LES PENSIONNAIRES DE M. DE HOUGEMONT HO
tresses, ot conduit le même jour à Vinccnnes. Nous Ty retrouverons tout à l'heure.
Pendant qu'on l'envoyait en prison, sa famille, avec une infatigable persévérance, s'occupait de la revision de son dernier procès. Du couvent de la rue d'Enfer, Mme de Sade adressa, le 23 septembre 1777, au comte de Vergennes cette supplique, où se révèle sa détresse morale :
« Monsieur,
(( L'excès de malheurs, dont je suis accablée ne me permets pas de me présenter à vos yeux, c'est de ma retraite profonde que j'ose implorer et attendre avec confience de vos bontés et de votre justice la réhabilitation de l'honneur de mon mari et de mes enfants, si injustement flétri par un jugement dont nous sollicitons aujourd'hui aux pieds du throsne Tannéantissement.
« J'ai l'honneur d'être très respectueusement, monsieur, votre très humble et très obéissante servante.
« CORDIER DE MONTREUIL, MARQUISE DE SaDE. »
« A Paris, le 23 septembre ïlll .
Au Monastère des Carmélites^ rue d'Enfer. »
Le lendemain, la belle-mère du marquis écrivait, à son tour, au comte de Vergennes :
120 LE MARQUIS DP. SADK
« Monsieur,
« Sans avoir l'honneur d'être connue de vous, j'ose espérer de votre justice et de vos bontés, que vous voudrès bien être favorable à la Requête qui doit être présentée au Roy en son conseil des Dépêches vendredy prochain, à ce que M. Amelot m'a fait espérer au nom du marquis de Sade mon gendre.
« Une branche de cette famille ne vous est pas inconnue, et le chef d'Escadre du même nom qui a eu l'honneur de vous ramener de Gonstantinople sur son bord (1), son frère Prévôt du chapitre de Saint- Victor de Marseille, réclameraient avec moi vos bontés dans une affaire qui les touche infiniment. Absens, ils m'ont remis leurs intérêts comme celui de leur nom qui est celui de ma fille et de mes petits-fils. Qui plus qu'une mère est touché de leur malheur et intéressé de travailler à le terminer autant qu'il est possible. Leur âge, leur innocence, leurs alliances augustes avec les princes de sang, tout parle en leur faveur. Plus encore l'injustice du jugement qui a été porté contre leur père.
« Je joints ici, monsieur, un précis très abrégé de l'affaire, mais de la plus exacte vérité. Je vous
(i) Le comte de Vergennes avait été ambassadeur de France en Turquie.
IJ-:S PKNSIONNAIRKS DK M. I)i: l<OU(;i:.M(>.NT 121
supplio (lo vouloir l)ieii m'accorcJor un rnoinrîiit (raiidionce vcndrcdy matin à Versailles. .1(3 suis très empressée d'y réclamer à nouveau toutes vos bontés, et de renouveler les sentiments respectueux que je vous prie d'agréer, et avec lescpiels j'ai riionneur d'être, monsieur, votre très humhle et très obéissante servante.
« Masson Cordier de Montreuil. »
(( .4 Paris ^ le 'llx septembre^ Rue de la Madeleine^ faabg Saint-IIonoré. »
Tant d'efforts, tant de démarches finirent par aboutir. Juridiquement, la revision du procès n'était plus possible, parce qu'on avait laissé passer le délai de cinq ans pour purger la contumace, mais le roi accorda au marquis de Sade, le 27 mai 1778, des lettres d'ester en droit (2). Le 14 juin on l'autorisa à se rendre à Aix, où un des premiers avocats du barreau de Provence, Siméon, le futur ministre et pair de France, défendit très
(i) Ces deux lettres se trouvent aux Archives du ministère des Affaires étrangères^ n" I74i-i47-
(2) Arch. Aza^, o'3o5, folio 227. Ces lettres, datées de Marly le u.j mai 1778, étaient basées sur ce qu'il n'y avait pas eu de preuves et encore moins de preuves légales du prétendu crime, que la procédure avait été « infectée de nombre de nullités absolues » ; mais que, par suite de la prescription, le marquis de Sade ne pouvait poursuivre la nullité de la sentence qu'à l'aide d'une autorisation spéciale du roi.
brillamment sa cause. L'affaire fut jugée à huis clos. Un arrêt du 30 juin cassa la sentence de \ll%pour défaut absolu d'existence du délit présupposé d'empoisonnement. Le procureur général retint aussitôt les faits de débauche outrée dont était également accusé le marquis. Une nouvelle procédure, dont l'instruction fut confiée à M® du Bourguet, conseiller du Roi, s'engagea. Les témoins (Marguerite Coste, Mariette, etc.) comparurent une seconde fois devant les juges. Le 14 juillet, le Parlement d'Aix rendit un arrêt définitif qui condamnait le marquis à être admonesté^ derrière le bureau et en présence du procureur général, par le premier président, à ne pas aller à Marseille pendant les trois années qui suivraient Farrêt et à payer une amende de cinquante francs au profit de Tœuvre des pauvres prisonniers. C'est ainsi que se termina ce procès, sur lequel plane encore un mystère à peu près impénétrable.
Le premier président du parlement d'Aix avait engagé de Sade à avoir désormais une conduite plus décente. Pour l'y aider autant que possible^ on le garda en prison, dans une prison moins confortable que celle de Miolans.
En 1777, à l'époque où il avait été enfermé au château de Vincennes, le gouverneur était M. de Piougemont, qui avait succédé à M. Guyonnet et qui semblait prendre à tâche de le faire regretter.
m:s i*ENSioNNAiin:s di: m. di: i{()i;r;i:MONr V2:v
(( L'enfer déchaîné, écrit Latudci dans ses Mémoires (I), nous envoya à la i)lace de M, Guyonnet le sieur Uoug'cnient dont Tàincî n'était qu'un composé des vices les plus bas et ({ui était vraiment digne d'être l'agent de nos bourreaux. »
Mirabeau (2) a tracé de ce personnage un portrait ex irato^qui est une de ses pages les plus aprement ironiques :
(( Cet homme, dit-il, a toute la bouffissure de la plus orgueilleuse ignorance : c'est un ballon rempli de vent. Pénétré du sentiment de sa propre importance, il voudrait Tinfuser à tous les autres^ et se faire regarder comme un homme essentiel et nécessaire à l'État. Il le dit ; il le croit même, tant la bêtise est présomptueuse, ou tant l'habitude de mentir incorpore le mensonge au menteur. Gomme la vanité n'eut jamais un plus dégoûtant costume, il reçoit de fréquentes avanies
(i) Edit. Georges Bertix, Paris (1889), p. i5o. — M. Guyonnet était, d'après Mirabeau, « généreux et compatissant, obligeant et zélé, franc et actif ». Des Lettres de cachet, Paris, 1820, p. 4o5. Sa mémoire resta longtemps en vénération à Vincennes.
(2) Arrêté le 14 mai 1777, à Amsterdam, grâce aux instances de son père qui avait obtenu contre lui une lettre de cachet, Mirabeau fut enfermé à Vincennes, le 8 juin 1777. Il en sortit le 17 décembre 1780. Son père, Tami des hommes, qui l'y faisait incarcérer, y avait été détenu lui-même, pendant dix jours, du i5au 25 décembre 1760, pour son ouvrage, Théorie de VImpôt.
de tous ceux qui ne lui sont pas subordonnés, et ses prétentions, toujours repoussées, renaissent toutes du sein des humiliations. Gomment s'en dédommage-t-il ? En faisant courber sous le poids de ses fantaisies et de ses caprices tout ce qui est dans sa dépendance. Incapable de tout, et réduite à se faire valoir pour des riens, sa stupide cervelle, agitée sans cesse par Tamour-propre, s'évertue continuellement à trouver quelque moyen d'étendre son empire, de multiplier les précautions^ de faire, de défaire, en un mot de jouer un rôle. Il va traînant partout son énorme corpulence ; les sarcasmes pleuvent sur lui : n'importe: // continue^ en bourdonnant^ son assoupissante allure: le railler, c'est fouetter un sabot : plus on le fouette, mieux il dort (1). Mais au donjon, c'est un despote absolu, qui jouit lorsqu'il peut ouvrir des cachots, river des chaînes, appesantir un sceptre de fer. Gardez-vous de prendre son perfide patelinage pour de la douceur ; vous donneriez d'autant plus aisément dans ses pièges que sa lourde élocution inspire plus de sécurité : il a la malice comme la figure d'un singe sans en avoir l'esprit ; allez droit à votre but ; ne le suivez point dans ses pesantes gambades ; la moindre apparence d'une contradiction le met en fureur ; il
(i) Pope, Dunciade.
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éciiiuc ; lïiodùrez-vous, laisscz-lo enferrer, Hoyez ferme ; bientôt il sera souple et rampant ; vous n'obtiendrez rien que de vaines promesses, mais il vous craindra ; si vous fléchissez, il vous opprimera : si vous lui donnez prise, il vous étoufl'era (Ij. »
M. de Rouf^emont était le fils du marquis d'Oise (père du duc de Brancas) et de Mme Flatte. A la suite d'un procès en question d'État, un arrêt l'avait déclaré bâtard (2). Sa carrière ne s'en trouva pas compromise. Il avait, assure Mirabeau, (( chèrement payé sa place )> de gouverneur du château de Vincennes, à la Sabbathin, maîtresse de La Vrillière et il s'elTorçait naturellement, en bon comptable, de rentrer dans ses débours, aux dépens de ses détenus.
Vincennes était devenu, grâce à lui, une prison des moins agréables à habiter.
L'emprisonnement avait lieu pendant la nuit, pour ne pas éveiller l'attention. Conduit dans son cachot, le nouveau détenu y trouvait a un grabat, deux chaises de paille et souvent de bois, un pot presque toujours ébréché, une table enduite de graisse » (3).
(i) Des Lettres de cachet, p. 4i5.
(2) Mémoires secrets, 18 mars 1785.
(0) Mirabeau, Des Lettres de cachet, p. 421. « On me plaça (le 17 décembre 1760), raconte Latude, dans un cachot affreux dont l'aspect faisait trembler... Il n'a pas sept pieds et demi de longueur sur six de largeur : quatre portes à
Cette installation était immédiatement suivie par la fouille. On enlevait au prisonnier tout ce qu'il possédait de précieux, argent, bijoux, etc., tout ce qui aurait pu lui servir pour se tuer. « Suit une injonction laconique et hautaine d'éviter le bruit le plus léger. C'est ici la maison du silence, dit le commandant (1). »
Après une première période d'emprisonnement, une période d'essai, on décidait du régime auquel le détenu devait être soumis. Aux uns, jugés plus dangereux, on refusait papiers et livres. Pour ceux à qui on les accordait, le papier arrivait six feuilles par six feuilles toujours paraphées par le gouverneur, a 11 fallait, dit Latude, d'après le nouveau code Rougemont, des. permissions particulières, des ordres exprès du ministre et pour ainsi dire des lettres de cachet pour fournir à un prisonnier des feuilles de papier ; d'autres ordres pour l'encre, et ainsi de suite jusqu'à Tarticle du cachet qui ordinairement ne passait qu'après de longues conférences et quelquefois des discussions très vives (2). » Les livres étaient remis un par un,
un pied de distance Tune de l'autre, les unes garnies de fer^ toutes avec trois énormes verroux en défendent l'entrée. C'est dans ce tombeau que l'on me précipita. » Mémoires, p. 129. Ce cacbot, ajoute Latude, était si humide que la paille s'y pourrissait.
(1) Mirabeau, Des Lettres de cachet^ p. 422.
(2) Latude, Mémoires^ p. iBg.
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et cliaqiio volmuo (Hait cxaniiiK'; |>a<^n; [)ar l)aj^(*, non seulonioiit par un d(;s porto-clefs mais |)ar le gouverneur.
Les prisonniers les plus Tuvorisés [)Ouvaient se promener une heure par jour dans un minuscule jardin, sous la surveillance d'un guichetier, qui avait ordre de ne jamais leur adresser un mot (1).
Unefoispar mois,le gouverneur voyait quelquesuns des prisonniers. Il écoutait assez patiemment leurs réclamations et leurs plaintes, et, presque toujours, il n'en tenait aucun compte.
Comme à la Bastille, la nourriture, à Vincennes, donnait lieu à toute sorte de trafics et de marchandages. Sur chacun des détenus, M. de Rougemont gagnait le plus possible. 11 mettait dans sa poche une bonne partie de l'argent que le roi donnait pour leur entretien (2). Aucun traiteur, à Paris, ne
(1) « Le plus grand nombre n'entre jamais dans ce jardin sans un ordre particulier de M. de Rougemont... Dans le moment où j'écris (1778), la moitié des prisonniers en est absolument privée, et il y a tel homme au donjon de Vincennes, qui, depuis dix ou quinze ans, n'est pas sorti de sa chambre de dix pieds carrés. » Mirabeau, Des Lettres de cachet, p. 4^8.
(2) Son prédécesseur, qui recevait moins, nourrissait mieux ses prisonniers et faisait cependant d'assez gros bénéfices pour en sacrifier une partie. « M. Guyonnet n'avait que 4 livres 10 sols (ce qui représenterait, aujourd'hui, de 8 à 9 francs) par tête de prisonnier, et je crois &ans en être sûr qu'il avait deux places mortes de moins que M. de Rougemont. Il a avancé jusqu'à vingt mille écus au roi. » Mirabeau, Des Lettres de cachet y p. 4i4-
faisait, avec aussi peu de risques, d*aussi énormes bénéfices. « On eut dit qu'il ne nourrissait les prisonniers que parce qu'il était de son intérêt qu'ils ne mourussent pas ; un vin aigre et plat ; de la viande de boucherie qui était presque toujours gâtée et scorbutique ; des légumes sans apprêt ou des sauces sans assaisonnement ; quelquefois^ c'est-à-dire tous les jeudis, parce qu'il avait introduit dans le régime de Vincennes l'uniforme et dégoûtante monotonie que l'on observait à la Bastille, tous les jeudis, de la mauvaise pâtisserie, qui n'était presque jamais cuite : tels étaient nos aliments (l). »
Comme la peine du cachot s'accompagnait d'une mise à la ration, le gouverneur, par économie, profitait du moindre prétexte pour envoyer ses prisonniers au cachot. Ce n'était pas, quoi qu'en aient dit Latude ou Mirabeau, un méchant homme, faisant le mal pour le mal, mais il pensait à l'avenir, et il tenait à laisser une belle fortune à ses enfants.
Le marquis de Sade n'avait ni le caractère heureux ni la douce philosophie de Fréron, qui, enfermé à Vincennes le 23 janvier 1746, buvait chaque matin à son déjeuner une bouteille de bon vin apportée de quelque cabaret du voisinage et qui lui permettait,
(i) Latude, Mémoires, p. i53.
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assurait-il, de sujiporU'i' pdlictumcnl le l'cslcdc la journée. A peine fut-il devenu h; pensionnaire de M. de Uougemont, qu'il conuncmça à se plaindre, il continuera sans répit pendant douze ans.
Il avait espéré que sa réhabilitation serait bientôt suivie de sa mise en liberté. Sa femme l'entretenait dans ces illusions que sans doute elle partageait. Elle lui écrivait, le 30 octobre 1777 : a Tu trouves mes lettres stériles sur tes affaires. C'est précisément que je ne puis te dire autre chose, sinon que Ton travaille à te faire sortir, et qu'on ne cesse de s'occuper de toi. Tu dois d'autant plus être convaincu de cette vérité, que lors même la haine que tu dis serait réelle (1), Ton a trop d'intérêt à en finir. Tu as trop d'esprit pour n'être pas convaincu de ces raisons. Aussi, ne te mets pas, comme on dit, martel en tête. Sûrement, les longueurs que nous éprouvons à cet effet sont incroyables, et sans les tourments que cela te cause, si nous n'étions pas sûrs de la bonne volonté de ceux dans les mains de qui cela est, ce cesserait désespérant. Mais il nous est défendu de douter plus que de notre existence (2)... »
(i) Le marquis attribuait en grande partie — et il ne se trompait pas — son nouvel emprisonnement à l'influence de sa belle-mère.
(2) Papiers du marquis de Sade à Vincennes et à la Bastille. Bibl. de V Arsenal, M^ 12455.
Sans cesse elle l'encourageait, peut-être pour s'encourager elle-même, ne pensant qu'à lui, ne lui parlant que de lui. Ses lettres étaient pleines de protestations de dévouement et d'amour.
Pour pouvoir correspondre plus confidentiellement ils intercalaient entre les lignes de chaque lettre, qui n'étaitremise ou envoyée qu'après avoir été soigneusement lue par le gouverneur du château de Vincennes, d'autres lignes écrites avec du jus de citron ou toutautre procédé analogue et qui restaient invisibles tant qu'on n'avait pas chauffé le papier.
Voici, par exemple, une de ces doubles lettres que nous reproduisons avec sa véritable orthographe,— pour montrer comment écrivaient au dixhuitième siècle la plupart des grandes dames — et dont la partie secrète est imprimée en italique.
« Je ne me suis pas servi de se secret parce que je me suis ressouvenu que tu disoit que Von ne Tu ne doit pas douter mon tendre ami de tout la pouvait la lire et malgré tout les précaution du satisfaction que j'éprouve de recevoir de tes noumonde fai brûlé et nai pu lire que quelle que velles et tu ne sorait m'en donner trop souvan mot. La page à l'adresse étoit toute effacée, Je parce que cant je n'en reçoi pas je suis dans une nai pu la lire, ser toi de citron. Tu me marque inquiétude inexprimable. Gomme je connois com-
LliS PENSIONNAIHES DK M. l)i: KOUOEMONT l;U
estre a Vincenne nesce pas le Jour de la sorli bien ta tette est siiseptiblo de se chauffer je suis eera eelni (jue Ion a/J'alre eera fini. Je ne conperpetuellemeat en criiite pour toi. T'inquiéter lu soit pas potirfjLioi lu est si in(/uieste. L'on m'a n'en as surrement de sujet ne doute point de mon assuré qu excepté la liberté lu éloit si bien que amitier et de mon attachement le plus tendre, l'on pouvait être et que rien ne le manquais. Tu Calme-toi, je t'en conjure, tout finira bien et tu sortira des que F affaire d'Aix eera Jugé sois en €era content. Sois sur que cet frase souligné nés sur et ne lauise pas d'attenter a tes Jour. Dans ta pas mis en laire. Ménage ta santé...
lettre y avait une bande de papier large environ 4 doi qui parait avoir été coupé et dont 5 ligne sont effassé. Elle commence par ces mot : note particullier.., Croi que Je souffre olant que toi de ta situation] J'ai moin d'' inquiétude que toi mais ces r agitation et l inquiétude que tu me marque qui me tourmente parce que Je tador et tout ce qui V affecte me semble au delà de tout expression. Je te repette que tu sortira ossitot ton affaire fini {Y).., »
(0 Bibl. de r Arsenal, W 12455. Cette lettre ne porte pas de date. Elle a dû être écrite dans les premiers mois de l'année 1777. Le marquis y a ajouté cette note : « Voilà une lettre pleine de contrariétés (de contradictions ?), de men-
En attendant, elle le tenait au courant de tout ce qui pouvait l'intéresser, le renseignait sur son château de la Coste, et, ménagère soigneuse autant que tendre épouse, s'occupait de son linge, <le ses vêtements. « Pourquoi ne me réponds-tu pas, lui écrivait-elle, le 6 juin 1777, et ne me marques-tu pas comment tu veux ton habit d'été, afin que je le commande de suite àCarlier. Tout est en bon état au château. Pour les tableaux, Gaufridi (un de leurs domestiques), avant que je lui eusse écrit pour cela, en avait fait la visite, et comme il a trouvé le portrait du maréchal de Belleisle écaillé, il Pa fait remettre de même que les autres en place dans la galerie (1). »
Sans cesse, il fallait expédier à ce prisonnier de plus en plus exigeant et que rien ne pouvait jamais satisfaire, des habits, du linge, et aussi des liqueurs et des confitures, pour lesquelles il semble avoir eu un goût très vif. La note qu'on va lire et qui est rédigée par le valet de chambre du ^ marquis, Carteron, nous montre la sollicitude attentive, et si mal récompensée de Mme de Sade.
songes et de bêtises dont je me souviendrai jusqu'à mon dernier soupir. Ce n'est pas la peine d'employer un tel secret pour dire autant de bêtises et si méchamment tournées, mais pourquoi m'étonner ? N'est-ce pas l'usage lorsque vous êtes sous la ferrule de votre abominable mère. » <i) Bibl. de F Arsenal, M^ 12455.
LES PENSIONNAini:S DE M. DK KOUfiEMONT i:^:;
« Lhle de ce que Von ri envoijé à Monsiem* ic marquis de Sade :
Un habit d'alpaga, la veste verte piquée. () paires de bas de coton.
2 serre-téte.
i paire de gaud .
1 ruban de queue et un cordon de cheveux
2 pièces d'estomach (?)
Antre liste de ce quon lui a envoyé aujourd'hui 3o octobre i777 :
8 livres de bougie.
1 pot de pommade de moelle de bœuf.
1 pot de marmelade d'abricot.
1 pot de gelée de pomme.
1 pot de cerises Qnes.
4 pièces d'estomach.
6 gilets.
1 paire de pantouphle.
2 bonnets, un d'alpaga et un vieux.
1 bâton de pommade.
2 livres de poudre.
1 cure-oreille à deux fins, c'est-à-dire 3 curedents après (1).
\ bouteille d'eau de Cologne.
(i) « Veut dire 3 semaines après la dernière lettre >k Nole^ du marquis de Sade.
1 veste de drap pluché.
1 gillet d'espagnolette.
Le tout renfermé dans une cassette et un carton (1).
Carteron. ))
Cependant le temps passait. Le procès de réhabilitation touchait à sa fin. Il n'eut pas, comme on Ta vu, tous les résultats qu'espéraient le marquis et sa femme. Le roi ordonnait que de Sade fût réintégré dans sa prison de Yincennes.
L'inspecteur de police, Louis Marais, et quatre de ses agents avaient été chargés de le conduire d'Aix à Yincennes. L'opération présentait d'assez sérieuses difficultés. Le marquis de Sade en profita pour préparer un plan d'évasion qui réussit parfaitement.
La petite troupe, composée de Marais, de ces quatre hommes et du marquis, était arrivée le 5 juiL let 1778 à Lambesc, à cinq heures d'Aix, et s'apprêtait à y coucher, lorsque le prisonnier prit la clef des champs. Comment s'effectua cette fuite imprévue, une déposition de l'inspecteur de police l'explique longuement, mais avec une clarté qui laisse beaucoup à désirer :
(i) Bibl. de VArsenal, M^ 12455. — Au mois de décembre, on lui envoyait un almanach de cabinet, une bouteille de sirop de violette et de la pâte de guimauve.
M:s l>KNSIONNAmKS 1)1^ M. l)i: HOIJGKMONT 135
(( A coniparii lo dix-septièmo do juilhit mil sept contsoixant(i-dix-hiiit,?i trois heures, M. Louis Marais, couscillor du Roy, inspooteur de police de la ville de Paris, qui nous a exposé avec serment, qu'étant chargé, par ordre du Roy, du cinq du présent mois de juillet, qu'il dut retirer des prisons de la Conciergerie d'Aix, le sieur marquis de Sade^ et de le conduire au château de Vincennes aux frais de sa famille ayant reçu ledit ordre en laditte ville d'Aix, il se saisit de la personne du marquis de Sade et partit de laditte ville d'Aix, à trois heures du matin, dans une berline à quatre places dans laquelle était le marquis de Sade, le sieur Antoine Thomas Marais, son frère, ayant à leur suite deux hommes de confiance, qui ont fait la route d'Aix à Tarascon pour ne passer près des terres du marquis de Sade, et arriva au présent logis environ vers neuf heures et demie du soir. La voiture étant entrée dans la cour dudit logis, l'exposant et son frère ont conduit le marquis de Sade dans sa chambre. On n'a point cessé de le garder à vue. Entré dans laditte chambre, il s'est mis à la fenêtre prenant jour sur la grande route, où il est resté jusqu'au moment où le souper allait être servi. Environ une demi heure après son entrée dans laditte chambre, l'ex^ posant s'étant approché dudit marquis de Sade, lui a proposé de se mettre à table. A quoi il are-'
pondu qu'il était sans appétit et qu'il ne mangerait point pour ce soir. Ces messieurs se mirent à table. Pendant ce temps, le marquis de Sade a promené dans laditte chambre, et, s'étant adressé au frère de l'exposant, lui ayant dit qu'il avait quelque besoin pressant, son dit homme de confiance le conduisit aux commodités, au lieu commun dont il s'était assuré en entrant dans ledit logis, ayant vu par lui-même que, pour se rendre aux commodités, il faut passer dans un corridor d'une assez grande longueur, sans aucune issue, en circulant dans le corridor même de la chambre de l'exposant, que ledit marquis de Sade, ayant passé par le corridor, portant lui-même une lumière et escorté par les sieurs Antoine Thomas et Marais, ont été aux commodités, le dernier ayant à l'entrée dudit couloir la seule issue par laquelle le marquis de Sade put passer. Le marquis de Sade, après avoir resté cinq à six minutes au lieu commun, est venu à l'endroit même où étaient ces messieurs; le marquis ayant affecté de faire un faux pas et feignant de tomber, Thomas et Marais s'étant empressés de le soutenir et étant presque tombés avec lui, lorsque le marquis de Sade, s'étant relevé avec la plus grande légèreté, a passé souple dans les mains de Thomas et Marais et a gagné l'escalier en pierre qui se trouve tout près d'un corridor, le seul qui conduisit au pressant
LES PENSIONNAimiS hi: M. I)i: flOlfiEMONT 137
appartemont, l'escalier ayant au prefni(;r dix marches, huit au second, et donnant sur la cour du présent logis, puis la porte-coclière en entrant. Laquelle portcî-cochère s'étant trouvée ouverte, il est à présumer que ledit marquis de Sade a passé la sortie et Ta pressée par icelle (1)... »
Les moindres détails du plan d'évasion avaient été réglés avec soin. Des paysans, dont on avait acheté la complicité, ou peut-être des serviteurs de la famille de Sade se tenaient au poste convenu. Dès que le marquis sortit de la maison de Lambesc, où Marais et ses compagnons s'étaient laissés si naïvement tromper par lui, il put trouver, et sans doute à Lambesc même,un refuge assuré.
Les cinq policiers s'efforçaient, pendant ce temps, avec plus de zèle que de succès, de rattrapper leur capture. Ils fouillaient la maison, depuis la cave jusqu'au grenier, sans oublier le jardin et l'écurie. Ils interrogeaient les voisins, qui ne savaient rien ou ne voulaient rien dire.
Ces premières recherches, d'autant plus longues qu'elles restaient infructueuses, avaient pris beaucoup de temps. La nuit était venue. On avait fermé les portes de la ville. Il fallut attendre jusqu'au lendemain pour avertir le commandant de la ma-
(i) Bibl. de V Arsenal, Archives de la Bastille.
rechaussée, mais, pour plus de sûreté, Louis Marais fit partir son frère Thomas, avec un des policiers^ sur la route de Valence, et un autre de ses compagnons sur la route de Montélimar.
Le 6 juillet, dans la matinée, le commandant de la maréchaussée envoya des cavaliers pour surveiller le passage du Rhône. Marais, de son côté, avait mis en campagne « douze personnes de confiance pour visiter tous les refuges, maisons et chaumières aux environs de cette ville (de Lambesc), avec ordre donné de se répandre dans la ville et dans les pays à la ronde pour tâcher de découvrir la retraite ou piste du marquis, Tarrêtant s'ils pouvaient, oubien devant donner vent de sa retraite àTeffet de le faire capturer (1) ».
Chevauchées et perquisitions furent également inutiles. Marais dut renoncer à retrouver son prisonnier, et il revint à Paris, un peu honteux de cet échec, qui risquait de le faire accuser de négligence et même de complicité.
L'habile inspecteur, quelques mois plus tard, prit sa revanche. Le marquis de Sade s'était réfugié au château de la Coste, mais, incapable de s'imposer la moindre contrainte, il s'y cachait très mal. Sa présence en Provence ne tarda pas à être signalée à la police. Marais reçut, ou plutôt, désireux
(i) Déposition de l'inspecteur Marais.
LES PENSIONNAIRES DE M. I)i: HOUC^EMONT 139
do réj)arer sa preniiùre l'auto, sollicita la mission d'aller le saisir au gîte et, cette fois, il ne le laissa pas échapper. Au mois d'avril 1779, le marquis de Sade réintégra sa prison de Vincennes, dont il ne devait plus sortir que pour entrer à la Bastille.
Ce retour, si peu désiré, dans la pension de famille que dirigeait M. de Rougemont, n'ctait pas fait, on en conviendra, pour adoucir l'humeur, naturellement atrabilaire, du marquis. Sa femme s'en aperçut bientôt.
Elle avait recommencé à lui écrire des lettres très passionnées, très tendres. [1 y répondait plus brutalement encore qu'autrefois. Elle lui pardonnait tous ses défauts et il ne lui pardonnait aucune de ses qualités. Elle avait l'invincible indulgence de l'amour et comme il ne Taimait pas, tout ce qu'elle faisait pour lui plaire lui était odieux. Comme cela se produit inévitablement pour les affections excessives, incapables de se surveiller et de se diriger, celle de Mme de Sade se montrait presque toujours maladroite et importune. Elle exagérait les démonstrations, les protestations, et à force de le subordonner avilissait le dévouement. Elle offrait sans cesse avec une insistance touchante à un homme cynique, blasé, et qui ne pouvait s'intéresser et s'attacher qu'à Tindifférence, un cœur tout débordant d'amour.
Pour dominer le marquis de Sade, pour amuser ses vices et, dans une certaine mesure, les désarmer, une maîtresse intelligente, habile, rouée, aurait à peine suffi, et sa femme, un peu niaise, trop docile et trop tendre, n'était qu'une possédée de l'amour conjugal. Elle ne se ressaisira que lorsque son mari aura vieilli.
La présidente de Montreuil s'étonne et s'indigne d'une ténacité d'affection dont elle ne devine pas les véritables causes. Le marquis sait qu'il a eu dans sa belle-mère une ennemie et il accuse sa femme de trop l'écouter, de trop suiyre ses conseils. C'est à ce reproche que Mme de Sade répond dans une lettre du 11 novembre 1779 :
« Tu t'imagines que je suis bien avec elle et que je ne me conduis que par ses conseils. Tu as tort, encore un coup, et tu en verras des preuves non suspectes à ta sortie. Si je n'ai pas rompu totalement avec elle, c'est par rapport à toi, et toujours dans le but de te raccommoder avec elle et lui faire voir, sans réplique, combien elle a donné à gauche dans tout. Il y a longtemps que je sais qu'on ne prend pas les mouches avec du vinaigre. »
Dans la même lettre, elle rend comptée son mari des démarches qu'elle vient de faire pour lui et elle lui communique ses projets.
LES PENSIONNAinKS DK M. DK UOUCiEMONT 141
« J'ai VU i\I. Le Noii' et ne cesserai d(; le voii*, jusqu'à ce que tu me marciucs (jue tout ce que tu désires te soit accordé. A Tégai'd do la promenade, Ton m'a dit qu'il n'était pas possible pour le moment présent de te la donner à jilus de quatre (jours) par semaine, à cause du nombre des prisonniers. Pour la chambre, l'ancienne que tu te demandes, on ne peut te Taccorder parce qu'elle est habitée. Sois bien tranquille, mon cher ami, sur mon séjour à Paris. Je ne la quitterai certainement pas pour aller nulle part, pas même à Valéry, puisque cela te déplaît. J'avais promis à tes enfants, mais je les reculerai toujours jusqu'au moment où nous pourrons y aller avec toi (l). »
Du fond de sa prison il restait le chef de la famille, indigne, mais très respecté. Il n'en éprouvait aucune surprise, n'en témoignait aucune reconnaissance. Il se plaignait continuellement et semblait chercher les occasions de se plaindre. Sa femme, à cause de la vie absurde qu'il menait depuis près de vingt ans, de procès en procès, de prison en prison, à cause du manque de surveillance des terres privées de l'œil du maître, Hvrées à des serviteurs paresseux ou incapables, se trouvait dans une situation pécuniaire assez difficile.
(i) Bibl. de r Arsenal, M« 12455.
Il en profita pour Taccuser de négligence et même d'indélicatesse !
Son affection, ardente et humble, de plus en plus, on le devine, Texcède. Les lettres qu'elle lui écrit, il les salit de ses ignobles annotations. Donnons-en quelques exemples, puisqu'il faut, pour bien connaître cet homme, aller jusqu'au fond de son âme.
<( Est-ce que tu es mécontent, demanda la marquise le 9 septembre 1779, de ce que je t'ai envoyé ? Est-ce que tu ne veux rien pour ta quinzaine ? Ton silence me tue. 11 n est sorte de chose que je me mette dans la tête. »
A cette phrase, il ajouta : « Et moi dans le c... »
Lui fait-elle dans une autre lettre, avec toute sorte de précautions et de ménagements, ce même reproche de trop longtemps la laisser sans nouvelles, son orgueil s'irrite, sa folie s'exaspère et au bas de la tendre supplique, en guise de commentaire, il note cette réflexion qui le juge : « Voilà un fier mensonge. Il faut être un monstre avéré et une gueuse sans honneur et sans pudeur pour aller chercher des tournures de mensonge aussi noires et aussi impudentes que celles-là. »
Quelque temps après elle lui annonce qu'ell-e engraisse et qu'elle « meurt de peur de devenir une grosse coche ». La pauvre femme s'imagine
LES PENSIONNAIRES DH M. DE ROUOEMONT Ha
que ce badiiuigc rainusera. il ne lui inspire que cette grossière annotation : « A force de te retourner avec mon teinturier (1). Grosse! pour co mot, que veut-il dire ? »
Le dévouement de la marquise ne se lasse pas. Autour de ce triste mari, que son cœur trop faible s'obstine à adorer, elle s'évertue à faire naître, à encourager, ù guider la sympathie, raffection, la pitié. Sans répit, sans défaillance, elle plaide sa cause, une cause difficile à gagner. Elle veut que ses enfants ne l'oublient pas. Elle leur a persuadé que, puisqu'il est malheureux, ils doivent Taimer davantage. Et en effet, ilsTaiment, ils le vénèrent^ parce qu'ils ne le voient plus qu'à travers cette âme assoifféede sacrifice, héroïquementpassionnée. Chaque année ils envoient au prisonnier leurs vœux très cérémonieux, présentés avec le plus grand respect. Une de ces lettres, datée du 26 décembre 1779, fera juger de toutes les autres :
« Mon cher papa, je profite du jour de Tan pour vous offrir les vœux que je fais tous les jours à Dieu pour (la) conservation de votre santé qui nous est si chère, et pour vous prier de pancer à vos
(i) Ce mot a ici le sens de personne substituée secrètement à une autre. Celui par exemple qui écrivait les mémoires de quelque homme d'État ou illustre général, en les signant du nom de ce personnage, était son teinturier.
chers enfants. Depuis que j'ai eu Thonneur de vous écrire je me suis bien appliqué à Técriture affin que vous me trouviez bien avancé. Je fais tout mon possible pour mériter toutes vos bontez, celle de ma chère maman et de M. le prieur (son précepteur). Nous voudrions bien vous voir à Valéry, nous serions bien content. J'ai recommencé pour la troisième fois mon rudiment, mais je ne suis guère habile. M. le prieur m'a promis que je commencerais la métode ce mois de janvier (1780) ; j'ai bientôt fini l'histoire de Louis quatorze. Je prie Dieu tous les jours pour vous, mou cher papa, et je luy demande de me rendre digne de votre tendresse. Si vous aviez la bonté de m'envoyer un petit thème à faire, je feray mon possible pour vous plaire et pour que vous soyez content de moi. Je baise votre main et j'ai l'honneur d'être avec un profond respect, mon cher papa, votre très humble et très obéissant serviteur et fils.
« Chevalier DE Sade (1). »
Tout le monde dans Tentourage de la marquise (sauf son père et sa mère) s'évertuait à adoucir par d'amicales démonstrations, plus ou moins sincères, la captivité du pensionnaire de M. de Rougemont. U n'était pas jusqu'au valet de
(i) Louis-Marie. Il avait alors douze ans.
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Régiment du Roi.
(Sous le règne de Louis XV.;
LES PENSIONNAI ni:s i)i: M. i)i: iiou(;i:mont i j.>
chambre, Cartcroii, qui ne se crut oblig(Mhi se rappeler de temps eu temps «lu souvenir de son maître. (]e Carteron était un type curieux, un Frontin ([ni aspirait ù devenir un Figaro. H avait de l'aplomb^ de l'entregent et une verve un peu boulFonne, mais qui ne manque pas de saveur. Je ne serais pas étonné que la Révolution ait fait de lui un personnage.
Dans une lettre du 29 septembre 1779, après avoir parlé au marquis de l'escadre commandée par un de ses parents, Hippolyte, comte de Sade (1), et lui avoir donné quelques détails sur Téruption du Vésuve toute récente, il ajoutait :
« A propos, monsieur, j'ai oublié de répondre à un article de votre lettre dans ma précédente que j'ai eu l'honneur de vous adresser. C'est au sujet de la découverte de ces îles que vous prétendez que je vous ai fait sur la Méditerranée. Je ne vous> en ai fait aucune, pas même celle de Caprée car vous y avez été seul. Comment diable, voulezvous que je vous ai fait des découvertes d'isles,. moi qui n'ai jamais traversé de bras de mer, que je n'ai pu la sauter d'une enjambée. Cest bon pour vous, monsieur, qui êtes un marin déterminé et qui de dessus votre matelat ordonné au pilote
.. (i) Il mourut en 1780, après s'être distingué dans la guerre d'Amérique.
Raviol de conduire bien le gouvernail et au mousse pietro bigolo de grimper au-dessus des mâts pour voir arriver plus tôt la tempête ; c'est là où votre commandement était utile; surtout étant dans les gondoles de Venise, non pas moi, un pauvre diable qui était continuellement à fond de cale, prian Dieu qui n'arriva point d'accident, c'est là, dis-je, où je vous voyais faire une belle manœuvre et manger comme quatre et fumant votre pipe comme un corsaire, donnez des ordres comme un amiral. H y a longtemps, monsieur, que vous cherchiez ce compliment-là en me qualifiant de votre descouvreur d'isles. C'était pour me persifler, mais je ne m'en fâche point, faites en de même.
<c Gomme diable vous vous moquez de moi, monsieur, mais vous avez bien raison, car j'ai bien peu d'érudition, j'aurais grand besoin que vous me donnassiez quelques leçons , enfin je suis en les attendant (1).
« Permettez-moi de même, monsieur, de vous faire une petite comparaison. Vous allez dire tout de suite que c'est bon pour moi, mais n^importe, vous voudrez bien m'excuser, d'autant mieux que c'est digne de moi. J'ai cru que vous auriez fait (des progrès) et que vous vous seriez appliqué un peu dans Part d'écrire, mais je vois que c'est tou-
(i) Il allait terminer sa lettre, mais il reprend élan et il continue.
Li:s iMiiNsiONNAinKS ni: m. di: koi'cjkmon t N7
jours (le HK^mc. Il sornl)l(; (\ue co soit un rissairii (l'aboilles qui aient pâturés sur votre papier ; h tout le moins si vous me comparoisez à mon cousin Don Quichotte pour la figure, vous me permettrez, s'il vous plaît, à vous comparoitre à Sanclio pour l'écriture; je sais que jadis vous m'avez dit qu'il n'y avait que le menu peuple qui devait savoir écrire. Pas de colère surtout, pas de colère, vous pourriez me dire que je me donne des airs qui ne conviennent pas, mais je vous en ai demandez pardon d'avance.
« Je vais travailler à vous relever des extraits dans lesjourneaux de différentes années.
(( J'ay l'honneur d'être avec respect, monsieur, votre très liumble et très obéissant serviteur,
« Carteron, « Surnommé le chevalier Qiiiros (1). »
En dépit de toutes ces lettres affecteuses ou plaisantes, plus se prolongeait la détention du marquis de Sade, plus son caractère devenait aigre et inquiet. Il commença dès cette époque,
(i) Bihl. de r Arsenal, Mm2455. ~ Carteron, que Sade avait surnommée Dom Quiros, semble lui avoir été très dévoué. Il l'affirmait du moins dans sa lettre de bonne année du 25 décembre 1777, lettre qui se termine ainsi : « A tous les souhaits que je forment [sic) pour vous que mon refrain est celui de vous revoir bien portant hors de votre chienne de cage, n
après deux ou trois annés d'espérances toujours déçues, à pousser si loin Texaltation et la fureur qu'elles confinaient à Taliénation mentale.
M. de Rougemont, ceux qui ont parlé de lui sont unanimes à le constater, faisait peser sur les prisonniers de Vincennes une tyrannie d'autant plus odieuse qu'elle agissait sournoisement et ne se manifestait guère que par mille petits détails, peu importants, par eux-mêmes, mais qui, en s'additionnant, prenaient une très grande force. Cet homme doucereux était, en apparence, plein des meilleures intentions du monde. Il prodiguait les bonnes paroles. Son seul désir, assurait-il dans ses heures d'abandon, était de rendre à ceux qu'on lui avait confiés, la prison aussi douce que possible. Ils s'étonnait qu'on ne tînt pas mieux compte de ses efforts, qu'on ne lui en fût pas plus reconnaissant.
En réalité, il aggravait les rigueurs du règlement par le soin qu'il apportait à en exiger l'observation exacte, minutieuse. Plus méticuleux peut-être que méchant, il avait cette autorité mesquine et tatillonne des esprits médiocres. Dans la haine qu'il inspirait, ce qui dominait c'était l'irritation et le mépris.
Parmi ses prisonniers, aucun ne le détestait plus que de Sade parce qu'aucun n'était plus hautain, plus violent et, en principe, plus ennemi de
LES PENSIONNAIIŒS DE M. DK I{()U(;i:MC)N T J |î)
toute règle. Ce représentant de la j)lus liante noblesse provençale, allié aux plus grandiîS l'arnilles de France, trouvait absurde et intolérable ({u'un bâtard, tout encrassé de roture sous son nom d'emprunt, osât lui donner des ordres. Ce joug humiliant, il le subissait en frémissant. D'ailleui's, son exaspération, entretenue par de quotidiennes vexations, par de perpétuels conflits, n'épargnait personne. Du gouverneur du château elle allait aux simples geôliers, des geôliers aux co-détenus. Mirabeau fut un de ceux à qui elle s'attaqua. Le 28 juin 1780, celui-ci écrivait à M. Boucher, premier commis de la police, qui avait été et qui restait son protecteur :
« M. de Sade a mis hier en combustion le donjon, et m'a fait l'honneur, en se nommant et sans la moindre provocation de ma part, comme vous croyez bien, de me dire les plus infâmes horreurs. J^étais, disait-il, moins décemment, le... favori de M. de R... et c'était pour me donner la promenade qu'on la lui ôtait ; enfin, il m'a demandé mon nom, afin d'avoir le plaisir de me couper les oreilles à sa liberté. La patience m'a échappé et je lui ai dit : « Mon nom est celui d'un homme d'honneur qui n'a jamais disséqué ni empoisonné de femmes, qui vous l'écrira sur le dos à coups .de canne, si vous n'êtes roué auparavant, et qui n'a
lôO LE MAliQUIS DE SADE
de crainte que d'être mis par vous en deuil sur la Grève (1). 11 s'est tu et n'a pas osé ouvrir la bouche depuis. Si vous me grondez, vous me gronderez ; mais, pardieu, il est aisé de patienter de loin, et assez triste d'habiter la maison qu'un tel monstre habite (2).»
Les détenus de Vincennes passaient une grande partie de leur temps à lire et à écrire. Le marquis de Sade fit comme les autres, surtout dans les dernières années de son séjour dans cette prison et lorsque son espoir d'en sortir bientôt commença à l'abandonner.
Sa femme, le 12 décembre 1780, lui promettait de lui envoyer le prospectus des œuvres de Voltaire, dès qu'il paraîtrait (3). Le 22 janvier 1781, elle lui envoyait les Fausses Infidélités^ de Barthe (4), et Tépître dédicatoire d'une pièce qu'il venait de composer (5).
(i) Mirabeau et de Sade étaient quelque peu parents par les femmes.
(2) Cette lettre a été publiée pour la première fois dans la Revue rétrospective:, de Taschereau.
(8) Le prospectus de l'édition que préparait Beaumarchais et qui parut à Kehl à partir de 1785.
(4) Comédie en un acte en vers, jouée au Théâtre-Français, eu 1768.
(5) Comme le marquis de Sade écrivit à Vincennes ou à la Bastille une douzaine de pièces, il est assez difficile de savoir quelle esÊ celle dont il s'agit ici.
Li:s i>£NSiONNAii{i:s Di: M. i)i: hougemont ir,i
Le libraires Mùrij^ot était son rouinissL'ur do livres, mais un fournisseur récalcitrant (;t (jui trouvait qu'on abusait un peu de sa complaisance. (( Mérig'ot, écrivait Mme de Sade, le 2/| mars 1781, ne veut point donner absolument de livres que je ne lui en rapporte une grande partie de ceux que tu as. Ainsi, mon tendre ami, avec la meilleure volonté du monde, je ne puis Renvoyer le volume que tu demandes (1). »
C'était un véritable cabinet de lecture que le marquis de Sade avait formé dans sa chambre de prisonnier, un cabinet de lecture aussi disparate que son esprit. 11 y avait des romans légers, dans lesquels des amants intarissables s'accablaient alternativement de lettres ironiques et sentimentales, il y avait des pièces de théâtre, des tragédies déclamatoires, des comédies au dialogue alambiqué et précieux, et aussi, représentant l'élément sérieux, des récits de voyages, des dissertations morales, rédigées par des bâtards et des sousbâtards de La Bruyère, des ouvrages historicophilosophiques dans le genre de ceux de l'abbé Raynal ou de M. de Pauw. Comme le marquis se
(i) En même temps que des livres, vêtements, pommades, liqueurs et mêmes remèdes continuaient à être expédiés au marquis. Malade imaginaire, il se soignait beaucoup. « Je t'envoie, lui écrivait sa femme le 3i mars 1781, de l'onguent pour ton croupion. »
prenait ingénuement pour une victime du pouvoir monarchique, il donnait de plus en plus dans le civisme et dans Thumanitarisme. Il voulait lui aussi réformer les lois et les mœurs — les mœurs <ies autres, car pour les siennes il jugeait sans doute la tâche trop difficile. Il commençait à découvrir quelques vertus à ce peuple, opprimé comme lui, et pour lequel il avait eu jadis un mépris si hautain. Le « libéralisme » naissait peu à peu dans son âme ulcérée de la haine qu il éprouvait contre ses prétendus persécuteurs, de sa conviction qu'ils avaient commis, en Temprisonnant, une iniquité. Je n'insiste pas pour le moment sur cet état d'esprit qui n'avait pas encore donné tous ses résultats. J'aurai l'occasion d'y revenir.
La lecture était à Vincennes la principale distraction du marquis, mais il en avait eu une autre, un roman d'amour, un roman par lettres, commencé en 1778 et qui en 1781, après trois années d'une correspondance très assidue, tour à tour railleuse ou sentimentale, tendre ou ironique, touchait à sa fin.
Yll
Les femmes ont besoin de confidentes. Les confidentes leur procurent un double plaisir, celui de parler d'elles abondamment, et celui, presque aussi grand peut-être, de demander des conseils et de ne pas les suivre, sauf quand ils sont mauvais.
Mme de Sade, qui ne trouvait dans sa famille aucun réconfort, éprouvait, plus que toute autre, le désir d'avoir près d'elle, attentive, indulgente, une amie, une de ces amies qui vous aiment, ce qui, même à une femme, arrive quelquefois, et auxquelles on peut tout dire. Cette amie dévouée, patiente, désireuse de la consoler et de lui être utile, elle la rencontra sur sa route. Ce fut Mlle de Rousset.
Mlle de Rousset habitait en Provence, dans les environs du château de la Goste. Elle n'était pas de la première jeunesse, ni peut-être de la seconde, mais elle gardait — précieusement — d'assez agréables restes. Elle disait parfois, nous le verrons dans une de ces lettres, qu'elle était laide^ mais elle ne le croyait pas. Ce sont là des choses que les femmes ne croient jamais.
Unpeu mûre mais encore appétissante, elle avait un de ces caractères cordiaux et pleins d'entrain qui ajoutent à la beauté^ qui lui donnent plus d'éclat et de rayonnement. Elle n'était, quoique vieille fille, ni trop romanesque ni trop sentimentale. Elle fréquentait le monde. Elle ne boudait pas à la vie et elle aimait le plaisir, à condition qu'il ne l'entraînât pas plus loin qu'elle n'aurait voulu. Elle se vantait d'être sans préjugés, c'est-^ à-dire de n'avoir pas les préjugés dont peut se passer une honnête femme. Elle ne reculait ni devant une anecdote un peu leste ni devant une cour un peu pressante. N'ayant pas connu les délicieux dénouements d^une passion partagée, elle se rattrapait sur les petites joies, moins vives mais nullement négligeables, par lesquelles elle débute. Elle estimait avoir droit à cette compensation, mais elle n'en abusait pas.
Mlle de Rousset était bien de &on temps, d'un temps où la bégueulerie déshonorait presque
UN nOMAN DAMOUli PLAÏONIQUI-: 155
autant que le vice, où tout le mondes aiïectail la largeur d'esprit, Tindépendance de caractère, et où la vertu elle-môme, pour qu'on ne lui tînt pas rigueur et qu'on ne la trouvât pas ti'op ridicule, se croyait obligée d'être gaie, aimable et sensible.
Cette voisine de campagne, à qui son esprit et sa verve enlevaient pas mal d'années, le marquis de Sade l'avait connue dans un de ses séjours au château de la Coste. Par désœuvrement ou par politesse, il lui fit la cour. Elle n'y attacha pas grande importance. Leur marivaudage n'eut pas les conséquences que ni Tun ni l'autre ils ne prévoyaient, mais à Tombre de cet amour artificiel naquit une réelle amitié.
Le marquis passait pour un mauvais sujet. Cette réputation le rendait sympathique à toutes les femmes. Comment pouvaient-elles lui en vouloir de quelques écarts qui prouvaient surtout à quel point leurs charmes lïntéressaient ? Elles lui auraient pardonné plus difficilement un excès d'indifférence. D'ailleurs elles ne savaient pas tout. Elles traitaient, pour ne pas les connaître suffisamment, d'aimables fredaines ces manifestations d'un très bas érotisme.
Mlle de Rousset, qui n'ignorait à peu près rien, ne se montrait pas moins indulgente. Elle continuait à voir le marquis à travers le culte qu'il avait rendu, pendant un de ses entr'actes pas-
sionnels, à une beauté finissante que ravissait le moindre hommage. Elle n'était pas bien sûre de ne pas Taimer.
En 1778, à l'époque où de Sade venait d'être réintégré dans sa prison de Vincennes, elle était devenue l'amie intime, la confidente apitoyée de cette pauvre femme qui pleurait sans cesse un mari vivant et très vivant. Cette tristesse lui semblait assez naturelle mais notablement exagérée. Elle le reprochait à la marquise. Elle l'exhortait à avoir plus de courage et plus de confiance, ne fût-ce que pour faire aboutir plus sûrement ses démarches. Elle pensait avec raison et affirmait à tout propos que le découragement paralyse l'effort et compromet le succès. C'était une âme robuste, vaillante, une semeuse d'énergie.
Sa bonté un peu brusque et autoritaire veillait sans cesse sur cette amie plaintive et trop souvent désemparée. Elle la conseillait et la guidait avec un dévouement infatigable. A Paris, un peu par devoir et un peu aussi, je crois, par goût, si on juge les femmes d'autrefois par celles d'aujourd'hui, elle l'accompagnait dans les boutiques et les magasins, chez les tailleurs, les bonnetiers, les lingères, les libraires, les bottiers, etc., où elles choisissaient ensemble tout ce que demandait, avec son insistance tatillonne et aggressive, le seigneur et maître remisé à Vincennes. Elle
UN nOMAN DAMOUK l'F A TONIQUE 157
s'était clinrg(';(î de; correspondre avec rintondant du château de la Costc et autrcîs lieux, (îe Gaufridy que le marquis prenait pour uu voleur et qui Tétait peut-ôtre — car on peut toujours admettre, jusqu'à preuve du contraire, qu'un intendant est un voleur.
La tache la plus délicate de Mlle de Uousset, et elle s'y évertuait de son mieux, était de servir de trait d'union entre cette femme qui aimait trop son mari et ce mari qui n'aimait pas assez sa femme. Elle engageait sans cesse la première à se montrer plus indifférente, plus «philosophe », et le second, sur lequel elle avait d'ailleurs bien moins de prise, à se corriger de sa brutalité et de son acre ironie.
Depuis le commencement de l'hiver de 1778, elle correspondait assiduement avec le marquis (1). Toutes ses lettres étaient remplies de conseils excellents, d'exhortations au calme et à la patience. Sans avoir les illusions tenaces de Mme de Sade, elle essayait de donner quelque espoir au prisonnier, qu'exaspérait de plus en plus sa détention, mais elle l'engageait à ne rien brusquer, à savoir attendre : « Les esprits, lui écrivait-elle, le 30 no-
(i) Les originaux de ces lettres se trouvent dans le recueil des papiers de Sade à Vincennes et à la Bastille. Bibl. de r Arsenal, M' 12456. —M. Paul Ginisty en a publié un assez grand nombre dans le chapitre qui fait suite à son étude sur la marquise de Sade.
Yembre 1778, sont encore trop prévenus; avec de la douceur et de bonnes raisons, je juge, à toute rigueur, que votre détention n'ira pas au-delà du printemps prochain. Ce serait un abus que de vouloir l'emporter d'autorité, comme Mme de Sade le pense ; elle ne voit pas toutes les difficultés qui se rencontreraient : votre famille réclamerait son captif sur des raisons bonnes ou mauvaises, et vous seriez toujours tourmenté. Il vaut mieux finir une bonne fois pour toutes ; un mois, deux mois, plus ou moins, ne sont rien lorsqu'il est question d'acheter une tranquillité permanente. C'est à quoi nous rêvons jour et nuit. Adieu, monsieur, bonne santé et jamais plus de désespoir, si ce n'est quelquefois dans vos lettres pour montrer le danger qu'il y a de vous laisser plus longtemps ; mais que le désespoir n'approche jamais de votre cœur. Entendez- vous ? Jurez-lemoi sur tout ce qu'il y a de plus sacré. Si vous me le refusez, vous n'êtes plus mon ami, et je vous abandonne. Je veux bien croire que vous avez un moment de découragement et d'ennui : soyez sur que nous avons les nôtres aussi. L'espoir de les oublier, vous dans les bras de l'hymen et moi dans le charme du sentiment et de l'amitié me soutient et me donne du courage. Ecrivez-moi aussi souvent que vous le pourrez, et que vos lettres soient marquées au coin du sentiment et
UN ROMAN I) AMOUK IM.ATONIQDK ];VJ
de la coniiaiice. Mon projet est de tinn* parti d(î tout ; mes batteries sont toutes pr^'tes pour mon ter à l'assaut. Vos tantes vont mettre le branle, je leur donne leur pain taillé à tous. Gaufridy est chargé de M. le commandeur et de Cavaillon ; il agira, c'est moi qui vous en réponds, je lui ai mis les feux au derrière. »
Ainsi rintrépidc amazone mobilisait, avec l'intendant, une partie de la famille, celle qui n'avait aucun intérêt à remprisonnement. Seule la présidente de Montreuil — son mari préférant garder une neutralité malveillante — refusait de se laisser fléchir. Pour la désarmer, il aurait fallu que le marquis manifestât de bons sentiments ; mais c'est ce dont il était le moins capable. Mlle de Rousset se mit en tète de Vj amener. 11 lui vint une idée qui paraîtra bizarre et qui est, en réalité, moins bizarre que touchante, une idée qui fait honneur à son cœur autant qu'à son ingéniosité et qui, malheureusement, n'eut pas le succès qu*elle escomptait d'avance.
Un saucisson fut envoyé au marquis de Sade. Ce saucisson n'avait en apparence rien de séditieux, mais il recelait un brouillon de lettre que Mlle de Rousset y avait introduit et que devait recopier le marquis pour faire preuve de ses excellentes dispositions. Elle se défiait de son style et lui dictait les aveux, les protestations.
Très docilement, de Sade recopia cette lettre (1), qui était censée adressée et qui fut, en effet, adressée à celle qui Tavait écrite.
« Vous qui avez* su lire jusqu'aux replis les plus secrets de mon cœur, que pensez-vous de Fétat de mon âme ? Dois-je espérer ou m'abandonner tout à fait à la douleur? Nos entretiens passés m'ont soutenu jusqu'à présent ; le dégoût d'être seul, de n'avoir personne qui vous aide à la patience me décourage. D'où vient que vous ne m'écrivez pas? Vous adouciriez mes maux si vous ne pouvez abréger ma peine.
« Que fait ma femme? Ne me mentez pas ! A coup sûr vous Favez trouvée changée. Je ne peux me mettre dans la tète que Ton désire la mort de tous les deux. Cependant, quelle conduite à mon égard ! Quel est le but de ma captivité ! Vous rendre sage, me répondrez-vous lestement. La plaisanterie, mademoiselle, est délicieuse quand on ne souffre pas, mais à un cœur flétri tel que le mien vous devez un aliment plus solide. Le temps passé n'est plus : si vous êtes de bonne foi, vous avez dû voir que mes malheurs ont totalement changé mon existence. La jeunesse a des écarts ; je suis trop directement puni. Vous
(i) Au bas du brouillon envoyé par Mlle de Roussel, de Sade a écrit : « trouvé dans le cervelat {sic) le 9 décembre 1778 ».
La marquise de Sade.
UN hOMVN I) AMOUR PLATONIQUK 161
savez que nous avons dit souvent (juci h; mal n'était pas sans remède. J'ai eneore l)ien présents tous les projets d'économie (pie vous me mettiez sous les yeux. Ce ne sera pas en me privant de ma liberté et peut-être de ma raison qu'on apportera de grands remèdes. Qu'on me laisse faire et mes enfants béniront leur père ; nous serons tous contents, je vous assure.
(( N'y a-t-il pas quelque raison de politique qui me retiendrait dans ces misérables lieux i" Oh ! mes amis, faites entendre que ce n'est là qu'une chimère ! Toute satisfaction est actuellement remplie, s'il en fallait une! L'intérêt de ma famille exige que j'aie l'œil à mes affaires, que j'ai laissées en souffrance, vous le savez plus que personne. 11 est même de son honneur de demander ma liberté, puisque je n'en veux faire qu'un bon usage. Enseignez-lui, mademoiselle, votre manière de raisonner^ elle est plus simple, plus persuasive et va droit au but... Si j'avais eu l'honneur de vous connaître plus tôt, si je vous avais même écrit dans ces derniers temps, je n'en serais pas où je suis... Je voulais être heureux, rendre tels tous ceux qui m'entouraient ; mon ouvrage à peine commeucé, on s'e^t plu à le détruire ! »
Cette lettre, où le marquis se montrait si soumis, si repentant, si diff'érent de lui-même, Mlle de
Rousset la colporta partout ; mais la première à qui elle dût la faire lire fut Mme de Montreuil.Mallieureusement la présidente avait, depuis longtemps^ jugé son gendre et savait à quoi s'en tenir sur ses protestations. Elle le considérait comme incurable. Les remords qu'il étalait une fois de plus ne lui disaient rien qui vaille. Elle ne demandait qu'une chose, qu'il restât en prison. Là seulement il cessait d'être dangereux.
Avec le même dévouement et la même ardeur, Mlle de Rousset reprit sa correspondance avec le marquis. Elle continua à plaider la cause de Mme de Sade, dont il trouvait Taffection trop démonstrative et dont il se mettait à être jaloux, afin de ne rien négliger de ce qui pouvait le rendre désagréable.
« Les femmes, en général, sont franches, lui écrivait, le 11 janvier 1779, cette excellente amie. Qui de vous s'en plaint, messieurs ? 11 n'y a que M. le marquis de Sade qui ne veut pas que la sienne lui dise : « Je suis un second toi-même. » Cela est pourtant bien ioli et bien doux ; si j'avais un amant ou un mari, je voudrais qu'il me le dît cent fois par jour. . .
« Vous ne devez avoir aucun sujet de jalousie contre le maître de o^uitare : c'est un comme il faut^ pensant bien, rempli de vertus, brillant plus
UN UOMAN I) AMOlIll l»r. A l'ONK^UK IGii
(lu cote du cœur ([U(î du coLc de Tesprit, boriue àme, auiusaut ; nous 1(3 voyous peu, parce que ses alFaires ne lui permettent pas de venir plus souvent. Je Tai prié de donner quelques leçons pour nous aider à tuer le temps. Occupée à écrire ou à autre chose, j'ai du plaisir à entendre solfier Madame... Je suis sûre au moins qu'elle ne s'ennuie pas en cet instant-là.
« Puisque vous êtes d'un tempérament jaloux, je m'observerai bien là dessus ; mais que le ciel vous préserve d'avoir jamais le plus petit caprice pour moi ! Je vous ferais donner à tous les diables! Vous ne risquez rien, n'est-ce pas, et vous vous en applaudissez ? Eh bien, je vous avertis de vous tenir sur la défensive ; les laides sont plus adroites que les jolies. Vous m'avez toujours vue grondeuse, moralisant sans fin, ne riant que loin de vous. En tournant le tableau, vous y verrez une physionomie plus douce, qui n'est pas dépourvue de grâce, et un certain maintien coquin (|ui assassine les hommes sans qu'ils s'en doutent ; vous tomberez dans mes filets. »
On ne badine pas avec Tamour, a dit Musset. C'est un jeu auquel les femmes, plus encore que les hommes, finissent toujours par se laisser prendre. Mlle de Rousset devait en faire l'expérience. Sans songer à mal ou plutôt sans se dou-
ter encore des sentiments qu'elle éprouvait, elle appelait, en riant, le petit dieu malin. Il vint au rendez-vous.
Cette correspondance si cordiale, si affectueuse d'une femme qui pouvait passer pour jolie, quoiqu'elle ne fût plus très jeune, avait intéressé d'abord, puis passionné de plus en plus le marquis de Sade. 11 en goûtait vivement la verve et la bonne humeur. Chaque jour il voyait augmenter ce qu'elle avait de familier et d'intime. 11 ne pouvait s'empêcher d'en éprouver quelque émotion. Sa prison lui laissait des loisirs pour ce que les psychologues appellent la rumination sentimentale. Il songeait souvent à cette amie si dévouée, un peu grondeuse parfois mais gaiement et avec esprit. 11 la comparait à sa femme et n'hésitait pas à la préférer. Il était d'ailleurs de ceux qui préfèrent à leur femme toutes les autres femmes.
Mlle de Rousset, de l'endroit où il se trouvait et où il n'avait pas beaucoup de choix, lui paraissait très désirable. Cet amour naissant, dans lequel entraient à dose à peu près égale, de la gratitude et du désœuvrement, l'amusait et l'occupait. C'était un dérivatif. Il ne déplaisait pas à ce séducteur très habile d'exercer ses talents, ne fût-ce que pour ne pas se rouiller, dans une chambre de prisonnier, et, faute de mieux, par correspondance. D'ailleurs il était plus épris qu'il
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ne croyait et, de bodiiiage en badinage, le co'ur se mettait de la partie.
Cliose étrange, sous l'influence de cet amollissement de la volonté et de cet attendrissement que produit parfois le malheur, le roué se transformait en berger de Florian. Lovelace soupirait comme Nemorin.
Les hommes ne sont pas construits tout d'une pièce. 11 y a chez les meilleurs de subites pousséas de passions brutales, et chez les plus mauvais un coin du cœur où se réfugie un peu de candeur et de sentimentalité. L'amour, soudain, les fait jaillir comme d'une terre qui semblait desséchée, une source limpide.
Cet amour, frais et pur, que les pires débauchés, à certaines heures, ont connu, le marquis de Sade, tout étonné de le ressentir, l'exprimait avec les procédés et dans le langage de son temps. Sa « sensibilité » avait de l'esprit ou s'efi*orçait d'en avoir. Ses aveux et ses désirs parlaient souvent en vers, en vers fades et musqués comme ceux qui remplissent le Mercure de France ou V Almanach des Muses, Un amant avait, à cette époque, grand intérêt à se doubler d'un poète, même médiocre. La rime autorisait bien des libertés.
Peu à peu la correspondance, qu'elle fût en vers ou en prose, avait pris un tour assez sca-
breux. Mlle de Roussel faisait bonne contenance. Aux déclarations d'abord discrètes, enveloppées, puis très pressantes, elle répondait par des plaisanteries. Elle affectait de ne pas prendre au sérieux la subite passion du marquis, et même, si par hasard cette passion était sincère, elle s'affirmait très capable d'y résister victorieusement, sans s'apercevoir que trop souvent se croire fort c'est la pire faiblesse : « Quel sera, écrivait-elle, le 18 janvier 1779 le plus adroit pour subjuguer l'autre ? C'est ce que nous verrons. Ne vous flattez pas d'avoir une science parfaite sur cette matière. Les femmes que vous avez connues aimaient et chérissaient vos passions et votre argent : avec Sainte Rousset, il n'y a rien à mordre. Par quel bout la prendrez vous donc ? Vous jouerez le sentiment délicat et quelques petits accessoires, oh ! mais je connais cela ! Croyez-moi, refusez d'entrer en lice : il est encore temps. 11 me semble voir Tantale au bord du fleuve ; vous ne boirez pas, je vous en réponds. Quelle confusion pour un homme qui A^oudrait frétillonner ! »
Des lettres comme celles-là, c'était de Thuile sur le feu. Mlle de Rousset ne s'en rendait pas compte ou peut-être ne le savait-elle que trop. Elle commençait, malgré son défi et ses énergiques protestations, à se laisser empaumer. Elle trouvait un vif plaisir, dont elle ne devinait pas assez le
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danyur, i\ ces dissertations érotico-scnliin<;ntales qui, (Je plus eu plus, alimentaient, enllannnaient leur correspondance.
Les petits cadeaux entraient en jeu. Lemarcjuis, dont les ressources étaient fort bornées, envoya un jour des cure-dents. « Ce cadeau^ lui écrivit aussitôt Mlle de Rousset, ui'est plus sensible qu'un cadeau de cinquante louis. Vous remuez mon âme d'une façon bien singulière. Qui m'eût dit que des cure-dents produiraient cet effet. » C'était^ en effet, beaucoup de gratitude pour bien peu de chose ; mais on peut croire qu'à l'objet offert l'amour donnait plus de prix.
Plus explicite, une autre lettre se terminait ainsi : « J'accepte A^otre baiser, ou, pour mieux m'expliquer, je ne le garde que pour vous le rendre... » Définitivement, sainte Rousset descendait du ciel.
Pour donner à leur correspondance plus d'intimité, les deux amants — ils méritent désormais C3 titre — employaient parfois le provençal, langue plus caressante, plus amistoiisa : « Es pas loii tout de dire : voiilès de ieoa per vostre calignaire. Ce n'est pas le tout de dire : voulez-vous de moi pour votre amoureux (câlineur)... Un amoureux qui est loin ! Voyez-vous, moi, si j'avais un amoureux, je le voudrais toujours avec moi, il faudrait qu'il occupât toutes les puissances de
mon âme, que je le contemplasse, que je Tadmirasse, que je lui fisse mille et mille baisers par jour... et toutes ces bagatelles ne suffiraient pas encore pour ma tendresse, je croirais encore n'avoir rien fait ! Ce n'est qu'un échantillon de ce qui se passe en moi et je ne veux pas tout dire... Or, vous êtes loin, et je ne puis que vous plaindre bien fort. »
Chaque lettre marquait un progrès dans la passion de Mlle de Rousset. Toutes ses bonnes résolutions avaient fondu comme la neige sous un rayon de soleil. Elle n'était plus qu'une femme très faible, très éprise. Dans ce billet qu'on va lire, et qui est daté du 24 avril 1779, qui retrouverait l'amie énergique et vaillante des premiers jours ? « Je n'ai pas osé mettre <( Monsieur » au commencement de ma dernière lettre, puisque tu ne le veux pas. Mais écoute ma petite raison pour le mettre dans l'avenir : ce ne sera pas pour nous que je le mettrai, ce sera pour les autres, et puis, en patois, je vous dirai : « Mon cher de Sade, dé- (( lices de mon âme, je meurs de ne pas te voir. « Quand pourrais-je m'asseoir sur tes genoux, te (( passer mon bras autour de ton cou, te couvrir (( de baisers à mon aise, te dire beaucoup de (( jolies choses à l'oreille, et, si tu faisais le sourd, (( mon cœur contrôle tien te ferait bien sentir que (( j'ai une âme tendre et délicate, et, évidemment,
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(( je ferais épanouir la tienne... Adieu, jolie chose « et meilleur de mon cœur, je t'embrasse de la « façon et de la manière que tu aimes. »
Les femmes les plus niaises sont terriblement rouées quand il s'agit de leur amour. Mme de Sade, a qui depuis quelque temps Mlle de Rousset ne montrait plus les lettres envoyées ou reçues se douta que cette correspondance devenait un peu trop cordiale. Une des mystérieuses épîtres celle du 24 avril 1779, lui tomba, on ne sait trop comment, sous les yeux, et elle inscrivit au dos cette annotation qui est censée adressée à son mari : « Voilà bien des déclarations que la « sainte y^ te compte ; ce langage me fait damner, mais que penses-tu de sa sainteté ? Elle s'évertue à te dire de jolies choses ; ne voudrait-elle pas me couper Therbe sous le pied?... Tout doux, mes petites bonnes gens, je m'oppose de toutes mes forces. Je vous mettrai des entraves pour n'aller ni plus loin ni plus près que je veux... Amusez-vous tous deux de cette manière, mais pas plus, »
De la découverte de cette amoureuse intrigue, il résulta un refroidissement notable dans l'amitié de Mlle de Rousset et de la marquise de Sade; mais celle-ci ne tarda pas à pardonner. Elle pardonna d'autant plus facilement qu'un mari prisonnier se trouvait dans d'assez mauvaises conditions pour tromper sa femme. Ce fut aussi la réflexion
que dut se faire Mlle de Roussel, et elle se résigna à reprendre son rôle de conseillère du marquis, puisqu'un autre rôle, qu'elle eût jugé plus agréable, devenait par trop diflicile. La passion disparut de ses lettres, et il n'y eut plus, comme au début, que la bonne et franche amitié d'une femme très pratique qui s'occupait, avec dévouement, des affaires passablement embrouilléesdu marquis. Elle lui écrivait au mois de mai 1779 « Mme de Sade vient de chez Madame sa mère, qui lui a dit que vous veniez défaire opposition sur tous vos biens. Cette -démarche peu réfléchie de votre part me donne quelque inquiétude parce que je ne vois pas le bien qui peut en résulter, et que le mal que vous faites est sans réplique. D'un trait de plume, vous liez les mains à tous ceux qui régissent par votre ordre ou par office d'amitié, comme le faisait Mme de Montreuil. Je sais, à n'en pouvoir douter, qu'elle allait rembourser un nommé Teissier, que votre opposition a arrêtée : ce monsieur clabaude depuis un temps infini et fait les menaces les plus fortes ; on craint qu'il ne fasse une saisie en Provence : cette alerte donnera le branle aux autres créanciers, ils se pourvoiront au Parlement, qui nommera à une administration. Ce sera donc un étranger qui régira toutes choses ; croyez-vous, monsieur, que vos affaires en iront mieux? Je pense que vous devez annuler ce que vous avez
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fait, qui pourrait (Hrc coutre vos intérêts. Si vos fermiers ou gens d'affaires se conduisent mal pendant votre absence, vous êtes en droit d(; demander des dédommagements : avec une administration, vous n'avez plus rien à dire. Tout allait aussi bien que les circonstances pouvaient le permettre, on vous libérait petit à petit, mais vous ne pouvez rester tranquille. J'ai Fhonneur d'être, monsieur... je n'en sais rien... il est des temps où vous vous fâchez de tout. »
Le marquis de Sade avait vu avec regret Mlle de Rousset se ressaisir. Sa vanité en souffrait encore plus que son cœur. Il se plaignit de cette subite indifférence, et il fut, dans ses reproches, si amer, si maladroit, que l'amie dévouée, qu'il méconnaissait cruellement, cessa, vers le milieu de l'année 1779, de lui écrire.
La correspondance reprit au mois de mars 1781, un peu irritée encore, au début, de la part de Mlle de Rousset, puis tout à fait apaisée, pleine de renseignements sur l'état du château de La Coste, de menues histoires locales. Elle se traîna ainsi jusqu'en 178'2, si indifférente dans les derniers temps, que, brusquement, elle en mourut.
Depuis deux ans, le marquis semblait prendre à tâche de faire expier à sa femme les déboires de son amour-propre blessé. 11 n'avait pour elle aucune affection, et il en était jaloux, jaloux jusqu'à la
frénésie. 11 lui écrivait des lettres grossièrement injurieuses, qui lui arrachaient un jour ce cri de douleur :
« Ta façon de penser à mon égard m'atterre, m'anéantit, m'humilie, moi qui ne vis et n'existe que pour toi ! Me voir soupçonnée et avilie ! Je me tais, mais voiis^ faites une plaie à mon cœur. Pourtant, il ne se refermera jamais. Je n'ai pas à me justifier, ma conduite est au su et au vu de tout le monde. Non, il n'est pas possible que, me conr naissant comme tu dois me connaître, tu penses ce que tu écris. »
Pour désarmer ses défiances, au lieu d'aller habiter chez une de ses amies, Mme de Villette, ou de continuer à loger dans sa maison, rue de la Marche, elle s'était enfermée dans le couvent de Sainte-Aure (1), et déclarait s'y trouve? très bien : « Le couvent, disait-elle, est très régulier, exige beaucoup d'assiduité au chœur. Toute sorte de femme n'y entrerait pas et n'y serait pas contente, mais moi, qui ne crains pas sa régularité ni qu'on sache ce que je fais, je ne m'en inquiète nullement. »
(i) « Cette communauté est située rue Neuve-Sainte-Geneviève et elle suit la règle de Saint-Augustin. Elle fut fondée par Monseigneur le Dauphin, père de Louis XVI. L'objet de cette communauté est Téducation de la jeunesse. Les Pensions y sont de 45o livres. » Dulaure, Nouvelle Description des curiosités de Paris, 1786, p. 178.
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Hien ne le rassurait, l'ieii ne le calmait. Les injures les plus ordurières, les accusations les plus outi-ageantes ne lui suffisaient pas, et il en arriva bientôt à frapper la malheureuse femme lorsqu'elle venait le voir dans sa prison. Plus d'une fois les témoins qui assistaient à ces visites durent intervenir et empêchèrent Mme de Sade d'être grièvement blessée ; mais elles parurent cependant trop dangereuses pour ne pas attirer l'attention des autorités. Le 25 septembre 1782, le lieutenant de police M. Le Noir, se décida à les interdire, au grand désespoir de la femme admirable qui avait à plusieurs reprises failli en être victime. Malgré ses démarches et ses prières, l'interdiction fut maintenue. Aucune sollicitation n'avait encore pu faire fléchir la volonté du lieutenant de police, lorsque, le 29 février 1784, le marquis de Sade fut transféré de Yincennes à la Bastille.