‹ Le marquis de Saint-ÉtienneChapitre 4 sur 6 · STÉPHANE MARTINE AU · texte numérisé non relu

STÉPHANE MARTINE AU

Agent a*affaires,

Sosthène s'engagea dans un escalier obscur, à rampe de fer, dernier vestige des habitations aristocratiques de ce quartier. Au premier étage, une fenêtre, à demi bouchée par une enseigne, lui permit de s'orienter. Une flèche indicatrice conduisait les clients au fond d'un corridor noir. Sosthène suivit et pénétra dans une sorte d'antichambre où travaillaient deux employés, l'un vieux, l'autre presque enfant.

— Monsieur Martineau? demanda-t-il.

Le vieil homme, sans se lever, jeta sur lui un regard de policier adouci par un sourire de fournisseur.

— M. Martineau lui-même ? pour affaire particulière? Je vais voir monsieur.

Cet interrogatoire n'avait évidemment d'autre but que de lui donner le temps de regarder le visiteur. Ces sortes de maisons sont souvent en but à des actes de représailles qui les obligent à certaines précautions.

Le vieil employé tira à lui une porte matelassée en molesquine verte et frappa.

Sans même attendre la réponse, le bonhomme se retourna, et s 'effaçant contre la porte ainsi maintenue :

— Si monsieur veut entrer, dit-il.

Sosthène bondit dans le cabinet de Fhomme d'affaires.

Cette pièce s'éclairait sur la cour par une haute fenêtre dont les verres étaient dépolis jusqu'à mihauleur. L'ouverture n'avait aucune tenture. La pièce était tendue de papier vert jauni par l'humidité ; le carrelage, ciré en rouge brillant était, au centre, recouvert d'un mauvais tapis à dessins. Sur la cheminée, entre deux vases de porcelaine décorés, une pendule à colonne disait exactement l'heure ; ici on n'avait pas de temps à perdre. Autour des murs, des fauteuils en acajou ; dans un angle, un sofa de vieille étoffe.

Devant un bureau à cylindre, tournant le dos au jour, un homme se tenait assis sur une chaise légère de provenance italienne. 11 pouvait avoir cinquante

ans. La figure était rigoureusement rasée; la bouche, grande et démeublée, ne semblait point au milieu du visage ; assurément, le nez, en bec d'aigle, ne la séparait pas par la moitié. Soit qu'il fût myope ou que sa vue fût mauvaise, il ouvrait la bouche en clignant les yeux, comme si les deux organes eussent été mis en mouvement par un même appareil.

II était d'une maigreur extrême, et sa redingote noire luisante dessinait les os des épaules. La cravate blanche, sans col, mettait à découvert une pomme d'Adam saillante comme le cou d'un volatile.

Il était penché sur son bureau, quand Sosthène entra.

— Veuillez vous asseoir, monsieur, dit-il sans interrompre son travail.

Sosthène s'assit sur le fauteuil réservé aux visiteurs, et l'homme de loi, après avoir achevé sa phrase, fit pirouetter sa chaise et se retourna vers le jeune homme. La position du meuble n'était point due au hasard, elle avait pour but évident de mettre l'interrogé en lumière et l'interrogateur dans l'ombre.

— A qui ai-je l'honneur de parler, et en quoi puis-je vous être utile? dit-il d'une voix claire et un peu grasse.

— Monsieur, répondit Sosthène, je désire avoir votre avis sur un cas assez particulier, et me mettre sous votre direction, s'il vous convient de m'accorder votre aide.

Martiueau, après une seconde d'observation, se leva et marcha vers la porte.

— Ne laissez entrer personne, dit-il, je suis en affaires.

Puis, après avoir mis le crochet intérieur, il revint prendre sa pla.ce en face de Sosthène.

— Monsieur, continua celui-ci, sans entrer dans les antécédents de mon existence, me réservant d'y revenir s'il y a lieu, je dois vous avouer que je porte uu nom dont le ridicule m'écrase. J'ai pris celui d'une terre, et malgré cela on persiste à me donner le mien.

— Que vous importe I Continuez. C'est une question de temps, le monde préfère prononcer un joli nom qu'un ridicule.

— Oui, mais légalement, il faut toujours signer du mien et je suis décidé à tout pour m'épargner cet ennui. Voici ce que j'ai imaginé, veuillez écouter mon histoire ou plutôt mon roman.

» J'ai découvert un homme qui porte un des beaux noms de France. Il est seul, sans héritier, et dans une condition teUe que la vente de son titre est sa suprême ressource. Son état me permet de tout offrir, sa misère l'oblige à tout accepter. Je viens vous demander s'il existe un moyen légal de m'approprier son nom, avec son consentement, il va sans dire.

— Mon Dieu 1 monsieur, je ne crois pas la chose impossible; mais l'affaire veut être menée adroite-

ment. L'homme en question, pour être tombé aussi bas, doit être d'une moralité douteuse, n ne faut pas sVxposer à du chantage. Si vous connaissiez comme moi l'audace de certains industriels!...

Martineau mit la tête dans ses mains et se prit à réfléchir.

— Quel âge avez-vous? demanda-t-il.

— Vingt-huit ans.

— Et l'individu en question?

— De cinquante-cinq à soixante.

— U pourrait être votre père?

— Ohl certainement.

— J'ai besoin de certains documents et de voir le bonhomme, sonder ses prétentions, s'assurer qu'il consent à prendre des engagements et qu'il est homme à les tenir. Enfin, monsieur, mettez-moi à même de travailler, et je suis prêt à vous consacrer mon expérience.

Sosthène, avec sa finesse de paysan, hésitait à dire son nom, une fois engagé, il ne pourrait s'adresser à un autre si les conditions de celui-ci lui paraissaient exorbitantes.

— Monsieur, reprit l'homme, libre à vous d'avoir confiance; si vous entrez ici en mettant la main sur vos poches, vous pouvez vous retirer, je ne fais les affaires que cartes sur table. Pour me charger de vos intérêts, rien de ce qui vous concerne ne doit m'étre caché. Maintenant, monsieur, réfléchissez, et quand vous serez parfaitement en mesure, revenez

me voir. Nous autres avocats consultants, nous sommes un peu comme les chirurgiens qu'on appelle pour avoir un avis, en les quittant, on va se faire opérer par un autre. Je prends mes précautions.

Sur ce, Martineau s'était levé pour mettre fin à la conversation.

— Mais, monsieur, répondit Sosthène, en rapprochant son fauteuil par un mouvement brusque, vous vous méprenez sur mes intentions. Je me suis sans doute mal expliqué,

— Vous voulez dire, pas expliqué du tout. Je vais être, moi, plus catégorique : Vous allez rentrer chez vous, vous prendrez dix mille francs dans votre caisse et demain à six heures vous m'apporterez la somme, contre laquelle je vous remettrai un billet ainsi conçu : « M. Stéphane Martineau, agent d'afîaires, reconnaît avoir reçu de M..., ici il est important de connaître votre nom.

— Je vous le ferai connaître en vous apportant les dix mille francs.

— Bien, c'est beau la confiance. Je continue : « ... de M. trois étoiles, la somme de dix mille francs à titre de provision, laquelle somme doit être affectée à un projet d'adoption que le sieur Martineau s'engage à faire réussir. Dans le cas où ses espérances seraient trompées, la somme sera intégralement remise au bailleur, déduction faite des frais légaux dont le compte sera établi ultérieurement.^

» En cas de réussite, les honoraires fixés à Tavance, seront acquittés le jour même de la signature de Facte d'adoption. » — Cela vous convient-il?

— Parfaitement.

— Eh bien ! soyez ici demain à six heures, je vous attendrai.

Le jour suivant à l'heure dite, notre héros entrait dans le cabinet de l'homme d'affaires. Les employés étaient partis, les deux hommes se trouvaient absolument seuls.

Sosthène, pour racheter le mouvement de méfiance de la veille, étala dix billets de mille francs sous la main de l'avocat. Celui-ci, sans les compter, écrivit le reçu, et le tendit en échange.

— Maintenant, nous pouvons marcher. Vous avez un certain bonheur, mon cher monsieur, de vous être adressé à un honnête homme, car, laissezmoi vous le dire, vous êtes d'une naïveté à rendre des points à une rosière. Vous venez chez moi avec des airs mystérieux et vous commencez par m'en dire assez pour me faire deviner le reste, tout en montrant une méfiance telle que j'ai dû vous proposer la combinaison dont nous venons d'échanger les gages. Je vais, moi, jouer cartes sur table, et vous prouver que vous êtes un innocent.

» Vous vous appelez Sosthène Goulu, un vilain nom, il faut l'avouer, et vous êtes connu dans le monde sous le nom de baron de Brémailles«

— Comment le savez-vous?

— Enfant, allez! L'homme qui nous intéresse se nomme de Saint-Étienne, marquis de Saint- Étienne, il est aujourd'hui absolument ruiné et ne possède pour tout bien qu'une caisse de papiers et de titres... pas de rentes, aujourd'hui déposés chez vous. Vous avez passé ensemble la matinée de mardi à Asnières, pendant le déjeuner il vous a compté son histoire, et hier vous êtes venu chez moi sur la foi de l'un de mes prospectus. Vous eussiez mieux fait de tout me dire hier, vous m'auriez épargné beaucoup de courses et pas mal de temps. En outre si j'étais méchant, puisque je connais le pot aux roses et que votre méfiance me dégage, j'aurais pu m'entendre avec le bonhomme et vous faire tenir la dragée haute; mais je suis bon prince. Je vous ferai payer cher mes services parce qu'ils valent beaucoup d'argent; mais pas au delà de leur valeur soyez-en persuadé.

» Il existe à Paris, dans l'honorable corporation des cochers, deux marquis, sept barons, neuf comtes et nombre de chevaliers. Oh I rassurez-vous, il y a aussi des avocats, des notaires et même des curés. Cette carrière est le refuge des décavés de tous les mondes, parce qu'elle ne demande pas d'apprentissage. Or, dans ceux qui peuvent faire argent de leurs titres, un seul se trouve dans les conditions requises. Les autres sont plus ou moins mariés ou célibataires avec une famille qui s'opposerait; le

marquis de Saint-Étieiine, sauf examen sérieux, n a autour de lui personne qui puisse s'opposer à une adoption. Vous voyez, cher monsieur, que j'ai déjà travaillé pour vous.

Sosthène restait bouche bée, comme un enfant devant un prestidigitateur.

— Comment avez-vous pu faire en si peu de temps ?

— C'est bien simple, allez, il n'y a aucune sorcellerie dans mes affaires. Mais je ne suis pas payé pour vous divulguer les mystères de ma profession. 11 faut d*abord vous en démontrer l'utilité.

1 Nous disions donc : vous voulez vous faire adopter par le marquis- de Saint-Étienne, afin de porter légalement son titre et son nom. Je commence par vous dire que je n'entre en rien dans les inconvénients qui peuvent en résulter pour vous; vous venez me demander le moyen de vous payer un père, je vous le fournis, le reste m'importe peu.

» Avant de rien entreprendre, comme toute peine mérite salaire, vous allez me signer un billet de cinquante mille francs, payable après réussite, et, pour faire les choses pratiquement, vous le signerez de votre futur nom de Saint-Étienne; le billet n'aura de valeur qu'autant que le nom vous sera acquis. Cette formalité remplie, nous nous mettrons à l'œuvre.

Martineau prépara le billet.

Sosthène écrivit le chiffre de cinquante mille

francs et signa du nom qull ambitionnait. II. sentit un frisson lui passer dans réchine en paraphant avec soin.

— Encore une naïveté, dit Martineau en parcourant avec lenteur; ceci constitue un faux, et avec ça on pourrait vous mener loin. Faites toujours attention à ce que vous écrivez, jeune homme. Ici, pas le moindre inconvénient, nous tirons à la même corde.

Martineau ouvrit un tiroir-caisse, y glissa les papiers, et l'ayant refermé d'un coup sec, se dirigea vers la bibliothèque. Il en tira un livre rouge, fatigué par un long usage, Touvrit au chapitre Adoptions et glissa une fiche.

— Nous y voici, dit-il.

« De l'adoption et de la tutelle officieuse ». C'est bien cela. « Des conditions requises, etc., etc. »

» Ah ! nous y voici :

a Des conditions requises pour l'adoption rémunératoire ou privilégiée ». C'est notre cas. Nous pourrions, à la rigueur, nous servir de l'adoption simple, le marquis n'a pas de famille, n'est pas marié et a bien quinze ans de plus que vous, mais je préfère pour vous l'adoption rémunératoire, celte voie nous économisera du temps et beaucoup de formalités.

— Qu'est-ce que l'adoption rémunératoire? demanda Sosthène.

— C'est justement pour répondre à cette question que j'ouvre le livre... Écoutez :

« Art» 343. — L'adoption rémuuératoire a sa source dans- un sentiment de reconnaissance inspiré par les sentiments de Tadopté qui, au péril de sa vie, a sauvé celle de l'adoptant, — par exemple, en venant à son secours dans un combat, ou en le retirant des flammes ou des flots. — Je dis par exemple, parce qu'il est évident qu'en citant spécialement les trois cas que je viens de rapporter, la loi n'a pas entendu faire une énumération limitative, elle n'a fait que statuer sur le plurumque fit. Ce qu'elle veut, c'est que l'adopté ait sauvé la vie à l'adoptant au péril de la sienne. Ainsi, il n'est pas douteux que cette espèce d'adoption ne fût permise au cas où l'adopté aurait sauvé la vie à l'adoptant en le retirant d'une mine où il allait mourir asphyxié; à l'inverse, elle ne serait pas applicable au médecin qui, à force de zèle, mais sans courir aucun danger, aurait sauvé la vie de son malade, etc., etc.

» L'adoption rémunératoire est dite privilégiée, parce qu'en raison de sa noblesse (c'est bien notre cas, n'est-ce pas?) et de la pureté du sentiment qui l'inspire (de plus en plus), elle est affranchie de certaines conditions auxquelles est subordonnée l'adoption ordinaire. »

— Vous le voyez, c'est bien à ce dernier procédé qu'il faut avoir recours. Il ne vous serait pas facile d'établir que vous avez reçu des soins de cet honorable chasseur de chevelures, je veux dire de fourrures*.*

LE MARQUIS DE S AINT-ÉTIENNE Si

— Ça va être plus compliqué que je ne le pensais, répondit Sosthène; ne pourrait-on simplifier?

— Simplifier quoi ? On ne peut pas refaire la loi pour vous, il faut se conformer à ses justes exigences. Vous n'avez pas le droit de vous plaindre, puisque désireux d'une chose pas précisément ordinaire, nous ne trouvons ni dans le code, ni dans vos ressources personnelles, rien qui s'y oppose; mais, vous le savez, on ne fait pas de civet sans lièvre. Il faut donc procéder légalement et avec prudence pour vous constituer un état civil tel que personne n'y puisse trouver à redire, et ne pas retomber dans les inconvénients dont vous êtes victime aujourd'hui, baron de Brémailles. Votre cas est assez rare; dans ma carrière, je n'en trouve pas d'exemple. En toute chose, le moyen d'arriver vite est de ne pas perdre de temps; commençons par faire notre scénario, quand chaque acteur aura son rôle nous commencerons à faire les répétitions.

D Puisqu'il vous faut absolument sauver la vie de votre futur père,.jrfierchons d'abord par quel moyen nous pourrions la lui faire perdre. Le code nous en indique trois : 1° le combat, ça, il n'y faut pas songer ; vous n'êtes ni l'un ni l'autre militaires et je ne pense pas qu'on rétablisse la garde nationale pour vous fournir une occasion.

— Non, passons.

— n nous reste l'eau et le feu. Le feu ça n'est guèfe pratique, la loi n'autorise pas qu'on brûle une

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maison, alors même qu'elle vous appartient, pour se donner le plaisir de tirer quelqu'un des flammes. U faut donc renoncer au feu. L'eau nous reste, et c'est aussi le moyen qui exige moins d'imagination et d'efforts. Sauf, à consulter le sujet principal, qui est en droit d'avoir ses préférences, convenons donc de le noyer. Les choses seront singulièrement simplifiées si nous arrivons auprès de M. le marquis votre père, avec un projet tout prêt auquel il n'aura qu'à souscrire. Nous lui dirons : Voulez-vous avoir un fils et une fortune ? Eh bien ! jetez-vous à l'eau tel jour, à telle heure, à tel endroit, et en remontant à la surface, vous trouverez sur la berge l'un et l'autre vous attendant. U importe que le projet soit connu seulement de ceux qui y sont intéressés : moi, par exemple, qui suis payé pour cela, vous qui pajez, et lui qui, au prix de sa discrétion, va conquérir la fortune.

— Voyons, reprit Sosthène, comment pouvonsnous le jeter à l'eau ? le suicide, la misère ?

— Pas très bon, tout ça. Quand un homme se tue par misère, il est bien peu vraisemblable que quelqu'un réclame son adoption. Non, il vaut mieux imaginer un accident.

— Encore faut-il qu'il soit d'une exécution possible et ne fasse courir à mon futur père qu'un danger relatif.

— C'est là le point délicat. Car enfin on ne tombe pas àl'eau sans courirau moins le risque d'une fluxion

de poitrine ; et même celui de se noyer. En province ce serait facile : On marche sur la rive, un cheval s*effraie, saute dans la rivière ; vous passez par hasard, vous sauvez l'homme, et son gagne-pain vous pochez à la fois un père et une médaille. Mais à Paris quelle vraisemblance qu'un cocher saute avec sa voiture par-dessus les parapets ! Non, cherchons.

» Mais pourquoi ne le faisons-nous pas pêcher à la Ugne? Ce serait très simple. Vous êtes un beau jour à regarder du haut d'un pont désert, un pauvre pêcheur,., je dis désert. Une faut pas qu'un sauveteur à portée puisse vous dérober la médaille. Paris est plein de gens amoureux de ce sport, il faut bien nous en méfier. Quelque témoin écarté seulement, pour faire foi de votre courage et de votre grandeur d'âme ; il ne serait même pas mal que votre voiture se tînt dans les environs pour transporter le malheureux, ça fera bien dans les faits divers : « Monsieur un tel, a non seulement... mais encore... etc., etc. » Hein ? ça va, ça va. Mais vous-même savez-vous nager au moins ?

— Oh ! comme un caniche ; et pour peu qu'il se laisse faire, je m'engage à le promener sur mon dos pendant une heure.

— Parfait, alors, Ah I si nous pouvions avoir un sergent de ville, un garde-pêche, un témoin officiel enfin, son rapport serait un point de départ excellent. J'y songerai en cherchant lendroit. Maintenant pour

ne rien compromettre, il faut soigner la vraisemblance, tout est là, la presse vous épluchera et débinera notre truc, pas de fissure.

» On ne peut guère admettre qu'un cocher perde sa journée pour aller pêcher à la ligne. Il faut lui faire quitter son état, vous trouverez bien moyen de le faire vivre quinze jours. Ne vous inquiétez de rien, je me charge de tout, quand la poire sera mûre je vous inviterai à la cueillir. En principe c'est entendu, nous noyons un pêcheur et non pas un cocher.

» Nous n'avons plus rien à dire aujourd'hui. Demain à la première heure, amenez-moi M. le marquis, et nous conviendrons en commun des derniers détails. n importe, pour donner plus de valeur à vos paroles, que votre proposition lui soit faite en présence d'un tiers.

— Mais, j'ai toujours peur qu'il ne nous échappe, je meurs d'envie de l'aller chercher à son établissement, et de l'installer dès ce soir chez moi.

— Quelle bêtise I quelle faute, veux-je dire. S'il était établi qu'avant de le sauver, vous avez eu des rapports avec lui, on pourrait soupçonner notre comédie. Non, non, laissez-moi faire.

En voilà un qu'il serait facile de voler, se disait à lui-même l'honorable Martineau quand Sosthène fut sorti. Vraiment le monde est trop bête, et les coquins bien excusables, les honnêtes gens leur fournissent de trop belles occasions. Mais ici j'ai intérêt

à bien servir mon client, je ne vois personne dans ses ennemis en état de me payer plus cher.

Sur ce, le Tricoche rentra dans ses appartements privés.

Pendant ce temps, Sosthène se livrait à des réflexions sur le même sujet.

Soixante mille francs pour être sûrement marquis et changer le nom de Goulu en celui de Saint-Étienne, ça n'était pas trop payer, en somme.

Avant de rentrer il se fit conduire passage Davy, et demanda le cocher à la vieille femme endormie.

— Marquis? répondit-elle, il a fait une bordée c'te nuit, y cuve dans sa chambre. Dis donc, Bancal, monte donc chez le vieux, tu le secoueras, y a un gentilhomme qui le demande. Si vous voulez vous asseoir?

— Merci, dit Sosthène en continuant à faire les cent pas dans la cour boueuse.

Par Tescalier gluant les deux hommes redescendaient Le marquis, en apercevant Sosthène, leva les bras en Pair avec un geste de pochard gai :

— Ah I c'est l'homme qui régale, il arrive bien, j'ai le gosier qui brûle et la poche vide.

Il marchait droit, mais on sentait l'effort pour suivre sa ligne. En arrivant à Sosthène, il lui prit la main, heureux de trouver un appui comme l'enfant qui marche vers les bras de sa mère :

— C'est gentil, ça. Ah! je piquais un rude chien, mais c'est pas de regret au moins, vous venez me

chercher pour vous conduire au Bois, mon prince?

— Non, pas précisément, répondit Sosthène en entraînant le vieil homme, j'ai à vous parler.

— Je vous écoute grand comme une porte cochère ; mais je serais pas taché de m'asseoir devant quéque chose de liquide, je comprendrais mieux. Debout, je sais pas, les murs sont tout de travers.

Sosthène avisa un petit café modeste mais d'allure presque honnête, et entraîna son interlocuteur. Avant de le laisser consommer de nouveau :

— J'ai besoin de vous demain, dit-il.

Et lui pressant le bras d'une façon presque douloureuse pour mieux fixer son attention légèrement vague :

— Et je vous prie d'être dans un état convenable.

— Dans un état, convenable 1 dans un état... Eh bien! est-ce que je ne suis...

— Vous me comprenez parfaitement. C'est très grave, et il faut être comme l'autre jour quand nous avons déjeuné à Asnières.

— Bien, patron, on se déguisera en grenouille et on fera sa nuit tranquillement.

— C'est juré?

— C'est juré.

— Maintenant, votre nuit, je vous la paie, voici deux louis. Je fais une imprudence, vous les boirez et alors...

— Ah! dites donc, vous, vous savez, on a beau être un peu éméché, on sait encore ce que vaut

une parole, y ne me reste guère que ça; mais quand j'ai promis, on pourrait couper la langue à Bibi, il ne dirait pas un mot de trop, et aurait plutôt la pépie que de boire un verre.

— Je vous crois. Maintenant, écoutez-moi bien.

— Oui, mais, c'est pas commencé, on peut encore se rincer la cafetière. Soyez tranquille, demain on sera au poste.

— Eh bien ! demain à six heures moins un quart soyez devant le Gymnase, je passerai vous prendre en voiture pour vous conduire chez un monsieur qui a besoin de vous parler.

— En voiture 1 Y a-t-il longtemps que ça m'est arrivé de monter dedans, mais je suis joliment las de monter dessus. Si c'est pour me donner un emploi moins élevé, je ne m'en plaindrai pas, je commence à en avoir plein le dos de voir un poulet d'Inde me peler au nez toute la nuit.

— Je compte absolument sur vous, ajouta Sosthène,

— C^est comme si tous les notaires y avaient passé!

— Eh bien! maintenant, promenez-vous, et soyez exact.

Sur ce, Sosthène abandonna le bonhomme à sa consommation rafraîchissante.

Le lendemain vers cinq heures, Saint-Étienne s'arrêtait sur le trottoir devant le Gymnase. 11 avait flairé la bonne affaire et tenait sa parole; s'il por-

tait des traces d'ivresse constitutionnelle, il était à cette heure aussi droit que possible. Il avait même dû consacrer une partie de la somme donnée par Sosthène à se composer un costume décent chez les fournisseurs de son quartier; mais son maigre corps était tellement rompu à la livrée de misère, qu'un œil exercé pouvait seul découvrir encore des traces de gentilhommerie. Il rappelait ces chevaux de sang descendus aux fiacres, et dans lesquels on retrouve sous le harnais immonde des signes d'origine.

Il avait fait dix fols la longueur du trottoir entre le théâtre du Gymnase et le fauboui^ Poissonnière, quand Sosthène, sautant d'un fiacre, vint à lui.

— Ah! mon maître, c'est bien de pas faire poser le monde; vous voyez, fidèle au poste et chouette, je m'en flatte... et faisant claquer son ongle sur sa dent, et pas ça, du Galmier tout le temps; on a le teint frais et une langue de jeune fille. Vous n'avez pas égaré mes petits papiers?

— Soyez tranquille.

Le bonhomme ouvrit la portière, il allait grimper sur le siège.

— Suis bête, dit- il; invité à cette heure.

En donnant l'ordre au cocher, il ajouta :

— Tu sais, ma vieille, de la mèche et un pourboire, je ne te dis qu'ça.

Comme la veille, Martineau accourut au premier coup de sonnette de son client.

Par habitude de métier, avant même d'avoir dit

bonjour, l'avocat s'avançait sans quitter le marquis du regard, il prenait son signalement. Les hommes de cette profession ont la faculté de lire vite et sûre-, ment les caractères de ceux qui les consultent ; en traversant la pièce, son examen était à demi fait, il le compléta pendant que Soslhène faisait la présentation.

— Monsieur le baron, voulez-vous avoir la bonté de prier monsieur de nous donner ses noms, prénoms, titres, etc.? Après nous procéderons par ordre, car il s'agit ici de nous déboutonner, nous n'avons aucun avantage à jouer au plus fin.

Le cocher, sans rien comprendre encore, répondit :

— Vous voulez connaître mon nom? c'est ce que que j'ai de mieux, ça ne perd pas en vieillissant, au contraire : Pierre-Firmin-Antoine-Isoré, marquis de Saint-Etienne, présentement cocher de fiacre à

* votre service.

— Sur ce point, baron, je ne puis rien dire, n'ayant point contrôlé ; mais vous m'affirmez que les papiers remis par Saint-Étienne sont en règle?

— Parfaitement.

— Nous considérons donc le fait comme acquis.

— Vous ne supposez pas, ajouta le cocher, que j'ai inventé mon nom? Enfin, j'ai répondu à ce que vous m'avez demandé, maintenant je voudrais bien savoir, à mon tour, à quoi vous voulez en venir.

— Eh bien I dit Martineau, en se retournant vers Sosthène comme pour lui demander s'il pouvait

GO LE MARQUIS DE SAl NT-ÉTIENNE

aller, nous voulons savoir sll vous conviendrait d'adopter un homme jeune, honorable, dans une position modeste, mais cependant en mesure de vous sortir de votre situation précaire ?

— Vous pouvez même dire misérable. Dame ! en principe, je ne dis pas non.

— Vous le comprenez bien, le but principal de cette adoption n'est pas précisément de vous faire des rentes, mais de relever votre nom un peu tombé, soit dit sans reproches. En devenant le père adoptif, vous aurez quelques charges et beaucoup d'avantages.

— Eh bien 1 mais, tout ça n'est pas de refus. Si c'est ce jeune gentilhomme, comme je le devine, il ne me déplaît pas de devenir son père, depuis que j'ai fait sa connaissance, il ne s'est pas trop mal conduit, je ne demande qu'à continuer. C'est pas un fort mangeur, il n'est pas précisément bavard et n'a pas inventé l'art de rire, mais il est beau garçon et je me charge de lui enseigner bien des choses. Il est bien entendu, par exemple, si le patron me fait quitter mon état pour prendre celui de père, qu'il m'assure par contre des moyens d'existence, faut que je vive. Je n'ai plus de dents et ma vieille peau ne craint pas grand mal, encore faut-il quelque chose à mettre sous les unes et un peu sur l'autre.

— Voyons, dit l'homme d'affaires, voulez-vous me permettre d'exposer la cause en aussi peu de mots que possible, et après les paroles échangées, nous procéderons aux détails ?

» Saint-Étienne, prêtez-moi toute votre attention : M. Sosthène Goulu...

— Vous dites ?

— Vous avez parfaitement entendu, inutile de répéter.

— Ah ! maintenant je m'explique qu'il préfère le mien. Continuez.

— ... M. Sosthène Goulu, baron de Brémailles.

— Dit baron de...

— ... dit, bien entendu. Enfin, monsieur, ici présent, après s'être assuré que vous êtes authentiquement possesseur d'un nom et d'un titre, que personne dans a^os ascendants ou descendants n'est en mesure de s'opposer à une adoption ; désirant, d'autre part, échanger légalement le nom sous lequel il est inscrit à l'état civil, vous propose de vous prêter à une combinaison que nous allons chercher ensemble pour arriver effectivement à cette adoption. En échange de cet avantage, il vous offre d'abord la vie commune, de subvenir largement à vos besoins et enfin d'assurer votre existence si vous êtes appelé à lui survivre.

— Ah I ici je vous arrête. Non, pas de ça, ou il n'y a rien de fait. J'en ai assez des hauts et des bas. Si je change ma vie, je veux que ma situation soit définitive et solide comme un pont, pas le neuf encore; j'exige une rente, viagère si vous voulez; mais je n'entends pas que monsieur... mon fils, venant à se dégoûter de son père, se mariant ou

changeant d'idée, me flanque à la porte et garde mon nom. C'est la dernière chose qui me reste, Bibi, maintenant, prend ses précautions. Y a pas de parole qui vaille un acte. Je veux quéque chose à moi, à toucher chez le notaire, quand ce ne serait que pour lui faire de petits cadeaux au jour de sa fête. Hé î dame, je suis comme ça, moi.

— Eh bien 1 fixez vous-même le chiffre de la pension.

— Non, non, pas de pension, de rentes.

— Soit, de rentes, je m'exprimais mal. Dites vous-même.

— Eh bien I six iirille francs de rente incessible et insaisissable ; je connais les termes, on me l'avait proposé autrefois, j'aurais bien mieux fait alors; viagers si vous voulez.

Le Martineau regarda Sosthène avec des yeux qui semblaient dire : vous vous en tirez à bon compte. Puis tout haut :

— Ces conditions ne vous semblent-elles pas excessives, monsieur le baron ?

— Va pour cinq cents francs par mois assurés par une donation régulière. Ceci comme argent de poche, car vous serez défrayé de tout, vous vivrez chez moi.

— Ça va I trois cents louis pour rigoler ; à mon âge on n'a pas besoin de*., souper tous les jours, ça peut encore marcher.

— Procédons par ordre, reprit Martineau. Voici

un premier point arrêté : M. le marquis de Saint* Etienne consent à adopter M. Sosthène Goulu à la condition que ce dernier lui assure une rente viagère de six mille francs en fonds d'État ; en outre, il le défrayera de tout comme logement, nourriture, vêtements et service. M. le marquis s'engage à se prêter à toutes les démarches pour favoriser Taccomplissement de TaiFaire.

— Oui, oui, tout ce qu'on voudra,

— Il reste donc à vous mettre au courant des termes de la loi, car vous ne pouvez pas adopter simplement, comme je l'ai démontré hier à M. le baron.

— Ne l'appelez donc pas baron, puisqu'il ne l'est pas ; quand il sera marquis il se rattrapera.

— M. Sosthène, si vous préférez. Vous n'êtes pas précisément dans les conditions requises, sans vouloir médire de votre réputation, comme père de famille...

— Ah 1 dame, comme administrateur, y a bien quelque chose à dire.

— D'autre part, vous ne connaissez l'adopté que depuis peu de jours et ne sauriez prouver que vous avez pris soin de sa jeunesse pendant une période de six ans.

— Ah ! pour ça, non ; il m'a nourri depuis deux jours, mais moi je ne lui ai point encore offert un verre. Pour ça, faut pas mentir.

— Eh bien 1 la loi admet un troisième procédé.

dbyGoqgk

d'après lequel vous pouvez adopter le jeune homme, à la condition qu'il vous ait sauvé la vie.

'— Comment, sauvé la vie ? Il faudrait pour cela que je voulusse la perdre !

— C'est justement sur ce point qu'il faut nous entendre. Ce soir même, vous aller quitter votre loueur, demain si vous préférez.

— Le déménagement ne sera pas long.

— Vous habiterez un appartement meublé, à ma portée, et vous vivrez là comme un rentier. L'appartement sera payé par nous, et chaque jour vous recevrez de quoi suffire largement à votre... existence. Dans votre intérêt même, nous ne pouvons vous mettre la bride sur le cou, vous feriez du gâchis. Vous savez, il faut se méfier des femmes, car si j'en crois votre futur fils, elles ont joué un certain rôle...

— Indiscret, va, je ne lui dirai plus rien.

— Il faut surtout qu'il n'y ait rien à dire, aussi prenons-nous des précautions.

— Je reprends : logement simple, pension bourgeoise, ne retourner jamais dans votre ancien quartier, et ne boire que^des choses avouables. Comme distractions, cultiver beaucoup la pêche à la ligne... passionnément même.

— C'est pour m'habituer à l'eau que vous dites ça?

— Peut-être I mais nous avons aussi un autre but.

— Pour un ancien chasseur de fourrures, c'est doux comme sport. Enfin, s'il le faut.

LE MARQUIS DÉ SA I NT-ÉÏI ENNE (m

— C'est essentiel ; pêcher à la ligne le jour, dîner au Palais-Royal à trois francs, aller au café-concert quelquefois et, dans le costume, affecter une tenue sévère, correcte et d'une propreté minutieuse.

— Enfin peau neuve, quoi I

— Après un mois de cette existence, nous procéderons au petit événement qui doit couronner l'édifice.

— Et après, je ne pécherai plus à la ligne ?

— Non, vous chasserez même si bon vous semble. Remarquez que toutes ces conventions sont faites entre nous de bonne foi, aucun acte légal ne pouvant être rédigé sur pareille matière; il faut donc bien vous pénétrer de Tintérêt que vous avez à l'accomplissement de notre.., comédie.

— C'est juré, dit le marquis en élevant la main dégantée au-dessus de sa tête.

— Maintenant, un mot. (Martineau entraîna son client dans l'embrasure d'une fenêtre.) Il importe que vous n'ayez aucun rapport avec votre futur père jusqu'au petit événement dont nous parlions tout à l'heure, il faut éviter de le voir chez lui ou chez vous. En conséquence, je me charge de l'appartement, de la pension, de la surveillance, du costume, des relations et des mœurs, afin de conduire sûrement la victime jusqu'au sacrifice.

— C'est entendu, répondit Sosthène, vous établirez un compte de frais et je vous remettrai une provision si vous le désirez.

— Inutile, tout se réglera ensemble.

Il ne restait rien à dire. Les trois hommes, pour la première fois, échangèrent une poignée de main, comme gage de bonne harmonie. Le marquis toucha le premier terme de sa pension journalière et rentra dans son quartier pour donner congé, peut-être aussi pour sacrifier une dernière fois à ses mauvaises har bitudes et payer la fête à ses confrères.

Rendez-vous avait été pris entre Martineau et Saint-Etienne, au coin de Saint-Eustache. Avant la rencontre, l'homme d'affaires avait déjà arrêté le logement, rue Thévenot; dans une maison meublée de modeste apparence, fréquentée, lui avait-on dit, par des voyageurs de province.

Comme la veille, le marquis fut exact. Il avait chargé lui-même sa malle sur ses épaules et, son compte réglé avec le patron, un commissionnaire avait roulé son bagage jusqu'au lieu du rendez-vous. Martineau lui avait bien recommandé de ne pas se servir de voiture de son quartier. Il était à peine midi quand les deux hommes se rencontrèrent. Martineau avait toute la journée pour installer son client et lui fairerépéterla vie nouvelle qu'il allait entreprendreé

68 LE MARQUIS DE SAl NT-ÉTIENNE

— Est-ce là toute votre fortune? demanda rhomme d'affaires.

— Toute. Je vous l'avais dit, le déménagement n'était pas difficile à faire. D^ame ! ma garde-robe n'est pas précisément garnie, j'ai mis ce que j'avais de meilleur, dit-il, en montrant avec complaisance le paletot de cheval étriqué.

— Allons toujours, nous trouverons notre affaire en route.

Le commissionnaire reprit sa bricole et on remonta la rue Montorgueil. Devant le passage du Saumon, Martineau s'arrêta à la devanture d'un marchand d'habits, fit entrer le bonhomme, et avec son habitude des travestissements, composa sans hésitation la toilette du personnage. Le commissionnaire eut peine à le reconnaître.

Un pantalon large en grosse étoffe retombait sur de bonnes chaussures, un gilet de drap noir largement étoffé donnait une apparence d'homme bien nourri, un veston et un ample pardessus complotaient le costume ; sur la tète, un chapeau de feutre noir. Il avait ainsi tout à fait l'air d'un rentier de province. Un grand parapluie d'alpaga mettait sa note exacte dans la composition du déguisement. Il avait conservé le cache-nez, il eut été trop long de changer de linge. Martineau acquitta, et on se remit en marche.

— Si c'est jamais plus difficile que ça, vous savez, patron, je crois que je m'y ferai à votre histoire ;

mais j'ai de la méfiance. Je suis sûr que vous allez me demander des choses énormes.

— Rien que vous ne sachiez à Tavance, on vous a posé toutes les conditions hier.

— Enfin, je n'ai pas grand'chose à perdre. Je me laisse glisser, comme on dit.

L'hôtel choisi par Martineau était d'apparence propre et honnête. On lisait sur l'enseigne :

HÔTEL SAINT-AUGUSTIN Table dhdte,

La partie gauche était occupée par une blanchisseuse, la partie droite par la table d'hôte et le salon de l'hôtel. Une porte à claire-voie, peinte en vert, avec sonnette sur un ressort, fermait l'entrée du couloir. L'escalier conduisait aux appartements dont toutes les portes ouvraient sur un palier étroit ; au centre pendait un long cordon, les voyageurs le tiraient pour sonner le garçon ou la bonne, la maison n'avait que ces deux serviteurs.

La chambre du marquis était située au deuxième étage; bien que très modeste, en la comparant à son grenier, il devait se croire dans un palais. Le patron de l'hôtel, petit homme à figure placide, précéda son locataire.

— Ah 1 mais, ah ! mais, dit le marquis, les délices de Capoue, quoi ! Logé comme un prince, pé-

cher à la ligne, manger son saoul, dormir son comptant, et, et...; mais je m'abonne, moil

— Maintenant, écoutez bien. Vous êtes un propriétaire de Touraine.

— De Touraine, parfaitement exact, il n'y a que la propriété qui manque.

— Vous venez à Paris pour suivre une affaire ; vous vous installez modestement, vous n'êtes pas très riche.

— Tiens 1 je croyais au contraire. Enfin, j'ai de quoi vivre?

— Parfaitement. Vous vous logez dans ce quartier pour être à portée de moi, votre homme d'affaires ; vous comptez séjourner à Paris jusqu'à la fin de votre procès, — mettons un procès — fourrez-vous bien tout ceci dans la tête. Vous êtes inscrit sur le registre de l'hôtel sous votre véritable nom, inutile en ce moment de faire parade de votre titre, vous vous appelez simplement M. Saint-Élienne. Comme il eût été invraisemblable que vous fussiez dépourvu de tout, j'ai préparé votre installation : ouvrant l'armoire à glace. — Tenez, ici de bonnes chemises de toile et tout le linge nécessaire, une robe de chambre, des pantoufles chaudes, un vêtement du soir et, et une gaine pleine de bonnes lignes.

— Y a-t-il au moins la manière de s'en servir, car pour ça?

— Ohl vous n'avez pas besoin de votre pêche pour manger. Ici votre cabinet de toilette.

— Oh 1 un cabinet de toilette. Y a-t-il longtemps que je n'ai eu ni cabinet, ni toilette, ça va m'amuser de me faire propre.

En passant devant la glace, il se vit de la tête aux pieds et se regarda avec complaisance :

— Tiens 1 ça fait plaisir de se revoir, une vieille connaissance oubliée. Mais dites donc, va-t-il falloir garder toujours cette tournure de vieil épicier?

— Oh ! non, vous vous transformerez peu à peu; je vous indiquerai les nuances.

— Ah I tant mieux, je me dégoûte comme ça. Et mon fils I

— Vous pourrez le voir seulement le jour..*

— Mais mon cœur va saigner.

— Vous l'occuperez à autre chose.

— Autre chose I Y a-t-il longtemps que je n'en ai entendu parler de l'autre chose. Dans mon rôle, faut-il aussi être... austère?

— Ça vous regarde.

— J'entends bien. Mais dans mon budget, avezvous prévu l'article... plaisirs variés ? Car enfin, la pêche à la ligne...

— Tout est prévu ; mais pas d'imprudences, ou suppression immédiate de monnaie. Voyons, vous manque-t-il quelque chose?

— Dame I je ne vois pas.

— Alors, je vous laisse. Je viendrai vous prendre pour dîner, le premier jour je paie la bienvenue à mon client.

72 LE MAUQUIS DE SAIiNT-ÉTIENNE

A peine fut-il seul, que Saiat-É tienne se mit à danser une sarabande. L'aventure le faisait tordre; il regardait, touchait chaque objet, pour s'assurer qu'il n'était point victime d'une mauvaise plaisanterie.

L'avocat avait bien fait les choses : le cabinet de toilette était muni du nécessaire, depuis les aciers jusqu'aux éponges, sans oublier l'eau de Cologne. Aux portemanteaux étaient pendus les vêtements de rechange; le lit était bon et propre. Un tapis de feutre à dessins criards recouvrait le parquet; un canapé en velours rouge, trois chaises et deux fauteuils garnissaient les murs. Deux fenêtres donnaient sur la rue étroite. Sur la table, tout ce qu'il fallait pour écrire, et même un volume d'Alexandre Dumas. A côté du papier, une boîte de cigares d'une qualité douteuse; mais cette attention toucha le marquis plus que tout le reste. Il s'empressa d'en allumer un et le trouva délicieux.

— Il n'a oublié qu'une chose, le monsieur, une bouteille de fine pour humecter le gosier. Tiens ! que je suis bête, on n'est pas en Chine ici.

Et il se disposait à sonner quand il réfléchit :

— Minute, méfiance, si je me barbouille le premier jour, flut! on me coupera la ration. Non, je vais m'habituer à sucer mon pouce, ça sera plus sain... C'est égal, j'ai rudement l'air d'un vieux potard ; j'aimais encore mieux le cocher. Voyons les voisins. Ah! ahl ah! les voisins sont des voisines é Des blanchisseuses, Je me sens renaître ! Ça

LE MARQUIS DE SAINT-ÉïIENNE 73

va m'amuser, je leur confierai mes chemises et vogue la nacelle 1 Y en a une, la petite brune, à droite... Voyons, vieux polisson, range un peu ta garde-robe avant de penser à des bêtises... S'il avait vu ce qu'il y a dans ma malle, l'avocat. Ah I malheur, comme on dit à la Comédie-Française, aurait-y rigolé... Eh bien, marquis 1 quelles sont ces manières? des expressions de faubourg maintenant, il n'en faut plus... Du papier et personne à qui écrire. C'est pourtant vrai que je suis seul au monde; personne à qui raconter mon bonheur I Comme c'est drôle! tant que j'ai été dans la misère, ça ne me manquait pas; aujourd'hui que me voilà à peu près riche et considéré, ça me coûte de n'avoir pas un parent, un ami à qui dégoiser mon histoire et partager un peu, car moi, boire tout seul et vivre" sans bavarder, j'aimerais autant devenir carpe. Au fait, pourquoi tiennent-ils tant à me faire pêcher; non, mais c'est-y drôle ! Enfin l'homme va venir, je saurais demain ce qu'il faut faire, les instruments sont là, y ne manque que les asticots.

Son cigare brûlé, Saint-Étienne en alluma un autre. Puis, comme il l'avait dit, la solitude lui était intolérable.

Il descendit pour causer avec le maître d'hôteL

Pendant leur conversation, une voiture s'arrêta et une dame relativement élégante en descendit très voilée.

— Voilà le mauvais côté de notre état, dit

74 LE MARQUIS DE SAlNT-ÉTIENNE

l'hôtelier, mais faut bien faire argent de tout, c'est si ingrat I

Saint-Élienne devint rêveur; ses instincts çl'homme de plaisir s'éveillaient au parfum que laissait a dame.

— Comme ça? dit-il.

— Eh I mon Dieu oui ; un vieux colonel à côté de vous.

Saint-Étienne remonta à sa chambre pour se chauffer à ce feu qui flambait pour un autre,

A six heures, Martineau arriva ; le marquis faillit lui sauter au cou :

— Vous venez me délivrer, ça c'est bien. Voyezvous, moi, j'ai perdu l'habitude de vivre les bras croisés; quand un fiacre s'arrête dans la rue, j'ai envie de descendre faire les cuivres. Où allons-nous, je meurs de faim et surtout de soif; j'ai pas osé demander un verre et vous m'avez défendu d'entrer chez le chand' de vins.

— Vous allez être récompensé, dit Martineau en aidant le marquis à mettre sa houppelande.

En passant devant l'hôteUer, l'avocat affecta une certaine condescendance vis-à-vis de son cUent pour lui donner plus d'autorité et de considération.

— Pas moyen de casser l'aile à un perroquet avant le boulottage? demanda le marquis.

— Non, non, pas de bêtises.

Au milieu de la rue Notre-Dame-des- Victoires, au

premier au fond de la cour, il existe une table d'hôte peu connue, aucune enseigne ne la signale aux passants; aussi n'est-ellc fréquentée que par les commis du quartier qui n'ont pas de temps à perdre. La nourriture est simple et saine, de longues tables réunissent là chaque matin et chaque soir les mômes habitués. Le service est fait par des femmes qu'on appelle par leur nom. Les prix sont d'une modicité extrême.

Martineau était un habilué de la maison; il y passait pour un avocat consultant du quartier; car, bien que se rencontrant chaque jour, tout ce monde s'ignorait. A part quelques commis de nouveautés, les clients avaient des façons discrètes comme s'ils eussent désiré ne point se connaître en dehors du restaurant.

Il n'y avait là que de braves gens discrets sur eux-mêmes et pas curieux de la vie des autres. La sobriété était de plus ime règle de la maison. Après le repas du soir on desservait et les tables se couvraient de dominos.

— Ça sent le réfectoire de collège, dit Saint- Ëtienne, sans ôter ni son chapeau ni son pardessus, habitude de cocher.

Son partenaire lui en fit l'observation.

L'avocat mit le marquis au fait des habitudes de la maison, car il y devait prendre ses repas jusqu'à nouvel ordre.

SaijDLt-Étienne trouva le dîner bon, Martineau y

76 LE MARQUIS DE SAINÏ-ÉTIENNK

avait ajouté une bouteille de Bourgogue. Les deux hommes achevèrent la soirée à l'Eldorado. Le marquis était dans le ravissement; on lui mesurait bien un peu les vivres, il aurait préféré voler un peu plus de ses vieilles ailes, mais on ne les lui avait pas coupées. Pour prendre patience dès le jour suivant il avait entamé un roman avec la fille brune d'en face, à qui il avait confié son linge.

Martineau avait été jusqu'à choisir l'endroit où Saint-Étienne devait jeter sa ligne. Un jour, il vint le prendre pour le conduire au quai aux Fleurs, presque en face de la maison d'Héhïse et Abéiard. Cet endroit offrait l'avantage d'être isolé, de n'avoir pas de pêcheurs et d'être à la portée d'une station de voitures surveillée par un agent de police.

Sosthène, un après-midi, fit arrêter sa voiture et considéra celui qui devait être son père; il le trouva à point. Le bonhomme fleurissait à vue d œil sous l'influence de cette vie saine et reposante»

Pourtant, l'heure de récolter était venue. Martineau vint un jour entretenir son client de celte éventualité. D importait de préciser le rôle de chacun. On prit rendez-vous dans un restaurant de la banlieue. Les trois hommes, après s'y être rendus séparément, déjeunèrent dans un cabinet à l'abri de toute oreille. Quand on se sépara, tout était prévu. Ce ne fut point toutefois sans quelques objections du bonhomme, cette perspective de prendre un bain forcé ne lui souriait qu'à demi.

— Ne pourrait-on pas trouver quelque chose de plus simple? disait-il; je ne sais pas, moi.

— Non, répétait Martineau, ne cherchez pas, vous ne trouverez pas mieux.

— A votre idée. Moi, d'abord, j'ai horreur des bains froids, les établissements ne sont pas ouverts à preuve que l'eau n'est pas chaude. Et puis, en principe, j'aime pas l'eau de Seine, ça fait venir des boutons.

On finit pourtant par le convaincre, à force de prières et surtout de menaces.

A quelque temps de là, la nuit avait été orageuse, l'atmosphère était lourde et chargée d'électricité ; le ciel, en amassant de gros nuages, semblait faire provision d'eau. Les premiers bourgeons éclataient sous l'influence d'une chaleur douce. Le marquis avait gagné son poste, celte fois sans avoir pris son déjeuner habituel. Le fleuve, grossi par les averses, roulait des eaux boueuses ; le saule dans son épanouissement printanier, laissait pendre de longs rameaux d'un vert tendre que le chaud soleil n'avait point encore mûri. En prenant ses instruments chez le marchand de lignes, celui-ci considérant le ciel avait dit à son client :

— Bon temps pour la pêche, ça doit mordre aujourd'hui, ou je ne m'y connais pas.

— Oui, mais je ne suis pas entrain, j'ai comme des idées noires.

— C'est Torage. Allons, bonne pêche.

Le marquis eut un sourire de satisfaction en apercevant un jeune homme accoudé sur le parapet.

— Allons, l'eau est tirée, il faut la boire, dit-il en descendant les marches d'un pas résolu.

Pourtant il était pâle, et un certain tremblement agitait ses doigts pour enfiler l'amorce. Il regardait à la dérobée le jeune homme qui lui-môme ne le perdait pas de vue.

Assis les jambes en dehors, le pêcheur jeta sa ligne, la reprit, la rejeta; et enfin, entraîné par le mouvement du bras, glissa sur la pierre humide, et tomba dans l'eau en poussant un cri qui dut s'entendre des deux rives.

Le jeune homme se précipita en descendant l'escalier, il jetait derrière lui son habit, son chapeau, ses gants, ne conservant que sa chemise et son pantalon.

Le bonhomme avait disparu pour remonter bientôt à la surface, il ne savait évidemment pas nager, il faisait pour se soutenir des mouvements de jeune chien; mais la peur et le froid le paralysaient. Il dut à cette heure regretter son marché. Il but assurément plus d'eau en moins d'une minute qu'il en avait consommé dans sa vie. Pourtant Sosthène ne perdait pas une seconde, le marquis disparaissait pour la deuxième fois, quand du haut de la berge celui-ci plongeait à sa suite.

Il se produisit ce fait inévitable, Sosthène serré comme dans un étau, fut empêché d'agir et se crut perdu. Peut-être aussi le vieil homme se voyant périr, voulait-il entraîner celui pour lequel il mourait inutilement.

De tous les points du quai on accourait en foule, du haut des berges on jetait des parapluies ouverts; mais le courant avait entraîné les deux hommes, Tarche du pont dérobait le dénouement du drame.

Martineau était là, anxieux, pensant que ce double malheur ruinait ses espérances. On avait désiré un sergent de ville, quatre étaient accourus. L'un d'eux, brisant la chaîne d'un bateau, arrivait aux noyés porté par le courant. Il était temps, le marquis évanoui ne lâchait pas prise et Sosthène râlait quand la main du gardien s'abattit sur son épaisse chevelure. Une corde, jetée de la rive, permit enfin d'aborder à l'échelle la plus proche. Des bras vigoureux hissèrent les deux hommes sur le bateau; et il fallut encore un effort considérable pour arracher le jeune homme à l'étreinte du marquis. Vert comme un noyé, on devait le croire mort, et Sosthène pouvait déjà pleurer son père.

Suivis de la foule, sauveur et sauvé furent portés par les quatre gardiens jusqu'au premier poste de la rive. Là, des soins intelligents ramenèrent promptement le marquis à la vie.

Éperdu, affolé, féroce, jurant, tempêtant, il crachait à la face de tous des injures dont heureuse-

ment le sens échappait aux curieux. Ses invectives non seulement n'épargnaient pas son sauveur, mais encore semblaient s'adresser à lui. On mettait cette obstination étrange sur le compte d'un dérangement d'esprit bien excusable après un pareil événement. On ne tarissait pas d'éloges sur Sosthène qu'on traitait de héros.

Quand le marquis fut un peu calmé, il revint à de meilleurs sentiments et tendit la main à Sosthène. Il n'était pas assez béte, la chose faite et bien faite, pour en abandonner les bénéfices. Il montrait même une gaieté aussi peu inexplicable que la colère de tout à l'heiu'e : c'était décidément un drôle de noyé.

Le chef du poste, quand les deux hommes furent revêtus, demanda les noms en commençant par celui du sauveteur. Outre son acte chevaleresque, ses habits, sa jeunesse, sa beauté et surtout sa voiture, lui attiraient une considération toute particulière.

Comme un homme se servant pour la dernière fois d'un vêtement usé, le jeune homme proclama très haut :

— Sosthène Goulu.

L'étrangeté du nom passa sans un sourire, le courage de l'homme faisait oublier le ridicule du titre. Le commissaire passa à la victime :

— Votre nom? dit-il.

— Marquis de Saint-Étienne, répondit celui-ci avec une nuance de supériorité.

— Messieurs, mes hommes sont à votre disposition pour vous reconduire.

— Merci, répondit Sosthène, j*ai ma voiture ; en route nous Ferons connaissance.

La foule s'écarta pour laisser passer les noyés, comme les appelait un gavroche, et la voiture se mit en route emportant les deux complices heureux de s'en être tirés à si bon compte.

— • Eh bien I marquis, dit Sosthène pendant qu'ils roulaient, voilà de la bonne besogne faite?

— Vous appelez ça de la bonne besogne, vous, eh bien, vous n'êtes pas difficile; j'appelle ça, moi, le comble de la bêtise. Se ficher à la Seine en plein courant sans savoir nager, c'est raide! Et j'ai encore eu de la chance, car enfin, monsieur mon fils, vous êtes arrivé une minute trop tard, et si je n'avais la poitrine aussi solide, couic! ça y était.

— Je l'ai bien vu; mais ne parlons plus de cela. Maintenant, nous ne nous quitterons plus, ce qui vient de s'accomplir le permet sans qu'on s'en étonne. Pour la vraisemblance, je vais vous conduire rue Thévenot, vous y demeurerez juste le temps d'opérer votre déménagement, et après quelques jours de repos et de réflexion, nous procéderons à l'acte qui doit à jamais lier nos deux existences.

— Tout ça est à merveille. Pour un fils d'occasion, vous êtes présentable : mes ancêtres ne rougiront pas dans leur tombe.

» Comme c'est drôle ! la naissance m'a fait noble, la nature vous a fait beau. Vous avez commencé par ôtre drapier pour devenir marquis; moi, j ai débuté par être marquis pour devenir cocher; c'est ça la véritable démocratie. Qu'est-ce qu'y me chantent? Y a en face de moi, rue Thévenot, une petite brune, j'ai bien envie d'en faire une marquise. Hé! qu'en dites-vous, monsieur mon fils?

Rue Thévenot, le maître de l'hôtel ne reconnut pas son client sous le costume municipal qu'il avait dû revêtir au poste. Lui n'était nullement embarrassé, une incarnation de plus dans sa vie d'aventures n'était pas faite pour le surprendre.

— Eh bieni oui, monsieur Pinçon, disait-il gaiement en sautant à terre avec la tournure leste qu'il avait conservée, j'ai failli vous tirer ma révérence sans acquitter ma note; je sors de l'eau comme une grenouille, et si ce jeune gentilhomme n'était venu à mon secours, c'était fait, je mangeais les nénuphars 'par la racine. Aussi, c'est fini, je brûle ma ligne. On a beau avoir la peau fanée, on y tient encore. Tenez, ce garçon-là, si mon vieux sang pouvait jamais lui être utile, je lui donnerais la clef de mes veines. J'aurai l'honneur de vous voir dès demain, je tiens à vous remercier chez vous.

— Mais j'y compte bien, répondit Sosthène en remontant en voiture.

Le jeune homme parti, le marquis se fit servir un copieux repas pour fêter, disait-il, sa résurrection.

— Vous ne sauriez croire comme ça creuse de se noyer, surtout dans la Seine; il n'y pas d'eau comme ça pour donner soif, les marchands de vin le savent bien.

. Le soir, Martineau feignit une grande surprise en apprenant Févénement de la bouche du maître d'hôtel.

— Eh bieni dit-il quand ils furent seuls, rien n'a flanché, c'était joliment réglé notre affaire ; ça, pour la mise en scène, nous ne craignons personne.

— Si c'est un mot, il est joli, la mise en Seine, parfait; mais votre mise en scène a bien failli me mettre en bière. Enfin, ne parlons plus de ça^ songeons plutôt à ce qui nous reste à faire.

— Eh bien! mais maintenant ça va aller tout seul. Les journaux du soir vont parler de l'accident, j'espère. Nous aurons le rapport de la préfecture de police. J'ai, du reste, rédigé une petite note que j'envoie au Figaro, Écoutez :

« Monsieur le rédacteur en chef, voulez-vous permettre à un simple passant de vous raconter l'acte de courage dont il a été témoin cet après-midi ;

» Un pêcheur ne sachant pas nager allait infailliblement perdre la vie quand un jeune homme n'hésita pas à se mettre à l'eau pour sauver l'inconnu. On ne saurait donner trop de publicité à un pareil acte de dévouement. Bien que ce jeune homme ait tout fait pour dérober son nom et sa personne aux

LE BfARQUIS DE SAINT-ÉTIENNE 85

ovations de la foule, nous tenons à le publier. L'homme tombé à Teau est M. le marquis de Saint- Étienne, son courageux sauveur se nomme Sosthène Goulu. 's>

» Demain, tous les journaux reproduiront la note, et personne ne sera surpris qu'un acte de reconnaissance lie à jamais l'obligé à son sauveur.

— Tout ça me paraît à souhait, il n'y a plus qu'à être envoyé en possession, comme vous dites au Palais.

L'aventure eut un retentissement énorme; la plupart des journaux racontèrent le fait tel qu'il s'était passé, beaucoup le dramatisèrent encore, quelquesuns, inspirés par Laglaine, soupçonnèrent la vérité ; mais l'événement avait eu tant de témoins qu'il n'était pas facile cette fois d'amoindrir la gloire de Sosthène.

Le cocher Etienne était bien réellement mort, aucun de ses nombreux collègues n'aurait osé le reconnaître sous l'épaisse chevelure teinte en noir et la moustache qu'il avait laissé repousser.

Il avait quitté la rue Thévenot, Sosthène l'avait installé provisoirement rue de Villejust, dans un petit appartement meublé. Il avait mis à son service un serviteur femelle pour surveiller ce grand enfant dont on projetait de faire un père.

Après deux mois employés aux instances et à la procédure, personne ne fut surpris d'apprendre que

le marquis de Saint-Étienne venait d'adopter M* Sostbène Goulu, lui assurant outre la survivance de ses biens, la possession immédiate de ses nom, titre, etc., etc., en reconnaissance du service rendu. Pour régulariser aux yeux du monde la situation acquise, Sosthène envoya une circulaire à tous ceux qu'il connaissait et aussi à ceux qu'il ne connaissait pas, pour faire savoir que désormais on eût à l'appeler M. le marquis de Saint-Étienne.

Cette lettre de faire part, sur papier du Japon, timbrée aux armes des Saint-Étienne, ne laissa pas de causer grand émoi par la ville. Pour quelques-uns qui s'en réjouirent, beaucoup se révoltèrent à la pensée que Goulu échappait à leurs manœuvres ; quelques-uns désarmèrent. Boisgauthier fut de ceuxlà, il ne s'obstinait pas longtemps sur un sujet qu'il jugeait improductif.

Comme on en parlait un jour au cercle :

— Messieurs, avait dit le baron, n'est jamais ridicule ou inintelligent celui qui, né sous un chou, a trouvé moyen de se faire marquis authentique. Réussir en n'importe quoi n'est jamais d'une bête, beaucoup de gens d'esprit n'y parviennent pas. Le nouveau marquis est un égoïste et un parvenu, je

88 LE MARQUIS DE SAlNT-ÉTIENNE

le connais, j'ai eu à m'en plaindre ; mais désormais je m'incline et désarme devant le fait accompli, ne fût-ce que par respect pour l'intelligence.

Ce petit discours fut pour Sosthène une sorte de passeport mondain qu'il n'avait jamais jusqu'ici obtenu sans réserves.

Beaucoup décidèrent qu'on lui renverrait des cartes.

Il n'en fut pas précisément de même du côté de Laglaine. Il se sentit pris d une colère violente ; aux raisons d'ancienne date se joignait le dernier incident de Poitiers. Laglaine, pour s'assurer de la légalité de l'adoption, alla jusque chez Martineau.

L'avocat, qui avait intérêt à conserver un client dont la cause avait été déjà si profitable, reçut le journaliste comme un intrus.

— Mon cher monsieur, vous êtes journaliste et moi homme d'affaires ; faisons chacun notre métier. Vous êtes indiscret par état, moi j'ai bouche close par habitude. Je n'ai rien à dire que vous ne puissiez savoir des actes de l'état civil. Le marquis de Saint- Etienne, mon client, a voulu adopter M. Sosthène Groulu ; il l'a pu, il l'a fait, ils paraissent s'en trouver bien l'un et l'autre; croyez-moi, laissez-les tranquilles.

Laglaine publia bien pour se soulager une petite fable plus perfide qu'intéressante; mais la plupart de ceux qui la lurent n'y prirent aucun intérêt. Sosthène avait, au péril de sa vie, conquis un nom, on était tout disposé à le trouver héroïque.

Son tuteur, en recevant la lettre de faire part armoriée, manifesta seul son mécontentement.

« J'ai reçu, mon enfant, Tavis par lequel tu m'informes que tu es devenu marquis. Cette lettre banale ne me dit rien des circonstances qui ont amené cet heureux résultat. Toutefois, s'il m'est permis de lire entre les lignes, mon premier devoir est de te mettre le nez dans ton ouvrage. Ton existence t'a fait une réputation douteuse. Certains bruits sont comme le vent, on l'entend passer sans savoir au juste d'où il part.

» Je n'ai pas l'honneur de connaître M. le marquis de Saint-Étienne, mais es-tu bien sûr d'avoir fait un heureux choix? Celui qui trafique d'une chose qu'on ne vend pas, dût-on mourir de faim, est sûrement un aventurier. Il ne faut jamais suivre un sillon qui n'est qu'un égout. L'homme qui accepte un semblable compromis doit être un embarras dans ta vie.

«S'il suffisait de prendre le nom et d'abandonner l'individu, je trouverais le procédé sans inconvénient ; mais tu es lié à cet homme, et j'ai tout lieu de croire que les chemins par lesquels il a passé ont dû laisser à ses semelles plus d'une salissure.

» Méfie-toi, mon enfant, tu as fait cet acte sans me consulter, mais je ne suis pas de ceux qu'une inconséquence désaffectionne.

» H y a, mon ami, deux façons de se déclasser.

par en haut et par en bas ; ceux qui tombent des hauteurs se déclassent, mais ceux qui y montent par surprise ne se déclassent pas moins. Tu aurais pu arriver à tout, la traverse que tu as prise ne peut te mener à rien. T'es-tu demandé parfois si le but de ton père adoptif, en te léguant son immense fortune, était bien celui que (u remplis? Tu as beaucoup souffert de la sottise de Gaudru, tu es en passe d'être aussi bête que lui.

» Crois-moi, mon enfant, il en est temps encore, garde le nom puisque tu Tas payé, mais porte-le avec modestie et sépare-toi par un nouveau sacrifice d'argent de l'homme fatal que je condamne sans le connaître.

» Salut. »

Laglaine ne s'entretenait pas souven de ses afTaires avec la famille Gaudru, il traitait ce monde avec une hauteur dédaigneuse et un m<^pris qu'il ne prenait pas toujours la peine de dissimuler.

Un soir, un travail pressé l'ayant retenu, pendant le dîner on causa de Poitiers et de l'adoption de Sosthène. Gaudru s'esclaffa d'un gros rire, une certaine jalousie mal dissimulée perçait sous ses paroles.

— Quel imbécile I disait Laglaine. Dépenser son argent pour se faire noble! En est-il moins le flls d'un lourdeau et d'une gourgandine !

» Ce marquis, sait on qui c'est? Un échappé de Poissy sans doute. Si jamais je découvre le pot

aux roses? J*ai déjà pas mal embêté Goulu, le cas échéant, le Saint-Étienne n'a qu'à bien se tenir. Il a dû casquer ferme, le tricoche ne veut rien dire, mais patience, le vieux n'est pas muet comme une carpe, un jour ou l'autre une fille le fera parler.

— Si vous n'avez que ce moyen, dit Radegonde, je ne vous engage pas à le proclamer ; ce n'est pas tellement à votre honneur!...

— Mademoiselle, dans mon état il faut aller partout; et puis ces femmes en valent bien d'autres, elles ont au moins le mérite de n'être pas embêtantes.

— Aussi êtes-vous libre d'en user si bon vous semble, mais je vous dispense d'en parler devant moi.

— Voyons, mes enfants, disait Gaudru, c'est assommant, on ne peut pas dîner ensemble une fois... par hasard, sans avoir des discussions; que diable, on met chacun du sien. Laglaine, - mon ami...

— Ahl laissez-moi, ça me tape sur le système à la fin; votre fille ne peut pas entendre parler d'un cotillon sans crier au scandale; et puis quand on touche à son idole, il semble qu'on la mord. Est-ce ma faute, s'il est grotesque, voire Goulu. Si vous en êtes folle, prenez-le I c'est pas moi qui vous en empêche; beau merle! pour le défendre.

— Je ne défends personne, mais je vous défends, à vous, de m'injurier et de parler devant ma mère

et moi de gens et de choses qu'il me convient d'ignorer.

Comme le repas tirait à sa fin, Radegonde se retira chez elle.

La jeune fille était décidément bien à plaindre, elle ne se résignait pas ; elle se sentait des appétits de vivre que rien ne venait satisfaire, des regrets cuisants de sentir sa vie se dépenser sans en avoir fait usage. Sosthène l'avait aimée, peut-être Taimait-il encore ; par quel triste malentendu n'avaient-ils pu s'unir 1 Cette femme n'était plus là, ils étaient libres l'un et l'autre.

C'était le seul souvenir sur lequel son esprit se reposât. On avait beau essayer de le rendre indigne d'elle, son cœur conservait des trésors d'indulgence pour ses sottises et ses enfantillages ; mais tout cela lui faisait mal en l'amoindrissant à ses yeux. Elle l'aurait voulu inattaquable. Si elle l'avait là près d'elle, comme autrefois, elle lui eût dit ce qu'il faut toujours faire et ce qu'on doit éviter. Était-ce donc si difficile de suivre la ligne droite?

Dans ces heures de désespérance, il lui prenait des rages de se jeter hardiment au-devant de ses ennemis, de Laglaine surtout. Ne pouvant le voir, elle lui écrivit une longue lettre sans signature.

« Êtes-vous sûr de l'homme dont vous vous êtes servi? On cherche à le faire parler, j'en ai la preuve. Méfiez- vous; celui qui s'est vendu une fois.

est toujours à vendre pour un prix supérieur. Je ne sais de vos affaires que ce qu'en dit le monde; mais laissez-moi m'inquiéter encore de la voie dans laquelle vous entrez.

» Puisque vous êtes engagé dans cette histoire et qu'il vous faut désormais vivre avec Thonmie dont vous portez le nom, emmenez-le. Ce parti aura l'avantage de vous faire oublier et de laisser l'opinion se refroidir sur vos agissements. »

L'avis lui paraissant bon, Sosthène résolut de le suivre. Il savait mieux que personne dans quel milieu il avait pris son père, il était au moins sage de le soustraire momentanément à toutes les tentations pour prendre sur lui l'autorité dont il avait besoin. L'espèce de lune de miel qui se lève à l'aurore de toutes les associations s'y prêtait encore, il fallait la mettre à profit.

Trois jours après, le marquis de Saint-Étienne et son fils prenaient la roule d'Italie. Le vieil homme était ravi de voyager à l'aise pour la première fois de sa vie; sa verve et sa bonne humeur en faisaient au début un compagnon charmant.

Un soir au théâtre, à Florence, Sosthène remarqua sur la scène un jeune page dont la ressemblance avec Angèle le frappa tout d abord. L'affiche disait :

« Un page... Mademoiselle Irma Néroni. » Il s'informa, on lui répondit que c'était une Française engagée depuis peu. Le lendemain, à l'heure de la répétition, il vint se poster à l'entrée des artistes, et bientôt il vit la jeune fille au bras d'une camarade.

En rentrant à l'hôtel, il envoya au théâtre un homme habitué à ces sortes de négociations. Il ne s'était pas trompé, la demoiselle Néroni s'appelait Angèle ; elle arrivait de Paris avec un jeune ténor, son professeur et son amant, ils avaient été engagés ensemble. On la dit peu sévère et d'un abord facile, ajouta l'émissaire pour compléter sa mission.

Sosthène, le soir, essaya d'attirer les regards du jeune page ; il y parvint. Angèle ne manifesta aucun ressentiment ; aussi le lendemain écrivit-il :

(i Tout prince a des ambassadeurs.

» Tout marquis veut avoir des pages. Le marquis de Saint-Étienne, alias baron de Brémailles: serait heureux de causer avec mademoiselle Néroni des jours passés et des nuits à venir. »

La réponse ne se fit pas attendre.

« Vous êtes un monstre, mais je suis sans rancune et ne saurais détester ceux qui sont plus forts que moi. Je serai chez vous ce soir après la répétition; faites-moi préparer un goûter, à cette heure je meurs de faim. »

Après avoir éloigné le marquis, ce qu'il ne faisait point d'ordinaire, Sosthène attendit avec une vive impatience son ancienne conquête. La lettre ne trahissait pas la moindre rancune.

A l'heure dite, Angèle vint à Sosthène les bras ouverts en tendant cordialement ses joues ; le jeune homme y déposa deux baisers retentissants.

— Angèle!

— Sosthène!

— Vous ne m'en voulez pas?

La phrase fut dite en même temps, ils avouaient par là l'un et l'autre des torts réciproques» Angèle interrogea la première:

— Comment, ici, dit-elle, et sous quel nom, cette fois?

Sosthène expliqua en peu de mots sa nouvelle situation ; il avait hâte que la conversation prît une tournure plus intime.

— Avouez que je suis beau joueur, reprit Angèle, j'ai j>erdu la partie et je ne vous en veux pas. Boisgauthier avait emmanché cette aflfaire, ce sempiternel marieur traite tout par le mariage; comme si une fille comme moi avait besoin de ce sacrement pour. faire son chemin dans le monde!

— Voyons, reprit Sosthène, puisque nous jouons cartes sur table, abattons; je vous ai tout dit sur moi, à votre tour?

— Mais vous savez tout, répondit Angèle, hors peut-être l'incident de Bouillas.

— Comment! ce chien enragé, c'était vous qui me l'aviez lancé dans les jambes?

— Mais qui voulez-vous que ce soit?

— J'aurais dû le deviner.

— Ah! dame! j'étais furieuse et résolue à me venger; pauvre garçon! c'est à croire parfois que la providence sommeille. Le théâtre a fait mon éducation, car maintenant...

- — Oui, au fait, comment en êtes-vous arrivée là?

— Mon Dieu! de la façon la plus simple. J'étais lasse de mourir de faim et de me vêtir de loques pour conserver une vertu que je sentais s'aigrir, en attendant comme récompense un mariage fondé sur

les brouillards du ruisseau. Mieux vaut être princesse de la rampe ici que oamtesse meurt-de-£aim dans le monde. J'avais un professeur dont je payais les leçons en sourires, il m'a procuré ud engagement, j'ai pris place dans la charrette du roman oomique ; et vogue la nacelle I

— Et le professeur?

— C'est un bon garçon, pas gênant, amoureux juste ce qu'il faut, et discret autant qu'il est nécessaire. Nous avons gardé une grande marge pour inscrire mutuellement nos profits personnels. Eh bien, et le goûter? Je suis toujours gourmande, vous devez vous en souvenir.

Le goûter était préparé, Angèle y fit honneur.

— Vous viendrez me voir, je vous présenterai à Théo, vous ferez vite une paire d'amis.

— Et votre mère?

— Retournée dans ses terres. J'envoie de temps en temps quelque chose, mais j'ai mis pour condition la retraite en province. A Paris, ça ne pouvait plus aller. Et votre nouveau père?

— Un honune charmant. Je vous le présenterai*

— J'y compte bien.

Pendant cette entrevue le marquis forçait la porte*

— Eh bieni mon fils, on fait la fête sans moi? veux-tu me présenter?

Le marquis fit son plus beau salut, et Angèle répondit par sa révérence la plus décente.

Sosthène était furieux, la paix étant faite, de n'avoir pu la signer. Quand Angèle fut partie :

— Es-tu bête, dit le marquis, tu as Tair tout penaud! Est-ce qu'entre hommes on se gêne. Si j'avais une connaissance, moi, tu verrais.

Les deux hommes séjournèrent peu à Florence.

Angèle n'était pas une femme collante, elle était entrée franchement dans la vie de plaisir pour en tirer tout le profit possible. n était temps de partir; le marquis avait appris le chemin du théâtre et se compromettait sans mesure avec#les figurantes de la troupe. En quittant Florence, ils firent la tournée banale d'Italie.

Le marquis de Saint-Étienne était de caractère facile, d'une gaieté un peu grosse peut-être, mais en le surveillant on le maintenait dans des limites acceptables.

C'était malgré tout un singulier mélange : il tenait de sa race certains signes aristocratiques ; mais il avait contracté au cours de sa vie beaucoup de mauvaises habitudes. Il s'arrêtait volontiers dans un débit borgne et se faisait servir du vin qu'il vidait à pleins verres. Malgré les cigares dont on emplissait ses poches, il affectionnait un brûle-gueule en terre. Il refusait de porter sa barbe, et pourtant il ne se rasait pas. S'il prenait une voiture, il invitait le cocher à boire et montait à côté de lui pour continuer la conversation commencée,

Sosthène ne pouvait le quitter un instant, sous peine de le voir par la ville dans la plus singulière société.

Il était utile de profiter du voyage pour refaire son éducation et, comme il le disait lui-même, le remettre au moule.

Le bonhomme n'était ni méchant, ni même volontaire, c'était un esprit désemparé, son existence n'avait que deux formes : l'ennui ou la fête à outrance ; dès qu'on l'oubliait, il allait à l'orgie comme d'autres vont au grand air.

Après deux mois de pérégrinations, il fallut rentrer en France. Sosthène ne pouvait se condamner à un exil éternel. Le Saint-Étienne, lui, ne manifestait aucune impatience, il se trouvait bien partout où l'on pouvait boire, jouer et courir les filles.

Place des États-Unis, Sosthène établit son père à côté de son appartement. A cette heure, il importait d'empêcher le bonhomme de compromettre son bien. E mit au service de M. de Saint-Étienne un serviteur éprouvé, incorruptible au sens absolu du mot, assez discret pour tout entendre sans jamais rire et poursuivre sa tâche, quoi qu'il advînt.

La vie qu'il avait entreprise ne se présentait pas précisément couleur de rose. Il songea à prendre l'avis de Martineau avant de rien faire.

— Eh bien I et notre homme? demanda celui-ci en accourant à l'appel.

— Au-dessous de tout, répondit Sosthène.

— Ah bah! quel genre?

— Tout, excepté escroc.

— C'est déjà quelque chose.

— Vicieux, bon enfant, mais noceur infatigable. Un estomac dautruche, un cerveau en acier, un cœur de salade, et le sens moral absolument atrophié ; aucune considération ne Tarrête. Toujours de l'avis de celui qui le sermonne, il retourne à l'ornière aussi naturellement que la pluie au ruisseau. Voilà mon père.

— Eh bien I vous voilà dans de jolis draps. Vous ne pouvez pourtant pas le lâcher. C'est drôle comme situation, mais pour ça il n'y a pas de cas rédhibitoire. Je lui parlerais bien, mais ça ne servirait pas à grand chose. Si on essayait d'une femme?

— J'y ai bien songé, mais le remède est souvent pire que le mal. Il faudrait...

— Eh! parbleu, je sais bien ce qu'il faudrait... je vais chercher ça dans ma collection.

— Seulement, méfions-nous ; il est capable comme dernière folie d'épouser son remède. Pour cet enfant d'une nouvelle espèce, il faudrait une sorte de gouvernante... à tout faire.

— Oui mais, il est encore assez difficile sur la qualité, enfin cherchez.

— Au fait, j'y songe : vous connaissez Laglaine le journaliste, secrétaire du député de la Vienne ? Il a tout fait pour me tirer les vers du nez. Adieu monsieur le marquis, je vais m'occuper de la gouvernante.

Laglainc, après sa démarche auprès deMartineau, avait été trouver Boisgauthier. Mais le baron est un de ceux qui ne s'obstinent pas ; quand il avait manqué sa proie il en cherchait une autre, ne se défendant pas d'une certaine estime pour l'adroit qui lui avait échappé. Aux questions de Laglaine il avait répondu qu'il approuvait Sosthène, et qu'il attendait avec impatience l'occasion de le complimenter. Le journaliste vit bien que de ce côté pas plus que chez Martîneau il ne trouverait d'auxiliaire.

Pendant quelques jours Sosthène fit la tournée de ses connaissances galantes ; il fut partout accueilli comme un revenant, les boudoirs s'ouvraient devant lui, mais il se tenait sur la réserve.

Il ne trouvait pas la femme en état d'assurer la paix et la sécurité dans sa maison.

Il fallait chercher ailleurs. En attendant, M. de Saint-Étienne retournait, dès qu'on n'y prenait garde sur le théâtre de ses anciennes bonnes fortunes, aux cafés du boulevard et aux Folies-Bergère. Un soir il rentra à l'hôtel avec deux princesses qu'il voulait absolument présenter à son fils ; Sylvain, avec son autorité douce, avait eu toutes les peines du monde à les éconduire.

— Ah bin ! alors, disait le marquis, très allumé, si on ne peut pas rigoler chez soi, n'en faut pas ; c'est pas la peine d'avoir un grand bocal pour n'y mettre que des cornichons et jamais de pêches. Moi je veux pas qu'on m'embête, ou je retourne..., (avec un air malin) tu voudrais bien savoir où ; eh bien! où on s'amuse.... c'est dans ce pays-là que je suis né.

Il était retourné rue Thévenot, chez la blanchisseuse, tellement transformé, que les petites ouvrières ne reconnaissaient dans cet élégant gentilhomme le vieux pêcheur d'en face qui portait lui-même son linge à blanchir. Il paya sa bienvenue dans l'atelier par un formidable vin chaud corsé de gâteaux à la crème. Trois jours après cette petite orgie, il installait Irma, la petite brune, dans un garni de la rue Mosnier. Un matin il entra chez Sosthène :

— J'ai à te parler, dit-il. Écoute, c'est bête, mais je suis amoureux»

— Ça commence bien.

— Mais tu sais, amoureux pour tout de bon d'une fille honnête que j'ai remisée rue Mosiiier, sous la conduite d'une bonne respectable. Sa famille n'est pas dans le Gotha, mais ce sont de braves gens. Je commence à prendre de Tâge, je veux tâter du mariage ; je suis las de la vie d'aventures.

Sosthène hésitait entre le rire et la colère.

— Je te la montrerai, continuait le marquis ; mais pas de bêtise, elle est rudement gentille, va.

— Mon ami, je n*ai plus qu'une ressource, celle de vous faire enfermer. Ahl si je m'attendais à colle-là I

— Alors, tu croyais donc que je finirais mes jours dans la mauvaise conduite, toujours des femmes de rien ? Moi je veux une légitime.

Sosthène eut toutes les peines du monde à le convaincre de sa folie. Un marquis, épouser une blanchisseuse, fille de concierge 1 Pouah !

— J'ai bien adoplé un drapier, ripostait le bonhomme.

— Oui, mais un drapier qui vous rapporte, au lieu d'une femme qui vous coûtera. Au fait, je suis bien bon de discuter ; je vous coupe les vivres et il vous restera vos six mille francs de rente.

— Ca, c'est une raison ; eh bien, que vais-je en faire ?

— La renvoyer à ses fourneaux et aller vous y chauffer de temps à autre si bon vous semble.

Le marquis, celte fois encore, avait courbé Téchine en concluant :

— Voilà ce que c'est d'avoir une famille. Autrefois quand j'étais seul, je faisais ce qui me passait par la tète; maintenant quand j'ai envie d'une chose, y se trouve toujours quelqu'un pour me rembarrer.

Sylvain, son valet de chambre, fut chargé d'aller indemniser la jeune blanchisseuse qui, sur la pente, continua le commerce pour son compte.

n fallait trouver un autre joujou pour ce grand enfant, mais un joujou éprouvé, qu'on pût lui confier sans crainte. Sosthène songea au monde, au monde tel qu'il le connaissait, car il n'avait pas précisément fréquenté le faubourg Saint-Germain. Bien qu'il portât un des meilleurs noms de France, son association avec le marquis ne devait pas de sitôt lui en ouvrir les portes.

Il lui fallut se rabattre sur le salon de madame de Gimel;- bien qu'il l'eût négligé depuis longtemps, il avait lieu d'espérer un bon accueil. Peut-être dans ce milieu bizarre et cosmopolite, trouv^ait-il le mentor de son père.

A son jour, dans une tenue de ville absolument correcte, il se fit annoncer.

La marquise était, comme toujours, entourée d'une foule nombreuse et bruyante dans laquelle les hommes étaient rares. Aussi un habit masculin, mettant par hasard sa note sombre parmi les toi-

i06 LE MARQUIS DE SAINT-ÉTIENNE

lettes tapageuses des femmes, était-il toujours accueilli avec faveur. . *

En entendant annoncer, la marquise avait braqué son face-à-main avec un mouvement de curiosité. Le nom ne lui rappelait rien; à quelques pas seulement, elle avait reconnu Sosthène.

— Oh! pardon, dit-elle, mais il faut excuser mes mauvais yeux et ma courte mémoire ; il y a si longtemps qu'on ne vous a vu, on est un peu pardonnable d'avoir oublié.

Quelqu'un se leva, la comtesse indiqua le siège vide, et le cercle se reforma.

— Et d'où venez-vous, monsieur le revenant?

— Je pourrais vous répondre, du paradis, madame la marquise, puisque j'arrive de Rome qui en est l'antichambre; mais aujourd'hui, en fait de paradis, je ne connais que celui que vous habitez et j'y rentre pour n'en plus sortir.

— Ah 1 voilà une bonne parole. Mesdames, continua la comtesse, monsieur... monsieur?...

— De Saint-Étienne, répondit lentement Sosthène.

— Ahl... Monsieur de Saint-Étienne, que je vous présente, est le héros de cette aventure dont les journaux ont fait tant de bruit.

— Marquise, marquise, je vous en prie, vous allez me faire rougir.

— Rougir est un signe de jeunesse. Je reprends : Vous vous souvenez, ce jeune homme qui s'est jeté

à l'eau pour sauver un pêcheur à la ligne. Eh bien I on croit toujours que ce sont des histoires inventées par les journalistes, voilà la preuve en chair et en os. Monsieur... monsieur de Saint-Étienne — je l'écrirai — a sauvé un pêcheur; mais rien moins qu'un pêcheur ordinaire, un marquis. Ce gentilhomme, par reconnaissance, vient d'adopter son sauveur à la condition que celui-ci prendrait son nom et son titre. Voilà du vrai roman ou je ne m'y connais pas. Et M. le baron de Brémailles s'appelle désormais M. de Saint-Etienne.

' Pendant ce panégyrique, Sosthène promenait ses regards satisfaits sur l'assemblée.

Pas une figure ne lui était familière, le personnel était changé, il n'avait point à craindre que ses précédentes aventures lui fissent tort. Ce n'était plus les mêmes personnes, mais c'était bien le môme monde ; il semblait qu en changeant de bouches on eût oublié de changer de paroles.

— Venez ici qu'on vous confesse, vilain déserteur, dit madame de Gimel quand un nouveau partant fit une place vide auprès d'elle. Pourquoi êtes-vous resté si longtemps sans me voir? J'en ai appris de belles. Boisgauthier était furieux contre vous.

— Avouez, du moins, que si j'ai commis la faute de commencer, je n'ai pas eu précisément tort de me retirer à temps.

— A temps ? Vous pourriez dire trop tard.

108 LE MARQUIS DE SAINT-ÉTlENNE

— Pas tout à fait. Mais écoutez la fin et vous me donnerez l'absolution. J*ai été sérieusement épris d'Angèle...

— Vous voulez dire de mademoiselle de Puy- Garaud.

— Attendez la suite, vous verrez si j*ai le droit de dire d'Angèle.

— Savez -vous qui j*ai rencontré à Florence, il y a un mois environ, jouant les travesti au grand théâtre?... Angèle!

— Pas possible !

'— Oui, Angèle. Il ne saurait y avoir d'erreur, nous nous sommes reconnus et avons signé un traité de paix.

— Je tombe des nues. Angèle en Italie 1 Et sa mère, sa sœur?

— En Bohème ou en Champagne pouilleuse.

Ai-je eu tort, marquise, de faire un bond en arrière ?

— Ah ! je vais joliment laver la tète à Boisgauthier, le galérien va avoir une jolie scène I Parlons un peu de vous, maintenant.

— Moi, j'ai bien peur d'avoir fait une nouvelle bêtise.

— Voyons, dites-moi ça. C'est vrai au moins tout ce qu'on a raconté, le sauvetage ?

— Tout ce qu'il y a de plus vrai ; mais mon père est beaucoup trop jeune pour moj; J'ai bien de la peine à le tenir.

— Ah I ça, c'est drôle. Vous me ramènerez, nous essaierons de le dompter.

— Il ne demande que ça, le gredin; il n'est même pas difficile sur le choix des dompteuses. Je ne vous cacherai pas^que j'ai le projet de le conduire dans le monde pour relever un peu le niveau de ses... relations.

— Et vous avez choisi ma maison? Eh là! eh làl

— Non, marquise, pas précisément. Mais si je trouvais une bonne petite femme, bien sage, bien honnête, qui voulût m'aider à faire l'éducation de ce vieil enfant, je mettrais volontiers un cierge d'or aux pieds de cette madone.

— Je ne tiens pas cet article-là; libre à vous de chercher ailleurs. Quel jour voulez-vous dîner avec votre père prodige 1 Est-il cérémonieux? faut-il s'y prendre longtemps à l'avance ?

— Oh! non, tout ce qu'il y a de plus simple... et de moins formaliste.

— Eh bien, vendredi?

— Va pour vendredi.

— Vous avez d'ici là le temps de le préparer à un dîner de vieille femme.

Sosthêne prit congé de la marquise, enchanté d'avoir renoué le fil qui le rattachât au seul monde qu'il connût.

Un matin, il entra chez Saint-Étienne pour lui transmettre l'invitation de madame de Gimel. Il avait choisi cette heure de calme relatif pour trouver son sujet plus souple. Mais il ne s'était pas encore levé d'assez bonne heure. Le marquis était étendu dans un grand fauteuil, et un garçon coiffeur des environs le rasait. Sur une table, à portée de la main, un plateau, un flacon et deux verres prouvaient surabondamment qu'il était bien éveillé.

Une vague odeur d'absinthe mêlée de tabac donnait à la chambre un parfum de café militaire. Tout en faisant son service, le jeune coiffeur brûlait un cigare pendant que le marquis fumait sa pipe et crachait sur les chenets.

— Tiens! te voilà, petit. Veux-tu boire un verre?

Tu vois, moi, je m'ouvre les idées; assieds-toi, j'ai fini.

En voyant entrer Sosthène, le jeune merlan, rouge jusqu'aux yeux, avait jeté son cigare et poussé le plateau dans un coin.

— Minute ! avait crié le marquis. Eli I petit crépon, tu me souffles le gobelet quand il est encore plein. Avance à l'ordre I

Le jeune homme ne savait où se mettre.

— La boisson vous donne peut-être des idées, ajouta Sosthène, mais assurément de mauvaises. Mon valet de chambre est à votre disposition pour vous raser. Pourquoi faire venir un homme du dehors?

11 n'osait, devant un étranger, pousser plus loin ses observations.

— Ohl oui, la grande bringue; je sais bien, mais il a le rasoir triste. C'est la moitié du plaisir, en se faisant raser, d'apprendre les potins de la rue. Quand j'étais... non, n'aie pas peur... dans mon château du Vendômois, je faisais venir le sabotier du village pour me barbifier. Que veux-tu, j'ai besoin de ça. Toi, mon petit, ajouta-t-il en ôtant la serviette qui lui montait au menton, tu as une main de velours.

Et il lui jeta une pièce blanche.

— Tu finis pas ton verre? Pas peur, va, le bourgeois ne dira rien.

Le jeune homme vida l'absinthe et s'enfuit^

Quand ils furent seuls :

— Voyons, mon ami, dit Sosthène, vous êtes un peu fou, je vous assure. On n'agit pas dans un hôtel comme dans un caboulot de cochers; un marquis de Saint-Étienne ne boit pas avec son coiffeur.

— Tiens 1 pourquoi ça? Est-ce que la bouche d'un cocher n'est pas à la même place que celle d'un marquis? Ce qui est bon pour l'un est bon pour l'autre. Si faut plus s'amuser parce qu'on a de quoi, faut le dire; si être riche, c'est s'ennuyer, convenons-en ; moi, je veux bien. Je vais me fourrer une muserolle et apprendre à me tourner les pouces pour me distraire. Peux-tu me donner un jardin pour planter des tulipes?

— Quand vous aurez fini?

— Oh 1 ça y est; tu peux parler ?

— Eh bieni mon ami, en vous arrachant à la misère pour vous mettre sous mon toit, j'ai entendu avoir affaire, non point au cocher Etienne, mais bien au marquis de Saint-Étienne; je vous supplie de ne point l'oublier. Vous avez de l'argent, la liberté absolue et des plaisirs de toute sorte; restez à votre place; en vous abaissant, vous me faites beaucoup de peine. Ma visite n'avait pas pour but de vous sermonner, ajouta Sosthène; je vous portais une invitation de la part de la marquise de Gimel; j'ai accepté en votre nom. J'ai besoin, les premiers temps surtout, de me montrer en votre compagnie.

— Si tu m'as pris comme larbin pour te suivre,

faut le dire? Qu'est-ce que tu donnes de gages, on verra ? Dame I tu comprends, petit, ça vaut quelque chose de se mettre tous les soirs en sifflet d'ébène et de s'arrondir la bouche en cœur de poule, quand on n'a pas l'habitude.

— Vous êtes révoltant. Je vous demande un peu ce que je puis ajouter à ce que vous avez déjà?

— Je plaisante, petit; t'es un bon enfant; tu serais parfait si tu méprisais moins le perroquet, le péruquet; non, je dis bien, le perroquet vert. Que veuxtu, moi, ça me rend aimable. Mais silence! tu le veux, je serai maintenant comme un bedeau d'église; seulement, dis-moi bien ce qu'il faut faire; tu sais, moi, j'ai la tête dure et le cœur tendre.

— Eh bien, écoutez-moi.

— Je te savoure.

— Nous dînons vendredi chez madame de Gimel.

n est essentiel qu'on sache que je suis votre fils adoptif pour effacer mon nom et faire prendre l'habitude de me donner le vôtre.

— Oh! là... là, j'étouffe, Etienne homme du monde! Qh ! mes ancêtres 1 Enfin, tu as raison, petit, et tu n'as qu'à préparer le mannequin, il sera à la parade.

— Nous sommes aujourd'hui lundi; jusqu'à ven-dredi de la tenue, je vous en prie.

— Mais ça me gêne, moi, ta tenue. Si faut que je me trimbale par les rues sans jamais m'asseoir devant cpielque chose, les jambes me rentrent. Prendre

114 LE MARQUIS DE SAlNT-ÉTIENNE

une voiture sans causer avec le confrère, autant aller à pied. Quand on est deux, est-ce pas, c'est pour dégoiser; tout seul, je me fais vieux. Faut donc aller au Musée, ça fenne à quatre heures. Damel aussi, faut être juste.

— Voyons, mon ami, je comprends que le changement d'habitudes vous laisse un peu désorienté. Soignez Tennui comme une maladie, cherchez une occupation; vous n'avez jamais songé à prendre un livre?

— Si, mais au bout de cinq minutes je m'endors, et je déchire la page pour allumer ma pipe.

— Croyez-moi, on s'y fait ; moi-même, en quittant les affaires...

— Le mérinos, il appelle ça les affaires.

— Pourquoi ne vous occupez -vous pas de notre maison? vous connaissez les chevaux.

* — Je t'écoute, c'est ma partie.

'— Eh bien! occupez-vous de l'écurie, je vous donne carte blanche; achetez, changez, attelez, montez, courez les marchands et les ventes, c'est une occupation. Mais surtout, pas de bêtises et pas de connaissances.

— Tiens, c'est une idée ça, petit, faudra que j'aille chez Chéri, je n'y avais pas songé. Je vais m'acheter un cheval. Y a-t-il longtemps que je n'ai mis le derrière sur une selle 1 C'est entendu, petit. Maintenant que je suis raclé et sermonné, à la soupe 1

Le marquis prit le bras de son fils et tous les deux descendirent à la salle à manger.

Comme toutes les cervelles vides, M. de Saint- Étienne sautait sur la première distraction qui lui était offerte. Des le lendemain il avait acheté un cheval superbe, et, comme un enfant en possession d'un joujou nouveau, il passait son temps à l'écurie.

Le marquis manquait de simplicité. Il y a une sorte d'uniformité convenue dont on ne peut s'écarter que par des nuances. Il avait acheté un harnachement d'Américain du Sud : la bride piquée avait un frontal en perle rose et des aciers nickelés; la selle était couverte d'arabesques et un tapis en drap blanc étalait une couronne aux angles. Le costume était à l'avenant. Les gens, en le voyant sortir, se demandaient s'il allait vendre des crayons sur la place.

Il portait des bottes à l'écuyère vernies piquées de soie blanche, un pantalon large, un veston à carreaux jaunes, son éternel cache-nez, et sur la tête un feutre de toréador.

Au lieu d'aller au Bois, il remonta les boulevards extérieurs, mit pied à terre à la Chapelle, et en tenant son cheval par la tête, s'assit à la porte d'un marchand de vins. Dix minutes après, deux cents personnes étaient groupées autour de lui.

Les sergents de ville avaient eu peine à faire circuler la foule. Le marquis trouvait ça drôle et répondait par des ripostes spirituelles. Après avoir bu.

il6 LE MARQUIS DE SAINT-ÉTIENNE

il remonta sur sa bête et rentra à Thôtel, enchanté de sa promenade.

Il n'en fut pas de même pour Sosthène.

— Décidément, vous le faites exprès, lui dit-il quand ils se rencontrèrent à dîner.

— Eh bien I quoi. Tu me dis de monter à cheval, j*y monte; et tu n'es pas content! Moi, je ne sais plusl

— Mais, mon ami, vous habitez Paris depuis assez longtemps pour savoir comment sont habillés les cavaliers. Vous savez bien qu'on ne monte pas à cheval sur le boulevard extérieur avec des bottes à l'écuyère, des chapeaux de ténor et des couronnes sur la selle?

— Tu m'as dit toi-même de montrer nos titres ; j'en ai mis sur mon cheval, ça se voit mieux. On ne sait vraiment comment faire.

Quand le marquis sortait en Victoria, il se levait et s'appuyait au siège pour voir marcher le cheval. Au Bois on commençait à le connsdtre. <( Allume, allume », criait-il pour partir. Si le cheval butait :

— T'as donc les mains en beurre ! de la mèche, nom de nom!

Un jour, dans un embarras de voitures, sur le boulevard, le corps à demi sorti de la portière, il apostrophait les voisins avec le sourire d'un chanteur qui dit une romance. Les gros mots lui chatouillaient agréablement la gorge : — Tu peux donc

pas ranger ton camion I Hue I Emplâtre ! si ça fait pas suerl et ma maîtresse qui m'attend; faut donc qu'elle languisse, c'te femme 1

Il trépignait d'aise. Un monsieur dont la portière était voisine, risqua une observation ; il lui ferma la bouche par im mot si gras et si drôle, que le monsieur dut remonter la glace.

Tous ces exploits étaient rapportés à l'hôtel par le cocher, humilié de conduire un pareil maître. Au bout de peu de jours, aucun homme de Fécurie ne consentait à monter sur le siège.

Un jour le marquis alla jusqu'à mettre habit bas pour tomber sur un cocher qui barrait la route en l'injuriant ; il lui avait administré une rude correction et était remonté en voiture aux applaudissements de l'assistance.

« Faut pas qu'on m'ennuie ! » criaitril. Ses camarades jusqu'ici, heureusement, ne l'avaient pas reconnu sous sa nouvelle forme. Il évitait, il faut le dire, les cochers de nuit, ceux qui le connaissaient davantage.

Le jour du dîner arriva. Un peu avant l'heure de partir, Sosthène entra dans sa chambre.

— Voyons, mon ami, dit le jeune homme, vous ne trouverez pas mauvais que je renouvelle mes prescriptions. D'abord déposez cette affreuse pipe, vous allez empester; fumez des cigares, que diable !

— Ah! tes feuilles de noyer, j'en avale la moitié

il8 LE MARQUIS DE SAINT-ÉTIENNE

et il faut que ça me brûle la moustache pour savoir que je fume.

Grâce aux soins de Sylvain, le marquis était présentable. On avait obtenu qu'il ne bût pas d'absinthe. Sous l'habit noir, sa grande taille faisait encore assez bonne figure; et si certains gestes canaille n'étaient venus souligner inconsciemment ses paroles, on aurait pu, quand il avait la bouche close, le prendre pour un vieux diplomate. En voiture Sosthène rappela au marquis les recommandations déjà faites.

— En raison de votre âge et parce que vous n'avez pas encore dîné dans la maison, on va sans doute vous placer à la droite; rappelez vos souvenirs et conduisez-vous en gentilhomme.

— C'est qu'il y a si longtemps ! je ne me souviens plus. On ne pourrait pas me mettre au bout de la table?

— Non, le dîner est donné pour vous.

— Bien.

— Je vous en prie, ne buvez pas; prenez l'air froid et parlez le moins possible.

— Oui, je comprends, l'air d'un monsieur qui s'embête.

— Un peu, ça donne toujours l'air distingué.

— Alors, pas de plaisanterie, on prend pas le genou de sa voisine? Ne crains rien, va, petit, on te fera honneur.

— On vous présentera sans doute les différents

invités, inclinez-vous et faites semblant de dire quelque chose, mais ne dites rien ; si vous êtes embarrassé, je viendrai à votre secours.

— Ah I faut-il que j'aie du malheur de m'être embarqué dans cette aventure, faut-il aimer ses enfants pour leur faire de pareils sacrifices 1

Rue Louis-le-Grand, le marquis jeta son paletot à l'un des valets de pied.

— Oh I petit, dit-il, prends garde de casser ma pipe.

Sosthène rompit brusquement :

— Comment emportez-vous une pipe et surtout pourquoi en parlez-vous?

— Tiens, tu es bon toi, s'il me la casse.

Sosthène avait tenu à devancer les convives. La

marquise était seule avec sa dame de compagnie et une jeune femme, toutes les portes étaient ouvertes. Les deux hommes arrivèrent auprès de madame de Gimel sans qu'elle eût entendu annoncer. A leur vue elle s'écria :

— Ah ! mon cher, comme c'est gentil de venir de bonne heure. On a aujourd'hui la manie d'arriver tous à la fois, on ne sait à qui entendre.

— Madame, permettez-moi de vous présenter M. le marquis de Saînt-Étienne, mon père adoptif.

— Marquis, je suis charmé de faire votre connaissance. Je le disais à ce grand garçon l'autre jour, je grille de connaître monsieur votre père, on en dit le plus grand bien.

— Madame la marquise est bien polie, moi aussi, mais enfin...

— Mon père est assez sauvage, interrompit Sosthène; il a fallu que ce fût vous, madame, pour le décider, car en dehors des amis intimes, nous ne voyons personne.

— Blagueur, dit Saint-Étienne entre ses doigts. Puis tout haut :

— Madame la marquise, il faut ajouter qu'un bon dîner n'est jamais de refus.

— Monsieur, venez vous mettre à côté de moi.

Le bon homme, embarrassé de son chapeau ouvert

et de ses gants, traînait maladroitement un siège trop près de la marquise. Sosthène, Toreille tendue, se tenait à la parade.

— Vous habitez Paris depuis longtemps? dit madame de Gimel.

— Depuis longtemps ? Ah ! oui , madame , j'en ai fait des places, je veux dire des quartiers !

— C'est curieux comme on se rencontre peu, j'ai beau vous regarder... jamais dans le monde ni au théâtre.

— Je vous l'ai dit, marquise, interrompit Sosthène, mon père habitait souvent une terre qu'il a vendue.

— On l'a bien vendue sans moi.

— Depuis il s'est fixé à Paris, et grâce à sa passion pour la pêche, j'ai fait sa connaissance.

— Oh ! là là, quel aplomb ! disait le marquis

entre ses dents. Oui, madame, tout ça c'est exact comme un contrat de notaire.

— Vous devez être bien heureux, à défaut de famille, d'avoir trouvé un fils jeune, beau et courageux par-dessus le marché. C'est original de devoir l'existence à son enfant, et pas ordinaire.

— *Et riche, vous oubliez, car il est riche, le mâtin. Sans ça, il n'aurait pu s'offrir un père comme moi.

— Oui, madame la marquise, mon père veut dire qu'un titre, un nom sans fortune pour les soutenir, sont plutôt une gêne.

— C'est ça que j'entends.

Sosthène était sur des charbons; heureusement une fournée d'invités rompit la conversation. En attendant le dîner, on se tint debout par petits groupes, échangeant des conversations banales et des politesses creuses.

Il y avait là un homme de lettres âgé, mari d'une femme jeune ; un ministre plénipotentiaire sans âge, mais non sans prétention ; un pianiste compositeur, un tout jeune homme dont la profession jusqu'ici était de conduire des cotillons ; un banquier juif et sa femme, on l'appelait 'baron; un général, sa femme, une fille assez jolie et un jeune officier en tenue.

Le marquis s'était retiré dans l'embrasure d'une fenêtre. Il avait des réflexions drôles, le jeune homme avait peine à ne pas rire.

— Eh bien, Boisgauthier, que devient-il? toujours en retard, dit la maîtresse de la maison.

— Je l'ai vu hier soir, il allait à merveille, car il était galant comme pas un, répondit une nouvelle arrivante.

— Oh! ce n'est pas une raison. Il dira un madrigal à sa garde en rendant le dernier soupir.

En ce moment Boisgauthier entrait.

— Mais arrivez donc, vilain homme. On allait se mettre à table sans vous. Vous n'avez pourtant plus à votre âge la seule excuse à l'inexactitude.

Le baron s'inclina devant la marquise dont il baisa galamment la main :

— Si, chère madame, j'en ai une en chair et en os que je vous présente.

Ce disant, il démasquait un tout jeune homme qui marchait à sa suite.

— Le vicomte de Quersonas demeure assez loin, il m'a fallu faire un grand détour pour le cueillir au passage.

La marquise eut un sourire forcé. Elle fit bonne contenance, mais tout bas elle dit au baron :

— Toujours le même, vous ne me prévenez pas, et vous arrivez en retard pour comble d'inconvenance.

— Voyons, chère amie, c'est depuis longtemps convenu, vous avez toujours deux couverts pour moi.

— Mettez mon jeune ami à côté de Stéphenson ; pour une fois, ça n'a pas d'importance.

LE MARQUIS DE SAlNT-ÉTIENNE 123

— Venez que je vous présente le marquis de Saint-Étienne.

— Saint-Étienne ! Qui ça, Saint-Étienne?

— Venez, venez, je vous expliquerai plus tard.

Ce nom lui rappelait quelque chose, un fait antérieur, mais sa mémoire ne lui fournissait pas Tenchaînement.

Quand les deux hommes furent en face Tun de l'autre, ils se redressèrent subitement, comme pour se mettre en garde. Ils venaient de se reconnaître ; mais par une convention tacite rapidement échangée, ils feignirent de ne s'être jamais vus. Il y avait évidemment plus d'un cadavre entre eux.

— Mon cher ami, je vous présente monsieur le marquis de Saint-Étienne. Marquis, monsieur le baron de Boisgauthier, un vieil, vieil ami.

Les deux augures s'inclinèrent. Le baron ayant aperçu Sosthène, hésita un instant, il se demandait si le jeune homme connaissait toutes ses manœuvres. A sa figure, il jugea que sa démarche serait bien accueillie.

— Et vous, baron, comment allez-vous ? Y a-t-il longtemps que je ne vous avais rencontré.

— Marquis, vous voulez dire, reprit madame de Gimel, car vous savez?

— Tiens, suis-je étourdi ! continua Boisgauthier. J'aurais dû me souvenir de votre aventure, elle est trop k votre honneur pour qu'on l'oublie.

Le maître d'hôtel ouvrait la porte de la salle à manger.

— Allons, dit la dame en prenant le bras du marquis.

Quand tous les convives furent assis sous la lumière discrète de deux lustres à bougies, la conversation prit une tournure gênée. Le groupement officiel avait interrompu les racontars intimes, la confiance était suspendue : c'est Técueil ordinaire des salons cosmopolites.

Le menu était parfait, comme tout ce qui s'achète à Paris, et les convives trouvaient dans la bonne chère un large dédommagement à l'ennui d'une réception sans intimité. Le marquis de Saint-Étienne avait à sa droite une jeune femme assez jolie, qui minaudait et le taquinait discrètement avec cette conversation fugitive où la Parisienne excelle.

— Vous habitez avec votre fils, monsieur ? Quel drôle de ménage, deux garçons, deux célibataires veux-je dire; devez-vous en faire des farces!

— Mais, madame, pas tant qu'on le croit, pas tant que je voudrais surtout. Ce grand garçon est d'une pruderie I

Il allait entamer un récit de sa vie galante ; Sosthène, l'oreille constamment tendue, l'interrompit :

— On va vous dire du mal de moi, madame, mais prenez garde, je suis sur la défensive.

— Vous vous trompez, monsieur votre père me vantait au contraire la paix de votre intérieur.

— Ah bien, vous en racontez des histoires I Je dis au contraire que ça me gêne rudement d'être surveillé comme un pensionnaire. Croyez-vous que je ne peux seulement pas amener une personne dans mon intérieur, il faut que je prenne... mes repas en ville.

— Êtes-vous drôle, marquis, vous avez une façon de dire les choses. Ah! on ne doit pas s'ennuyer avec vous.

— Je vous crois ma...

— Oh ! allez, allez, j'adore, moi, qu'on ne fasse pas de manières.

— Eh bien ! alors, nous allons nous entendre, depuis que j'ai quitté les pompes... je veux dire Satan et ses pompes, et que je suis entré dans la vie à longues, non à grandes guides (malgré lui, son mot le faisait rire) je n'ai pas trouvé une jeunesse, je veux dire une jeune femme aussi bien campée que vous et qui ne fît pas la bouche en cœur. C'est que ça, voyez- vous, rien ne m'emb...nuie comme les créatures qui font des manières ; j'aime les bonnes filles toutes rondes.

Le marquis commençait à parler plus vite, la chaleur, les parfums et le Champagne agissaient sur ce cerveau très excitable et légèrement intoxiqué d'origine.

— Ah I madame la marquise, ça fait plaisir de se retrouver dans son monde après... une longue absence ! Ah ! dame! on n'a pas toujours roulé, quand

je dis roulé c'est pas ça qui a manqué, mais on n'a pas toujours été assis sur un lit de roses entre deux jolies femmes, comme ce soir.

Madame de Gimel commençait à s'inquiéter; elle avait, comme beaucoup de femmes sur le retour, la prétention de faire un salon austère. La rougeur du marquis, sa façon de se pencher sur sa voisine, de rire trop haut, de lui parler trop bas, étaient autant de symptômes alarmants.

Boisgauthier, particulièrement, affectait des terreurs de duègne. Sosthène n'était pas non plus sans inquiétude. Madame de Fougereuze seule s'amusait follement; elle en avait pour toute une semaine à raconter cette histoire dans les salons où elle payait son écot en anecdotes vives, en indiscrétions et en petites médisances. H ne lui déplaisait pas de sentir la tournure galante que prenait la causerie. L'embarras de madame de Gimel était un attrait de plus. Pourtant celle-ci essayait de donner une tournure générale à la conversation pour étouffer les excentricités du marquis; mais celui-ci dominait tout avec sa voix gouailleuse et canaille.

On parlait d'un procès célèbre : une femme du meilleur monde avait dû se déguiser en homme.

— Tout ça des histoires, disait le marquis: Mesdames, je parie que la plus mince d'entre vous... tenez, là-bas, la demoiselle Anglaise, n'est pas capable de faire entrer son botum dans le pantalon

du plus gros de nous, tenez, celui du général; et pourtant il a une rude mappemonde sans vouloir Toffenser. Je fais le pari, madame la marquise a bien une chambre pour faire Topération.

Madame de Fougereuze se tordait, tout le monde pinçait le bec. Mademoiselle Stéphenson, la dame de compagnie, faisait mine de quitter la table.

Boisgauthier venait au secours de la marquise en tournant en plaisanterie la thèse du bonhomme.

— Voyons, vous voulez rire, la chose est confirmée par des témoins oculaires, le cocher qui a conduit la dame a fait des révélations.

— Ah! le cocher, en voilà un témoignage!

Le cocher! un rouleur, je suis sûr. Quand ceux-là disent la vérité, la bouche leur en cuit. Puisque la demoiselle veut pas s'y prêter, nous ferons l'expérience ailleurs. Je parie vingt-cinq louis, c'est pas les premiers que vous m'aurez gagnés si je perds.

— Mais, reprit Boisgauthier, je ne me souviens pas avoir jamais eu l'honneur de vous rencontrer.

— Eh ! faites donc pas de manières, nous avons marché ensemble et vous vous le rappelez bien, à Nice, à Monaco, à Luchon, à Biarritz, partout enfin. Voyons, voyons, baron, y a pas de mal à ça, y a pas de sot métier.

— Je vous assure, monsieur le marquis, que vous faites erreur.

— Eh bien! tout à Theure, je vous mettrai sur ia route. J'ai trop parlé, j*ai le gosier sec.

— Il a en effet trop parlé, dit le Boisgauthier à Toreille de sa voisine, mais s'il a le gosier sec, je ne pense pas que ce soit faute de se l'être suffisamment humecté.

— C'est un vieux poseur, dit le marquis à l'oreille de madame de Fougereuze, nous avons vécu pendant trois hivers sur la côte; je ne l'avais jamais revu, et maintenant y fait celui qui a perdu la mémoire. Mais minute, quand j'ai dévisagé quelqu'un, c'est comme si c'était une photographie judiciaire. Ah! mon pauvre baron, si je racontais tout ce que je sais; mais faut être bon camarade, moi je n'ai jamais été que viveur, pas autre chose, et celui qui pourrait dire que Saint-Ëtienne... je m'entends.

La marquise, sur des charbons, pressait le service ; elle lançait à Sosth^ne des yeux féroces. Celui-ci baissait la tête.

Enfin on se leva de table. Il était temps. Le marquis en ramassant sa serviette avait pris le pied de sa voisine de droite.

— Ah! jai crânement dîné, madame la marquise; ici on ne marchande pas sur les truffes ni sur le lait des braves.

Il s'assura sur ses jambes un peu vacillantes et offrit son bras avec un arrondissement exagéré. La

dame avait envie de le mordre. Quand il eut quitté le bras de la maîtresse de la maison, heureux d'être libre, il esquissait un pas, quand il se trouva en face de son fils et de Boisgauthier. Celui-ci était furieux.

Les deux hommes avaient, en effet, vécu côte à côte, sur la rive normande Tété, et sur le littoral de la Méditerranée Thiver.

Boisgauthier, à cette époque, menait encore la vie galante. Sa chance trop constante pour qu'il ne corrigeât pas quelquefois la fortune, comme on disait au siècle dernier, lui fournissait les moyens d'y subvenir. M. de Saint-Etienne, lui, jouait exclusivement, et le hasard lui procurait des alternatives de haut et de bas dont l'issue avait été la misère noire.

Les deux hommes se retrouvaient brusquement dans des situations tout autres. Il avait semblé à Boisgauthier qu'il était de leur intérêt de ne point se reconnaître; mais l'esprit du marquis, facilement troublé, venait déranger tous ses plans; il fallait établir les bases d'une nouvelle connaissance.

Le café avait été servi sur une table à deux étages, et madame de Gimel emplissait les tasses que madame de Fougereuze distribuait à la ronde. Comme avant le dîner, on se réunissait en groupes sympathiques. L'excitation causée par le repas accentuait les intentions de chacun, on mettait moins de prudence à démasquer ses batteries.

Boisgauthier fut chargé de conduire les hommes dans un grand fumoir tendu de cuir de Cordoue. La pièce était entourée de sièges en forme de selles orientales extrêmement pratiques pour fumer.

En passant les cigares, le baron invita Saint- Etienne à causer et les deux hommes roulèrent des sièges dans un angle pendant que les fumeurs entamaient la conversation d'usage sur la mauvaise qualité des cigares de la régie et sur les moyens de s'en procurer de meilleurs.

— Comment m'avez- vous reconnu? dit Boisgauthier.

— Moi, je n'ai pas hésité une seconde; vous avez un faciès que je distinguerais au milieu d'un escadron.

— Vous avez toujours le langage pittoresque, sous ce rapport vous n'êtes pas changé. Savez-vous qu'il y a plus de dix ans, et j'hésitais beaucoup à vous reconnaître.

— J'ai bien vu; y a pas d'offense.

— Mais contez-moi un peu, vous avez disparu un beau jour.

— Vous appelez cela un beau jour! vous n'êtes pas difficile. Sophie, quel nom, hein! m'a lâché subitement. Ces femmes-là devinent quand la maison s'écroule, comme les rats. Pour me consoler, j'ai réuni toutes mes ressources, et j ai joué tout un un jour. Le soir, il ne me restait pas de quoi dîner, et je suis revenu à pied, vous entendez bien, à

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pied, et les semelles sur lesquelles je marchais en arrivant m'avaient été données par mon père. C'est ça qui vous étonne, mon vieux copain. Mais moi, que voulez-vous, je suis fait comme ça. Tant qu'il y a de la braise, je me chauffe : quand il n'y en a plus, je grelotte en songeant au temps où il faisait chaud.

— Mais où étiez-vous fourré, je ne vous ai jamais aperçu.

— Ah! vous m'avez peut-être bien croisé par hasard; vous m'avez méprisé.

— Mais vous avez trouvé un emploi, car enfin pour vivre?

— Je crois tien que j'en ai trouvé un! plusieurs même, et élevés, je vous en donne mon billet! J'ai été, j'ai été ce que vous n'avez jamais été vousmême, je vous en réponds, et enfin me voilà, content de vous revoir, baron, ça rappelle le bon temps. Et vous? vous avez l'air rudement chic; que que vous faites, contez-moi ça?

— Moi, je ne fais rien?

— Toujours le carton, alors, ce satané carton qui danse une si jolie farandole entre vos mains, oh! là là!

— Voyons, à vous entendre, on dirait que...

— Non; je dis seulement que vous avez le jeu gai, ah! oui, gai, vous m'avez souvent fait rire, il est vrai que moi j'ai un bon caractère.

— Mais enfin expliquez-moi comment vous avez connu Sostbône*

— Eh bien, mon' cher baron, les journaux vous Font dit.

— C'est que dans le monde on élève des doutes.

— Que voulez- vous, il y a des gens qui cherchent toujours la petite béte; ils sont bien bons.

— J'ai connu Sosthène à son arrivée à Paris, et une personne de Poitiers est venue me questionner, preuve qu'on cherche.

— Eh bien, laissez faire. Je suis le marquis de Saint-Étienne, est-ce pas? j'ai adopté Sosthène, aujourd'hui il est de Saint-Étienne comme moimême, et il peut ajouter marquis si ça lui convient, personne n'a rien à voir.

Le bonhomme se dégrisait un peu, et Boisgauthier, malgré son insistance, sentait qu'il n'obtiendrait rien aujourd'hui.

— Eh bien, et vous? confidence pour confidence, qu'est-ce que vous faites? car à moins qu'un oncle ne vous soit tombé d'Amérique..

— Vous avez touché juste, marquis, cet oncle, pour ne pas venir de si loin, ne m'a pas moins laissé en mourant une situation grâce à laquelle mon existence est assurée et bien assurée; voilà, confidence pour confidence.

— Et va-t'en voir s'ils viennent, Jean! Nous ne sommes pas plus avancés l'un que l'autre.

Sur ce, le marquis éclata de rire.

Les cigares étaient offerts; le général en avait rallumé un autre.

— C'est curieux, disait-il à Sosthène, maintenant les jeunes gens ne fument plus; ils dédaignent le cigare comme notre génération méprisait la tabatière. Ils verront ça en campagne, s'ils n'ont pas une bonne pipe pour s'étourdir et tromper l'estomac quand il crie ! Enfin le chic se fourre partout, mon cher monsieur.

— Mon Dieu, oui! avait répondu Sosthène.

La question ne l'intéressait pas, il était bien plus préoccupé de l'interrogatoire que le baron faisait subir à son père. Aussi, brisant brusquement avec le général, vint-il sans prétexte rompre l'entretien.

— Je parie, que vous parlez de femmes, sempiternels noceurs, dit-il.

— Ah! mon cher, répondit le baron, vous êtes à cent lieues de la vérité, nous parlions de vous.

— Alors, je dois être en morceaux.

— Suis-je donc incapable de défendre ma famille? dit Saint-Étienne en se levant pour se verser un verre de cognac, pendant que lé jeune homme à marier se versait à lui-même un verre d'anîsette.

— Comme ça, jeune homme, continua le marquis, nous faisons rudement la noce.... dans votre position c'est un devoir.

— Mais, monsieur, je suis à Paris pour travailler et je travaille.

— Avec ce vieux polisson de Boisgauthier pour professeur ? Je me demande un peu quel genre de travail il enseigne, ça doit être joli ! Tenez, moi...

Et il entama une histoire de femmes. Il avait besoin de dire des bêtises, sa conversation avec Boisgauthier lui avait laissé comme un faux goût de morale dans le gosier.

Le baron, méfiant, lui avait crié :

— Pas de mauvais conseils à mon filleul, surtout 1

— Oh ! y a pas de danger, je lui dis simplement de se méfier de vous. C'est pas un mauvais conseil, ça?

Le baron, avec un rire forcé, s'était retourné vers Sosthène, ne voulant pas perdre cette occasion de le reprendre.

— Alors tout est oublié ? avait-il dit en lui serrant la main.

— ..• Oui, sans doute, de quoi pourrais-je me souvenir?

Le baron commettait une imprudence, ii le sentait trop tard.

— Quand je dis tout est oublié, reprit-il, je suis bon prince ; car vous avez été un effronté lâcheur. La pauvre petite a failli mourir de votre abandon. Vous avez été un peu léger, avouez-le.

— Voyons, baron, voulez-vous rire ; cette façon j je vous assure, vous ira mieux. Écoutez mon histoire, elle m'épargnera toute justification :

Et Sosthène entama le récit de son aventure de Florence.

— Je tombe des nues, dit le baron, n'en parlons plus. Et vous, mon cher enfant^ qu'êtes-vous devenu depuis ce duel dont vous vous êtes si bien tiré ?

— Je suis devenu prudent, j'ai conservé de ce combat un affreux souvenir, je donnerais la moitié de ma fortune pour faire revivre ce malheureux jeune homme.

— Eh bien I je vous conterai tout à Theure une histoire qui vous consolera. Continuez.

— Moi, je n*ai plus rien à dire que vous ne sachiez.

— Ce que vous avez fait là est très fort et m'a tout de suite raccommodé avec vous. Je vous ai promis deux histoires, dépêchons-nous avant que votre noble père ait achevé de pervertir mon Ephèbe.

» Louis avait pour témoin, comme vous le savez, son cousin, M. de Fondnervau, un très joli et très bon officier. Sa mère, madame de Fondnervau, a pris pitié de sa jeune parente et Ta recueillie. Bref, ce serait trop long à vous raconter par le menu. Il y a huit jours, le jeune dragon épousait sa cousine, mademoiselle Lucie de Bouillas, et cette fois encore du malheur de l'un est née une joie pour l'autre . Cette alliance est une bénédiction, les Bouillas ont beaucoup de filles sans dot, et nous savons comment tournent les filles sans dot.

— Cette nouvelle adoucit un peu mes regrets ; je ne dis pas mes remords, car vous savez si j'étais coupable.

— Je vous ai promis deux histoires, je vous en dois encore une.

— J'écoute,

— La comtesse de Champereux est de retour.

— Que me dites-vous là I où est-elle? comment vit-elle ? J'ai acheté Champereux sur licitation judiciaire.

— Madame de Champereux a suivi son mari, on ne sait trop pourquoi.

t) Londres ne ressemble pas à Paris, les ressources d'ici ont fait défaut là-bas ; le temps de trouver d'autres dupes, la misère noire est venue. Le comte a dû se faire admettre dans un hôpital français ; où, grâce à son charme, entré comme malade il est resté comme économe. C'est bien la première fois de sa vie. Il y est encore; ses appointements lui suffisant à peine pour vivre, la comtesse est revenue chercher fortune ici.

— Je suis surpris qu'elle ne se soit point adressée à moi.

— Je vais vous en donner la raison, elle vaut la peine d'être signalée. Vous êtes au courant de la déconfiture de ce ménage.

— Mon Dieu ! moins que vous pourriez le croire.

— J'ai reçu de nombreuses lettres d'elle quand elle espérait de l'argent pour sauver son mari. En présence de mon refus formel elle a cessé toute correspondance et je n'ai rien fait pour renouer.

— Eh bien I vous allez comprendre pourquoi elle a cessé de vous écrire. A défaut de vous, la première personne à laquelle il lui fallait s'adresser

après son désastre, était celui la même qui en était la cause. Elle a informé Laglaine de son retour.

» Que s'est-il passé entre eux ? La vertu de l'un et les vices de l'autre autorisent à tout supposer ; toutefois ce n'est point une association amoureuse qui semble être née de leur rapprochement, c'est un traité commercial et politique. Vous allez voir que ce n'est pas si mal imaginé.

» Laglaine, par ses mœurs et ses antécédents, ne saurait avoir accès dans un certain monde; je pourrais dire dans aucun monde. 11 a entrevu que par les qualités inverses de la comtesse il pourrait se mettre en rapport avec nombre de personnes qui ne consentiraient jamais à le voir ouvertement.

D II a installé madame de Champereux place Vendôme et il a lâché la fine mouche à travers la ville lui enjoignant de renouer sans pudeur toutes les relations oubliées ou perdues.

» A Paris une maison de plaisir est toujours assurée d'attirer au moins des hommes et des meilleurs ; pour les femmes, les demi-vertus suffisent et le demi-monde en fournit. C'était ce que voulait Laglaine.

» Quand le salon a été bien achalandé, quela comtesse, comme appât eut groupé autour d'elle quelques jolies filles déclassées, les hommes, auxquels on ne demandait ni argent ni discrétion, arrivèrent en masse. Des intrigues se sont formées, des naïfs prennent ce monde au sérieux sur la garantie de

renseigne, et la clientèle de madame de Champereux est à cette heure considérable,

» Laglaine entre là comme tout le monde, sans accuser sa participation à raflfaire, mais il joue dans ce vivier peuplé de carpes le rôle du brochet. Ce qu'il dévore de fretin est incalculable ; la comtesse attire dans sa maison le poisson désigné et Laglaine le mange. Les Champereux ont de nombreuses alliances en province et à Paris; si la comtesse se présentait chez ses nobles parents, elle serait sûrement éconduite. Mais, pour les hommes, une tasse de thé n'engage à rien, on va par curiosité, on reste par un intérêt quelconque et, en causant, Laglaine fait miroiter aux yeux des alouettes éblouies, les paillettes d'or de son miroir. On souscrit des actions, on entre comme administrateur dans des affaires douteuses, séduit par quelques billets de mille. En un mot Laglaine, avec Taide de la comtesse, a su faire un salon dans lequel il reçoit nombre de gens qui n'eussent jamais consenti à entrer chez lui.

— Mais tout ça n'est pas maladroit. Je vais écrire à madame de Champereux dès ce soir. Mais sauvons nous, tout le monde est rentré, et mon père, en mon absence, va me faire quelque sottise.

Le salon s'était rempli pendant l'absence des deux hommes, il arrivait du monde à pleines portes, et le valet de pied avait à peine le temps d'annoncer. La rue était remplie de fiacres, cette aristocratie voyageuse n'a pas de voitures.

— Voyons, mon ami, venez m'aîder, avait dit la marquise en apercevant Boisgautbier, je suis débordée.

— Voilà ! ma chère amie, j*avais à refaire faire connaissance avec le drap d'or. Où est son père? Ah ! je Tentends.

— Au fait, j*y songe, qu'est-ce que c'est que ça, grand Dieu ! Tout à l'heure il appelait madame de Fougereuze ma petite mère en lui prenant la taille.

— Il va être amusant, pas pour son fils, par exemple.

Pendant que Boisgauthier cherchait ses invités pour les nommer à la comtesse, Sosthène se rapprochait du marquis qui se tenait accoudé à la cheminée au milieu d'un groupe.

On parlait de jouer la comédie :

— La comédie ! je l'ai jouée pendant trois ans; oh! misère 1 quel métier 1... (puis soudain)... dans les salons, bien entendu. Mais le goût m'est bien passé, on vit avec... de trop jolies femmes.

Sa conversation côtoyait constamment des précipices, sa propre surveillance finissait par le fatiguer ; chacun de ses souvenirs était une imprudence.

— Ah I marquis, vous avez joué la comédie, demanda madame de Fougereuze ? Quel était votre emploi ?

— Soufflet, souffleur, comme vous dites dans le

monde. J'ai joué aussi les amoureux ; ça, j'ose le dire, C'était mon triomphe; il fallait me voir dans Ruy Bios ! Ce que je recevais de billets de femmes par soirée aurait sufïl à chauffer la cheminée d'un pauvre homme. Mais on se lasse de tout. J'ai quitté ma société pour chasser les ours et autres bêtes. Ah I c'était le bon temps I

— Voyons, marquis, disait la jeune femme, je ne peux pas vous suivre; vous commencez par jouer la comédie et maintenant vous chassez les ours! votre récit manque de suite. Ça ne fait rien, vous m'intéressez; allez, allez, après les otirs?...

Un cercle s'était formé devant le vieux gentilhomme comme autour d'un paillasse. Sosthène arrivait.

— Ah! voici mon descendant. Assez parlé, il me gronde quand je dis des bêtises ; il n'y a pourtant que ça de bon au monde, n'est-ce pas madame, la baronne ? après le plaisir d'en faire.

— Chut I faisait Boisgauthier en parcourant le salon avec de grands gestes, mademoiselle Zinia va nous chanter la romance de madame Sandisch.

Aussitôt tous les sièges vacants furent occupés.

La jeune fille entama la romance d'une voix pleine de trous. Le charme de la femme heureusement suppléait. On lui fît un triomphe. Combien n'ont de talent et d'esprit que durant qu'elles sont jeunes I

Madame de Gimel vint présenter du monde à ces dames et leur fit obtenir deux ou trois invitations pour des soirées prochaines.

Sosthène causait avec le général qui lui vantait les qualités artistiques de sa fille.

— Moi, voyez -vous, monsieur, disait-il, de la musique sans chapeau chinois et sans grosse caisse, il n'en faut pas; le piano et le chant, tout ça c'est de la fadaise, parlez-moi d'une bonne marche qui vous trousse les jambes. Aussi ma fille, monsieur, joue du cornet à piston. Quand je donnais de petites sauteries à Pithiviers, elle faisait polker mes officiers; c'est ça qui avait du chic. Et ce que ça développe les pectoraux, je ne vous dis que ça !

Pendant que la jeune fille aux pectoraux développés se tenait assez tristement sur son siège, sa mère flirtait avec Taide de camp.

— J'ai mon officier d'ordonnance qui en est fou ; il en parle avec ma femme, je suis sûr, il est toujours après elle pour ça, mais je lui ai dit : Ma bonne amie, de la prudence: brave garçon, bel avenir, y tiens beaucoup, fais-lui comprendre que la fille d'un général pas faite pour un petit officier sans fortune. Que voulez-vous, pas ma faute.

— C'est dommage, répondait Sosthène, c'est un beau garçon et la générale paraît en faire grand cas.

— Mais moi aussi, corbleu I mais suffit pas.

La femme d'un journaliste préludait bruyamment sur le piano, comme on agite la sonnette à la porte

d'un théâtre pour appeler les spectateurs. Elle entonna une sonate de sa composition, bafouillage dans lequel elle avait accommodé un semblant d'idée avec tous les restes que contenait sa mémoire. Comme à la jeune fille, on lui fit une ovation.

Le marquis, étendu sur un canapé à côté de madame de Fougereuze, bâillait à se décrocher la mâchoire.

— Ah çà! a-t-on bientôt fini de taper sur la commode! on n'arrête pas; moi, ça m'indigestionne, un paquet de musique comme ça après dîner; et vous, baronne?

— Oh! moi, j'aime mieux autre chose, mais c'est ici la chapelle des incompris et le piano est leur autel. Vous allez voir, on va continuer par des jeunes poètes de plusieurs sexes.

— Les poètes, ça a-t-il un sexe ? Moi j'en ai connu un qui n'en avait pas; il calmait ses passions en versant d'abondantes larmes ; ce que je vous dis là est la vérité.

— Oh! marquis, vous avez une façon de dire les choses!

— Et encore, ici je m'observe; quand je suis dans l'intimité, c'est bien autre chose. Baronne, venez me voir, voulez-vous?... je serai bien aimable.

' — Mais, monsieur le marquis, vous devenez d'une familiarité...

— Que voulez-vous, quand je suis à côté d'une jolie femme, ça me rend tout... tout chose.

— Allons, tenez-vous tranquille, ou je vous mets en pénitence, grand enfant.

Pendant deux heures les poètes et les musiciens se succédèrent sans interruption. Comme minuit sonnait, madame de Gimel prit le bras du général, et précéda ses invités.

— Monsieur de Saint-Étienne, un verre de Champagne ou du punch? dit Boisgauthier qui aidait à faire les honneurs.

— Du Champagne, mon vieil ami, le punch ça encrasse les mandibules.

Et, le verre à la main, il allait porter un toast à la marquise, quand Sosthène vint le rappeler à Tordre.

— Ahl chauffrette éteinte, riposta le marquis, on peut jamais rire avec toi ; — et élevant sa coupe remplie de Champagne : — On voit bien que tu n'as jamais vidé un verre pour trouver ce qu'il y a au fond : la blague et Toubli de tout. Tiens! vois-tu Tinfluence et la poésie, voilà que je deviens philosophe.

Boisgauthier vint à la rescousse.

— Et la partie, mon vieux compagnon, ça ne va plus?

— C'est pas l'envie qui me manque. Voilà plus de dix ans que je n'ai joué autre chose que la consommation, et quelle consommation!

— Vous savez, s'il vous plaît jamais de venir à la Trompe, je vous présenterai.

— C'est pas de refus, ça m'amuserait de revoir

des figures comme celles d'autrefois, comme la vôtre, ajouta-t-il eu tapant sur le ventre du baron. Celui-ci qui, d'ordinaire, affectait une grande sévérité de tenue, devait avoir des vues secrètes pour se montrer aussi complaisant. 11 avait manqué le fils, peut-être voulait-il se rattraper avec le père.

— Dites donc, vieil augure, vous connaissez la petite madame qui était à côté de moi, à table, madame de la... enfin y a de la fougère dedans?

— Fougereuzeî

— Oui, Fougereuze. Qu'est-ce que c'est que c'te plante-là? Elle est pas encore moisie, dites donc, et elle a un œil qui vous fixe un grenadier à quinze pas. Si elle veut, moi, je lui fais un sort.

— Mon Dieu, mon cher marquis, c'est affaire à vous. Elle est charmante, veuve et...

— Moi je prendrais bien un billet d'aller et même de retour avec elle pour... n'importe où.

— Y songez-vous! elle est d'excellente famille et très vertueuse.

— Alors, vous croyez qu'elle ne me paierait pas de retour. Ah! ah! ahl il est bon, celui-là.

Et le vieil homme s'esclaffait de son mot.

On avait fini de consommer, la générale remettait son verre à demi plein au jeune officier qui se détournait pour en vider le contenu. La jeune fille, poussée par son père, prenait le bras de Sosthène, et lui demandait s'il n'avait jamais été miUtaire...

La marquise rentrait au bras du général^ et madame de Fougereuze prenait celui du marquis.

— Vilain ! disait-elle, vous m'avez abandonnée.

— Vous! moi! moi! vous! jamais! Quand vous voudrez, je vous prouverai que je ne suis pas un lâcheur, les Saint-Étienne sont connus. Fidèle comme un gilet de flanelle. Mais parlons sérieusement, baronne, quand aurai-je Thonneur de... vous revoir?

— Mais, quand vous voudrez, SO bis, boulevard de Clichy, tous les jours à partir de cinq heures.

La soirée, selon Tusage, se termina par un tour de valse. Le marquis voulut faire danser la baronne; la tête lui manqua, et au premier tour il allait s'effondrer sur un meuble, à la grande joie de sa danseuse.

Sosthène était furieux et madame de Gimel était sur des épines. L'attitude de la générale, la tenue du marquis, les avances de la mère pianiste au jeune client de Boisgauthier, sans compter les marivaudages intimes qui semblaient être la note dominante de la fête l'exaspéraient à juste titre.

A deux heures on éteignait les lampes, et, pour comble de malheur, le marquis avait insisté pour reconduire madame de Fougereuze. Son état, en montant en voiture, faisait présager des scènes tumultueuses durant la route.

Cette dernière inconvenance avait au moins lavanlage d'épargner au père les observations du

fils. Sosthène rentra à pied, le marquis lui avait, sans gêne, emprunté sa voiture.

L'association de Laglaine et de madame de Champereux le rendait perplexe. Il avait grand désir de la revoir; cette femme, pour laquelle il n'avait plus d'amour et encore moins d'estime, — quoi qu'on en dise, l'un marche souvent, sans l'autre, — lui tenait encore par beaucoup de liens; une chaleur singulière lui montait au cerveau en pensant aux jouissances qu'elle lui avait données. Cette sensation éprouvée pour la première femme qui vous a initié à la vie amoureuse persiste souvent au delà de la limite de ses charmes; par ce motif beaucoup de liaisons subsistent entre un homme jeune et une vieille femme; les deux appétits se sont rencontrés, au début de l'un et à la fin de l'autre. Sosthène songeait au moyen de revoir son amie sans rencontrer Laglaine.

Le lendemain, Sosthène mit quelque temps à trouver sa lettre à la comtesse. Malgré l'intimité, il avait toujours vis-à-vis d'elle une attitude soumise et un peu enfantine. Aussi sa missive fut-elle la lettre d'un collégien à sa marraine :

« J'ai appris par un ami à vous que vous étiez de retour ici ; avouez que ça n'est pas gentil de ne m'avoir rien dit. Si je n'ai pas répondu à votre demande, c'est qu'il me répugnait d'être mêlé de nouveau aux vilaines affaires de votre mari.

» On m'a dit un tas de choses, mais ça m'est égal; il n'y en a qu'une qui m'intéresse : vous revoir. Vous me direz ce que vous voudrez, vous savez bien que je vous croirai.

» Un mot, je vous en prie, pour me dire quand je peux me présenter chez vous.

» Votre ami qui vous aime tendrement,

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