrui blesse et irrite, et qui, lorsque par hasard elle se trouve menacée ou compromise, prennent avec joie la revanche longtemps attendu'e.

Non pas pour amnistier le marquis de Sade mais pour mieux le comprendre, pour expliquer ses aberrations, ses cruautés perverses, dont il donna tant de preuves et de si tristes preuves, il faut se rappeler que ce passionné, cet homme de plaisir, avait, au plus haut degré, le mépris sinon de la femme, du moins de la courtisane. Aucune ne lui semblait digne d'affection, de sympathie, ou même de pitié. Son orgueil dédaigneux s'étonnait qu'on eût pour elles le moindre égard, et qu'on s'abaissât jusqu'à les protéger. Il écrivait dans Aline et Valcour, et sans doute en songeant à ces plaintes de Rose Keller, sottement accueillies par la justice :

i,\ l'i'/ni'c M MsoN I) Ai{(:iJi:ii

(( Il n'y a ([ira Taris (^t à LtJiidi'cs où ces iii(''|)risahlos créatures sont anssi soutcnncs. A Home, à Venise, à Naples, à Varsovie, à IN'tersbourg, on leur demande, lorsqu'elles comparaissent aux tribunaux dont elles dépendent, si elles ont été payées ou non. Si elles ne Tout pas été, on exige qu'elles le soient ; cela est jnste. Si elles l'ont été et qu'elles n'aient à se plaindre que de traitements, on les menace de les faire enfermer si elles étourdissent encore les juges de saletés pareilles. Changez de métier, leur dit-on, ou si celui-là vous plaît, souffrez-le à ses épines (1)... »

Ainsi la courtisane ne devait être que la misérable serve d amour. Sa chair, faite pour le plaisir, appartenait à qui en donnait le prix. Tout avec elle, pourvu qu'on la pî^y^^t, était permis et légitime. On voit où peut conduire cette théorie. On sait où elle conduisit le marquis de Sade.

Il attribuait à de Sartine l'absurde importance qu'on attachait aux propos de ces indignes créatures: a Avant le règne de Louis XV, disait-il, on ignorait cet art infâme de pervertir ainsi la jeunesse et de produire un très petit bien en opérant d'aussi grands maux ; il n'y avait point d'espions tentateurs, point de journaux chez les courtisanes, et tout allait aussi bien qu'aujourd'hui ; c'est à

(i) Aline et Valcoar, t. III, p. 265.

Sartine que furent dues ces absurdités inquisitoriales... On ordonnait-à ce méprisable Espagnol (1) de faire des listes de toutes ces turpitudes, pour en réveiller Tengourdissement du souverain. Cet imbécile imagina qu'il fallait colorer d'un vernis d'équité la déshonorante fonction dont on le chargeait et prendre Tamour des mœurs et de la décence pour excuse de ces vexations (2). »

Dans le procès qu'on lui faisait pour donner satisfaction à une prostituée, le marquis de Sade ne voyait qu'une de ces ce vexations » dont abusait le lieutenantde police Sartine. Il n'attribuait à cette petite partie de plaisir du 3 avril 1768, si agréablement commencée et si mal finie, qu'une très médiocre importance (3).

La Tournelle ne partageait pas cette opinion.

(i) Sartine était né à Barcelone, d'une famille d'origine française.

(2) Aline et Valcour, t. III, p. 266. « J'aimerais mieux, dit un des personnages du roman, le président de Blamont, être accusé aujourd'hui d'une conspiration contre le gouvernement que d'irrégularités envers des catins. »

(3) Le docteur Cabanes raconte dans le Cabinel secret de VHisloire que M. Alfred Begis, qui possédait toute une correspondance du marquis de Sade, lui assura que cette histoire, dramatisée à plaisir, était des plus simples et que la prétendue victime fut plus terrifiée que maltraitée. C'est aussi notre conclusion. Il y eut une mystification poussée un peu trop loin et accompagnée de quelques brutalités. Tout le reste, tout ce qui a été ajouté par la crédulité populaire et le besoin d'éprouver des émotions, n'est que du mauvais mélodrame.

i,A ]»i:riTi: mais()N d Ainii.ii 73

Elle s'était saisie do l'alVairci vA, nuiiiaçail de 1.) mener rondement. L(îs fnniilles de Sad(; et d(î Montreuil se hâtèrent do l'aire agir auprès de; la plaignante. On obtint pour cent louis son désistement, et avec cette somme elle se maria.

C'est ainsi qu'après une aventure qui devait pour longtemps la dégoûter du vice, Rose Keller, veuve Valentin, fut ramenée dans le sentier de la vertu.

Le marquis de Sade échappait à un procès, qui risquait d'avoir pour lai les plus fâcheuses conséquences, mais il ne sortit pas complètement indemne de cette déplorable histoire. Un ordre de Louis XV le fit enfermer au château de Saumur, puis à la prison de Pierre-Encize, à Lyon (1). De nouveau, mèi'e, beau-père, belle-mère et femme multiplièrent les démarches, mirent en mouvement tous leurs amis pourvus de quelque influence. Le roi et ses ministres furent assiégés par ces solliciteurs infatigables. Repoussés d'abord, ils revinrent à la charge. Les dernières résistances faiblirent devant cette obstination et, après six semaines de captivité, le marquis fut rendu à sa famille.

(1) Le président de Montreuil vint l'y visiter avec sa plus jeune fille. « On assure, raconte Dulaure, que, dans cette prison même, il tenta de violer cette parente. » Liste des noms des ci-devant nobles, p. 92. Je n'ai trouvé ce détail que dans le livre de Dulaure. Il me parait extrêmement douteux.

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