‹ Le marquis de Vérac et ses amis, 1768-1858Chapitre 11 sur 19 · ROYALE · texte numérisé non relu

ROYALE

Les Ordonnances parurent le 26 juillet, et le 27 M. de Vérac recevait une lettre du duc de Caraman, disant : « Le Roi a parlé; nous sommes dans la joie »; tandis qu'un autre ami lui écrivait : « Paris est en fermentation ; a-t-on prévu les conséquences et préparé la résistance? »

Les quelques lignes qui précèdent, éloquentes dans leur simplicité comme dans leur laconisme, font comprendre quelle était alors la division des esprits. Monsieur

et les ultras n'avaient jamais pu admettre la politique suivie par Louis XVIII ; ils avaient combattu et renversé le duc de Richelieu qu'ils s'étaient engagés à soutenir. En politique^ les promesses sont nécessaires^ mais souvent elles cessent d'exister le jour où elles deviennent gênantes. Les amis de Charles X étaient de Técole des gens qui sont heureux et fiers de leur petit nombre; ils ne voulaient pas admettre que le gouvernement dût compter avec une autre opinion que la leur. L'opinion est cependant un courant que l'orage peut rapidement transformer en torrent dévastateur; la monarchie légitime est tombée pour n'avoir pas voulu écouter ses grondements précurseurs et n'avoir pris aucune précaution contre le débordement des passions.

Le 27 juillet^ M. de Vérac^ jugeant que dans des circonstances aussi graves chacun devait être à son poste ^ quitta le Tremblay

et se rendit à Versailles. En arrivant au château^ il apprit qu'il y avait eu la veille des troubles assez sérieux à Paris. Chacun semblait avoir perdu la tête. Le marquis de Crux, gouverneur des pages du Roi (i), avait j à la première nouvelle des troubles de la capitale^ opéré sa retraite et donné aux pages Tordre de retourner dans leurs familles. La plupart de ces jeunes gens se trouvaient sans argent et dépourvus de vêtements civils; un grand nombre d'entre eux se rendirent au château. M. de Vérac, consultant leur situation et leurs sentiments^ envoya près du Roi ceux qui en exprimaient le désir^ partagea sa bourse entre ceux qui voulaient regagner leurs foyers ^ et enfin garda près de lui ceux qui préféraient rester. Vers six heures du soir, un officier vint annoncer au château que l'émeute était vaincue,, que le Dauphin était entré à Paris

(i) On passait trois années à Tccole des pages, les deux premières à Versailles, la troisième à Paris.

KT Si: S AMIS. 289

à la têle des troupes^ et que Casimir Périer avait été nommé président du conseil des ministres ( i ) . Sur ces assurances^ le marquis Olivier partit pour le Tremblay (2) afin de calmer Tanxiété des siens. Il ramenait avec lui deux pages dont les parents habitaient le Midi. MM. de Barbancois et de Gironde arrivaient vêtus d'habits de damas destinés à jouer la comédie; car ils n'avaient osé circuler avec leur uniforme portant sur chaque bouton : a Pages du Roi. » La soirée se passa à changer ces boutons, et le 28 , dès raubCj laissant ces jeunes gens en sûreté, M. de Vérac regagna son gouvernement.

Quelques heures après, le billet suivant arrivait au Tremblay :

« Ncauphle(3), le 28 juillet.

« Les événements, cher ami, devancent nos prévisions; je pars pour Saint-Cloud,

(i) Cet épisode est rapporté dans les Mémoires de M. Guizot et dans ceux du duc de Raguse.

(2) Le Tremblay est à cinq lieues de Versailles. (3J Terre du duc de Mortemart, voisine du Tremblay.

2gO LE MARQUIS DE VKRAC

OÙ ma compagnie ( i ) sera rassemblée ce soir. Que Dieu nous protège! Quant à moi, soyez sûr que votre ami sera toujours digne de votre estime. Je monte en voiture.

« G heures, ce mercredi.

« Casimir (2). »

Le 28, dès le matin^ le mouvement insurrectionnel avait pris un caractère menaçant. Le drapeau tricolore avait été hissé au haut des tours de Notre-Dame; le maréchal Marmont écrivit au Roi pour le prévenir que les groupes se reformaient plus nombreux et plus menaçants. « Ce n'est plus, t( disait-il, une émeute, c'est une révoluce tion; il est urgent que Votre Majesté « prenne des mesures de pacification. Thonce neur de la couronne peut encore être (S. sauvé, demain il ne serait plus temps. »

(1) Le duc de Mortemart était capitaine-colonel de la compagnie des Cent-Suisses.

(2) Prénom du duc de Mortemart.

Ne doutant pas de l'issue de la crise ^ le prince de Polignac, qui seul était en correspondance avec le souverain pendant la journée du 27, avait laissé ignorer à Saint- Cloud la gravité des événements survenus dans la capitale. Aussi les mauvaises nouvelles du 28 furent-elles accueillies avec doute par le Roi^ qui pensait que^ pour obtenir le retrait des Ordonnances^ on exagérait la situation.

Le duc de Mortemart^ arrivé à Saint- Cloud à dix heures du soir^ ne put voir Charles X que le lendemain vers onze heures. Le Roi accueillit très bien son ancien ambassadeur; mais quand celui-ci déclara sans ambages que soutenir le prince de Polignac et les Ordonnances n'était plus possible : « Mortemart^ dit le « Roij vous êtes un honnête et loyal service teur^ je sais ce que vous valez, mais vous « êtes jeune encore : né au milieu de la « Révolution^ vous en avez pris, sans vous

2q2 LE MARQUIS DE VERAC

« en apercevoir, les préjugés et les fausses « idées. Ma vieille expérience est au-dessus

« de ces illusions Je sais où me mène-

« raient les concessions qu'on me demande, c( et je ne veux pas, comme mon frère ^ « monter en charrette. J'aime mieux mon- (( ter à cheval. — Je crois^ Sire, répondit le (( duc de Mortemart, que le temps n'est pas f( éloigné où vous serez obligé d'y monter. « — Nous verrons^ nous verrons », reprit le Roi; puis il congédia le duc (i). Quelques heures après, MM. de Sémonville, d'Argout et de VitroUes arrivèrent à Saint- Cloud et rendirent compte au Roi de ce qui se passait, le suppliant à leur tour de rapporter les fatales Ordonnances. Après une vive discussion, qui eut lieu en conseil des ministres, Charles X se décida à céder, les Ordonnances furent rapportées et le ministère dissous. Le Roi lit ensuite appeler le

(ij La ducîtesse de Bcrry, par Imuert de Saint-Amand.

ET SES AMIS. 2g 3

duc de Mortemart. dont le nom exerçait alors un certain prestige, et lui proposa la présidence du conseil. Le dv" refusa, « alléguant son éloigneme»:: naturel pour les affaires, son incapacité, l'amour du repos, une fièvre rapportée des bords du Danube » . Charles X insista : « Vous refusez donc de « sauver ma vie et celle de mes ministres? « — Si c"est là ce que Votre Majesté me

« demande — Oui, c'est cela même »,

interrompit le Roi, et, par un mouvement involontaire de défiance, il ajouta : « Heu- « reux encore qu'ils ne m'imposent que « vous ( I ) . »

Le ministère accepté, le duc de Mortemart fit à plusieurs reprises des instances pour être autorisé à partir et pour obtenir du Roi une signature qui donnât autorité à sa mission.

(i) Si, en parlant des journées de Juillet, nous faisons de fréquents emprunts à VHistoire de dix ans, c'est que M. de Mortemart a souvent répété à M. de Vérac que le récit de Louis Blanc était conforme à la vérité.

2f)4- LI^ MARQUIS DE VERAC

Charles X, voulant espérer contre toute espérancCj ne pouvait se résoudre à laisser son nouveau ministre se diriger vers Paris, et le duc se retira sans avoir pu faire lever, même pour lui, la consigne qui coupait toute communication entre Saint- Cloud et Paris. « Rentré dans son appartement, plus affligé que surpris, il sentait peser sur son cœur ces paroles de Charles X : « Heureux « qu'ils ne m'imposent que vous », paroles bien amères, adressées à un homme qui croyait jouer sa tète pour le salut du Roi ))(i).

Pendant la nuit, M. de Vitrolles, venu de Paris à Saint- Cloud, eut les plus grandes difficultés à pénétrer près du Roi; lui ayant fait comprendre enfin qu'il y allait de sa couronne, les nouvelles Ordonnances furent signées et le duc de Mortemart reçut l'autorisation de partir.

(i) Histoire de dix ans.

Le jour commençait à poindre lorsque le nouveau président du conseil se mit en route pour Paris, avec MM. d'Argout et Mazas. Arrivés en calèche au bois de Boulogne, on refusa de les laisser aller plus loin. '( Le Dauphin qui, la veille, avait pris le commandement des troupes , et qui voulait, à tout prix, empêcher les concessions, avait écrit aux chefs des avant- postes pour leur défendre, sous peine de vie, d'ouvrir passage à quiconque viendrait de Saint- Cloud. Après une discussion fort vive, M. de Mortemart obtint de continuer sa route; mais il dut tourner à pied le bois de Boulogne. Craignant d'être arrêté à la barrière de Passy, il fit un long détour pour

gagner la capitale 11 entra dans Paris

en escaladant un mur dans lequel avait été pratiquée une brèche pour faire entrer des vins en contrebande. Sans cravate et sa redingote sur le bras, il marchait mêlé à quelqueshommes du peuple, dont il déjouait

la surveillance par des propos militaires, et arriva sur la place Louis XV à huit heures du matin (i). »

Si la journée du 29 avait été pénible pour M. de Mortemart^ elle avait été terrible pour son ami. Versailles était en pleine effervescence j les gardes nationaux avaient arboré la cocarde tricolore et tenaient sur la place d'Armes les propos les plus hostiles. Le gouverneur, n'ayant, pour résister à une émeute j que quelques surveillants , avait revêtu son uniforme de général et, avec l'adjudant du château, M. Magon de La Giclais, se promenait derrière la grille d'entrée, prêt à haranguer cette multitude affolée et à la laisser passer sur son corps plutôt que de lui ouvrir les portes du palais. Dans la nuit du 3o, le Dauphin, sur les instances de la duchesse de Berry, lit prier le Roi de quitter Saint-Cloud. L'émeute

(i) Louis Blanc.

triomphante pouvant se porter sur le palais et faire prisonnière toute la famille royale ^ Charles X se résigna à donner l'ordre du départ; il remit au maréchal Marmont le commandement des quatre compagnies des gardes du corps qui allaient lui servir d'escorte et se dirigea sur Versailles avec tous les siens. L'approche de quelques troupes sorties de Paris avait dispersé les émeutiers qui se tenaient sur la place d'Armes. Lorsque Charles X envoya demander à AL de Vérac s'il voulait le recevoir à Versailles ou à Trianon^ le gouverneur fit répondre : « A Versailles si c'est une halte ^ mais à Trianon si c'est un séjour, Versailles n'étant pas meublé. »

Le Roi et sa famille arrivèrent à Trianon le 3i juillet, à cinq heures du matin. Les troupes et les gardes du corps campèrent dans l'avenue. En jetant un regard sur le petit Trianon, Charles X dut s'attendrir au souvenir de son infortunée belle-sœur et

méditer sur les cruelles destinées réservées aux princes de sa maison. M. de Vérac trouva à Trianon le prince de Polignac et lui demanda avec empressement quelles nouvelles il avait des provinces : « Excellentes », répondit celui-ci. — Et comme le gouverneur ajoutait : « Par quelle voie? — Par le télégraphe ))j répliqua l'ancien ministre. M. de Vérac^ sachant que les insurgés s^étaient emparés du ministère de la marine où alors était le télégraphe aérien, comprit que rien n'avait été prévu et jugea dès lors la cause royale perdue. Pendant la journée du 3i, Charles X fit appeler le gouverneur, lui exprima son inquiétude d'être sans nouvelles du duc de Mortemart (i) et lui demanda d'aller à Paris essayer de le rejoindre. M de Vérac, ayant distribué tout Targent dont il disposait aux pages, s'adressa au comte de La Bouillerie,

(i) On sait que les messagers envoyés par le duc de Mortemart avaient été arrêtés dans leur mission par les insurgés.

intendant de la maison du Roi^ pour avoir les subsides nécessaires en une semblable occurrence; de ce côté aussi l'on n'avait nullement songé à prendre des mesures, et la caisse royale se trouvant à peu près vide, celui qui allait entreprendre une pareille mission ne put emporter sur lui que deux cents francs.

Tous les moyens ordinaires de communication n'existant plus, AI. de Vérac partit à pied et arriva à la nuit aux portes de Paris; comme elles étaient gardées et qu'il se trouvait sans passeport^ il dut faire un long circuit pour entrer dans la ville. Sans aucun renseignement sur le lieu où il pourrait trouver le duc de Mortemart, il prit le parti d'aller au Luxembourg, où il fut assez heureux pour le rejoindre. Mais les événements marchaient avec une rapidité qui devait rendre inutile la démarche de M. de Vérac. Dès ses premiers pas dans Paris^ il avait pu se convaincre que la

3oO LE MARQUIS DE VÉRAC

révolution était faite. — « La victoire est à nous, disait le Moniteur; de tous côtés on arbore le drapeau tricolore... » Et ce même jour (i" août), le lieutenant général du royaume, tout en protestant encore de sa fidélité à la branche aînée, ne nommait-il pas MM. Dupont de l'Eure, le général Gérard, le baron Louis et M. Chizot, commissaires aux départements de la justice, de la guerre, des finances, de l'intérieur? ne décrétait-il pas l'adoption du drapeau et de la cocarde tricolores?...

Quelques années plus tard (le 1 2' août i85o), le duc de Mortemart parla avec abandon à son ami de ces tristes moments : aussi croyons-nous intéressant de reproduire ici la note suivante écrite de la main de M. de Vérac:

« Récit qui vient de ni être fait par le duc de Alortemart de ses rapports avec M. le duc d'Orléans {Louis-Philippe) , lorsqu'il

fut envoyé par le Roi de Saint-Cloud à Paris, le 3o juillet i83o.

(( Louis -Philippe, pendant la nuit qui avait suivi son arrivée à Paris, avait envoyé une personne de sa maison prier le duc de Mortemart de se rendre au Palais-Royal pour s'entretenir avec lui. Cette personne s'était chargée de faire pénétrer le duc de Mortemart, sans qu'il fût reconnu, dans la petite chambre où le duc d'Orléans avait passé la nuit. Le duc avait accepté; ils étaient partis à la pointe du jour. Une foule immense entourait le Palais-Royal.

C'est par une maison d'une des galeries du jardin, en passant sur les toits, et ensuite par des corridors où brûlaient encore des lampes, qu'ils arrivèrent dans la chambre où était le duc d'Orléans, étendu sur un mauvais lit, n'étant pas habillé, la poitrine découverte et sans perruque. Le duc d'Orléans, après avoir déploré l'état de Paris et

fait Texposé de tous les dangers du moment, finit par demander au duc de Mortemart quels étaient les pouvoirs que le Roi venait de lui donner et s'ils étaient assez étendus pour qu'ils pussent Tautoriser à accepter la lieutenance générale du royaume. M. de Mortemart répondit qu'il n'était autorisé qu'à former un ministère; qu'il n'avait reçu du Roi que des ordonnances à ce sujet ; qu'on avait refusé à la Chambre des députés, à l'Hôtel de ville, de reconnaître ces ordonnances, et qu'on avait également refusé de les insérer au Moniteur.

(( Pendant cette conversation, le tumulte était devenu si grand dans les cours du Palais-Royal que le duc d'Orléans et le duc de Mortemart étaient obligés de forcer leurs voix pour se faire entendre l'un de l'autre. Un aide de camp entra et dit au duc d'Orléans que le vacarme venait de la foule qui remplissait les cours et les abords du palais, et qui criait : « Vive le roi Louis-

ET SES AMIS. 3o3

Philippe ! » Le duc d'Orléans se leva avec vivacité sur son séant et s'écria : « Ils peuvent me mettre en morceaux , mais ils ne me feront jamais prendre la couronne. » Et il répéta ces mêmes paroles au duc de Mortemart avec la plus grande animation.

Ensuite il lui dit qu'il allait lui remettre une lettre qu'il venait d'écrire à Charles X et lui demanda de la lui faire parvenir sur-lechamp. Le duc de Mortemart lui répondit qu'il n'avait aucun moyen de correspondre avec le Roi. 11 prit néanmoins la lettre qui était cachetée et dont le duc d'Orléans lui dit mot à mot le contenu. Le duc de Mortemart sortit de la chambre par le chemin qu'il avait suivi pour y pénétrer, réfléchissant à trouver un moyen de faire parvenir la lettre à Saint-Cloud, et s'arrêta à l'idée d'en charger l'officier payeur de sa compagnie des Cent-Suisses. Il se rendit chez lui rue Saint-Honoré, près de l'Assomption, et ne le trouva pas. Il alla delà chez M. Mazas, qu'il

3o4 LE MARQUIS DE VÉRAC

ne trouva pas non plus; enfin il se dirigea sur

le Luxembourg-, Al. Mazas l'y attendait^ et

après beaucoup d'hésitation il le décida à

porter la lettre au Roi. M. Mazas lui

demanda seulement la permission d'aller

jusque chez lui dire deux mots à sa femme.

Il revint promptement et dit qu'il ne pouvait

se charger de la lettre. Le duc de Morte-

mart le détermina alors à se rendre auprès

du Roi sans la lettre, lui en inculqua autant

qu'il put le contenu et lui remit un mot

écrit et signé par lui sur un morceau de

papier qu'il déchira d"un Moniteur) , afin

que le Roi ait toute confiance en la personne

qu'il lui envoyait. Ce mot fut d'abord placé

dans la cravate de M. Mazas et ensuite,

pour plus de sûreté, caché dans un petit

morceau de fromage de gruyère. M. Mazas

partit, fut arrêté, mangea le fromage et

revint au Luxembourg. Pendant que cela

se passait,, le duc d'Orléans avait envoyé

redemander au duc de Mortemart la lettre

qu'il lui avait remise pour le Roi^ parce qu'il voulait encore y ajouter. Le duc de Mortemarî, ne voulant confier cette lettre à personne j prit le parti de retourner au Palais-Roval. et il remit lui-même la lettre au duc d'Orléans. Il ignore ce que celuici en a fait^ si elle a été envoyée ^ si elle a été reçue par le Roi, enfin comment on a pu prendre la copie qui se trouve dans l'ouvrage que AL de Valmy vient de publier (i}. »

Lorsque M. de Vérac avait quitté Ver-

(i) Nous extrayons de l'ouvrage de M. de Valmy, Du droit de la force et de la force du droit, le passage suivant (page 184) :

«Dans la nuit du 3 i juillet, vers une heure après minuit,... M. le duc d'Orle'ans fit appeler au Palais-Royal un personnage investi de toute la confiance du roi Charles X et momentanément retiré au palais du Luxembourg... L'entrevue fut longue, elle dura plusieurs heures : l'avenir de la monarchie y fut examiné, la responsabilité de la maison d'Orléans, les éventualités d'un couronnement, tout fut prévu et discuté; et, en dernière analyse, M. le duc d'Orléans exprima ses résolutions dans une lettre qu'il adressa au roi Charles X, et qu'il confia au personnage qu'il avait fait appeler. Celuici, de retour au palais du Luxembourg, remit la lettre à un serviteur fidèle, et le chargea de la porter secrètement à Trianon, où le Roi s'était retiré en quittant Saint-Cloud, avec

3o6 LE MARQUIS DE VÉRAC

sailles, les troupes étaient campées sur la place d'Armes et devant la grille du Dragon; bientôt elles recurent Tordre de se remettre

recommandation expresse d'anéantir cette dépêche à tout prix, en cas d'arrestation pendant le trajet. La lettre portait pour suscription : Au Roi; plus bas : le duc d'Orléans.

« Au moment d'emporter ce précieux document à travers des lignes ennemies, le fidèle serviteur en demanda une copie, afin de la transmettre au Roi, si les circonstances l'obligeaient à faire disparaître l'original. Cette précaution était justifiée par les circonstances, et on se mit en mesure de lui dicter le contenu de la lettre. Cependant, la chambre où on se trouvait était située dans les combles du Luxembourg et dénuée de tout; une plume fichée dans un vieil encrier de verre formait le mobilier du bureau; le papier manquait absolument; toutefois la Providence, qui se plaît souvent à montrer son intervention dans ces grandes péripéties, avait permis qu'un ancien traité des ordres du Saint- Esprit et de Saint-Michel, égaré dans ce grenier, se trouvât là pour recevoir la copie des engagements de la maison d'Orléans et la rendre plus sacrée : le feuillet le plus blanc du livre, celui qui portait la table des matières, en fut arraché, et la copie de la lettre du lieutenant général du royaume y fut écrite sous la dictée de celui qui l'avait apportée du Palais- Royal. Ce feuillet, gardé pendant quinze ans dans une boîte de fer-blanc par celui qui l'a écrit, nous a été confié en 1845, dans l'espoir que nous en ferions l'usage le plus loyal et le plus profitable. »

L'ouvrage de M. de Valmy reproduit le fac-similé de la lettre du duc d'Orléans; nous nous contentons de la reproduire en en respectant l'orthographe.

« M. de... dira à votre Majesté comment l'on m'a ammené ici par force; j'ignore jusqu'à quel point ces gens-ci pourront user de violence à mon égard, mais si dans cet affreux désordre, il arrivait que l'on m'imposât un titre auquel je n'ai

en marche sur Trappes (i). Une partie,, découragée par des ordres et des contreordres successifs j se débanda^ et trois officiers de la garde royale^ MM. de l'Aigle, de Sainte- Aldegonde et d'Épinay Saint-Luc^ après avoir erré de divers côtéSj arrivèrent au Tremblay le V août, à dix heures du matin; ils étaient harassés de fatigue et n'avaient pas mangé depuis quarante-huit heures; cependant ils ne voulurent pas s'arrêter et demandèrent seulement du pain et un guide afin de regagner au plus vite Rambouillet par des chemins détournés.

« Le 3 1, avant de quitter Trianon, le Roi y entendit la messe dans une grande pièce où se trouvait une chapelle contenue dans une armoire. Quand on vint l'avertir de

jamais aspiré, que votre Majesté soit bien persuadée que je n'exercerai tout espèce de pouvoir que temporairement et dans le seul intérêt de votre maison.

« J'en prendsici l'engagement formel envers votre Majesté.

« Ma famille partage mes sentiments à cet égard.

« Palais-Royal, juillet 3i i83o.

« Fidelle sujet. »

(i) Village sur la route de Paris à Rambouillet.

3o8 LE MARQUIS DE VÉRAC

Theure du départ^ on le trouva plongé dans un recueillement pieux et mélancolique. Il traversa les salles solitaires de ce palais de Louis XIVj marchant avec beaucoup de lenteur et se retournant de distance en distance comme attendri par quelques souvenirs (i). » Murs de Trianon, vous êtes éloquents dans votre silence; témoins impassibles des splendeurs de la royauté, vous avez assisté au départ de la vieille monarchie française, sans vous douter qu'un jour, un nouvel apprenti de Texil, le fils même du prince qui renversait alors le trône, ferait retentir dans votre enceinte la voix du devoir et de la justice (2). Il était minuit, lorsque la famille royale arriva au château de Rambouillet; là encore les pierres étaient fraîches de souvenirs (3). En apercevant madame la Dauphine, dont

(i) Louis Blakc.

(2) Le duc d'Aumalc, président du conseil de guerre qui a jugé le maréchal Bazainc.

(3) Marie-Louise, fuyant son père, avait été à Rambouillet.

ET SES AMIS. :>Oq

les yeux avaient renfermé tant de larmes, Charles X s^avança les bras étendus vers la fille de Louis XVi et lui dit : « xMa fille, me pardonnez-vous? » Inquiète de la marche des affaires et des idées du prince de Polignac, la duchesse d'Angouléme avait supplié le Roi de ne prendre aucune mesure grave, en l'absence du maréchal de Bourmont.

Le V août, après avoir reçu l'ordonnance royale qui lui confiait la lieutenance générale, le duc d'Orléans adressa au Roi un message rempli de déférence et de protestations de fidélité. Charles X fut touché de la lettre de son cousin; mais ayant appris ce qui se passait à Paris et les défections qui se produisaient dans la troupe, il se rendit aux conseils du duc de Raguse, et prit le parti d'abdiquer. « Que Votre Ma- « jesté ne se laisse pas arracher sa couronne « qui tomabe, qu elle sache s'en dépouiller « elle-m-ême et la mettre sur la tête de son « petit-fils », lui dit le maréchal Marmont.

Page 1