‹ Le marquis de Vérac et ses amis, 1768-1858Chapitre 12 sur 19 · I O L K MARQUIS DE V IC R A C · texte numérisé non relu

I O L K MARQUIS DE V IC R A C

Le général Latour-Foissac^ envoyé de Rambouillet le 2 août, porteur de l'abdication de Charles X et de celle du Dauphin, se rendit le même soir au Palais-Royal, où le caractère même de sa mission Tempécha sans doute d'être reçu par le prince. Le général se rendit alors chez le duc de Mortemart, « tous deux montèrent en voiture et se dirigèrent vers le Palais-Royal. Le fiacre s'étant arrêté, le duc de Mortemart en descendit seul , reçut la dépêche des mains de M. Latour-Foissac et promit de ne la remettre au prince qu'après avoir fait tous ses efforts pour amener l'entrevue désirée. 11 reparut quelques instants après. Le duc d'Orléans avait pris la dépêche, et refusait formellement de recevoir celui auquel Charles X l'avait confiée. »

Le 3 août, des bandes presque sans armes furent placées sous les ordres du général Pajolet lancées sur la route de Rambouillet pour impressionner le Roi et faciliter l'œu-

vre des commissaires envoyés par les soins du duc d'Orléans ( i ). « A ce moment, dit le secrétaire du duc de Laval, la position de Charles X rappelait plutôt à ceux qui arrivaient Henri IV à Ivry que Louis XVI au Temple (2). » D'un côté se trouvait l'armée de la Fidélité,, forte de dix mille hommes prêts à sacrifier leurs vies; de Tautre, une foule avinée qui se faisait traîner dans huit cents voitures. La première représentait bien le devoir dans ce qu'il a de plus noble, le dévouement désintéressé; l'autre, la révolution dans ce qu'elle a de plus abject, la jalousie cupide. Arrivés à Rambouillet, les commissaires s'empressèrent de parler « de l'exaspération qui, disaient-ils, était au comble à Paris et ne permettait plus aucun accommodement avec la branche aînée des Bourbons ». Le duc de Laval les interrompit en disant : a Si j'arrivais demain

(i) MM. le maréchal Maison, Schonen et Odilon Barrot. (2) Souvenirs du duc de Laval, par le comte de Couronnel.

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au milieu de vous, avec le duc de Bordeaux dans mes bras, réclamant la couronne au nom de ses droits et de son innocence, que feriez-vous? — Ma foi, nous serions bien embarrassés, répondit l'envoyé de la Chambre des députés, M. de Schonen.

La conversation en était là, quand on vint chercher les commissaires (i). » Charles X, ne voulant point les laisser arriver jusqu'à lui, accepta cependant de recevoir le maréchal Maison. Celui-ci, poussé par la plus insigne mauvaise foi, présenta au Roi la situation comme perdue, lui iit envisager la sécurité de sa famille comme compromise s'il différait son départ, et le conjura de ne pas laisser répandre inutilement le sang de ses plus fidèles serviteurs. Charles X résigné donna l'ordre du départ. En quittant Rambouillet, le Roi se dirigea sur Maintenon, et delà gagna Cherbourg, où devaient

(i) Souvenirs du duc de Laval, par le comte de Couronnei.

ET SES AMIS. 3l3

s'embarquer avec lui le duc et la duchesse d'Angoulème, ainsi que la duchesse de Berry accompagnée du jeune prince qui personnifiait alors Tespoir de tous les royalistes. Fut-il jamais plus émouvant tableau que celui de ces deux princesses quittant cette terre de France arrosée du sang d'un père et d'un époux ? l'une s'éloignant avec la résignation du souvenir^ l'autre avec la plus noble des espérances. « Fut-il jamais plus saisissante image des destinées humaines que le départ de ce roi héritier sans patrie de soixante rois ? Charles X resta le dernier sur la plage comme pour

couvrir la retraite de toute sa maison

Un silence de deuil régnait sur la côte de France; bien des gémissements et pas une insulte le suivirent sur les flots (i). »

(( M. de Vérac vit avec d'amers regrets la destruction de tout l'avenir qu'il s'était

(0 Lamartine, Histoire de Li Restauration.

promis pour la France dans l'union, qu'il regardait comme indispensable, du trône antique et des institutions nouvelles. Mais, quelque attaché qu'il fût à la royale famille si soudainement renversée, il l'était davantage encore à son pays, et professait la maxime qu'il ne faut jamais s'en séparer (i). »

Le 7 août, ne voulant pas abandonner les ministres qui allaient peut-être cruellement expier leur incapacité, le marquis de Vérac se rendit à la Chambre des pairs. Ce même jour, M. de Barante ayant soutenu que la Chambre ne pouvait délibérer sur l'exclusion des pairs nommés par Charles X et devait s'en remettre à la sagesse du lieutenant général. Al. de Vérac déclara qu'il adhérait de toutes les forces de son honneur et de sa conscience à la proposition qui venait d'être faite, ajoutant que, quant

(i) Éloge de M. de Vcrac par le duc de Noailles.

à lui, il ne voterait jamais l'exclusion de ses collègues.

Les pairs prêtèrent serment le lo août; voici ce que nous trouvons dans les Mémoires de Gin{ot sur ce sujet diversement apprécié : « Il est peu sensé et peu honorable de méconnaître, quand on n'en sent plus le pressant aiguillon, les vraies causes des événements. La nécessité, une nécessité qui pesait également sur tous, sur les royalistes comme sur les libéraux, sur M. le duc d'Orléans comme sur la France, la nécessité d'opter entre la nouvelle monarchie et l'anarchie, telle fut en i83o, pour les honnêtes gens, et indépendamment du rôle qu'y jouèrent les passions révolutionnaires, la cause déterminante du changement de dynastie. Au moment delà crise, cette nécessité était sentie par tout le monde, par les plus intimes amis du roi Charles X comme par les plus ardents esprits de l'opposition. Quelle autre force que le senti-

ment d'une situation si pressante eût pu décider l'adhésion si prompte de tant d'hommes qui déploraient Tévénement?

Comment expliquer autrement les paroles prononcées dans la Chambre des pairs par le duc de Fitz-James, le duc de Mortemart, le marquis de Vérac en prêtant serment au régime nouveau ? Que d'autres, par affection ou par honneur^ se retirassent de la vie publique, leur retraite^ aussi inactive que libre, constatait elle-même le grand et vrai caractère de Tévénement qui s'accomplissait; une même conviction dominait,, ce jour-là, tous les hommes sérieux; par la monarchie seule la France pouvait échapper à Tabîme entr'ouvert, et une seule monarchie était possible (i). » En outre de ces considérations, un autre motif portait les serviteurs de Charles X à la prestation du serment. La Chambre des pairs, comme

(i) Mémoires de M Giti^ot.

Cour de justice^ allait être appelée à prononcer sur le sort des ministres. Le comte deNoailles écrivait dans les premiers jours d'août à sa sœur^ madame de Vérac : « Le prince de Polignac est arrêté^ il montera sur Téchafaud »• et nous lisons dans V Histoire de Louis Blanc : « Un drame terrible se préparait »; et au sujet du i8 octobre : « Des bandes parcourent Paris agitant un drapeau sur lequel on lit ce vœu : Mort aux ministres. » M. Guizot rapporte dans ses Mémoires que le 9 novembre, se rendant à la tribune, comme il passait devant Casimir Périer, celui-ci lui dit à voix basse : « Vous ferez d'inutiles efforts, vous ne sauverez pas la tète de M. de Polignac. » — « Heureusement, et grâce surtout à la fermeté habile du président de la Cour des pairs et de la Cour elle-même, l'épreuve fut courte et dégagée de tout ce qui aurait pu l'aggraver » « Juges, accusés et défenseurs gardèrent dans ces débats une égale

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dignité, un même sentiment de leurs devoirs et de leurs droits. » Le jugement des ministres fut rendu le 2 1 décembre ; aussitôt après M. de Vérac se retira à la campagne, où quelques menaces contre les juges des ministres l'avaient décidé à laisser sa famille. Pendant deux ans il vécut dans une retraite absolue, portant le deuil des souverains auxquels il avait voué son existence.

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