‹ Le Marquis de SadeChapitre 5 sur 26 · DANS LA MAISON PUBLIQUE A MARSEILLE LES PASTILLES A LA CANTHARIDE · texte numérisé non relu

DANS LA MAISON PUBLIQUE A MARSEILLE LES PASTILLES A LA CANTHARIDE

Libre ou prisonnier, cet amateur d'émotions inédites était également gênant. Après quelques mois d'exil au château de la Coste, on le fit partir pour l'armée. Ses anciens camarades, renseignés sur la vie qu'il menait pendant ses congés, le virent revenir sans enthousiasme. On s'efforça de lui rendre impossible, à force de mauvais procédés, en semant sur sa route les difficultés et les obstacles, une carrière qu'il n'honorait pas. Un détail très significatif va nous fournir la preuve de ces répugnances, de ces résistances qu'il trouvait autour de lui et qui n'étaient que trop justifiées.

A la fin du mois de juillet ou au commencement du mois d'août de l'année 1770, il venait, après un

DANS (,A MAISON l'tiU.Kjll, A M \ h M . 1 1 , 1 .1 . ^ ',

congé, (le rentrer à (lonipiègno où il (H;ut en garnison, et il se prùscînlait [xxii' reprendre son service, lorsque ses cliefs, soulenns évidemment phr presque tout le corps des ofliciers, s'y opposèrent, sous prétexte qu'il n'avait pas été reçu en la qualité de capitaine commandant. Il se plaignit aussitôt au lieutenant-colonel du régiment, ^f. dci Saignes, qui, par une lettre du 23 août 1770, lui lit obtenir satisfaction (1).

Méprisé à juste titre par ses pairs, le marquis de Sade, malgré les scandales de sa vie, avait encore de puissants protecteurs. Leur appui lui valut, le 13 mars 177J, une commission de mestre de camp (colonel) sans appointement, attaché au corps de la cavalerie ('2) .

L'année suivante, il se trouA^ait en congé, au

(i) Archives adminislr. du minislère de la Guerre (dossier du marquis de Sade .

('>.) Archives adminislr. du minislère de la Guerre. Le dossier renferme cette lettre, adressée à M. de Boullongne et qui est du i"' juin 1771 : « M. vous délivrerés à M. le M'^ de Sades M-^ de camp de Ct"^ cyd. cap"*' dans le Rég. de cav*^ de Bourgogne ou à la personne qui sera chargée de sa procuration les 10.000 liv. qui ont été déposées entre vos mains par M. le C^^ Dosmont pour le prix de lad. charge dont il a obtenu l'agrément. Vous aurés attention de retirer la quitt" nécessaire que vous me reporterez avec la présente lettre afin que je vous fasse rendre votre récépissé...» Il y a, au dos de cette lettre, comme cote : « M. de Boullongne. Délivrés à M. le marquis de Sades le prix du comp'c de Bourgogne Cav^i^ »

70 I^E MAHQUIS DE SADE

château de la Coste, lorsqu'une nouvelle frasque attira sur lui l'attention. Là aussi, il existe une légende, qu'un passage des Mémoires secrets (1) va nous faire connaître :

«22 juillet 1772,

« On nous écrit de Marseille que M. le comte de Sade, qui fit tant de bruit en 17B8, pour les folles horreurs auxquelles il s'était porté contre une fille, sous prétexte d'éprouver des topiques, vient de fournir dans cette ville un spectacle d'abord très plaisant, mais effroj^able par les suites. 11 a donné un bal où il a invité beaucoup de monde, et dans le dessert il avait glissé des pastilles au chocolat, si excellentes que quantité de gens en ont dévoré. Elles étaient en abondance, et personne n'en a manqué ; mais il y avait amalgamé des mouches cantharides. On connaît la vertu de ce médicament ; elle s'est trouvée telle que ceux qui en avaient mangé^ brûlant d'une ardeur impudique, se sont livrés à tous les excès auxquels porte la fureur la plus amoureuse. Le bal a dégénéré en une de ces assemblées licencieuses, si renommées parmi les Romains ; les femmes les plus sages n'ont pu résister à la rage utérine qui les travaillait. G est ainsi que M. de Sade a joui de sa belle-sœur, avec laquelle il s'est enfui, pour se soustraire au sup-

(i) Mémoires secrets^ ^111-: t. V'I, p. 187.

DANS LA MAISON l>lJin,IOI i: A MAItSIJIJJ.: 77

plice ([iTil mérite. Plusieurs personnes sont mortes des excès auxquels elles se sont livrées dans leur priapisme effroyable, et d'autres sont encore incommodées. »

L'histoire scandaleuse dont parlent les continuateurs de Bachaumont, s'était passée à Marseille,le 'Il juin; mais elleavait eu des suites bien moins effroyables qu'ils ne prétendent.

Il convient d'abord de remarquer que, dans ce siècle qui ne recula devant aucune forme de la corruption et qui, par vanité autant que par déchaînement des sens, abusa de Tamour et du plaisir, les pastilles aphrodisiaques étaient d'un usage i\ peu près courant. Elles servaient, suivant le cas, à multiplier les forces d'un amant désireu.^ de satisfaire largement une maîtresse exigeante, ou à provoquer chez des femmes d'un tempérament trop calme, ce qui arrivait quelquefois, une ardeur d'autant plus vive qu'elle était artificielle. Dans les maisons hospitalières de Paris, comme dans celle de Marseille où le marquis de Sade s'abandonna un peu trop à ses fantaisies erotiques, les bonbons cantharidés jouaient un rôle prépondérant. L'Espion anglais raconte, avec un grand luxe de détails, la visite d'un étranger au sérail de la Gourdan. C'est le président delà Tournelle, un habitué du lieu, qui en fait les honneurs : cicérone très renseigné et très complaisant, après avoir intro-

duit le visiteur dans une pièce où étaient réunis les excitants de divers genres usités à cette époque» « il tira d'une petite armoire une boîte où étaient des pastilles de toutes couleurs. Il suffit, continuat-il, d'en manger une, et bientôt après, on se sent un nouvel homme. Elles étaient étiquetées : Pas tilles à la Richelieu. J'en demandai la raison (1). 11 me répondit que ce seigneur en avait fait beaucoup d'usage, non pour lai, mois pour se rendre favorables les femmes dont il avait fantaisie et qu'il avait trouvées rebelles ; qu'en leur faisant manger de ces bonbons, il les avait toutes séduites; qu'ils avaient une efficacité telle qu'ils excitaient le tempérament des plus vertueuses, et les rendaient folles d'amour pendant quelques heures (2) ». Pauvre vertu qui ne résistait pas à quelques boulettes de sucre mêlées de canlharide !

Revenons au marquis de Sade. Le 21 juin 177'2, il partit du château de la Coste^ où il résidait avec sa femme et ses trois enfants, et se rendit à Marseille. Un valet l'accompagnait, un valet de confiance, c'est-à-dire très digne de servir un tel maitre. Toujours escorté par lai, le marquis, ses affaires terminées, alla passer sa soirée dans une maison publique.

(i) C'est l'étranger qui est censé faire lui-même le récit de sa visite.

(2) LEaplon anglais, Londres, 1779, t. II, p. SSg.

DANS r.A MAISON PlJHLIOUi: A MAnSKflJj: 7î>

Les leiiiiiKîs, (J(îvinînil lo visiteur (](; niî»n|U(^ (;l le client sérieux, s\''taieiit em[)ressées d'accourir à sa rencontre. Vêtues (riHoiïes claires et légères, semblables à des nymphes, mais à des nymplies marseillaises un peu lourdes et trop grasses, elles s'essayaient à de menus badinages. Elles minaudaient, souriaient. Désireuses d'attirer l'attention et de fixer le choix de ce grand seigneur (jui avait si bonne mine, elles s'eiForçaient d'être aimables, en français et en patois, tandis que la vénérabh; matrone, qui présidait à leurs destinées, les encourageait d'un regard bienveillant.

Dans le salon aux tentures fanées, aux dorures ternies, et dont les murs étaient couverts de gravures libres, de nudités provocantes, le marquis de Sade s'était assis. Du bout des lèvres, avec ce mélange de familiarité et d'insolence qui caractérisait les gens du beau monde, il donna un ordre, et, aidé par son laquais, le domestique de céans apporta des bouteilles de vins fins et des liqueurs.

Tandis que les femmes jacassaient, buvaient, il sortit négligemment de sa poche une bonbonnière, et offrit à la ronde des pastilles d'anis très fortement cantharidées.

L'effet auquel il s'attendait, et pour lequel il était venu, se produisit presque aussitôt, mais avec une intensité qui dépassait de beaucoup ses prévisions.

Ces pauvres marchandes de plaisir tarifé, trop habituées à Tamour pour y apporter le moindre emballement, connurent soudain, avec une véhémence qui les surprit, puis les épouvanta, des ardeurs depuis longtemps supprimées ou attiédies. Sous la double influence des vins trop généreux et de la terrible drogue, le salon se remplit de bacchantes qui s'offraient aux étreintes, qui les appelaient, les imploraient de leurs cris et leurs gestes. Les unes, dont la soif de luxure tendait les nerfs, enténébrait le cerveau, versaient d'intarissables larmes. D'autres riaient d'un rire de démoniaques. Il y en avait qui, étendues sur le sol, hurlaient comme des chiennes.

La dose avait été trop forte. L'ignoble orgie qui en résulta fit reculer les bornes du vice ordinaire et correct. Elle échappe à toute description.

Dans le quartier perdu où elle se cachait, la maison, comme prise de folie, retentissait de cris furieux, de clameurs prolongées qui ressemblaient à des appels de bêtes perdues. Les passants, saisis de terreur, s'arrêtaient. A travers les volets mal joints et les rideaux épais, ils voyaient s'agiter des ombres. Ils entendaient des éclats de rire, aigus, interminables, des sanglots, et comme un bruit de lutte. Des rues voisines, on accourait. Les premiers arrivés, sans rien savoir eux-mêmes, renseignaient les autres. Que se passait-t-il dans cette

DANS I.\ MAISON PUHLIQUi: A MAIISKIIJJ: 81

maison pleine d'épouvante? Sans cloute, des événements effroyables. C'était Topinion de tous, mais personne n'osait intervenir. Lorsque le silence peu à peu se fut fait, lorsque, aux premières lueurs du jour, le marquis de Sade, le visage décomposé, les vêtements en désordre, soûl d'amour et de vin, parut sur le seuil, soutenu par son laquais, la foule s'écarta devant lui et le laissa passer.

Le lendemain, les habitants de Marseille apprirent avec stupeur que des misérables, venus on ne sait d'où, avaient envahi, à main armée, une paisible maison du quartier d'amour, qu'ils avaient obligé de malheureuses femmes à manger des bonbons empoisonnés; qu'une de ces femmes, dans un accès de fièvre chaude, s'était jetée par la fenêtre et grièvement blessée, que deux autres étaient mortes ou sur le point de mourir.

La vérité était moins dramatique. On la trouvera assez exactement exposée, sauf sur certains points de détail, dans le mémoire que rédigea la famille Sade pour défendre le marquis, et que nous reproduisons en entier, quoi qu'il soit un peu long, à cause de son importance :

Précis des faits et extrait de la procédure contre laquelle le marquis de Sade et sa famille réclament (1).

(c Vers la fin du mois de juin 1772, le marquis de Sade habitant alors sa terre située en Provence, avec sa femme et trois de leurs enfants en bas âge (2), fit un voyage à Marseille, pour y recevoir des effets qui lui avaient été adressés de Paris. Dans le court espace de temps qu'il y séjourna, il fut chez des filles publiques (le 21 juin), et retourna ensuite dans sa terre, avec une tranquillité qui donne lieu de présumer qu'il était très éloigné de penser s'être attiré une poursuite criminelle.

(( Trois jours après son départ de Marseille (le 30 juin), il fut dénoncé aux juges de la sénéchaussée de cette ville comme coupable du crime de poison. L'accusation d'un délit aussi grave, dénuée de toute espèce de vraisemblance, d'un délit dont aucun intérêt n^avait pu faire naître l'horrible idée, a été déférée à la justice par une personne infâme par son état, domestique d'une prostituée et complice de ses désordres. Elle dé-

(i) Archives des Affaires étrangères^ n'' i74i-i5i. Ce mémoire a été publié pour la première fois par le docteur Cabanes dans le Cabinet secret de Vhistoire, t. IIÏ, p. 3i5.

(2) Louis-Marie, né le 27 août 1767. Donatien Claude- Armand. Madeleine-Laure, née le 17 août 1771 et qui, dernière descendante du marquis, mourut à Echauffouren 1844.

I3.VNS LA MAISON l»ll lU JOlIK A MMJ^l'Ifli: H3

clare quo cotte lill(^ ost li'availl(';o d(;|)iiis (|ii(;l(ju(i8 jours, de douleurs imterues et de vomissements, et qu'elle se trouve en cet état aprè? avoir mangé avec excèt^ des pastilles qui lui ont été présentées par un étranger qui est venu la visiter. Le procureur du roy requiert le transport du juge dans la maison de cette (ille. Une autre fille (I) de même espèce dépose qu'un homme quon lui a dit cire le marquis de Sade est venu chez elle ; qui lui a présenté ainsi qu'à d'autres filles rassemblées dans le menu appartement des anis sucrés ; que l'une d'entre elles n'en a pas voulu manger, et les a jetés par terre, et que celles qui en ont mangé en ont été incommodées. Le procureur du roy qui s'était transporté chez la déposante avec le juge, requiert qu'il soit procédé dans la chambre à la recherche des pastilles ou anis sucrés. On en trouva deux qui avaient échapés à la balayeuse généralle que la déposante déclare avoir été faitte le même jour. Le juge nomme des experts pour vérifier la quaUté de ces anisj et pour procéder à la décomposition des matières provenues des A^omissements, renfermés dans une bouteille scellée et close par autorité de justice et déposée ('P'' juillet) au greffe. C'était assurément prendre toutes les précautions imagi-

(i) Les deux femmes interrogées s'appelaient Marguerite Coste et Mariette.

nables pour éclaircir la vérité. Deux apothicaires chimistes attestent, après rexamen le plus scrupuleux, après avoir fait toutes les expériences que Tart indique, et dont le détail est claii'ement expliqué :

« 1^ Que le résidu de la liqueur distillée, dissous dans l'eau, filtré et reposé, n'a produit aucune substance minéralle, ni arsenic, ni sublimé corrosif ;

(i 2^ Qu'à l'égard des deux grains d'anis, l'un ayant été jette au feu, n'a donné aucune odeur d'arsenic, que l'autre examiné au microscope a paru un grain d'anis entouré de sucre, et qu'une parcelle ayant été mise sur la langue de Tun des experts, elle n'adonné aucune sensation d'âcreté,

« Il est à observer que toute cette procédure a été instruite avant que le marquis de Sade ni personne de sa famille en eût connaissance : aussi les preuves à décharge ne pouvant être suspectées de faveur, on ne sçut ce qui se passait à Marseille^ que le jour même qu'il fut décrété (5 juillet).

(( Un rapport aussi précis ne laissait pas subsister la plus légère trace du délit, sur lequel d'ailleurs on avait ordonné Tinformaticn sans aucune plainte rendue. On a élevé l'édifice d'une procédure criminelle sans en avoir posé le fondement nécessaire : et contre le texte de l'ordonnance.

« Dans le cours de l'instruction, une autre fille,

DANS LA MAISON PUniJ^UK A MAHSEHJJ: S5

du noinhro de crlles dont il a r.U] parlé [)Our (Hre rassemblées dans le même appartemimt, (ît dont la déclaration a été reçue par le juge en présence du procureur du Uoy, a imj)uté à Taccusé et h son domesti([ue des actes tendant à un crime ([ui oiïense également la nature et les mœurs. Ce nouveau chef d'accusation, absolument étranger à celui qui était Tunique objet des recherches et des poursuites de la justice, ne pouvait être au texte de la loy la matière d'une instruction sans une plainte préalable. Cependant le procureur du roy n'en rend point. 11 se borne à requérir que les informations soient continuées sur le délit, pour lequel, dit-il, on ne doit rien négliger de ce qui peut servir pour Téclaircir.

« On s'est écarté dans cette affaire des premières notions de Tordre judiciaire et des règlements particuliers émanés du Parlement de Provence.

(( Deux arrêts do cette cour, des 8 may 1677 et 18 avril 1766, défendent aux juges d'entendre des témoins sur d'autres faits que ceux contenus dans la plainte, à peine de nullité et cassation de la procédure, etc.

« Cependant au mépris des règles les plus constantes, sans réquisition du procureur du roy, sans ordonnance portant permission d'informer, on reçut des dépositions relatives au second délit,

qui n'avait rien de commun avec le premier : qui n'était pas même un corps de délit. On admet comme témoins les personnes mêmes qui avaient fait successivement des dépositions contre Taccusé absent : des filles perdues qui retirent de leurs désordres une infâme rétribution, multiplient les délations contre un homme qualifié dans, Tespérance de satisfaire le plus vil intérêt, et ne peuvent jamais mériter la confiance de la justice. Mais malgré tous ces témoignages rassemblez l'accusation intentée reste sans preuve. Non seulement il n'en existe aucune du crime du poison, mais il est invinciblement détruit par le rapport des deux experts, par le parfait rétablissement de la santé des deux filles qui avaient été malades et qui ont même reconnu Tinnocence du marquis de Sade à cet égard, par les actes de désistement de toutes poursuites, dommages et intérêts qu'elles ont fait par devant M^ de Garmis, notaire à Marseille, le 8 aoust 1772, et qui n'ont pas été produits au procès quoiqu'antérieurs au jugement.

(( Par rapport au deuxième chef d'accusation, en admettant même comme recevables des dépositions de témoins récusables : on n'aperçoit dans leurs déclarations que les détails inconcevables de quelques faits de débauche, dont la bizarrerie et la dépravation ne prouveraient que la démence de celui qui s'y serait livré.

DANS I,A MAISON |'l hLMjl !•: A MAKSIJI.IJ: 87

« Miilgi'ù toutes loH rè^'-lcs judiciaires, sans égard pour toutes les considérations qui dé[)osaient (m faveur de raccusé, il a été condamué j)ai* la Sénéchaussée de Marseille aux peines les |)lus rigoureuses, comme atteint et convaincu des deux crimes dont il était accusé.

« L'absence seule est- elle donc une preuve du crime? ou en est-elle un par elle-même? C'est à cette erreur si funeste qu'on doit tant d'arrests qui ont fait gémir la justice même.

« Cette sentence fut envoiée 8 jours après aux magistrats de la chambre des comptes à Aix, tenant alors le Parlement, et confirmée par la chambre des vacations avec une précipitation si étrange qu'on ne peut se refuser à croire qu'elle était provoquée.

« Dans les circonstances, le marquis de Sade est conseillé de s'adresser au Roy étant en son conseil, pour y demander la cassation par nullité de la permission cV informer, information^ et de toute la procédure instruite contre luy en la Sénéchaussée de Marseille, du décret et de tout ce qui s'en est ensuivi... sentence et arrêt confîrmatif, pour se pourvoir ensuite à produire sa justification contre l'accusation intentée contre luy, dont l'injustice est universellement reconnue. Le crime n'est tel que quand il y a un véritable corps de délit et qu'il n'a pu être commis qu'à mauvaise intention.

(( Comment a-t-on pu juger que les pastilles données étaient infectées de poison ? Les médecins et les chirurgiens dont la visite avait été ordonnée n'avaient pas cru pouvoir taxer ces pastilles de poison. Les apothicaires chimistes, après leurs expériences, n'avaient rien trouvé de moiiel ni de venimeux. Les fdles n'ont fait que se plaindre d'une incommodité qui peut avoir eu d'autres causes dans les différents aliments qu'elles avaient pris dans la même journée, ou une indisposition accidentelle. Et des juges ont eu la témérité de déclarer un homme issu de la plus ancienne noblesse, un citoyen, un père de famille, coupable d'empoisonnement envers deux malheureuses qui ne méritaient que leur animadversion. Sur les délations des mêmes femmes prostituées, que Tappas du gain et Tespérance de l'impunité des choses scandaleuses, dont elles sont coupables de leur propre aveu, peut avoir induites au parjure, ils condamnent le marquis de Sade et son domestique pour un crime sans vraisemblance et sans preuve au double supplice de la mort et à Tinfamie.

(( Cette iniquité contre laquelle il réclame, intéresse non seulement luy et sa descendance, mais encore toutes les branches de sa maison, qui fonde son espérance sur les lumières et Téquité des juges auxquels il s'adresse. Elle ne se dissimule point les difficultés qui peuvent se rencon-

DANS LA MAISON PUBLIQUK A MARSi:! I.I.i: si)

irer dans Tusaf^c do iradinolti'o au (]()ns(îil des Dépêches que les alFaircis {\\n ont trait à l'administration et de renvoyer les cassations en matière criminelle au conseil privé ou au Bureau des cassations : mais elle espère que Sa Majesté et son conseil auront égard aux circonstances qui ne rendent pas celle-ci tout à fait étrangère ; qui en ont provoqué le jugement précipité, par des magistrats peu instruits vraisemblablement des loix et de Tordonnance criminelle, plus prévenus que circonspects.

« Par des considérations particulières enfin qui la placent dans une classe unique, qui ne peut tirer à conséquence pour Pavenir, n'étant pas présumable qu'aucune autre affaire puisse réunir toutes les circonstances malheureuses que renferme celle-ci. Elles excitent la confiance que la famille ose prendre dans les bontés du Roy et de son conseil, pour détruire la flétrissure que Perreur de ses tribunaux a imprimée sur le marquis de Sade par un jugement dont la honte couvre sa femme, intéressante par ses malheurs et sa vertu, comme ses enfants par leur innocence, et rejaillit sur toute leur famille. »

Dès le lendemain de sa répugnante aventure dans la maison publique de Marseille, dont s'entretenait toute la Provence, le marquis de Sade

i)0 LE MARQUIS DE SADE

avait [)ris la précaution de se cacher. Il pouvait s'attendre, après ce nouveau crime et ce nouveau scandale, à un châtiment très sévère. Sa femme, toujours dévouée, héroïquement indulgente, le renseignait, avec beaucoup d'exactitude, sur la marche et les vicissitudes de son procès. Il savait que, par suite de la jalousie qui existait alors et qui exista jusqu'à la fin de l'ancien régime entre la noblesse de robe et celle d'épée, le Parlement de Provence, en partie gagné par ses ennemis et dont le chancelier Maupeou, à cette occasion, excitait le zèle (1), saisirait avec empressement Foccasion de le frapper, et de le frapper durement. Ce procès s'instruisait avec une rapidité peu habituelle aux juges de ce temps-là, et qui suffirait à elle seule à prouver la secrète et puissante intervention de haines personnelles. La sentence

(i) « 11 est assez curieux de savoir que l'on a la preuve que ce jugement rigoureux avait été sollicité avec instance auprès du procureur général par le chancelier Maupeou, qui voulait ainsi donner une certaine réputation de sévérité au corps que, au milieu de la résistance générale, il venait d'instituer sur, les ruines de l'ancienne magistrature. » Biographie universelle et portative, des Contemporains, Paris, 1834 (article sur de Sade.)

(2) Le décret d'accusation est du 5 juillet 1772. Le jugement fut rendu le 3 septembre, et confirmé huit jours après. 11 condamnait, par contumace, pour crime d'empoisonnement et de sodomie, le marquis de Sade et son valet de chambre à la peine de mort. Ce jugement, comme nous le verrons plus loin, fut cassé en 1778.

i>\\s i,\ MAISON piin.ioui: a maijsioitjj: i»l

allait ôlre pi'oiioncée et on en prévoyait la rigunur lorsque le inar([uis do Sade se déeida à quitter la retraite dans laqu(ille il se terrait. Il non sortit^ trop peu corrigé par tant de tristes aventures, que pour assouvir la folle passion (jui avait dominé et détraqué sa vie (I).

A la veille d'une condamnation beaucoup trop rigoureuse, et qui lui permettait par suite de se poser en victime, il était dans un état d'exaspération qu'expliquerait suffisamment, à défaut d'autre raison, son oro-ueil intraitable. 11 se sentait traqué, menacé, obligé de fuir, et, que des robins pour lesquels il n'avait que du mépris, mépris de grand seigneur et mépris de soldat, pussent agir ainsi sur sa destinée, il en éprouvait une humiliation profonde. Ce fut pour les braver et pour les punir, par rancune au moins autant que par amour^ qu'il se décida à un crime plus odieux peut-être que les précédents.

Louise de Montreuil, sa sœur partie pour Paris où elle multipliait ses généreuses et infatigables

(i) La dernière partie de ce chapitre a été empruntée, pour le fond, à l'étude de Paul Lacroix sur le marquis de Sade. Curiosités de r histoire de France, 2° série : les Procès célèbres, Paris, i858, p. 225. Paul Lacroix assure qu'il avait été renseigné par un « vieillard digne de foi », M. Lefébure, mort en 1839, à 86 ans. et qui connaissait très bien toute rhistoire du marquis de Sade. M. Lefébure avait été, après la Révolution, administrateur du département de Vaucluse.

démarches, se trouvait seule, avec quelques domestiques, au château de Saumane. Elle venait de se coucher. Un pas furtif »glisse dans le corridor qui conduisait à sa chambre. Effrayée, elle se lève. La porte s'ouvre et son beau-frère apparaît. Elle a quelque peine à le reconnaître, quoique trop souvent, quand il n'était pas là, son image se fut imposée à une imagination et à un cœur qui n'avaient cessé de lui appartenir.

Il se jette à ses pieds. Comme si la douleur et les remords l'empêchaient de dire un mot, serrant contre ses lèvres les blanches mains qui tremblent, il reste quelque temps silencieux. Puis, avec des larmes dans la voix, il parle. A des aveux qui semblent lui échapper et dont le misérable suborneur a soigneusement préparé les termes et calculé l'effet, il mêle le récit de son aventure de Marseille.

Devant la jeune fille qui frémit — est-ce de dégoût, est-ce d'amour ? — il évoque sa vie souillée par tant de scandales. Ses fautes, loin de les dissimuler, on dirait qu'il les exagère à plaisir. Il s'en accuse, il s'en repent, il en reconnaît toute l'horreur, et personne n'a pour lui plus de dégoût et plus de haine que lui-même. Heureusement, rheure de l'expiation est venue. 11 l'attendait et voilà qu'elle s'impose à ses remords. Dans quelques jours il sera frappé d'une peine très dure et

DANS LA MAISON PUBLIQUE A MARSKILLi: O'i

que cependant il trouve trop douce. Seul, il n'in';siterait pas, Tayaut méritée, à la subir, mais peutil se résoudre à déshonorer sa famille, à j)orter sur Técliafaud cinq siècles d'honneur et de gloire, et à livrer au bourreau la tête d'un marquis de Sade. Non ! il saura se soustraire à Tinfamie du supplice, mais il s'infligera lui-même le châtiment ' trop mérité. Vivant, il est à charge à tous les siens. Mort, ils le pleureront peut-être.

Louise de Montreuil, très émue, l'écoute, sans dire un mot, et ses beaux yeux sont pleins de larmes. Elle écoute aussi son cœur qui plaide pour ce coupable. Sans doute il a commis des fautes, des crimes, mais il les a commis pour elle, pour se venger d'avoir été séparé d'elle. Chacun de ces crimes est une preuve de son amour. Seule elle a le droit, elle a le devoir de les lui pardonner.

Et elle l'aime, plus que jamais. Elle l'aime pour l'humble et douloui^euse confession qu'il vient de faire, pour les dangers qui le menacent, et aussi, car toute vierge est femme, pour les raffinements de débauche que ses aveux lui ont révélés.

Que parle-t-il de mourir ? Il faut fuir, fuir sans retard.

(( Ouij s'écrie-t-il dans une sorte d'ivresse, fuir, mais ensemble, ou mourir, puisque la vie, sans vous, me devient impossible. Je me tue, si vous m'abandonnez. Sauvez-moi ! »

^i LE MARQUIS DE SADE

Elle essaie de lutter, mais, puisqu'elle aime, elle est vaincue d'avance. Il la presse, il Fimplore. Elle s'habille à la hâte, jette un dernier regard sur sa chambre de jeune fille qu'elle ne reverra plus. Il Tentraîne toute frémissante, brisée par rémotion et l'angoisse. Toutes ses dispositions sont prises. Le payement anticipé de ses fermages, moyennant de fortes remises, lui a procuré l'argent nécessaire à un long voyage. Devant la porte du château, une chaise de poste les attend.

Au souvenir de tout ce qu'elle laisse derrière elle, Louise de Montreuil hésite encore. Il est trop tard. Sur un signe de son amant, le galop des lourds chevaux; pressés de partir, l'emporte presque inaniuiée vers l'amour, vers le châtiment (1).

(i) Paul Lacroix ajoute ces détails, qui me semblent inventés de toutes pièces : « La pauvre demoiselle restait muette au fond de la voiture, où sa honte et sa rougeur n'avaient pas d'autre voile qu'une nuit obscure, à peine éclairée par quelques flambeaux. Le marquis triomphait.

a — Adieu, messieurs, dit-il gaiement aux témoins de cet enlèvement, faites, comme moi, pénitence : je vais fonder un ermitage en Italie et adorer le parfait amour. » Pour des opérations de ce genre on n'a pas besoin de témoins, et le marquis de Sade était trop habile et peut-être aussi trop épris pour s'exprimer avec ce cynisme, au moment où il avait le plus grand intérêt à jouer la comédie de la tendresse et du remords. *

Les deux amants s'étaient réfugiés en Italie. Pendant quelques mois, s'arrétant dans les plus grandes villes, à Gênes, Alexandrie, Turin, ils parcoururent le Piémont. Le marquis de Sade était au comble de ses vœux, et le bonheur lui faisait une âme moins agitée et plus pure. Louise de Montreuil, à force d'agitation, dans le tourbillon de cette vie errante, essayait d'endormir ses remords. Elle n'y parvenait pas. Elle songeait sans cesse à sa mère, désespérée par sa fuite, à sa sœur, si confiante et si indignement trahie. Au milieu des plaisirs, multipliés sous ses pas, dans ce pays qui offre à l'amour la beauté de ses paysages et la splendeur de son ciel, elle ne pouvait chasser les souvenirs importuns, et cette amertume que toute volupté recèle et qui en est l'expiation lui montait

du cœur aux lèvres, empoisonnait ses plus douces heures d'ivresse.

Les caprices de leur fantaisie, ou peut-être Tinconscient désir de se rapprocher de la France les avait conduits, au mois de novembre, à Chambéry (1). Ils s'étaient logés à Thôtel de la Pomme d'Oi% puis, pour échapper plus facilement aux curiosités des naturels du lieu, dans une maison de campagne des environs. Ils en sortaient le moins possible. Le marquis de Sade avait sans doute été avisé que la police sarde suivait depuis quelque temps ses traces et qu'il aurait beaucoup de peine à lui échapper. En effet elle le découvrit bientôt et se hâta d'avertir les autorités de la ville.

Dans les premiers jours de décembre, le marquis de Sade fut arrêté par le major de place de Ghambéry. On fit des perquisitions chez lui, et on n'y trouva que quelques papiers sans importance. Averti à temps, il avait pris ses précautions. Tandis que Louise de Montreuil recevait l'ordre de rentrer en France (2) , on le conduisit au château de Miolans. Son domestique, Carteron, arrivé à Cham-

(i) Entre l'épisode de Marseille et Farrestation à Ghambéry, la vie du marquis de Sade est très peu connue. Il faut remplacer pour cette période les documents qui font défaut par des conjectures.

(2) Paul Lacroix affirme qu'elle mourut en Italie, à vingt et un ans, dans les bras du marquis. En réalité elle revint en Provence, passa quelque temps dans un couvent, et sa famille finit par lui pardonner.

Carabiniers (Cavalerie]

(Règne de Louis XV.)

béry le leudcMnaiii de l'arrestation, l'ut autorisé à lui rendre compte des commissions dont on Tavait chargé, mais h condition de ne s'arrêter à Miolans qu'une nuit. De Miolans il partit pour Nice, d'où il devait rapporter des eiïets, des papiers et des livres laissés dans cette ville par son maître lorsqu'il y était passé au commencement de rautomne(l).

Pour un amateur de pittoresque — mais le marquis de Sade ne l'était probablement pas et on ne l'était guère de son temps — le château de Miolans devait avoir, en 1772, un charme tout particulier.

« Avec ses robustes tours, écrivait près de cent ans plus tard, M. Menabrea, son donjon sourcilleux, ses larges murailles que Tâge et les orages ont brunies, perché qu'il est sur un rocher taillé à pic de plusieurs centaines de pieds d'élévation, il semble n'avoir rien perdu de son antique fierté et a l'air de commander en maître à tous les alentours. Manoir féodal d'abord, puis place de guerre, puis prison d'Etat, son histoire offre des particulari-

(i) A son retour, on congédia le domestique Armand resté auprès du marquis, et il fut seul chargé de le servir dans sa prison. Les dépenses du maître et du valet, y compris les meubles fournis, étaient évaluées à 282 livres par mois. Tous ces détails relatifs à Tarrestation sont extraits d'une lettre du comte de la Tour, ministre du roi de Sardaigne, lettre citée avec bien d'autres documente originaux dans un excellent ouvrage de M. Menabrea, auquel nous ferons dans ce chapitre de nombreux emprunts, les Origines féodales dans les Alpes occidentales^ Turin, i865.

tés curieuses, car il vécut d'une vie active jusqu'au commencement de notre siècle, époque à laquelle, devenu caduc, on ne lui laissa pour hôte qu'un simple concierge, unique gardien de ses traditions . »

Cette description date de 1856. Depuis, le temps a fait son œuvre. Tl ne reste aujourd'hui du château de Miolans que des ruines.

11 s'élevait dans la vallée de Tlsère, entre Montmélian et Conflans, sur une espèce de contrefort qui se détachait du plateau des Bauges. Du rocher où il était posé comme un guetteur chargé de surveiller toute cette région, on apercevait des forêts au noir feuillage, puis une ceinture de champs et de vignobles, nouée par le ruban d'argent du fleuve, de l'Isère aux eaux blanches d'écume^ et plus loin, bornant l'horizon, cette partie des Alpes qui séparait du Dauphiné la Maurienne.Dans la plaine qu'il dominait, au milieu des verdures, des masses blanches ou grises, apparaissaient çà etlàle village de Saint-Pierre-d'Albignj^, les châteaux d'Ayton, de Ghamoux, de l'Heuille, la tour de Alontmayeur, nids d'aigles ou de ramiers. A quelle époque l'avait-on construit, dans cette merveilleuse situation ? Sans doute à l'époque de l'invasion des Sarrasins dans le pays, de ces Sarrasins contre lesquels bataillèrent les sires de Miolans, certainement avant l'an mille, qui fit jaillir du sol plus d'églises que de châteaux.

En 1523, il fut vendu à Cliarlos 111, duc de Savoie, par Guillaume de Poitiers et Claudine de Miolans, sa femme. On le rebâtit alors presque entièrement. Cinquante ans plus tard, la forteresse devint prison.

Prison formidable avec ses tours vêtues de nuages, battues par les pluies, sans cesse assiégées par les ouragans, et sur lesquelles s'attardait le vol silencieux des gerfauts ; prison dont les cachots creusés dans le sol n'étaient éclairés que par d'étroites fissures du roc.

On trouva dans ces cachots des 'ossements humains. On y lisait encore, en 1856, cette inscription, que M. Menabrea a reproduite dans son livre :

Page 1