CH
KOLIOTHECA J
Faussement accusé d'avoir entretenu des intelligences avec TAutriche, le père Monod, jésuite, fut enfermé à Miolans, par ordre de Richelieu, et il y mourut.
En 1772, à l'époque où cette Bastille du roi de Sardaigne s'ouvrit pour le marquis de Sade, deux détenus de marque s'y trouvaient déjà.
Vincent Lavini, commis des finances sous le règne de Charles-Emmanuel III, avait le dangereux talent d'imiter à la perfection toutes les écritures. Sur l'instigation du comte Stortiglioni, alors ministre, il fabriqua, pour une somme considérable, de faux billets du Trésor royal. Le crime fut découvert. On mit en accusation les deux coupables. Lavini, qui s'était enfui en France, fut arrêté en 1762 et emprisonné à Miolans, où presque tout son temps se passait à faire d'admirables paysages à la plume. Sa chambre en était tapissée (1).
L'autre détenu, François de Songy, baron de l'Allée, habitait, bien malgré lui, le château de Miolans, depuis le 22 février 1771, pour avoir essayé, le /i décembre 1770, de faire évader, de la prison de Bonneville, un certain Benoit Bazelon — ce à quoi il réussit d'ailleurs — et pour avoir
(i) Le 9 juin 1786, il fut transféré de Miolans, dont le froid et Tair trop vif l'avaient rendu malade, au château d'Ivrée, où il ne larda pas à mourir.
AU CIIATKAU I)i: MIOLANS 101
aussi, dans la nuit du 2(3 au 27 décemljre de la môme année, tenté de tuer un soldat en faction dans un corps de garde. François do Songy, après ce double exploit, s'était réfugié dans la république de Genève, mais on Tavait assez rapidement rattrapé.
Le marquis de Sade avait été incarcéré le 8 décembre 1772. Le lendemain, le commandant du château, M. de Launay, lui faisait signer cet engagement :
u Je promets et donne ma parole d'honneur qu'ayant été traduit ce jourd'hui au fort de Miolans pour y être détenu aux arrêts, promettant d'exécuter tous les ordres qui me seront intimés de la part de M. le commandant dudit fort, et de ne point enfreindre les défenses par lui faites, de ne faire aucune tentative pour m'évader, et de ne point passer la porte du donjon, ni permettre à mon domestique de le faire, à moins que je n'en aye une permission spéciale, en foi de quoi je me suis signé à Miolans, le 9 décembre 1772, le marquis de Sade. »
Cet engagement — qui devait être si mal tenu — n'empêcha pas M. de Launay de prendre, conformément aux instructions de M. de la Tour, toutes les précautions possibles pour que ce prisonnier très important, arrêté sur les instances
(lu duc d'Aiguillon, ne put pas s'échapper. Pendant ses promenades dans les fossés ou les chemins de ronde du fort, il devait être gardé à vue par le sergent de planton et, lorsqu'il montait sur le donjon, un soldat était chargé de le surveiller et de fermer la porte à clef derrière lui. De même son appartement devait être fermé à clef la nuit. Les parents du marquis, sa femme, sa bellemère (que son emprisonnement ne gênait pas du tout et qui Tavait probablement provoqué), se plaignirent qu'on n'ait pas pour lui assez d'égards, et elles adressèrent au comte de la Marmora, ambassadeur du roi de Sardaigne à Paris, pour qu'il le fit parvenir au comte de la Tour, commandant général du duché de Savoie un mémoire, dont nous reproduisons les passages les plus intéressants :
(( La famille du comte et de la comtesse de Sade ayant appris la détention du comte de Sade ai fort de Miolans, supplie S. E. M. le comte de Tour de vouloir bien donner des ordres pour q^ ce gentilhomme y soit traité avec quelques égaro et qu'il lui soit procuré tout le bien-être possil qu'un homme de son état est dans le cas de rer, en tout ce qui ne pourra porter le moind préjudice à la sûreté de sa personne, ni facilite son évasion, s'il voulait la tenter.
« On désirerait aussi que son vrai nom ne fut
AU CFIATI'AIJ I)I-: MIOLANS 103
connu de personne, ([uo tic S. E. M. l(; comte de la Tour. La mallieur(îuse allaire, que des circonstances ont aggravée, ayant fait trop de bruit pour n'avoir pas inspiré des préventions fâcheuses qu'il faut le temps d'alfaiblir et de détourner, c'est C(i qui oblige à désirer qu'on ignore le lieu de sa retraite, et qu'il ne soit connu dans le fort que sous le nom de comte de Mazan qu'il a porté jusqu'ici... L'on prie que les effets qu'il pourrait avoir avec lui, tant pour son utilité que pour son occupation, nécessaire à un esprit aussi vif que le sien, lui soient remis, à l'exception de ses papiers, manuscrits, lettres, etc., de quelque nature qu'ils puissent être, que sa famille demande lui être envoyés avec une petite boîte ou coffret de bois, qu'on croit être rouge, garnie de cuivre, qui contient aussi des papiers. S'il Ta emportée avec lui dans le fort, l'on prie de tâcher de les ravoir sans Tu'il puisse le prévoir et ne soustraire aucun des
apiers qu'elle contient. Quant à la clef, si elle n'y
«t pas, on s'en passera... »
'A ce mémoire, le commandant général du duché ' Savoie répondit par une note, dans laquelle il se extrait également soucieux de se conformer aux structions reçues et de ménager autant que )ssible une famille très influente :
« Le comte de la Tour, écrivait-il j a satisfait
aux ordres de S. M. le Roy de Sardaigne, son maître, en faisant arrêter et conduire au château de Miolans M. le comte de Sade. Il est certainement très empressé de marquer à ses parents Tenvie qu'il a de les obliger, ayant même déjà prévenu leurs intentions dans la manière dont ils souhaitent que ce gentilhomme soittraité, avec tous les égards dus à sa naissance, et les agréments qui peuvent adoucir Tamertume de sa situation. Il a donc chargé le commandant de ce château d'engager M. le comte de Sade de déterminer lui-même la manière dont il désirerait être nourri et entretenu... Le même commandant lui a donné une chambre et un cabinet à portée de son appartement qui a été réparé contre les intempéries de la saison où nous sommes, mais en même temps assurée contre toute tentative d'évasion. Un tapissier de Chambéry a fourni des lits, matelas, linge de table et délit, des tables, des chaises, et autres commodités qui ont paru nécessaires. Quoy qu'il ayt établi une sentinelle à sa porte, il luy laisse la liberté entière de passer quand il souhaite dans son appartement, et de se promener à son gré dans Tenceinte du donjon, avec la précaution cependant d'avoir toujours auprès de luy, pour lors, un bas officier qui le garde à vue. Son domestique est consigné à la garde de ce donjon et ne peut par conséquent sortir ; il est défendu aux soldats de se charger
AU (:iiati:ai; di: mioi.ans 105
(l'aucune espèce de commission pour son in;ntre et pour luy, que de l'exprès consentement du commandant, qui ne permet pas à son prisonnier de recevoir ny d'écrire aucune lettre qu'il ne l'aye aupiaravant lue et cachetée lui-même. »
Quelque temps auparavant, le 11 décembre 1772, le comte de la Tour avait reçu du commandant du fort de Miolans une lettre relative au nouveau détenu, et dans laquelle se trouve ce passage : « J'ai donné à ce prisonnier la même chambre à feu qui fut occupée par M. le marquis de la Chambre et un cabinet y contigu pour son domestique... Je fais fermer la première porte de son appartement pendant la nuit de manière qu'il ne pourrait s'évader que par la fenêtre dont je ne réponds pas. »
La marquise de Sade, qui avait sans doute deviné le rôle joué par sa mère dans l'arrestation de son mari et qui ne se résignait pas à lui pardonner, s'était retirée au couvent des Carmélites du faubourg Saint-Jacques (1). De là elle écrivait
(i) « On l'appelait couvent des Religieuses Carmélites de la grande rue du faubourg Saint-Jacques ; mais il était réellement situé rue d'Enfer, n^ 67. C'était autrefois un prieuré de Tordre de Saint-Benoît dépendant de l'abbaye de Marmoutier... L'église et le couvent furent occupés par les religieux de Marmoutier jusqu'en i6o4, époque à laquelle les Carmélites vinrent s'y établir. C'est là que mourut, en 1710, sous le nom de sœur Louise de la Miséricorde, Louise-Françoise La Baume-le- Blanc, duchesse de la Val-
lettres sur lettres pour intercéder en faveur du prisonnier. Elle avait appris que, le 8 janvier, il était tombé malade, qu'il souffrait d'insomnies presque continuelles, et qu'un médecin avait été appelé pour examiner son état. Le 21 janvier, elle se piaig'nait au commandant du château, que les adoucissements obtenus pour ce malade, qui n'^était probablement qu'un malade imaginaire, ne fussent pas exécutés, et elle menaçait de protester auprès de l'ambassadeur de France en Sardaigne.
De Launay, très embarrassé entre une femme trop sensible qui réclamait un régime de faveur et son gouvernement qui lui recommandait un surcroît de surveillance et de rigueur, s'efforçait de contenter tout le monde et ne contentait personne. ^ demandait sans cesse de nouvelles instructions * comte de la Tour. Celui-ci, qui ne savait trop plus quelle conduite tenir, en référait au gouv ment français qui avait réclamé l'arrestat marquis et qui en était seul responsable. I moralui arrivait, le l^'' mars 1773 : a J'ai v^ ministre, M. le duc d'Aiguillon, à l'inst qui M. de Mazan (le marquis de Sade) est je lui ai fait lecture de la lettre que M. de I commandant du fort de Miolans, vous a é
iière. Ce couvent fut supprimé en 1790. » Diehistorique de Paris, par Antony Beraud et P. Paris, 1828, t. I, p, 127. ■
.'occasion de celle qu'il a reçue de Tépouse de ce prisonnier... M. de Launay est au-dessus de tout reproche ; il doit excuser la vivacité d'une femme mal informée et abusée par le crédit que son mari, qu'elle aime, conserve malheureusement sur son esprit. Il est nécessaire que l'on resserre plus que jamais M. de Sade ; qu'on lui retranche toute douceur, que toute communication an dehors lui soit interdite ; qu'on ne laisse pas surtout sa femme approcher de lui... »
Ces décisions du ministre de France, le comte delà Tour les fait connaître à la marquise de Sade. Elle lui écrit aussitôt une nouvelle lettre (le 18 mars) lans laquelle, comme dans les précédentes, se
3lent les prières et les récriminations :
Dans le temps même que je sollicite pour mon
on le resserre davantage ; si mon appro-
devenue un crime nouveau pour lui, je
a à plaindre. Que dois-je penser de tant
urs ? Qai peut les avoir occasionnées ?
5, monsieur, que vous me fassiez la grâce
instruire ; joïgnez-y celle d'appuyer au-
votre Roy la supplique que j'ai l'honneur
, envoyer (1) ; c'est un hommage que vous
.-. ette supplique, adressée au roi de Sardaigne Charlesles vT\nuel III, débutait ainsi :
171011e affaire malheureuse a forcé le marquis de Sade, La mari, de s'expatrier ; il a cherché un asile dans vos
devez à Finnocence opprimée ; je la réclame pour mon mari et je l'attends des sentiments de votre CŒur. »
Pendant que sa femme s'obstinait à le défendre, le marquis de Sade menait à Miolans une existence qui manquait un peu de confortable mais qui n'était pas trop ennuyeuse.
A peine entré dans sa prison, il n'avait songé qu'à en sortir le plus tôt possible, même sans l'assentiment de ses geôliers : « J'ai sondé et fait examiner secrètement ce seigneur, écrivait de Launay au comte de la Tour, le 5 février 1773, je n'ai rien trouvé en lui de solide et vois que ses menées ne tendent qu'à pouvoir s'échapper ; puisque, outre les propositions qu'il m'avait faites, il a fait changer tout son argent de Piémont en argent de France, et qu'il s'informe s'il y a un pont sur risère qui soit bien loin de France, de façon que je ne puis pas répondre d'un prisonnier qui a la liberté dans le fort et qui peut escalader les murailles dans un instant, malgré toutes mes précautions... »
états ; il y était paisible, lorsque des ordres supérieurs l'ont privé de sa liberté, en le faisant enfermer au fort de Miolans, où il est détenu depuis quatre mois. Mon mari n'est donc pas assez malheureux d'être flétri en France par un arrêt injuste, faut-il encore le punir doublement dans un pays où il a rempli tous les devoirs qu'inspirent les lois divines et humaines ? »
AU CII.VI'KAIJ I)i: MIor.A.NS 109
Eu attendant d(î prendre la clef des champs, le marquis de Sade s'ellbrçait d'égayer sa prison par de nombreuses parties de cartes dans lesrpielles il perdait un peu plus souvent qu'à son tour. Il en éprouvait une irritation assez naturelle. 11 se plaignait, le 27 février, que le baron de TA liée, après ravoir débarrassé de douze louis, dans une partie de pharaon, avait gagné au même jeu cent louis à son domestique, « jeune homme de famille, disait-il, qui m'est recommandé et qui peut avoir du bien un jour ». Il insinuaitque le commandant du château savait qu'on jouait et qu'il ne faisait rien pour s'y opposer. De Launay, en effet, ne l'ignorait pas. Le 12 mars, il écrivait au comte de la Tour que de Sade venait de perdre douze louis, c'était probablement son chiffre, à la bassette : « Duclos (lieutenant du bataillon des invalides de Miolans) était partie au gain. On s'est disputé. » Le commandant n'hésitait pas à donner presque tous les torts, dans ces disputes, à son nouveau prisonnier : « M. de Sade est un esprit très léger, ce qui le rendra toujours singulièrement à craindre, surtout tant qu'il sera lié avec M. Duclos. Loin de suivre mes conseils, il s'est toujours raidi contre moi... Il a un jeune homme avec lui (Armand), sous le nom de domestique, qui est, à ce que je crois, le compagnon de ses débauches ; ils font même courir le bruit qu'il est le bâtard du duc de
Bavière !... On attend Tautre domestique. »
Ce de Launay se prenait pour un habile psychologue ; il n'était qu'un bon homme des plus faciles à tromper. L'avenir le prouva bientôt.
Le marquis de Sade, comprenant que la violence et les récriminations ne lui serviraient '\ rien, s'efforçait, depuis quelque temps, d'endormir la surveillance de ses geôliers. Quelque pénible que lui fût sa détention, il affectait de la considérer comme un châtiment très mérité. Il manifestait, chaque fois que s'en présentait l'occasion et même quand elle ne se présentait pas, le plus profond repentir. Cet homme, naguère si hautain et si emporté, n^ avait plus sur les lèvres que des paroles aimables et douces.
Le commandant constatait avec joie ce changement, qu'il attribuait à ses exhortations. Il en faisait part, le 1^^ avril, au comte de la Tour : « M. de Sade, disait-il, me montre tous les jours plus de confiance... Il est inquiet et mélancolique de sa détention... Le grand repentir qu'il ressent pourrait lui causer plus d'amendement que plusieurs années de détention, qui, au lieu de lui faire changer de conduite, pourraient davantage l'irriter. » Quelques jours après, le 9 avril, il constatait que son prisonnier ne recevait <( aucune nouvelle avantageuse » et que sa santé s'en trouvait très altérée. Nouvelle lettre, le 16 août, dans laquelle il
AU CHATEAU DK MIOI.ANS 111
louait réconomie ot la dociliU'; du marquin : « La nourriture de sou dom(3sti(jue et tout ce qui est nécessaire dans sa chambre se monte à cinq livres douze sols par jour, non compris son linge, ses habillements, ses commissions à Ghambéry... Je m'aperçois qu'il ne dépense que très à propos. 11 s'est reconcilié très généreusement avec M. de l'Allée, m'ayant prié de ne point l'obliger à lui faire des excuses . »
Le marquis de Sade recevait à cette époque des nouvelles « avantageuses (1) », mais il se gardait bien de les communiquer au commandant du château. Il jouait la comédie du découragement au moment où il était en réalité plein d'espoir. D'après ses indications, sa femme avait préparé un plan d'évasion qui présentait les plus sérieuses chances de succès.
L'exécution suivit de près. Mme de Sade était venue dans le Dauphiné. Elle y avait recruté une petite troupe de quinze hommes, bien payés et très résolus (2). Dans la nuit du 1^'' au 2 mai, ces
(i) Probablement par l'entremise de quelques amis qu'il avait à Ghambéry, et entre autres d'un certain François Devanz, qui lui était très dévoué.
(2) Le chef de l'expédition était sans doute Joseph Violon^ d'Ermieux (en Dauphiné), sur lequel M. Menabrea a publié de curieux documents tirés des archives du château de Ghambéry. Joseph Violon fut accusé et convaincu d'avoir favorisé Tévasion du marquis de Sade et du baron de
hommes, postés à quelque distance du château, attendaient le signal convcDu. Ils n'avaient pas à craindre de résistance de la petite garnison. La plupart des soldats étaient gagnés, à commencer par leur chef, le lieutenant Duclos. Pendant toute cette nuit ils devaient ne rien voir, ne rien entendre. 11 n'y avait peut-être que le commandant du château qui ne fût pas dans le secret.
Le marquis, que des émissaires avaient averti, ouvrit tranquillement sa porte avec une fausse clef, descendit sans bruit, se dirigea vers la petite troupe qui l'attendait, monta à cheval et partit au grand galop, avec le baron de PAUée, très heureux de profiter de cette excellente occasion.
Lorsque, le lendemain, M. de Launay fit sa tournée habituelle, ses prisonniers étaient déjà loin ; mais pour adoucir les regrets que pouvait lui causer ce brusque départ, ils avaient laissé à son adresse deux lettres d'adieu, où s'exprimait, en termes choisis, leur gratitude. Celle du marquis de Sade, une des plus a sensibles » qu'il ait écrites, mérite d'être donnée en entier. C'est le dernier acte d'une amusante comédie.
l'Allée. Après trois mois de prison, il fut condamné, par une sentence du 24 juillet 1775, au bannissement perpétuel des États du roi de Sardaigne. Sous prétexte de recueillir les débris d'une succession, il demanda sa grâce, par une requête adressée à Victor-Amédée III, qui avait succédé, en 1773, à Charles-Emmanuel III, et on finit parla lui accorder.
Régiment de Mestre de camp général.
Cavalerie (à droite).
AU CIIATKAU I)i: MIOLANS 1 1 !{
(( Monsieur, si quol(|ue chose peut troubler la joie dem'alTrancliir de mes cluiiîies, c'est la crainte où je suis de vous rendre responsable de mon évasion. Après toutes vos honnêtetés et toutes vos politesses, je ne puis vous cacher que cette pensée me trouble. Si mon attestation peut être cependant de quelque poids vis-à-vis de vos supérieurs, je les prie de le trouver ici dans la parole d'honneur authentique que je leur donne, que bien loin de favoriser en rien cette fuite, vos soins vigilants Tout retardée de plusieurs jours, et qu'en un mot je ne l'ai due qu'à mes propres manœuvres.
« Vous êtes d'ailleurs tout justifié par les attentions qu'on vous recommandait d'avoir pour moi. Naturellement porté d'adoucir {sic) le sort des malheureux qui sont dans votre château, il était impossible d'allier avec l'honnêteté de ces procédés des attentions trop suspectes, qui ne pouvaient même que déroger aux ordres que vous aviez reçus à mon égard. Voilà, monsieur, les raisonnements dont vous pouvez tirer vos excuses, et je vous les garantis légitimes. Considérez d'autre part que je ne suis point un prisonnier d'État, et que ma famille (1), qui seule m'a fait mettre ici, va donner tous ses soins à ce qu'il ne vous arrive rien. Vous vîtes Tempressement qu'elle
(i) C'est-à-dire sa belle-mère.
montra au sujet de M. Duclos et combien elle aurait été désespérée qu'un officier fut sacrifié par rapport à moi. Cependant, par un excès de vivacité, auquel il ne sera peut-être plus temps de remédier lorsque vous lirez cette lettre, vous courez risque de tout gâter et de rendre vos plus mortels ennemis ceux qui sans cela vont devenir vos plus puissants protecteurs. Je vais vous T expliquer. Je profite pour m'évader d'un secours que ma femme m'envoie de mes terres (1) ; ce secours est composé de quinze hommes bien montés, bien armés, qui m'attendent au bas du château, et qui sont tous déterminés à sacrifier leur vie plutôt que de me laisser reprendre; vous voyez qu'il est inutile de compromettre votre garnison et que même tout secours extérieur ne saurait m'arrêter. Si cependant il arrivait qu'après avoir massacre beaucoup de monde et en avoir fait écharper davantage, s'il arrivait, dis-je, que vous parvinssiez à me reprendre, ce ne serait, comme vous le croyez bien, que fort blessé, ou même mort, car je défendrai ma liberté au péril de ma vie. Alors croyezvous que mes parents vous auraient une forte obligation ?
(i) Il pouvait .y avoir dans cette troupe quelques serviteurs ou vassaux des de Sade, choisis à cause de leur dévouement éprouvé, mais la plupart de ceux qui la composaient avaient été recrutés sur place et payés fort cher.
AU CHATEAU I)i: MIOLANS 116
(( 11 UG me resto plus, mon cher commandant, qu'à vous remercier de toutes vos bontés; j'y serai toute ma vie sensible ; je ne désire que des occasions de vous en convaincre ; un jour viendra, je l'espère au moins, où il me sera permis de me livrer entièrement aux sentiments de reconnaissance que vous m'avez inspirés, et avec lesquels j'ai riionneur d'être votre très humble et très obéissant serviteur.
« Miolans, ce vendredi] 30 avril, »
Ces protestations de dévouement et de gratitude ne diminuèrent que dans une très faible mesure le déplaisir que causait au malheur<îux commandant une fuite trop habilement combinée. Il essaya de dégager sa responsabilité, en envoyant, sans perdre de temps, au comte de la Tour, une sorte de mémoire justificatif (1), accompagné des lettres des deux ex-prisonniers.
(( V. E. verra par la ci-jointe que mes craintes n'ont pas été sans fondement, et que M. le marquis de Sade, avec son domestique, se sont évadés ce soir avec M. de TAllée. Ils ont laissé toute
(i) Cette lettre justificative porte la date du i^Tnai ; mais elle a été écrite évidemment dans la journée du 2 mai.
la nuit leur chandelle allumée dans leur chambre, ce qui a rassuré les sentinelles. J'ai fait visiter par tout le château, par où ils auraient pu passer, et je n'ay trouvé ni cordes, ni échelles, sinon la redingote de M. de Sade dans les commodités de la chambre neuve où ils mangeaient, à portée de la cantine, où il y a une fenêtre d'un pied et d'un pouce de large et un pied et demi de hauteur, à la distance de plus de douze pieds ; et c'est par là que je conjecture qu'ils sont sortis, et que j'ay encore trouvé le chapeau de M. le marquis dans les mêmes commodités.
« Il pourrait bien se faire qu'il ait été aidé du dehors par quelqu'un, et peut-être encore pour de l'argent, par quelque invalide ou de quelque autre personne du fort. J'ay fait enfoncer les portes de la chambre, et j'y ay trouvé les deux lettres cijointes; aussi V. E. et le ministre verrez qu'il n'est pas possible de tenir des personnes aux arrêts dans ce. fort, d'où l'on peut sortir de toutes parts, comme j'ay eu l'honneur de vous en prévenir cy devant, quoique je ne laisserai pas d'en être la victime. Je suis cependant encore heureux qu'ils n'aient pas pu parvenir à faire sortir les autres prisonniers, comme il serait facile lorsqu'il y a des prisonniers aux arrêts, d'où il m'en pourrait coûter la vie, ce qu'ils auraient pu faire, s'il leur en était venu l'idée. »
AU CIIATKAU I)H MIOLANS 117
Si cette évasion ne (it pas perdre la vie h M. de Launay, elle lui fit perdre sa place. Les excuses qu'il invoquait parurent insuffisantes, et comme il fallait une victime, on le sacrifia. Le chevalier de la Baline fut nommé commandant du château de Miolans.
Pendant ce temps, les deux fugitifs se reposaient de leurs émotions^ ta Genève. Ils n'y restèrent que peu de temps. Le baron de l'Allée eut la mauvaise idée de se diriger vers Paris. Il s'y trouvait à peine depuis quelques mois lorsque la police de M. Lenoir l'arrêta. Il fut ramené à Miolans vers le milieu de l'année 1774 (1). Le marquis de Sade partit pour l'Italie, où sa femme le rejoignit bientôt. On pourrait croire, si on ne le connaissait pas, qu'il lui témoigna quelque gratitude du dévouement dont elle venait de lui donner tant de preuves (2).
(i) lien sortit le 17 mars 1778, à la suite des sollicitations de sa mère, Louise de Carpinel, veuve de Songy ; mais il n'était pas corrigé^ et de nouvelles frasques le firent, pour la troisième fois, enfermer à Miolans.
(2) M. Paul GiNiSTY assure qu'à peine libre il reprit « une correspondance abjecte avec une maîtresse ». La Marquise de Sade, Paris, 1901, p. 24.