MORT DU DUC DE RICHELIEU. MORT DE
LOUIS xvin.
Le prince de Poix ayant succombé, le i5 février 18 19, aux suites d'une douloureuse opération^ M. de Véracfut chargé de prononcer son éloge à la Chambre des pairs i nous en détachons ce qui suit :
(c Dès ses plus jeunes années, nommé capitaine des gardes, le bonheur d'avoir à répondre à la France de la personne de son Roi remplissait son âme tout entière et la pénétrait de ce dévouement dont sa vie a multiplié les exemples. A chacune de ces
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époques désastreuses, au milieu des premiers orages de la Révolution, M. de Poix parut toujours près du Roi avec cette ardeur qui cherche encore le danger quand elle a perdu Tespérance. Dans la déplorable journée du lo août, M. de Poix, à qui la Révolution avait depuis longtemps arraché la défense du prince et du trône qui n'auraient pas péri au milieu de leurs fidèles gardiens, surmonte tous les obstacles, se rend en habit de maréchal de camp au château des Tuileries^ partage tous les dangers du Roi, s'élance dans cette Assemblée où Louis XVI cherchait un asile et trouve la prison. Plus jaloux que jamais de la place que ses anciens honneurs lui marquaient auprès de son maître : a Au moins, s'écriet-il, je recevrai les premiers coups.. c » Son courage ne l'abandonna pas dans sa dernière maladie... Dès que son état devint grave, M. de Poix, de son propre mouvement, appela les secours de la religion ;
devoirs faciles à remplir pour celui qui a rempli tous les autres... Le souvenir de M. de PoiXj dit-il en finissant^ vous sera toujours cher ; vous n'oublierez jamais ce courage, ce dévouement à son maître et à ses devoirs^ toutes ces vertus"dont il a ambitionné d'être le martyr. »
Un an avant la mort du prince de Poix^ le duc de Mouchy, son fils, l'avait remplacé dans le commandement de la compagnie de Noailles. M. de Vérac lui succéda comme gouverneur des châteaux de Versailles et Trianon. A la fin de cette même année,, le duc de Richelieu rentrait en France, décidé à ne plus jamais sortir de la vie privée, et heureux de retrouver celui dont Taffectueux dévouement avait adouci ses épreuves. Au mois de février 1820, Louis XVIII lui demandait d'aller, au nom de la France, féliciter George IV de son avènement au trône d'Angleterre. M. de Richelieu n'était pas encore parti quand le
duc de Berry fut assassiné. La rumeur publique accusa le duc Decazes, dont la faveur irritait les serviteurs de la monarchie^ et cette parole injuste circula : « Ses pieds ont glissé dans le sang. » Il dut donner sa démission de chef du cabinet.
Louis XVIIIj écrasé par la mort de son neveu et la chute de son favori^ se tourna vers M. de Richelieu et lui offrit de composer un ministère. Ainsi ^ les honneurs venaient en quelque sorte au-devant de celui qui les redoutait. Croyant avoir déjà acquitté sa dette envers sa patrie, le duc résista à toutes les instances de son Roi. Les choses en étaient là le 20 février, lorsque le comte d'Artois fît mander M. de Vérac. Introduit près du prince, dont le visage était inondé de larmes^ il fut par lui conjuré, au nom de sa douleur de père, au nom du salut de la France, d'user de son extrême influence auprès de M. de Richelieu pour le décider à former un ministère.
Monsieur ajouta que le nouveau cabinet pourrait compter sur son appui le plus sincère. M. de Vérac, profondément ému, courut chez son ami ; il dut lutter longtemps pour surmonter une répulsion que nous avons vue qualifiée d'invincible dans ses lettres : « Quand tous les rois de la terre... » Elle dut être belle^ la lutte entre ces deux cœurs toujours pris d'assaut par Tamour du devoir : Tun , tout remué du spectacle auquel il venait d'assister , trouvant de ces accents que le plus ardent patriotisme sait seul inspirer; l'autre ^ arrêté, non par l'ingratitude des hommes, non par la difficulté de la tâche, mais par le doute, se demandant s'il était bien l'homme de la situation, et si Témotion du moment n'avait pas sa part dans les promesses de l'avenir. « Ils veulent ma mort! s'écria enfin le duc de Richelieu, ils Tauront; dites à Monsieur que je me soumets à ses désirs. » M. de Vérac, malgré l'heure avancée de la nuit, péné-
tra chez le comte d'Artois pour lui dire que le duc^ vaincu par la douleur du père et confiant dans les promesses du prince ^ acceptait la présidence du Conseil.
Les rênes du gouvernement ne pouvaient lui être remises sous de plus fâcheux auspices. Au dedans, Tassassinat du duc de Berry avait affolé le pays dont il était l'idole et poussé aux dernières limites l'irritation des partis-, au dehors, l'Europe, se souvenant, frémissait de crainte à la vue de cette nouvelle et innocente victime. Le duc de Richelieu s'efforça de réunir les hommes fidèles au Roi et d'affermir son autorité. Au miUeu des difficultés dont cette tâche était hérissée, M. de Vérac aidait son ami de ses conseils et le soutenait par sa chaleureuse amitié. Dès le début de la session, les députés de droite qui avaient toujours repoussé les lois d'exception montrèrent une grande répugnance à se déjuger. La lutte ne fut pas moins vive à la Chambre
des pairs : « Je consens^ dit Lally, à soumettre les journaux à la censure pendant qu'on va retremper pour eux le frein de la loi. » Le projet ainsi amendé finit par être voté, après un discours énergique de Pasquier, qui représenta que <( les livres servaient à éclairer le monde et les journaux à déchaîner les passions j qu'inhabiles à conserver, ils ne savaient que détruire... »
De tout tempSj la liberté de la presse a été le sujet de vives discussions et de magnifiques discours. Pour les uns, la plume est le fer libérateur de la pensée ; pour les autres, elle en est le poison. Il est certain qu'on ne doit pas plus avoir le droit de tout dire que celui de tout faire; dans l'un et l'autre cas, la justice doit avoir la liberté de défendre la société contre les excès, enfants de la licence.
Après la loi sur la presse, ce fut la nouvelle loi électorale qui vint remuer les pas-
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sions et faire descendre l'émeute dans la rue. La loi de 1S17, en réunissant les censitaires au chef-lieu, avait favorisé les intrigues de parti; la nouvelle loi^ en admettant le principe du double collège et du renouvellement par cinquièmes^ devait organiser la hiérarchie des intérêts. Toutes les propositions qui amenaient dans les lois existantes des modifications nécessitées par la situation exaspéraient Topposition; cependant, comme le disait fort justement Pasquier, « on essayait des lois bien plus qu'on ne les fondait ; ce qu'il fallait représenter, ce n'était pas des opinions nécessairement mobiles, mais les intérêts permanents et réels de la société». Villèle, de son côté, disait que si la Charte n'avait pas fait la loi électorale, c'était pour que cette loi pût être appliquée aux nécessités constatées. Tout l'esprit de cette discussion se trouve résumé dans cette phrase de Pasquier : a En supposant que le gouvernement repré-
ET SES AMIS. 23l
sentatif permette déjouer aux ministères, il est trop grand pour souffrir qu'on joue aux dynasties. » Les Chambres se séparèrent le 22 juillet, et Richelieu^ adoptant ridée de son collègue de Serre^ de gouverner raisonnablement en s'appuyant sur la droite, chercha à lui donner des représentants dans le cabinet. M. de Vérac s'offrit à lui amener M. de Villèle.
« Mon cher Vérac^ lui écrivait le président du conseil^ si vous voulez m'amener demain M. de Villèle, vers trois heures, je serai charmé de l'entretenir. Quoiqu'il n'y ait àpeu près rien à espérer de cette entrevue, il ne faut pas avoir à se reprocher de n'avoir pas tout tenté.
(( Mille et mille amitiés.
« Richelieu. »
Bien que cette première tentative n'ait pas été couronnée de succès, la lettre qu'on
vient de lire prouve la part active que prit M. de Vérac au rapprochement du duc de Richelieu et de M. de Villèle, dont M. de Chateaubriand se montre, dans ses Mémoires j comme Tunique négociateur. Avant l'ouverture de la période électoralCj deux événements de nature bien diverse, la triste découverte du complot Nantil et Theureuse naissance du duc de Bordeaux, occupèrent Tattention générale.
Nommé président du collège électoral de Versailles, M. de Vérac ouvrit la session par le discours suivant :
« Messieurs, nous sommes au moment d'exercer les droits les plus importants que puisse conférer le gouvernement représentatif sous lequel nous avons le bonheur de vivre j mais les droits sont inséparables des devoirs, et malheur à nous si nous étions jamais tentés de les séparer ! Le Roi, en donnant une Charte à la France, a voulu
que des députés librement élus fussent investis du pouvoir de concourir avec lui à la formation des lois, à la fixation des impôts, à leur équitable répartition, à toutes ces grandes mesures d'ordre qui fondent et conservent la prospérité des empires. Une loi émanée de sa sagesse a confié à Télite des propriétaires le droit de choisir ces députés appelés à de si hautes fonctions. Mais de ce droit si glorieux, de cette haute prérogative, ne résulte-t-il pas pour nous le devoir de ne pas tromper les espérances du fondateur de la Charte? Et cependant, messieurs, comment ne seraient-elles pas trompées, ces espérances, si nous permettions aux passions haineuses et perturbatrices de violer Tenceinte de cette Assemblée pour y dicter des choix manifestement en opposition avec les intentions paternelles du Roi?
(( Une liberté forte et légitime nous est acquise, c'est le Roi qui se rend à lui-même
ce glorieux témoignage dans sa dernière proclamation; et quelle voix impie^ en méconnaissant le bienfait^ oserait donner un démenti au bienfaiteur ? La liberté est forte,, elle est dé sormais au-dessus de toute atteinte, parce qu'elle a fait alliance avec la légitimité, principe de toute force et de toute durée, parce qu elle a cessé de maudire le passé, parce qu'elle s'appuie sur la gloire des siècles antérieurs comme sur la gloire contemporaine ; elle est forte, elle est impérissable, parce qu'elle repose sur Tamour du Roi, sur les serments des princes de sa famille, parce qu'elle est entourée de toutes les institutions propres à la garantir, parce qu'un jour vous confierez le soin de la défendre à des mandataires dignes d'une aussi belle cause, et qui mettront leur gloire à justifier votre confiance, et ils la justifieront s'ils n'oublient jamais que la liberté n'est pas la licence, que la religion n'est pas le fanatisme, que la liberté des cultes n'est pas
le dédain de tous les cultes ; ils la justifieront s'ils ferment leurs cœurs à ces défiances injurieuses qui proscrivent en masse des classes entières de citoyens dont tout le crime est d'avoir été longtemps proscrits et malheureux.
(c Oui^ messieurs, j'aime à le croire, ces nouveaux députés du département dont Versailles, cette ville toute royale, est le chef-lieu, ne mêleront jamais leurs voix aux clameurs séditieuses qui trop souvent ont consterné la France. Conserver ce qui est, telle sera leur noble devise; je n'ai qu'un regret, c'est que ce soit une voix aussi faible que la mienne qui ait été chargée de vous faire entendre d'aussi graves, d'aussi importantes vérités. Quand je considère cette imposante assemblée, dans laquelle se trouvent tant d'hommes distingués, soit dans la carrière civile par de longs et utiles travaux, soit dans la carrière militaire par de brillants faits d'armes et même par d'éclatantes
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victoires, je fais un retour involontaire sur moi-même et j'ai peine à m'expliquer la bienveillance du Roi. Mais alors je me dis que c'est sans doute au président de votre conseil général que cet honneur a été déféré (i). Vos sutîrages et votre confiance ont préparé la confiance du Roi, honorable et douce récompense d'un zèle obscur sans doute, mais ardent et sans bornes pour les intérêts d'un département au sein duquel j'ai le bonheur de résider. »
La session qui suivit fut laborieuse et le ministère en butte à de fréquentes attaques. L'entrée de Villèle et de Corbière (22 décembre 1820) ne sembla pas suffisante à la droite pour donner un appui sérieux au gouvernement. Depuis leurs succès électoraux, les ultras voulaient des hommes nouveaux, un ministère à leur dévotion; ils
(i) M. de Vérac était membre du conseil général depuis i8i5 et président du même conseil depuis 1817.
reprochaient au cabinet de ne pouvoir gouverner qu'avec des lois d'exception^ de ne pas avoir d'unité. A la Chambre des pairs, le jugement rendu dans le complot Nantil fut empreint de la faiblesse la plus coupable ; à la Chambre des députés^ le général Donnadieu ayant demandé à la tribune que le Roi fût supplié de changer son ministère,, qui était incapable et antifrançais ^ un membre de la droite en prit occasion pour réclamer la responsabilité ministérielle et pour déclarer que les royalistes pouvaient voter pour le ministère^ mais qu'ils ne lui accordaient pas leur confiance. Villèle et Corbière^ peu contents de leurs situations, qu'ils ne trouvaient pas assez prépondérantes, et voulant se réserver un avenir plus en rapport avec leurs ambitions, ne tardèrent pas à quitter le ministère. Les intrigues se donnèrent alors libre carrière. Ce fut dans de semblables conditions que s'ouvrit la session de 1821.
Dès les premières séances, l'adresse des députés dut être considérée comme un blâme pour le cabinet que les amis de Monsieur ne soutenaient pas. « Le duc de Richelieu, dit M. Guizot dans ses Mémoires^ qui n'était entré aux affaires qu'après avoir reçu du comte d'Artois^ en personne^ la promesse d'un appui durable^ se plaignit, avec sa rudesse de grand seigneur honnête homme^ qu'on ne lui tînt pas la parole de gentilhomme qu'on lui avait donnée. » Le duc de Richelieu donna sa démission. L'ingratitude de la France^ qu'il avait sauvée de tant de périls et dont il avait maintenu si haut le drapeau, l'indignait. Les âmes froides n'ont que de la mémoire, les âmes tendres ont des souvenirs ; le passé pour elles n'est point mort, il n'est qu'absent. « La parole du duc de Richelieu vaut un traité», avait dit Wellington; et c'est la capacité d'un tel homme qu'on méconnaissait, son dévouement à la patrie dont on
semblait douter. N'étant plus soutenu par les ailes de l'espérance, qui empêchent les événements de peser sur la vie, cet homme de cœur et de devoir se sentit mortellement frappé.
Tous les ans^ le duc se rendait à Courteilles^ pour voir sa femme. On sait qu à la veille de l'émigration^ le duc de RichelieUj qui alors portait le titre de comte de Chinon^ avait épousé mademoiselle de Rochechouart ; pendant les années de séparation qui suivirent, la duchesse était devenue bossue ; aussi, au retour de son mari en France^ se rendant compte de la répulsion que lui inspirait sa difformité, elle se retira dans sa terre de Courteilles, près Chartres. M. de Richelieu, profondément touché d'un procédé si délicat, s'arrachait chaque année à ses occupations pour aller rendre visite à sa femme; presque toujours il s'arrêtait au Tremblay pour emmener son ami à Courteilles. En quittant le ministère^ le duc vou-
lut se rendre seul auprès de sa femme. M. de Vérac, frappé de Faltération de ses traits et d'autres symptômes alarmants^ insista pour qu'il différât son voyage, et fit même venir un médecin; ses représentations furent inutiles. Les deux amis ne devaient plus se revoir : le surlendemain, dès Taube ( i ), lorsque Al. de Vérac arriva chez M. de Richelieu, il le trouva étendu sans vie sur son lit.
Ce même jour, le marquis de Castelnau (2) écrivait à M. de Vérac :
« Monsieur le marquis, renfermé chez moi, tout entier à ma douleur, votre billet m'a rendu à moi-même puisque je retrouvais un ami partageant la situation où je suis. Mais que ce coup m'a été terrible! On ne m'avait point instruit de son état; j'arrive au haut de l'escalier, on me dit : //
(i) Le duc était rentre la veille au soir.
(2) Ancien secrétaire du duc de Richelieu à Odessa.
est mort! Je crois avoir perdu la tête au moment même...
(( Je ne puis, ainsi que vous, croire à ce malheur éternel. On n'a jamais connu ce qu'on vient de perdre : vous et moi lui rendrons une justice bien méritée, mais tant d'autres !
(( Tout à vouSj mon cher marquis, vous me devenez plus cher, si cela est possible, car vous êtes le premier qui m'ayez entretenu de lui... Eh bien! nous avons pleuré en même temps... Est-il bien vrai? il n est plus !... Ah! Monsieur le marquis, comme il vous aimait ! Je vous aime de tout mon cœur.
« Vendredi, 4 heures.
« Marquis de Castelnau. »
L'année suivante, le marquis de Castelnau écrivait à M. de Vérac :
« Saint-Pctersbourg, 10 août 1822.
« Monsieur le marquis^
« Je croiSj je dis plus^ je suis bien sûr de vous faire plaisir en vous communiquant les propres expressions dont l'empereur Alexandre s'est servi après avoir appris la mort de notre ami commun, paroles adressées par Sa Majesté à M. de La Ferronays sur la mort du duc de Richelieu : « Je pleure le duc de Richelieu comme le seul ami qui m'ait fait entendre la vérité. C'était le modèle de rhonneur et de la loyauté. Les services qu'il m'a rendus éternisent en Russie la reconnaissance de tout ce qui est honnête. Je le regrette pour le Roi, qui ne trouvera dans aucun autre un dévouement si désintéressé. Je le regrette pour la France, où il fut mal apprécié, et à laquelle cependant il a rendu et devait rendre encore de si grands services. » Connaissez-vous de plus belle
oraison funèbre? Il n'en fut jamais de mieux méritée^ et sortie d'une aussi noble bouche. On lit ici^ on commente ces paroles,, on trouve qu'elles renferment un grand texte. Oui, bien certainement, et peu de gens en ont la clef. Celle de mes sentiments et de mon inviolable attachement est dans vos mains.
« Marquis de Castelnau ( i ) . »
Après la mort du duc de Richelieu, M. de
(i) Le marquis de Castelnau avait pour le duc de Richelieu un véritable culte. Sa conversation abondait en anecdotes sur lui.
Il tenait de son chef que celui-ci , se promenant sur les remparts d'une ville d'Allemagne, rencontra un officier auquel il adressa la parole en allemand, aucune réponse; il essaye de Titalien, sans plus de succès; de l'anglais, du russe, toujours même silence (le duc parlait si facilement toutes les langues qu'on ne pouvait deviner sa nationalité). « Ne sauriez-vous pas quelques mots de français? » lui dit enfin son interlocuteur avec un accent gascon épouvantable.
L'ancien secrétaire du gouverneur d'Odessa racontait aussi que, déjeunant tous les jours avec le duc, il se permit de lui dire une fois : Monsieur le duc, vous serait-il indiffèrent qu'on servît autre chose que des côtelettes? Je ne puis plus les avaler. — Comment, mon cher, reprit le gouverneur, estil possible que depuis trois ans j'en mange chaque matin ? Vraiment, je ne m'en étais pas aperçu.
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Vérac prit une part moins considérable aux affaires publiques. Il suivait cependant assez assidûment les séances de la Chambre des pairs; et souvent aussi il était en rapport avec le Roi pour le gouvernement de Versailles. On a généralement attribué à Louis-Philippe Tidée d'établir un musée dans le château de Versailles. Les lignes suivantes, extraites de la correspondance échangée en 1822 entre le comte de Forbin et M. de Vérac, prouvent que ce projet existait dès cette époque.
Le comte de Forbin ^ directeur général des musées royaux^ à Monsieur le marquis de Vérac, pair de France, gouverneur des palais de Versailles et de Trianon.
« 27 juillet 1822.
« Monsieur le marquis^
« J'ai l'honneur de vous prévenir que la collection des tableaux de Sa Majesté deve-
nant chaque jour plus considérable, il me paraîtrait nécessaire, si vous n'y trouviez point d'inconvénient, de former, dans les appartements du palais de Versailles, un musée qui serait placé sous la conservation et la surveillance de M. Lauzan et se composerait des ouvrages des artistes modernes qui ne peuvent trouver place dans le musée du Luxembourg, complet depuis longtemps.
(( Veuillez bien, je vous prie. Monsieur le marquis, me faire connaître vos vues à cet égard le plus promptement possible, etc.
« Comte DE FoRBiN. »
M. de Vérac répondit par une longue lettre , disant qu'il accepterait des tableaux pour décorer les appartements, mais que, comme gouverneur, il repoussait toute idée tendant à faire un musée qui rendrait le château inhabitable pour le Roi. Il ajouta que « parmi les tableaux désignés il s'en
trouvait de fort peu convenables à exposer aux regards du public dans les appartements royauXj entre autres une A thalie qui montre un derrière aussi effrayant que le songe qui l'agite ».
Le 29 octobre, M. de Forbin répondait au gouverneur que, se rendant à ses justes observations, il ne serait plus question de musée, mais que des tableaux seraient placés à Versailles comme dans les autres résidences royales.
Le marquis de Champcenetz, gouverneur des Tuileries, étant mort en 1823, le roi Louis XVIII nomma pour le remplacer le comte de Lardennois, gouverneur de File Bourbon, et désigna M. de Vérac pour remplir Tintérim. Celui-ci, sans pour cela abandonner son commandement, vint s'établir aux Tuileries. Chaque jour, M. de Vérac déjeunait avec Louis XVIII et les grands officiers de sa maison. Le Roi se faisait rouler à table dans son fauteuil mé-
canique. La Faculté lui ayant recommandé de ne prendre qu'un œuf frais à son déjeuner, on avait soin de lui en choisir un d'une taille exceptionnelle,, et le Roi, faisant placer en face de lui les mets qu'il préférait, mettait un peu de chacun dans la coquille de son œuf; aussi les courtisans disaient-ils en souriant : « L'Éternel est son nom. » Bien des années après, le marquis Olivier, ne pouvant plus être accusé de courtisanerie, commençait son repas par un œuf à la Louis XVIII. Ce prince avait une mémoire prodigieuse et infiniment d'esprit-, aussi, pendant ces déjeuners intimes, la conversation était-elle pleine d'entrain et de gaieté ; souvent la bonhomie y détrônait l'étiquette. A l'arrivée de M. de Lardennois, M. de Vérac retourna à Versailles.
La Chambre ayant été dissoute à la fin de 1823, les nouvelles élections furent fixées aux 20 février et 6 mars de l'année suivante. Le résultat était peu douteux.
l'issue favorable de la guerre d'Espagne et la bonne situation des affaires ralliaient au gouvernement toutes les opinions flottantes et les forces conservatrices. Voici le discours que M. de Vérac prononça à l'ouverture du collège électoral de Seine-et-Oise :
« Messieurs^
ce Deux années se sont à peine écoulées depuis quCj réunis dans cette enceinte^ nous étions appelés à exercer des droits politiqueSj désormais inséparables des intérêts du trône. Le Roi a usé de sa prérogative souveraine; il a dissous la Chambre des députés. Ne cherchons ni à juger ni à pénétrer ces motifs. Tout ce que la France lui doit de grandeur et de prospérité nous en garantit la sagesse; contentons-nous de remarquer avec reconnaissance combien ces deux années ont été fécondes pour le bonheur et pour la gloire de notre patrie.
a La religion de nos pères a repris sur les
cœurs cet empire qu'elle n'aurait jamais dû perdre, sans qu'aucun sacrifice ait été demandé à Tesprit de tolérance qui caractérise notre siècle, sans qu'aucune atteinte ait été portée à la liberté des cultes consacrée par la Charte.
(( Le crédit public dépasse toutes les espérances. Louis XVllI voit se réaliser sous son règne ce qui avait échappé aux yeux de ses plus illustres, de ses plus sages prédécesseurs : les obligations du Trésor royal élevées au-dessus du pair par la confiance publique. L'industrie, partout encouragée, a partout multiplié ses prodiges ; elle a couvert notre sol de richesses nouvelles, que le commerce, également protégé, se chargera de répandre dans toutes les parties du globe.
« L'agriculture n'a point été oubliée.
L'impôt foncier a été diminué de trentequatre millions; et si les cultivateurs ont fait entendre quelques plaintes, qui peu-
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vent-ils"accuser, sinon la trop grande bonté du ciel qui a accordé à leurs travaux des récoltes trop abondantes?
« Enfin j est-il aujourd'hui un peuple plus heureux que le peuple français? Libre sous la protection des lois, toutes les carrières sont ouvertes à ses talents et à son courage. Assuré de jouir en paix du fruit de ses travaux, une protection égale maintient dans la même sécurité la chaumière du pauvre et la maison du riche. Quelles que soient les nuances de nos opinions, il faut en convenir, Messieurs, il n'est aucun de nous qui, dans son cœur, ne rende à la légitimité cette justice de conscience, que c'est à elle seule que nous devons tous ces avantages.
(( C'est en vain que quelques esprits inquiets, que de pauvres ambitieux nous les présentent comme passagers et, ne pouvant accuser le présent, affectent de désespérer de l'avenir. Nos libertés sont hors de
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tout péril. La Charte est naturalisée française, elle est, après Tauguste famille des Bourbons, la plus belle propriété de notre patrie. Le Roi, qui nous Fa donnée, saura la maintenir. Le serment de ce prince, héritier du trône, le plus parfait modèle de l'honneur français, en a également consacré la garantie, et n'avons-nous pas entendu sortir de la bouche de ce guerrier illustre, de ce fils adoptif de notre Roi, ces paroles mémorables, adressées au chef de l'instruction publique : « Inspirez à vos élèves Tamour du Roi et des institutions qu'il nous a données »? Paroles d'autant plus dignes de notre admiration, que le Prince rentrait alors en France à la tète d'une armée victorieuse, qui lui devait un nouveau genre de gloire, les bénédictions de ceux-là même qu'il avait soumis, les louanges d'un peuple jaloux de nos succès.
(( En parlant du bonheur de notre patrie
et de la reconnaissance que nous devons tous au gouvernement de Sa Majesté, ne refusons pas à la Chambre qui vient de finir le tribut d'hommages qui lui est dû; et d'ailleurs le Roi, par la nomination d'une grande partie de ses membres à la présidence des collèges électoraux, n'a-t-il pas exprimé sa satisfaction de leurs services? et ne vous les montre-t-il pas comme ayant conservé les mêmes droits à notre confiance et à la sienne? »
Les Chambres se réunirent le 23 mars.
Dans cette nouvelle session, l'attitude de M. de Chateaubriand, ministre des affaires étrangères, parut à diverses reprises suspecte aux autres membres du Conseil.
Aussi Villèle, poussé par le Roi, prit-il le parti de se séparer d'un collègue aussi nuisible qu'embarrassant. Nous trouvons dans les notes de M. de Vérac, à la date du 5 juin 1824, les lignes suivantes, relatives au remplacement de M. de Chateaubriand
comme ministre des affaires étrangères par M. de Villèle :
« Je tiens les détails qui vont suivre de M. le duc de Rauzan^ sous-secrétaire d'État aux affaires étrangères et ami de M. de Chateaubriand. Trois jours avant le 5, en revenant du conseil des ministres^ M. de Chateaubriand me confia qu'il était très mécontent d'une conversation qu'il venait d'avoir avec M. de Villèle. En finissant cette conversation^ M. de Chateaubriand dit à M. de Villèle : « Enfin^ monsieur,, si votre proposition aux Chambres y est reçue de manière que vous vous croyiez obligé de vous retirer^ je n'hésiterai pas une minute à joindre ma démission à la vôtre. » M. de Villèle s'est borné à me répondre : « Le Roi ne veut pas absolument que je me retire. » « Le dimanche 5 juin, M. de Chateaubriand sortit à dix heures du matin de l'hôtel des affaires étrangères pour aller chez madame la duchesse
de Duras, et de là aux Tuileries, afin d"y assister à la messe du Roi et ensuite au conseil. Le ministre venait de partir lorsqu'on apporta au duc de Rauzan une lettre adressée par le président du conseil à M. de Chateaubriand^ pour l'informer que le Roi venait de le charger^ lui Villèle, du département des affaires étrangères. — M. de RauzaUj ne se doutant nullement du contenu du pli qui venait de lui être remis, le jeta sur son bureau en attendant la rentrée de son chef. Quelques moments après arrivait tout troublé, chez le duc de Rauzan, le secrétaire particulier de M. de Chateaubriand, pour lui demander s'il n'avait pas reçu une lettre de M. de Villèle, ajoutant que M. de Chateaubriand l'avait autorisé à rouvrir. Après la lecture faite, le secrétaire, bouleversé, ne perdit pas un moment pour courir aux Tuileries joindre M. de Chateaubriand et le mettre en peu de mots au courant de ce qui se passait. M. de
Chateaubriand se jeta dans sa voiture et se rendit sur-le-champ au ministère^ où il entassa pêle-mêle ses papiers; à deux heures de Taprès-midi, il était parti du ministère pour retourner chez lui. C'était un dimanche, il ne se trouvait dans les bureaux^ au moment du départ de M. de Chateaubriand,, que le chef du cabinet des chiffres^ qui s'empressa de venir lui témoigner la douleur qu'il éprouvait de ce qu'il allait cesser de servir sous ses ordres. — « Combien j lui dit M. de Chateaubriand^ avei-vous fait de semblables compliments de condoléance? — Je suis à mon trentetroisième, lui répondit celui-ci. — Eh bien! vous en aurez bientôt un trente-quatrième à faire ))j lui dit M. de Chateaubriand. Aux affaires étrangères comme aux finances, paraît-il, si les ministres passent, les chiffres restent. « M, de Villèle, dans sa lettre à M. de Chateaubriand, lui demandait le jour et l'heure où il pourrait se présenter pour
avoir la remise des papiers importants et secrets du ministère. M. de Chateaubriand borna sa réponse à ce peu de mots : « Dans une demi-heure^ si v^ous voulez. »
Pendant que toutes ces modifications ministérielles se produisaient^ les infirmités du Roi s'aggravaient sensiblement. Il les supportait avec énergie^ suivant les progrès du mal et l'affaiblissement de ses forces avec un calme extraordinaire. Il ne se faisait nulle illusion et demandait avec autorité à son médecin de lui répondre en toute franchise sur la proximité de sa fin. Chaque semaine M. de Vérac allait faire sa cour. Dans les premiers jours de septembre^ il trouva le Roi courbé en cercle, son menton touchant presque ses genoux; il se rendit compte qu'il le voyait pour la dernière fois. Le Roi lutta jusqu'au 12 septembre, jour où il se coucha pour ne plus se relever. La fermeté ne l'abandonna pas; il reçut les secours de la religion, mais Taccès de sa
chambre était interdit à tous ceux qui n'y étaient pas appelés par leurs fonctions. Le 16 septembre,, le Roi expirait. A cette nouvelle, M. de Vérac part sur-le-champ, court aux Tuileries, traverse la galerie, les appartements, sans rencontrer un officier, un membre de la maison civile ou militaire du Roi. La porte de la chambre royale est ouverte, il y pénètre avec un respect mêlé d'émotion : Louis XVI II était étendu sur son lit; ni un prêtre, ni un serviteur ne priait à ses côtés ^ le tapissier qui décorait la chambre de deuil avait jeté sa veste sur le lit du roi de France. On ne saurait trouver une plus navrante application du vieil adage : « Le Roi est mort :, vive le Roi ! » Sil est triste de voir quelquefois la mémoire tenir lieu de cœur, il est encore plus pénible de voir Tintérèt effacer le souvenir.