VÉRAC EN ITALIE
Rempli d'estime et de bienveillance pour le marquis de Vérac^ Charles X ne le traita cependant jamais avec cette sorte de confiance familière dont Louis XVIII l'avait honoré. En 1824, M. de Vérac, en qualité de grand officier de la couronne^ accompagna le Roi à ReimSj et reçut, à l'occasion du sacre,, la croix de commandeur de la Légion d'honneur. Au retour, le gouverneur de Versailles donna à Trianon une fête splendide. Chaque année, Charles X venait une fois solennellement à Versailles. Tous ceux des habitants qui désiraient le
voir étaient alors rangés dans la galerie et dans les salons que le Roi devait traverser pour se rendre à la chapelle, où il assistait au salut. M. de Vérac recevait le Roi au bas de Tescalier de marbre, le suivait dans les salons et se tenait à cheval à la portière lorsque^ accompagné de la famille royale, il parcourait le parc en calèche découverte. Vers quatre heures, Charles X passait en revue les troupes de la garnison, puis revenait à Trianon, où un dîner de cinquante couverts était donné aux autorités de la ville et du département. Le Roi dressait lui-même la liste des convives. Après le dîner, la société était admise à défiler devant le Roi et les princes en les saluant. M. de Vérac, placé à côté de Charles X, lui nommait chacun. Qu'on juge de son embarras en apercevant un soir son valet de chambre (i), dans la tenue la plus correcte, s'in-
(i) Pierre Petit, mort en i856 au service de M. de Vérac.
26o LE MARQUIS DE VÉRAC
cliner devant le Roi. M. de Vérac marmotta un nom quelconque et se garda de trahir le fidèle serviteur, dont, Tincartade connue, il lui eût fallu se séparer.
En 1827, le ministère Villèle, se trouvant aux prises avec des difficultés de toute nature et se voyant en butte aux attaques des partis extrêmes^ résolut de dissoudre la Chambre et de procéder à des élections générales. Le gouverneur de Versailles fut encore choisi par le Roi pour présider le collège électoral de Seine-et-Oise. Faisant allusion aux derniers événements ^ M. de Vérac prononça les paroles suivantes :
« Messieurs^
d Nous savons tous par cœur ces belles paroles de Henri IV avant la bataille d'Ivry : « Mes amis, mes compagnons d'armes, il (( faut vaincre ou périr aujourd'hui ; gardez ce bien vos rangs ; si par la chaleur du com- (i bat il y survenait quelque confusion, quel-
ET SES AMIS. 2b I
« que désordre, ne perdez pas de vue mon « panache blanc ; vous le trouverez touc( jours au chemin de Thonneur et de la vicc( toire. »
« Nous sommes contraints de Tavouer, la confusion, le désordre, ont pénétré dans nos rangs. La division la plus funeste trouble, affaiblit une armée autrefois si unie ; faisons comme nos pères, ne perdons pas de vue, au milieu de cette mêlée politique, le panache blanc du nouvel Henri, aussi loyal, aussi fidèle à ses paroles que le premier.
a Rangeons-nous autour du Roi : là, l'honneur est en sûreté, la conscience en repos; là aussi, tout est garanti : nos intérêts véritables, nos libertés, tout ce que le Roi, le plus sincère de cette race qui ne trompe jamais, a promis, a juré, tout ce qu'il conservera jusqu'au dernier jour d'une vie jamais assez longue au gré de nos vœux. Que la pensée du Roi supplée, parmi nous, sa présence, qui rallie partout les esprits et les
cœurs ; témoin ces heureuses provinces que Charles X vient de parcourir au bruit des transports unanimes de deux millions de Français qui représentent Tamour de tous ; répondons à cette auguste confiance^ qui nous réunit avant le temps^ comme pressée de renouveler plus tôt, entre la Royauté et les députés de la France^ un pacte d'union et de communs efforts pour la prospérité publique. Toutes les destinées de notr-e belle patrie sortiront de cette urne électorale que j'ai riionorable mission de vous présenter , pour recueillir, et non, vous me rendez cette justice. Messieurs, pour diriger vos suffrages.
« Si les circonstances sont graves, si nos devoirs sont grands, ils sont faciles à remplir ; demandons seulement à nos consciences quels véritables maux sont à craindre, quels véritables biens sont en péril !... Mais je m'arrête, et je veux puiser plus haut ce que j'ai encore à vous dire. Ce n est plus
moi qui parie ; votre respect le reconnaîtra facilement à la dignité du langage de Tauguste auteur de la Charte^ que je me permets de vous faire entendre pour la seconde fois :
« La liberté ne se conserve que par la (( sagesse et la loyauté ; écartez des nobles « fonctions de député les fauteurs de trouce bles^ les artisans de discorde^ les propa- « gateurs d'injustes défiances contre mon « gouvernement^ ma famille et moi ; et s'ils « vous demandaient pourquoi vous les re- (( poussez^ montrez-leur cette carte de la « France, si accablée il y a cinq ans, si mi- « raculeusement restaurée depuis^ touchant « enfin au moment de recevoir le prix de <( tant de sacrifices, de voir les impôts dimi- « nues, toutes les charges publiques alléc( gées ; dites-leur que ce n'est pas quand « tout fleurit, tout prospère, tout grandit (( dans votre patrie, que vous entendez « mettre au hasard de leurs rêves insensés
« OU livrer à leurs desseins pervers vos arts, « votre industrie, les moissons de vos (( champSj la vie de vos enfants, la paix de « vos familles, une félicité enfin que tous les « peuples de la terre envient. De toutes parts « s^offrent à vos suffrages une foule de « citoyens, amis sincères et zélés de la Charte, « également dévoués au trône et à la patrie, « également ennemis du despotisme et de (( l'anarchie. Choisis parmi eux^ vos dé- « pûtes affermiront avec moi Tordre, sans (( lequel nulle société ne peut exister; j'af- « fermirai avec eux ces libertés, qui toujours « ont eu pour asile le trône de mes aïeux. » « Ces prophéties de bonheur, vous le savez maintenant, Messieurs, ont été accomplies. On aime à citer les Rois quand l'histoire, qui depuis a commencé pour eux, est un témoignage de la sincérité de leurs discours. Appelé pour la quatrième fois par le Roi à l'honneur de remplir les mêmes fonctions près de vous, je suis autorisé. Mes-
ET SES AMIS. 2b?
sieurs, à répéter en son nom ce qu'avait dit son prédécesseur ; ces phrases nobles et touchantes sont encore aujourd'hui, seront toujours le langage du trône, sans cesse répétées par la bonté, sans cesse trouvées vraies par la reconnaissance. »
A la suite des élections, Villèle, se rendant compte qu'il était désormais sans autorité et sans crédit près des Chambres, crut de son devoir de se retirer. Charles X donna alors la présidence du conseil à M. de Martignac, et le portefeuille des affaires étrangères à M. de La Ferronnays. Sur la proposition de ce dernier, le Roi ne tarda pas à faire choix du duc de Mortemart pour le représenter à Saint-Pétersbourg. Le nouvel ambassadeur, passionné pour tout ce qui concernait le métier des armes, se trouvait bien en situation pour suivre de près la lutte engagée entre la Russie et la Turquie. Ami et parent de M. de Vérac, M. de Mortemart entretint à cette époque avec lui une cor-
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respondance dont nous sommes heureux de pouvoir reproduire quelques fragments ;
«Odessa, 29 septembre 1828.
« Je vous remercie de tout mon cœur, mon cher Olivier, de votre lettre du 3 1 août et des nouvelles qu'elle contenait. Elle m'est parvenue avant-hier ; depuis cinquantehuit jours j'étais sans la moindre nouvelle directe; au milieu de nos courses^ les courriers ne savent où aller nous trouver. Que d'événements, mon cher ami, depuis que nous ne nous sommes vus ! Que de prévisions déçues ! que de projets écroulés ! que de vérités divulguées I Avec quel plaisir je m'entretiendrais avec vous de tout cela!...
« Mon peu d'expérience m'a bien servi, car j'ai vu d'avance et prédit tout ce qui est arrivé, et je vous assure qu'il ne fallait pas être Grec pour cela. Comme notre réunion à la Chambre a bien tourné ! comme cette campagne singulière peut amener d'heureux
résultats î Comme la loyauté de Charles X, les grandes et admirables qualités de Nicolas 1" se sont heureusement combinées pour nous mettre dans une situation favorable au retour de la tranquillité générale ! Peutêtre ne sentez- vous pas tout cela bien comme moij et me trouvez-vous même fort obscur. Je suis fâché, mon cher, de donner de la peine à votre esprit -, mais c'est que je veux donner la torture à celui de la poste ou des courriers autres que les miens^ qui lisent les lettres d^une manière si scandaleuse qu'on les reçoit souvent avec le cachet d'ouverture. L'Empereur est toujours devant Varna sur le vaisseau le Paris, et nous, avec nos équipages sur les bords de la mer, à Cavama, prêts à nous embarquer ici au premier signal. Les nouvelles de Bucharest sont moins bonnes; la peste reparaît dans la Valachie, et le ravage des maladies est désolant. Jusqu'à présent j'ai sauvé tout mon monde j non sans inquiétude pour
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Charles de Fitz-James ( i ) et surtout La Ferronnays ( 2) . Tous les autres gens de ma suite ont été ou sont plus ou moins malades^ le dur et vigoureux Vaugien (3) paye son tribut. Le mien a été fort modéré, et il ne m'a coûté que du thé, du riz, du bon vin et « force vieux journaux ». En tout j'ai été bien heureux, bien traité, bien vu; j'ai ramassé de précieux matériaux, que d'autres ou moi mettront en ordre; j'ai acquis une expérience et constaté des vérités militaires qui m'attachent de plus en plus à ce métier, qui élève Tàme, ennoblit le cœur et est le seul que je veuille suivre quand on m'arrachera du milieu de mes choux. J'ai vu les plus belles armées du monde, assisté aux plus grandes victoires comme aux plus grands désastres, vécu près des grands capitaines, près d'usurpateurs, près de bons rois, près
(il Deuxième tîls du duc de F"itz-James.
(2) Charles de La Ferronnays, fils de l'ambassadeur.
(3} Son valet de chambre.
de généreux princes, habité les palais et les chaumières, et je dis et je redis : « Mes choux « et ceux de mes bons voisins^ ou la tente. « Vive la tente, même dans les déserts de « la Bulgarie ! Vive le bivouac, même sur « les rochers arides de la Morée! ou vivent « mes choux!... »
« J'ai trouvé les preuves de l'existence d'une population d'anciens croisés chrétiens perdue dans une affreuse gorge de ces montagnes gigantesques. Les épées, rehgieusement conservées, portent encore les devises : A mon DieUj, — Pour ma mie, — Ne me tire sans raison, ne me remets sans honneur, a signe des croisés allemands incrusté en or dans la lame, etc. Ces gens se disent Francis ou « braves »...
« Croyez, mon cher Olivier, à une amitié dont vous connaissez Torigine et qui finira avec moi. Adieu.
« Casimir. »
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Vers la même époque^ le comte de Langeron, qui guerroyait pour la troisième fois avec les Russes contre les Turcs ( i ), adressait à son ancien compagnon d'armes (2) les deux lettres suivantes :
« Au camp de Satokkow, sur les bords du Danube,
ce i/i3 juin 1828.
« Cher Olivier, le duc de Mortemart m'a remis votre lettre. Vous avez fait là un excellent choix; il est déjà bien apprécié ici; il y a parfaitement réussi. Du reste,
(i) Campagne 1828-1829, terminée par le traité d'Andrinople (14 septembre 1829).
(2) Comme nous l'avons vu, M. de Vérac et M. de Langeron s'étaient connus en 96, en Italie. Cet homme charmant exerçait une autorité souveraine dans toute l'étendue de son gouvernement. Il était d'une simplicité et d'une gaieté à nulle autre pareille. Une fois, en arrivant à Paris, il fit une chute de voiture; aussitôt il écrivit à son ami :
« Cher Olivier, si un pair de France peut s'abaisser jusqu'à venir voir une tête fracassée, je vous prie de me donner un petit moment ce matin aussi tard que vous voudrez; je ne puis sortir, n'ayant pas figure humaine.
« Langero.n. »
nous marchons de même pied avec vous ; nous avons pour ennemis ceux du genre humain... Notre campagne ne fait que commencer, et elle est déjà brillante : leRubicon est passé moralement et physiquement. Le passage du Danube a été forcé sous les yeux de TEmpereur, en plein jour^ en bateaux^ sous le nez de trois camps turcs, de trois batteries de vingt et un canons, qui ont été enlevées. La forteresse d'Isaktchy s'est rendue, Braïlow est aux abois et va se rendre, après une défense acharnée de cinq semaines.
« Notre armée est enthousiasmée, et ce ne peut être autrement avec un souverain beau, jeune^ brave^ brillant, infatigable, et qui donne l'exemple à tous. Et moi, vieux bon invalide, je cours avec lui; je recommence ma carrière; je ne m'en repens pas, et serai très heureux d'avoir fait cette campagne. Et qu ai-je à regretter en France? Cher Olivier, votre sécurité m'étonne; vous
renouvelez 89, et Dieu vous préserve de 92! Mais, hélas! que ne doit-on pas craindre avec votre Convention déjà factieuse et qui brûle d'être régicide ! Je suis loin, je ne vais ni à TOpéra ni au Panorama^ et je vois juste. Je ne demande pas mieux que de me tromper; mais l'expérience m'éclaire, et c'est un guide qu'on ne suit guère à Paris...
« Langeron,
« A Bucharest, ce 14/26 décembre 1828.
« Me voici, mon cher Olivier, relancé de nouveau par le désir et les bontés de l'Empereur dans une carrière que je croyais ne plus parcourir. Nous sommes engagés dans une lutte terrible, et la campagne prochaine amènera de grands événements.
Les Turcs se défendent dans leurs forteresses comme les Espagnols à Saragosse et les Grecs à Missolonghi.
c( J'avais été destiné à prendre encore Silistrie, et je l'aurais prise, mais un ouragan et un chasse-neige comme je n'en ai jamais vu, comme ce pays n'en fournit pas d'exemple, et qui a duré six jours, nous a ensevelis, hommes et chevaux. Six degrés de froid sont venus compléter l'épisode, et nous nous sommes retirés, à notre grand regret. Nous sommes en quartier d'hiver. Je commande toutes les troupes qui sont en Valachie et enlVIoldavie. Quand nous serons complétés, cela fera cent vingt mille hommes. 11 y en aura près de quatre-vingt mille sur la rive droite, et puis la réserve. Je suis dans cette immense pillasse de Bucharest, où nous avons la peste, qu'on ne peut détruire avec une population immonde, plus turque que le Turc même, et qu'on ne peut forcer à prendre des précautions. On va en société, on joue au whist, on danse même; et en rentrant chez soi, deux ou trois morts dans les rues. Cinquante-trois
villages ainsi attaqués de ce fléau^quiaaussi malheureusement exercé sa funeste influence sur deux régiments. On parfume, on purifie, on entoure les villages, on brûle les maisons, et nous n'avons pu encore détruire les germes. Ceci me gêne beaucoup et me donne beaucoup de travail.
c( Au revoir^ cher Olivier; si j'échappe aux Turcs, à la peste, à la famine et à la fièvre, je serai heureux de vous revoir, cher et excellent ami.
« Langeron.
« P. S. — Nous recevons ici tous les journaux en vingt jours. Leur audace n'a plus de bornes. Cette insolente dictature et la composition de TAssemblée conduiront peu à peu au gouvernement bon marché, au président Lafayette et au protestantisme, si vous autres, pairs, n'arrêtez pas le torrent. »
Le comte de Langeron vécut de manière à voir l'accomplissement d'une partie de ses prévisions. Il résista aux Turcs^ surmonta la peste, la famine^ mais fut victime du choléra à Saint-Pétersbourg, en juillet i83i. Son énergie le soutenant au milieu des tortures de la maladie, il eut encore le courage d'écrire à Tambassadeur de Russie à Paris :
(( Monsieur le comte,
(( Je suis attaqué du choléra et n'ai plus que quelques heures à vivre ; j'ai fait quelques dispositions, etc.. Adieu, mon cher comte, recevez mes vœux pour votre bonheur et pour une fin moins cruelle que la mienne.
« Le comte de Langeron. »
On fit autographier cette lettre, où la contraction de l'écriture trahit l'excès de la souffrance, et on en adressa un exemplaire
à M. de Vérac. Richelieu, Langeron, Castelnau, voilà les hommes que la France a méconnus et qui, poussés au dehors par les tourmentes et les passions du dedans, surent, loin de leur patrie, faire estimer et chérir le nom français. Se séparer de tout ce qui pourrait devenir la force, la lumière et même le salut ne semble-t-il pas être le propre des périodes de trouble et d'agitation ?
De retour à Pétersbourg, M. de Mortemart écrivait à M. de Vérac le 28 mars 1829 :
(( Je suis très content de la tournure des affaires générales; pour ce qui me regarde, je suis comblé. La campagne aura probablement lieu, les dispositions sont bonnes, sages, et peuvent être vigoureuses au besoin. La prise de Sizobolis, que je regarde comme une chose très heureuse, nous démontre mieux que les raisonnements et la croissante ineptie des Turcs et leur découragement. Sans la fatale influence qui aveugle
Mahmoud, la paix serait déjà faite; au reste^ les intrigues qui l'ont retardée tourneront à notre profit. Je suis plus convaincu que jamais, mon cher ami, que toujours, à la longue, la loyauté triomphe. Les conférences de Londres me donnent d'autant plus d'espoir, qu'outre la raison, toutes les circonstances indépendantes des hommes semblent se réunir pour les faire tourner à bien. En tout cas^ il faut de la fermeté dans cette affaire de la Grèce -, de graves intérêts y sont en question ; mais ce qui vous décidera encore plus avec nos amis à la soutenir, c'est que Thonneur de la couronne de France y est intéressé.
« Je crois que Fiquelmont ( i ) est une de vos connaissances de l'armée autrichienne; c'est un homme aimable, de charmantes manières, et qui n'est peut-être pas toujours enchanté de la marche de son gouverne-
(i) Comte Fiquelmont.
ment, dit-on. Quant à moi, je suis plus heureux : le mien, sans arrière -pensées, sans vues ambitieuses, veut la paix de TEurope. 11 fait franchement tout ce qu'il peut pour l'obtenir et, dans cette marche loyale, renverse^ presque sans s'en douter, les basses intrigues et les pièges qu'on lui dresse. J'en ai vu de si contents des filets qu'ils dressaient, que le sourire s'échappait de leurs lèvres, et qui maintenant font la grimace parce qu'ils se trouvent pris dessous.
(( J'ai peu vu la société très agréable de cette capitale ; le temps me manque, et quand j'en aurai, ce sera pour m'occuper utilement. Vous croyez peut-être que mes idées se modifient \ non, mon cher Olivier; plus que jamais je désire, quand mon pays n'aura plus besoin de ma faible expérience de la guerre, cultiver Neauphle, suivre les progrès de Grignon (i) et aller beaucoup
(i)Grignon, ferme-école d'agriculture renommée, est située dans le département de Seine-et-Oise. Voici en deux.
au Tremblay rire avec ses habitants^ leur conter mes aventures et parler tous ensemble de notre jeune temps^ exercer mes jambes à Beyne ( i ) .
« Mille amitiés à nos amis^ et pour vous et les vôtres ces sentiments si vrais et si connus de cet individu que vous voulez bien appeler le vieil oncle : oncle que je
mots son historique : Le domaine de Grignon fut acquis en 1827 des héritiers du maréchal Berthier pour la liste civile, sur l'ordre de Charles X, Le Roi, pour manifester le haut intérêt qu'il portait aux progrès de l'agriculture et à ses succès, abandonna à l'Institut roj'al agronomique le produit du domaine, sous la seule condition que cette société laisserait à la liste civile toutes les améliorations foncières qu'elle y aurait faites pendant les trente années de son bail. Les conditions furent très exactement remplies et l'école très florissante sous le patronage et l'administration constitués à la fondation de la Société ainsi qu'il suit :
Président d'iionneur : Baron de la Bouillerie, ministre de la maison du Roi.
Président du conseil d'administration : Le comte Mollien, puis le duc de Doudeauville.
Vice-présidents : Le marquis de Vérac et le duc de Trévise.
Trésorier : Baron Ternaux.
Membres du conseil : Duc de Mortemart, duc Decazes, maréchal marquis de Grouchy, baron Mallet, Darblay, etc.
Commencée en 1827, la concession fut prorogée avec certaines modifications peu importantes jusqu'en 1867, époque à laquelle le domaine fit retour à l'État.
(i) Beyne, forêt du duc de Mortemart.
28o LE MARQUIS DE VKRAC
crois de l'âge du neveu, en compensant la jeunesse physique et morale. Adieu.
c( Casimir. »
Au mois de septembre de cette même année ( 1 829 ), M. de Vérac, que le Roi avait nommé quelque temps auparavant grand officier de la Légion d'honneur, prenait congé de Sa Majesté et partait pour Tltalie, où il devait passer l'hiver. Ayant Tintention d'aller à Naples, il crut devoir écrire à madame la duchesse d'Orléans, qui se trouvait alors à Randan, pour se mettre à ses ordres. Son Altesse Royale daigna lui répondre :
« Je regrette beaucoup. Monsieur, de ne pas vous voir avant votre départ, mais j'espère que vous voudrez bien agréer tous mes souhaits. Je vous envie le plaisir de voir ma belle patrie. Vous y retrouverez des
ET Sns AMIS.
amis de votre respectable sœur ( i )j et vous verrez quels souvenirs elle a laissés dans tous les cœurs de ceux qui ont eu le bonheur de la connaître. Le mien la regrette chaque jour davantage. Je suis peinée que vous entrepreniez ce voyage justement celte année, où vous ne trouverez pas à Naples mes frères (2), lesquels , je suis sûre, eussent été empressés de vous rendre ce séjour agréable...
(c AIarie-Amélie. »
Nous citons cette lettre pour faire apprécier les rapports qui existaient entre les
(i) Eustochie de Vintimille Belmonte, femme de César de Vérac, chevalier des ordres du Roi, dame d'honneur de madame la duchesse d'Orléans. Appartenant à une des premières familles de la noblesse napolitaine, elle était l'amie de Marie-Amélie, et lorsque, à la Restauration, la duchesse d'Angoulême voulut s'attacher madame de Vérac, elle refusa par affection pour la duchesse d'Orléans. Quelques années après, madame de Vérac mourut au Palais-Royal, soignée par la princesse comme si elle eût été sa sœur.
(2) Le roi de Naples avait été conduire en Espagne sa tille Christine, deuxième femme de Ferdinand VII.
princes d'Orléans et M. de Vérac. Ils furent complètement rompus à partir de Télévation du duc d'Orléans au trône : et le pair de France qui prêta en i83o un serment qu'il regardait comme un devoir,, mourut vingt-huit ans après, sans être rentré aux Tuileries.
Revenons en 1829. La France avait alors un tel prestige que rien ne devait manquer à l'agrément du voyage de M. de Vérac. A NapleSj particulièrement, il fut comblé d'honneurs. S'il assistait aux débats d'une affaire, on plaçait pour lui un fauteuil en avant des juges; s'il allait à Caserte, le gouverneur de la province et celui du palais lui faisaient tous deux servir un dîner somptueux. A Rome, M. de 'Vérac eut le chagrin de ne plus retrouver le duc de Laval, qui, après y avoir longtemps représenté la France, était alors ambassadeur à Londres. D'Angleterre, celui-ci écrivait à son ami :
i-:t ses amis.
« Je suis bien vraiment touché^ mon cher Olivier^ de l'accent amical avec lequel tu m'entretiens de mes peines (i). Elles sont profondes, elles le sont à un tel point que je n'imagine plus comment je pourrai les surmonter. Tvlon cœur est dévoré de chagrin, de quelque chose d'invincible dont le temps ne me guérira pas. Il y a trois ans qu'il m'eût été bien agréable de vous donner à Rome Thospitalité que j'ai reçue si souvent et toujours si amicalement au Tremblay ou rue de Varennes. Non seulement tu t'intéresses aux monuments à Rome^ mais les gazettes^ qui sont possédées d'une fièvre ardente, ont cependant encore assez de place pour entretenir le public de tes courses d'antiquaire. Si les La Ferronnays étaient arrivés^ tu voudrais bien leur offrir mes meilleurs sentiments.
(i) Allusion à la mort de son fils, enlevé à Naples par une angine.
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Ils se feront adorer dans ce nouveau règne^ car c'est régner que d'être dans le poste qu'ils vont occuper.
« Avec tes dispositions sages^ réservées, philosophiques, tu as bien choisi ton époque pour le voyage d'Italie. Tu iras à NapleSj où ta mémoire d'ami pourra encore te rappeler un malheur unique dont j'ai été frappé et dont on ne guérit jamais. Ici je vis seul, absolument tout seul, et je ne pense pas que cette horreur pour le monde me quitte de longtemps. »
Au mois de mars, M. de 'Vérac vit arriver à Rome le comte de La Ferronnays.Ces deux fidèles serviteurs de la monarchie s'entretinrent souvent de leurs communes inquiétudes, et le prisme de gloi^^e qui fascinait alors les étrangers ne les empêchait pas de voir les nuages s'amonceler à l'horizon.
Dès les premiers jours de mai i83o, le marquis Olivier rentra à Versailles, pour
y recevoir le roi et la reine de Naples^ à leur retour d'Espagne. Le 3 1 mai, le duc d'Orléans donnait en leur honneur, au Palais- Royal, une fête resplendissante^ à laquelle Charles X, toujours rempli de confiance, consentait à assister; mais, comme M. de Vérac l'écrivait au duc de Richelieu en 1816 : « Il y a des aveugles qui ne veulent pas subir l'opération de la cataracte. » A cette m.ême époque, notre flotte voguait vers la côte africaine, conduisant à la conquête d'Alger une armée éprouvée et fidèle qui, quelques jours plus tard, aurait servi de rempart à la vieille monarchie française.